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Etude
Le retour du
FLN (1e partie)
Il faudrait être
de la mauvaise foi la plus noire pour ne pas reconnaître au FLN un
sens de la manœuvre qui confine carrément au génie. Alors qu’il
était gravement menacé de perdre le pouvoir dès la fin de l’année
1988 et que la tendance historique mondiale était à la fin des
régimes à parti unique, il réussit, en l’espace de onze années à
peine, à revenir au devant de la scène et à reconquérir un espace
d’expansion dont n’a jamais pu rêver aucun des anciens partis
uniques de l’ère de la glaciation.
Usant de tous les
moyens, souvent les plus extrêmes, le FLN n’a reculé ni devant les
alliances les plus criminelles ni devant les prises de position les
plus antinationales pour satisfaire son fantasme d’hégémonie
absolue.
Il serait trop
long et trop fastidieux de rappeler ici tous les coups joués en ce
sens par l’ancien parti unique, mais il est utile de mettre en
valeur la nature de la stratégie que ses dirigeants ont opposée à
l’aile du pouvoir et essentiellement au sein de l’armée qui a essayé
de lui faire lâcher prise pour donner au gouvernement une
orientation moins conservatrice, moins rentière et, partant, moins
nuisible à l’intérêt général. Le choix essentiel sera donc, dès le
départ, de jouer la carte du chantage au chaos. Le chaos représenté
par un débordement de la rue, d’abord, ou celui représenté par
l’intégrisme islamiste, ensuite.
Nous n’irons pas
jusqu’à affirmer que le FLN a créé de toutes pièces ces deux
phénomènes, mais il est certain qu’il a su les utiliser et les
manipuler avec un savoir-faire tout à fait éblouissant. De nombreux
dirigeants de l’ancien parti unique étant eux-mêmes issus du courant
islamiste des oulémas ou entretenant des liens très étroits avec une
mouvance, elle aussi en recherche permanente d’alliés et de relais
dans le pouvoir.
L’une des figures
de proue du FLN, se prétendant réformateur, ira d’ailleurs jusqu’à
faire l’aveu ultime, dans une interview accordée en mars 1990 à un
hebdomadaire français, en affirmant tout de go : “C’est moi ou le
chaos !” Cet ancien chef du gouvernement ne faisait ainsi
qu’exprimer la vision d’un appareil qui ne conçoit l’exercice de la
politique qu’en terme d’hégémonie absolue et qui ne conçoit
d’ailleurs même pas qu’il puisse être tenu longtemps à l’écart du
pouvoir absolu.
Quand et
comment le FLN a perdu le pouvoir
Seulement, avant
d’aller plus loin, il serait peut-être utile de se remémorer quand
et comment l’ancien parti unique a perdu le contrôle sur les leviers
les plus importants du pouvoir. Cela nous renseignera sur les
méthodes qu’il a utilisées pour se les réapproprier. Un processus
initié donc au cours du premier semestre 1989, qui a vu le haut
commandement militaire décider d’un retrait unilatéral de l’ANP du
comité central du FLN. Un retrait présenté officiellement comme un
souci de ne pas entraver le processus d’ouverture et de pluralisme
politique annoncé par le discours présidentiel du 10 octobre 1988,
mais qui signifiait en même temps un début de distanciation entre
deux entités jusque-là étroitement imbriquées, pour ne pas dire
organiquement confondues. Et ce, depuis que le FLN-ALN de la Guerre
de Libération nationale s’était, trois ans seulement après
l’Indépendance, reconstitué à travers le fameux Conseil de la
Révolution qui regroupait des responsables des deux institutions.
L’intermède de 1962 à 1965 ayant, de son côté, laissé entrevoir les
ambitions inavouées d’un FLN qui aspirait déjà à se débarrasser de
la tutelle discrète mais réelle de l’armée. Une aspiration que les
militaires étaient tout prêts à accepter se réaliser, n’eut été la
manière avec laquelle le parti commença à gérer le pays. Les
alliances inquiétantes avec l’extrême gauche européenne, d’abord, le
populisme érigé en programme de gouvernement, ensuite, conduisirent
l’armée à revoir sa copie et à revenir à une forme de pouvoir mixte
tel que préfiguré durant les années de guerre sous la forme du
FLN-ALN. C’est donc le Conseil de la Révolution qui présidera
officiellement aux destinées du pays de 1965 à 1976, avant que le
président Houari Boumediene ne décide d’apporter quelques
modifications de forme et de fond à cette structure de pouvoir pour
tenter de normaliser les institutions en réintroduisant le Parlement
et en lui permettant de jouer son rôle d’instance légiférante, à
défaut d’être un vrai pouvoir législatif. Une Constitution qui, tout
en tentant de moderniser et d’adapter les institutions du pays aux
canons démocratiques universels, notamment en instituant le principe
de l’élection du Président au suffrage universel, a démultiplié les
pôles politiques agissants et noyé… le FLN au milieu d’un véritable
marigot fait de vice-Présidents, de Premiers ministres, de Conseil
de la Révolution, de Haut conseil de sécurité et d’une ANP plus
présente que jamais. L’aspect le plus intéressant de la Constitution
de 1976 étant son article 105, qui prévoit la tenue d’un premier
congrès du FLN devant proposer le candidat du parti à l’élection
présidentielle. Premier congrès qui n’a évidemment jamais eu lieu et
qui s’est transformé en quatrième congrès lorsqu’il s’est enfin
tenu, en 1980. Inutile de s’étaler plus longtemps, donc, sur la
guerre de leadership que se sont livrés le FLN et l’armée et ce,
depuis bien avant le 3 juillet 1962. Le FLN essayant de tirer la
couverture à lui dans une démarche hégémonique qui ne s’est jamais
contredite depuis sa naissance à nos jours, et l’armée craignant un
mauvais usage du pouvoir à même de menacer les intérêts suprêmes de
la nation. Cette guerre feutrée, jamais avouée et rarement devinée,
est pourtant au cœur de toutes les crises graves vécues par
l’Algérie depuis au moins celle qui a mis aux prises l’EMG au GPRA
en 1961. La sainte méfiance éprouvée par les militaires à l’égard du
FLN amenant régulièrement l’armée à remettre les compteurs à zéro à
chaque dérapage et à intervenir directement dans la remise en état
d’institutions souvent mises en danger d’implosion par des ambitions
démesurées. Des interventions qui, si elles ont toujours été
justifiées par l’imminence d’un grand péril, ont cependant été
amoindries par deux facteurs importants. Le premier étant la nature
à facettes multiples d’un parti qui possède en son sein un large
éventail de sensibilités idéologiques en apparence contradictoires,
mais qui ne sert qu’à donner l’illusion de la diversité là où il y a
une stricte unité autour d’une seule religion, la rente. Cette
illusion fera croire aux militaires qu’ils pouvaient s’appuyer sur
la tendance du moment qui leur paraissait la plus apte à faire
avancer le pays sur la voie de la démocratie et du libéralisme. Il
en sera ainsi de Mouloud Hamrouche qui, bien qu’ancien officier de
l’ANP, s’avéra être d’abord et avant tout un fervent militant du FLN
qui restera fidèle à son parti bien plus qu’à une armée dont il
démissionnera d’ailleurs assez jeune. Nommé chef du gouvernement
dans l’espoir qu’il entraînera en même temps son parti dans la voie
des réformes et de la démocratie, il fera tout le contraire en
essayant de tromper l’armée sur ses intentions grâce aux conseils
avisés du Parti socialiste français et du lobby juif européen, qui
tenta par son intermédiaire de mettre la main sur la totalité de
notre commerce extérieur. Comme Hamrouche donnait tout l’air d’être
en grave opposition avec son camarade au comité central, Sid Ahmed
Ghozali, c’est donc sur ce dernier que se porta le nouveau choix de
l’armée. Mal lui en prit, puisque si le FLN a décidé de livrer les
APC au FIS, en 1990, par l’intermédiaire de Hamrouche, c’est par
l’entremise de Ghozali qu’il livrera le Parlement à ce même parti.
La démarche restant cohérente de bout en bout. Menacé de devoir
abandonner la totalité du pouvoir, le FLN mettait en route la menace
suprême : “Moi ou l’intégrisme !” Une sentence d’ailleurs clairement
émise par Mouloud Hamrouche à un hebdomadaire français à qui il
déclarera : “C’est moi ou le chaos !”
L’autre facteur
important qui trompera la vigilance des militaires sera la présence,
au sein du haut commandement de l’armée, d’officiers généraux
eux-mêmes étroitement liés au système FLN et qui, activement
impliqués dans les mécanismes de ponction de la rente,
travaillaient, et pour l’essentiel travaillent toujours, en
sous-main pour le compte du parti. Ces officiers-là seront
d’ailleurs à l’origine de tous les rapprochements avec le FLN, aussi
bien en 1978, à la mort de Houari Boumediene, qu’en 1990 avec la
nomination de Mouloud Hamrouche et ensuite de Ghozali à la tête du
gouvernement. Tout comme en 1999, ils seront encore derrière le
retour en grâce de ce parti au détriment du RND et ce, malgré le
rôle criminel qu’il a joué pendant les années du terrorisme.
Jusqu’à, faut-il le dire, contraindre, par deux fois, deux
présidents de la République à accepter la présidence d’un parti qui
n’a jamais fait mystère de son opposition à toute forme de
démocratie et de libéralisme même s’il fait mine d’y adhérer en
paroles. Le premier de ces présidents étant Chadli Bendjedid et le
second Abdelaziz Bouteflika.
Il est d’ailleurs
troublant de noter que lors des deux épisodes, le FLN a mis en avant
l’un de ses cadres les mieux rompus au double jeu et au double
langage, islamisant parfois et républicain de l’autre, selon les
circonstances et les interlocuteurs. Nous voulons évidemment parler
de Abdelaziz Belkhadem, qui a été à l’origine de l’horrible piège
dans lequel est tombé Chadli en 1991, qui croyait sincèrement qu’il
était en train de manipuler le FIS contre le FLN alors qu’en réalité
le FIS n’a jamais cessé d’être l’allié le plus sûr du FLN. Cette
prouesse réalisée par un Belkhadem plus “barbéfèlène” que jamais
sera d’ailleurs rééditée quatorze ans plus tard, lorsqu’il réussira
à faire croire à Abdelaziz Bouteflika qu’il roule pour le Président
alors que sa seule mission est de replacer le FLN au cœur du
dispositif politique du pays.
Toutefois, cette
incroyable ingéniosité et ce sens inné de la manœuvre n’empêchera
pas le FLN de continuer à être marginalisé jusqu’à quitter
matériellement le pouvoir suite à l’interruption du processus
électoral, en janvier 1992 d’abord, et plus encore après
l’assassinat de Mohamed Boudiaf, en juin de la même année.
Etrangement, c’est à partir de là que le terrorisme connaîtra une
ampleur que ne peut guère expliquer la seule frustration d’un parti
privé d’une victoire gracieusement offerte par le gouvernement
Ghozali. Si nous nous refusons à dire que le FLN a carrément été
l’un des centres de commandement du terrorisme, il est par contre
établi qu’il l’a chevauché politiquement pour l’utiliser comme moyen
de pression contre l’armée et contre l’Etat pour imposer son retour
aux affaires du pays. L’illustration la plus spectaculaire de cette
démarche étant évidemment le rôle de premier plan qu’il a joué dans
la promotion politique du FIS à travers la fameuse alliance des 3F +
F et la défense du terrorisme à travers la participation et la
signature du contrat de Rome. Une attitude qui amènera l’armée à
songer à une solution sérieuse au problème en favorisant l’émergence
d’un autre parti de pouvoir, qui soit certes moins nanti en terme de
capital politique, mais en tout cas plus sûr pour la stabilité,
l’intégrité et l’unité du pays. Ce parti sera donc le RND, créé
essentiellement à partir de l’UGTA qui, elle, avait eu largement
l’occasion de faire état de ses engagements anti-intégristes et
antiterroristes. Avec le RND, l’Etat algérien (essentiellement
l’armée) réussira ainsi à briser le dangereux tête-à-tête qui le
liait à un FLN hégémonique et rentier autant qu’incapable de la
moindre évolution sur le plan politique et économique. L’ancien
parti unique perd donc le contrôle du gouvernement et des assemblées
élues pour se retrouver en seconde ou même troisième position dans
ces différentes institutions. Une position qui l’éloigne évidemment
des robinets commandant l’écoulement de la rente et qui finit au
bout d’un moment par pousser ses multiples clientèles à aller
chercher ailleurs.
C’est dire qu’il y
avait donc urgence à revenir au pouvoir et cette préoccupation est
devenue, dès l’année 1992, l’unique et brûlante obsession d’un parti
qui ne vit que par et pour le pouvoir.
(A suivre)
Abderrahmane
Mahmoudi
Les syndicats autonomes et l’UGTA
Grèves sur des
questions de principe
Il va de soi que
la déclaration faite le 23 février par le président Bouteflika
devant les représentants de l’UGTA, dans laquelle il a dit ne
reconnaître que cette organisation comme partenaire social, n’a pas
été du goût des syndicats autonomes. Les réactions plutôt vives
qu’elle leur a “arrachées”, qui soulignaient en général le peu de
cas qu’elle faisait du pluralisme syndical, reconnu par la
Constitution, n’ont toutefois pas tardé à céder la place à des
opinions moins tranchées. La tendance est maintenant à la
minimisation, même si le propos n’est pas totalement digéré, et que
l’on convient qu’il n’augure pas d’une amélioration des relations
entre les syndicats autonomes et les autorités, comme cela serait
souhaitable, du moins au point de vue des syndicalistes.
Pour Farid Cherbal,
coordinateur du CNES pour la région Centre, la sortie du président
n’a rien de surprenant. “Elle s’inscrit en fait dans le droit fil
d’une politique qui a débuté en octobre 2003, lorsque le CLA et le
CNAPEST (deux syndicats du secteur de l’éducation) ont vu leur
enregistrement refusé par le ministère du Travail. Il faut savoir
que depuis la promulgation des lois sociales, dans la foulée de
l’adoption de la Constitution de 1989, ce fut la première fois qu’un
tel refus, bien entendu en contradiction avec la loi, a été
signifié, et qu’il s’est maintenu jusqu’à présent. A l’évidence, les
autorités refusent de reconnaître des syndicats autonomes, autonomes
par rapport à elles, car elles ne veulent pas que l’UGTA perde toute
influence dans un domaine qu’elles considèrent comme vital. Le
gouvernement s’applique à créer les conditions à même d’aider l’UGTA
à reconquérir le terrain perdu. Il faut savoir en effet, que le
secteur de l’éducation, ce sont 500.000 travailleurs, dont 350.000
enseignants. C’est de plus un milieu où la culture syndicale est
traditionnellement bien implantée, relativement à d’autres secteurs.
Qui vise à juguler le déclin de l’UGTA, si du moins la chose est
possible, ce qui est loin d’être évident, doit commencer par
redresser sa situation dans le secteur de l’éducation, précisément.
D’où le refus réitéré, sur lequel butent les syndicats autonomes, à
savoir le CNAPEST et le CLA, qui ont donné la preuve de leur
représentativité.”
Pour Radouane
Osmane, premier responsable au sein du CLA, le président, qui aurait
dû se garder de soutenir un partenaire social au détriment des
autres, “se lance dans une mission impossible, consistant à
consolider un syndicat dont la direction est composée en grande
partie de personnes qui n’ont pas un passé de syndicalistes. Dans
ces conditions, quoi qu’on fasse, on ne réussira pas à remonter le
temps, à faire en sorte que l’UGTA redevienne l’unique syndicat
représentant des travailleurs. Cette UGTA n’existe plus. On peut le
regretter, mais il faut en prendre acte. Cette organisation est pour
le moment dominée par une aile d’obédience RND, dépourvue de culture
syndicale, et qui ne semble pas prête à céder la place à une autre
équipe. Il n’y a plus de syndicalisme dans l’UGTA”.
Ali Lemdani, le
chargé de l’information au CNAPEST, rappelle la position officielle
de son syndicat relative aux propos tenus par le Président devant
les membres de l’UGTA. Pour lui, des considérations conjoncturelles,
plutôt qu’une attitude de principe à l’encontre du pluralisme
syndical, expliquent pourquoi le Président en est venu à prendre
fait et cause pour l’UGTA. “Car le Président, dit Ali Lemdani, est
garant de la Constitution, qui reconnaît sans conteste possible la
liberté d’association et le droit de grève. Sans même parler des
lois sociales en vigueur depuis une quinzaine d’années, et que
personne ne s’avise de remettre en cause. Les raisons qui ont poussé
le Président à caresser dans le sens du poil l’UGTA, à la limite ne
nous regardent pas. Ce qui nous préoccupe au plus haut point par
contre, c’est le harcèlement judiciaire dont nous sommes l’objet
toutes les fois que nous menons une action de protestation. Or au
CNAPEST, une action n’est entreprise que si elle est voulue, votée
par nos adhérents, établissement par établissement. Je n’en veux
pour exemple significatif que les poursuites engagées sur plainte de
la tutelle, faisant obligation à des professeurs d’annuler le mot
d’ordre de grève pour le 1er mars. Dès le 27 février, sept de nos
syndicalistes sont estés en justice, dans le cadre d’une procédure
en référé ; des pressions ont été exercées sur eux pour leur
extorquer, si j’ose dire, un contre-appel à la grève. Comme s’il
était dans leurs prérogatives de mettre fin à une grève décidée par
la base dans le strict respect des règles démocratiques. Les menaces
et intimidations ne visent plus seulement le CNAPEST en tant que
structure, on s’en prend maintenant aux représentants eux-mêmes, à
titre individuel. La journée de protestation du 1er mars nous a
valu, à un confrère, Hamraoui de Bouira, et à moi-même, une
condamnation nous obligeant à appeler à l’arrêt de la grève. Nous
nous sommes trouvés contraints de prouver par nos actes que nous
n’étions pas nous-mêmes en grève.”
Les trois
syndicats du secteur de l’enseignement ont organisé, l’un après
l’autre, des journées de protestation contre les atteintes aux
libertés syndicales. Le CLA a ouvert la série le 6 février, suivi du
CNES, qui a mobilisé le 7 février en défense des franchises
universitaires ; enfin le CNAPEST a observé “une grève de la
dignité”, selon l’expression d’Ali Lemdani, le 1er mars dernier. Ces
actions ne comportaient aucune revendication socioprofessionnelle.
Elles sont entièrement motivées par des demandes démocratiques — de
libertés syndicales pour le CLA et le CNAPEST, de franchises
universitaires pour le CNES. Le fait qu’elles ont été massivement
suivies, comme tout semble l’indiquer — encore que les tutelles
respectives aient fait état de taux nettement inférieurs à ceux
donnés par les syndicats — est révélateur de l’attachement des
enseignants aux libertés syndicales, comme de leur volonté de les
imposer. La leçon que ces journées de protestation, indépendantes
les unes des autres, donne, mérite d’être soulignée : aujourd’hui,
il est aussi mobilisateur, sinon plus mobilisateur, de mener des
actions portant sur des questions de principe que des actions sur
des revendications socioprofessionnelles. Dans le passé, personne
n’aurait parié sur le succès de grèves entièrement consacrées à des
demandes démocratiques. Les premières grèves, d’ailleurs, dans le
secteur de l’enseignement, portaient sur la question prioritaire des
salaires, assortie ou non de revendications spécifiques à chaque
palier, en rapport avec le niveau de vie des enseignants.
Assurément, ces mouvements à répétition prenaient place dans le
mouvement pour le pluralisme syndical, car il allait de soi qu’on ne
pouvait tendre à l’amélioration du niveau de vie sans cadre syndical
autonome voué à la défense des intérêts des travailleurs. Le chemin
parcouru depuis permet aujourd’hui de lancer des actions sur des
questions de principe.
Il en est qui
pensent que du moment que les revendications socioprofessionnelles
ont été satisfaites, du moins en partie, dans le secteur de
l’enseignement, les futures batailles seraient de plus en plus
politiques, jusqu’à devenir purement politiques, au terme d’une
certaine évolution. Le mouvement pour les libertés syndicales,
enclenché il y a quelques années, en fait depuis que la pression
terroriste n’est plus le facteur déterminant, amènerait de lui-même,
pour autant qu’il s’étende, à des revendications directement
politiques. Cette opinion recèle sans doute une part de vérité,
toutefois elle ne tient pas compte d’une donnée essentielle : la
volonté des gouvernants d’endiguer ce mouvement d’essence
démocratique, qui revêt des formes différentes selon le secteur
concerné. Sans le refus du ministère du Travail de reconnaître les
syndicats autonomes, qui, sitôt apparus, ont pris le dessus sur la
bureaucratie syndicale, représentée par l’UGTA, ni le CLA, ni le
CNAPEST n’auraient organisé des journées de protestations, dont le
caractère massif n’est pas contestable. Il y a une preuve, indirecte
certes, mais sérieuse, qui atteste bien que ces journées ont
rencontré l’adhésion de la majorité des enseignants. C’est le fait
que l’UGTA s’est gardée d’appeler à une grève similaire pour
réaffirmer son existence, ou pour tenter de revenir en force dans le
secteur. Il est certain, en effet, que c’est ce qu’elle aurait tenté
de faire, si elle s’était sentie de taille à mobiliser dans la même
proportion que les organisations rivales, c’est-à-dire, en somme, si
elle avait constaté que ces dernières n’ont pas établi leur
représentativité. De fait, là où l’UGTA se sait encore bien
implantée, ou seulement là où elle estime qu’elle conserve assez de
force pour mener dignement des actions revendicatives, elle ne
manque pas de déclencher des conflits aux allures plutôt sauvages,
comme cela a été récemment le cas dans le secteur de la santé. Car
ce qui importe au premier chef pour elle aujourd’hui, c’est moins la
préservation de la paix sociale que la défense de son statut de
principale force syndicale.
Si elle ne voyait
pas celle-ci se réduire continuellement ces dernières années, il est
probable qu’elle aurait tenu, en y mettant les formes sans doute, à
montrer qu’elle n’est pas aussi flattée que cela par la déclaration
du Président, qui lui réserve une place à part dans le monde
syndical. En effet, ce n’est jamais bon pour un syndicat de faire
cause commune avec son employeur.
Des personnes
ayant cette particularité de voir la rouerie partout, et pour qui
par conséquent les bons sentiments sont extrêmement rares, ont émis
l’avis que la flatterie du président Bouteflika à l’endroit de
l’UGTA c’était en fait le baiser de la mort. Des travailleurs assez
naïfs pour croire encore que ce syndicat avait pour raison d’être la
défense de leurs droits, ont dû comprendre maintenant qu’il n’en
était rien, s’en vont répétant ces gens qui ne croient plus à rien.
Sans même aller
jusqu’à prêter un calcul diabolique à qui que ce soit, il faut tout
de même remarquer que l’UGTA, en applaudissant à tout rompre à la
déclaration à relents plutôt chauvins du président Bouteflika, donne
pour le moins prise à l’accusation qu’elle ne s’inscrit pas dans le
cadre du pluralisme. Si c’était le cas, en effet, elle aurait
considéré de son intérêt de relativiser le compliment qui lui a été
adressé, en réaffirmant son attachement au pluralisme syndical, en
se déclarant partenaire social au même titre que les autres
formations. Certes, le fait que l’UGTA ne se place pas sur un pied
d’égalité avec les autres syndicats, n’a pas besoin d’être déduit,
étant donné qu’elle ne ressent aucune gène à discuter avec le
gouvernement et le patronat au nom de tous les travailleurs, alors
même qu’elle est loin de les représenter tous. Dans certains
secteurs, comme la fonction publique, son statut est désormais celui
du syndicat minoritaire, pourtant c’est avec elle que le
gouvernement négocie le statut des fonctionnaires.
Les trois
syndicats autonomes du secteur de l’enseignement ont appelé à trois
journées différentes de protestation, sur des revendications
sensiblement similaires, ou quasiment les mêmes, s’agissant du CLA
et du CNAPEST, alors que leur convergence, objectif partagé par eux
trois, mais également par des syndicats d’autres secteurs, les
portait à mener une action unitaire. D’autant qu’un cadre de
concertation en construction depuis octobre 2003 (il faut dire
principalement à l’initiative du CNES lorsque le harcèlement
judiciaire, couplé au refus d’enregistrement des deux autres
syndicats, atteignait un summum) était tout indiqué pour prendre en
charge une protestation concertée : le Comité national pour les
libertés syndicales (CNLS). Ce cadre, conçu à la fois pour catalyser
la convergence des syndicats autonomes, et pour leur permettre de
défendre ensemble les lois sociales, dispose d’une charte
fondatrice, dont l’objectif déclaré est la construction d’une
confédération regroupant toutes les organisations représentatives
qui se reconnaissent dans ses articles. Le problème, c’est que le
CNES non seulement ne se décide pas à ratifier la charte, mais a
annoncé le gel de ses activités au sein du comité. C’est ainsi qu’il
n’a pas participé à la première conférence nationale du CNLS qui
s’est tenue en janvier 2005, motivant son abstention par le fait que
des articles de la charte induisent un fonctionnement propre à une
confédération, ce à quoi le CNLS serait encore loin de prétendre.
Par ailleurs, Farid Cherbal préconise que le mandat accordé au
coordinateur du CNLS, actuellement détenu par Tahar Besbas du SNPSP
(Syndicat national des praticiens de la santé publique), d’une durée
de trois ans, soit ramené à un an, pour prévenir, dit-il, tout
relâchement dans la dynamique aujourd’hui à l’œuvre, danger que
ferait courir un mandat relativement long, quels que soient les
avantages que cette longueur peut présenter à d’autres égards.
Le coordinateur du
CNLS se déclare, pour sa part, tout à fait incompétent pour parler
des motivations ayant conduit le CNES à prendre ses distances par
rapport à un cadre à la création duquel il n’a pas peu contribué.
“Au CNLS, nous sommes réduits aux conjectures à ce propos. Loin de
nous l’idée de polémiquer avec un syndicat qui a ouvert la marche
vers l’autonomie. Toutefois, pour geler son activité dans un cadre
donné, encore faut-il qu’on en soit membre. Le CNES s’est pas membre
du CNLS. Nous ignorons pourquoi il n’a pas voulu participer à la
conférence nationale. Je ne crois pas que son attitude s’explique
par l’existence de tel ou tel article, qui ne lui convient pas. Car,
alors, il serait venu proposer une autre formulation, ou même des
suppressions. L’idée selon laquelle tous les syndicats membres du
CNLS, à l’exception du CNAPEST, du CLA et du CNES, n’ont pas encore
testé leur base sur des questions relatives aux libertés syndicales,
et que tous donc n’ont pas donné la preuve de leur représentativité,
ne semble pas non plus un argument susceptible d’emporter la
conviction. Dans le secteur de la santé, par exemple, des grèves ont
été observées, qui se sont soldées par des acquis non négligeables.
De toute façon, la conférence nationale du CNLS, à laquelle ont
participé tous les syndicats ayant animé des actions couronnées par
des succès, à l’exception du CNES qui s’est abstenu, recommande des
actions qui ne peuvent être menées à bien sans capacité de
mobilisation. C’est ainsi que nous n’écartons pas l’éventualité
d’une grève s’étendant à tous les secteurs où existent des syndicats
autonomes, dans la mesure où les libertés syndicales continuent
d’être attaquées, et si se poursuit le harcèlement judiciaire et
administratif. Grâce à ce cadre qu’est le CNLS, des actions communes
sont maintenant envisageables.”
Entre l’UGTA et
les syndicats autonomes, la différence ne réside pas seulement dans
le fait que la première est sur la pente déclinante, tandis que les
autres voient leur influence s’étendre, elle se manifeste plus
particulièrement dans la dimension culturelle, ou plutôt politique.
En réalité, l’UGTA ne reconnaît pas l’existence des syndicats
autonomes, même si elle est obligée, sur le terrain, de composer
avec eux. Preuve en est qu’il ne lui vient pas à l’idée de
s’associer à eux pour la défense des libertés syndicales, dont elle
ne peut pas ne pas voir qu’ils sont souvent remis en cause. Il faut,
en effet, refuser tout net de s’inscrire dans la nouvelle donne pour
rester indifférent à des atteintes touchant des droits fondamentaux.
M. Habili
Haut
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