Semaine du 9 au 15 mars 2005

Etude

Le retour du FLN (1e partie)

Les syndicats autonomes et l’UGTA

Grèves sur des questions de principe

 

 
 
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Le retour du FLN (1e partie)

Il faudrait être de la mauvaise foi la plus noire pour ne pas reconnaître au FLN un sens de la manœuvre qui confine carrément au génie. Alors qu’il était gravement menacé de perdre le pouvoir dès la fin de l’année 1988 et que la tendance historique mondiale était à la fin des régimes à parti unique, il réussit, en l’espace de onze années à peine, à revenir au devant de la scène et à reconquérir un espace d’expansion dont n’a jamais pu rêver aucun des anciens partis uniques de l’ère de la glaciation.

Usant de tous les moyens, souvent les plus extrêmes, le FLN n’a reculé ni devant les alliances les plus criminelles ni devant les prises de position les plus antinationales pour satisfaire son fantasme d’hégémonie absolue.

Il serait trop long et trop fastidieux de rappeler ici tous les coups joués en ce sens par l’ancien parti unique, mais il est utile de mettre en valeur la nature de la stratégie que ses dirigeants ont opposée à l’aile du pouvoir et essentiellement au sein de l’armée qui a essayé de lui faire lâcher prise pour donner au gouvernement une orientation moins conservatrice, moins rentière et, partant, moins nuisible à l’intérêt général. Le choix essentiel sera donc, dès le départ, de jouer la carte du chantage au chaos. Le chaos représenté par un débordement de la rue, d’abord, ou celui représenté par l’intégrisme islamiste, ensuite.

Nous n’irons pas jusqu’à affirmer que le FLN a créé de toutes pièces ces deux phénomènes, mais il est certain qu’il a su les utiliser et les manipuler avec un savoir-faire tout à fait éblouissant. De nombreux dirigeants de l’ancien parti unique étant eux-mêmes issus du courant islamiste des oulémas ou entretenant des liens très étroits avec une mouvance, elle aussi en recherche permanente d’alliés et de relais dans le pouvoir.

L’une des figures de proue du FLN, se prétendant réformateur, ira d’ailleurs jusqu’à faire l’aveu ultime, dans une interview accordée en mars 1990 à un hebdomadaire français, en affirmant tout de go : “C’est moi ou le chaos !” Cet ancien chef du gouvernement ne faisait ainsi qu’exprimer la vision d’un appareil qui ne conçoit l’exercice de la politique qu’en terme d’hégémonie absolue et qui ne conçoit d’ailleurs même pas qu’il puisse être tenu longtemps à l’écart du pouvoir absolu.

Quand et comment le FLN a perdu le pouvoir

Seulement, avant d’aller plus loin, il serait peut-être utile de se remémorer quand et comment l’ancien parti unique a perdu le contrôle sur les leviers les plus importants du pouvoir. Cela nous renseignera sur les méthodes qu’il a utilisées pour se les réapproprier. Un processus initié donc au cours du premier semestre 1989, qui a vu le haut commandement militaire décider d’un retrait unilatéral de l’ANP du comité central du FLN. Un retrait présenté officiellement comme un souci de ne pas entraver le processus d’ouverture et de pluralisme politique annoncé par le discours présidentiel du 10 octobre 1988, mais qui signifiait en même temps un début de distanciation entre deux entités jusque-là étroitement imbriquées, pour ne pas dire organiquement confondues. Et ce, depuis que le FLN-ALN de la Guerre de Libération nationale s’était, trois ans seulement après l’Indépendance, reconstitué à travers le fameux Conseil de la Révolution qui regroupait des responsables des deux institutions. L’intermède de 1962 à 1965 ayant, de son côté, laissé entrevoir les ambitions inavouées d’un FLN qui aspirait déjà à se débarrasser de la tutelle discrète mais réelle de l’armée. Une aspiration que les militaires étaient tout prêts à accepter se réaliser, n’eut été la manière avec laquelle le parti commença à gérer le pays. Les alliances inquiétantes avec l’extrême gauche européenne, d’abord, le populisme érigé en programme de gouvernement, ensuite, conduisirent l’armée à revoir sa copie et à revenir à une forme de pouvoir mixte tel que préfiguré durant les années de guerre sous la forme du FLN-ALN. C’est donc le Conseil de la Révolution qui présidera officiellement aux destinées du pays de 1965 à 1976, avant que le président Houari Boumediene ne décide d’apporter quelques modifications de forme et de fond à cette structure de pouvoir pour tenter de normaliser les institutions en réintroduisant le Parlement et en lui permettant de jouer son rôle d’instance légiférante, à défaut d’être un vrai pouvoir législatif. Une Constitution qui, tout en tentant de moderniser et d’adapter les institutions du pays aux canons démocratiques universels, notamment en instituant le principe de l’élection du Président au suffrage universel, a démultiplié les pôles politiques agissants et noyé… le FLN au milieu d’un véritable marigot fait de vice-Présidents, de Premiers ministres, de Conseil de la Révolution, de Haut conseil de sécurité et d’une ANP plus présente que jamais. L’aspect le plus intéressant de la Constitution de 1976 étant son article 105, qui prévoit la tenue d’un premier congrès du FLN devant proposer le candidat du parti à l’élection présidentielle. Premier congrès qui n’a évidemment jamais eu lieu et qui s’est transformé en quatrième congrès lorsqu’il s’est enfin tenu, en 1980. Inutile de s’étaler plus longtemps, donc, sur la guerre de leadership que se sont livrés le FLN et l’armée et ce, depuis bien avant le 3 juillet 1962. Le FLN essayant de tirer la couverture à lui dans une démarche hégémonique qui ne s’est jamais contredite depuis sa naissance à nos jours, et l’armée craignant un mauvais usage du pouvoir à même de menacer les intérêts suprêmes de la nation. Cette guerre feutrée, jamais avouée et rarement devinée, est pourtant au cœur de toutes les crises graves vécues par l’Algérie depuis au moins celle qui a mis aux prises l’EMG au GPRA en 1961. La sainte méfiance éprouvée par les militaires à l’égard du FLN amenant régulièrement l’armée à remettre les compteurs à zéro à chaque dérapage et à intervenir directement dans la remise en état d’institutions souvent mises en danger d’implosion par des ambitions démesurées. Des interventions qui, si elles ont toujours été justifiées par l’imminence d’un grand péril, ont cependant été amoindries par deux facteurs importants. Le premier étant la nature à facettes multiples d’un parti qui possède en son sein un large éventail de sensibilités idéologiques en apparence contradictoires, mais qui ne sert qu’à donner l’illusion de la diversité là où il y a une stricte unité autour d’une seule religion, la rente. Cette illusion fera croire aux militaires qu’ils pouvaient s’appuyer sur la tendance du moment qui leur paraissait la plus apte à faire avancer le pays sur la voie de la démocratie et du libéralisme. Il en sera ainsi de Mouloud Hamrouche qui, bien qu’ancien officier de l’ANP, s’avéra être d’abord et avant tout un fervent militant du FLN qui restera fidèle à son parti bien plus qu’à une armée dont il démissionnera d’ailleurs assez jeune. Nommé chef du gouvernement dans l’espoir qu’il entraînera en même temps son parti dans la voie des réformes et de la démocratie, il fera tout le contraire en essayant de tromper l’armée sur ses intentions grâce aux conseils avisés du Parti socialiste français et du lobby juif européen, qui tenta par son intermédiaire de mettre la main sur la totalité de notre commerce extérieur. Comme Hamrouche donnait tout l’air d’être en grave opposition avec son camarade au comité central, Sid Ahmed Ghozali, c’est donc sur ce dernier que se porta le nouveau choix de l’armée. Mal lui en prit, puisque si le FLN a décidé de livrer les APC au FIS, en 1990, par l’intermédiaire de Hamrouche, c’est par l’entremise de Ghozali qu’il livrera le Parlement à ce même parti. La démarche restant cohérente de bout en bout. Menacé de devoir abandonner la totalité du pouvoir, le FLN mettait en route la menace suprême : “Moi ou l’intégrisme !” Une sentence d’ailleurs clairement émise par Mouloud Hamrouche à un hebdomadaire français à qui il déclarera : “C’est moi ou le chaos !”

L’autre facteur important qui trompera la vigilance des militaires sera la présence, au sein du haut commandement de l’armée, d’officiers généraux eux-mêmes étroitement liés au système FLN et qui, activement impliqués dans les mécanismes de ponction de la rente, travaillaient, et pour l’essentiel travaillent toujours, en sous-main pour le compte du parti. Ces officiers-là seront d’ailleurs à l’origine de tous les rapprochements avec le FLN, aussi bien en 1978, à la mort de Houari Boumediene, qu’en 1990 avec la nomination de Mouloud Hamrouche et ensuite de Ghozali à la tête du gouvernement. Tout comme en 1999, ils seront encore derrière le retour en grâce de ce parti au détriment du RND et ce, malgré le rôle criminel qu’il a joué pendant les années du terrorisme. Jusqu’à, faut-il le dire, contraindre, par deux fois, deux présidents de la République à accepter la présidence d’un parti qui n’a jamais fait mystère de son opposition à toute forme de démocratie et de libéralisme même s’il fait mine d’y adhérer en paroles. Le premier de ces présidents étant Chadli Bendjedid et le second Abdelaziz Bouteflika.

Il est d’ailleurs troublant de noter que lors des deux épisodes, le FLN a mis en avant l’un de ses cadres les mieux rompus au double jeu et au double langage, islamisant parfois et républicain de l’autre, selon les circonstances et les interlocuteurs. Nous voulons évidemment parler de Abdelaziz Belkhadem, qui a été à l’origine de l’horrible piège dans lequel est tombé Chadli en 1991, qui croyait sincèrement qu’il était en train de manipuler le FIS contre le FLN alors qu’en réalité le FIS n’a jamais cessé d’être l’allié le plus sûr du FLN. Cette prouesse réalisée par un Belkhadem plus “barbéfèlène” que jamais sera d’ailleurs rééditée quatorze ans plus tard, lorsqu’il réussira à faire croire à Abdelaziz Bouteflika qu’il roule pour le Président alors que sa seule mission est de replacer le FLN au cœur du dispositif politique du pays.

Toutefois, cette incroyable ingéniosité et ce sens inné de la manœuvre n’empêchera pas le FLN de continuer à être marginalisé jusqu’à quitter matériellement le pouvoir suite à l’interruption du processus électoral, en janvier 1992 d’abord, et plus encore après l’assassinat de Mohamed Boudiaf, en juin de la même année. Etrangement, c’est à partir de là que le terrorisme connaîtra une ampleur que ne peut guère expliquer la seule frustration d’un parti privé d’une victoire gracieusement offerte par le gouvernement Ghozali. Si nous nous refusons à dire que le FLN a carrément été l’un des centres de commandement du terrorisme, il est par contre établi qu’il l’a chevauché politiquement pour l’utiliser comme moyen de pression contre l’armée et contre l’Etat pour imposer son retour aux affaires du pays. L’illustration la plus spectaculaire de cette démarche étant évidemment le rôle de premier plan qu’il a joué dans la promotion politique du FIS à travers la fameuse alliance des 3F + F et la défense du terrorisme à travers la participation et la signature du contrat de Rome. Une attitude qui amènera l’armée à songer à une solution sérieuse au problème en favorisant l’émergence d’un autre parti de pouvoir, qui soit certes moins nanti en terme de capital politique, mais en tout cas plus sûr pour la stabilité, l’intégrité et l’unité du pays. Ce parti sera donc le RND, créé essentiellement à partir de l’UGTA qui, elle, avait eu largement l’occasion de faire état de ses engagements anti-intégristes et antiterroristes. Avec le RND, l’Etat algérien (essentiellement l’armée) réussira ainsi à briser le dangereux tête-à-tête qui le liait à un FLN hégémonique et rentier autant qu’incapable de la moindre évolution sur le plan politique et économique. L’ancien parti unique perd donc le contrôle du gouvernement et des assemblées élues pour se retrouver en seconde ou même troisième position dans ces différentes institutions. Une position qui l’éloigne évidemment des robinets commandant l’écoulement de la rente et qui finit au bout d’un moment par pousser ses multiples clientèles à aller chercher ailleurs.

C’est dire qu’il y avait donc urgence à revenir au pouvoir et cette préoccupation est devenue, dès l’année 1992, l’unique et brûlante obsession d’un parti qui ne vit que par et pour le pouvoir.

(A suivre)

Abderrahmane Mahmoudi

 

 

Les syndicats autonomes et l’UGTA

Grèves sur des questions de principe

Il va de soi que la déclaration faite le 23 février par le président Bouteflika devant les représentants de l’UGTA, dans laquelle il a dit ne reconnaître que cette organisation comme partenaire social, n’a pas été du goût des syndicats autonomes. Les réactions plutôt vives qu’elle leur a “arrachées”, qui soulignaient en général le peu de cas qu’elle faisait du pluralisme syndical, reconnu par la Constitution, n’ont toutefois pas tardé à céder la place à des opinions moins tranchées. La tendance est maintenant à la minimisation, même si le propos n’est pas totalement digéré, et que l’on convient qu’il n’augure pas d’une amélioration des relations entre les syndicats autonomes et les autorités, comme cela serait souhaitable, du moins au point de vue des syndicalistes.

Pour Farid Cherbal, coordinateur du CNES pour la région Centre, la sortie du président n’a rien de surprenant. “Elle s’inscrit en fait dans le droit fil d’une politique qui a débuté en octobre 2003, lorsque le CLA et le CNAPEST (deux syndicats du secteur de l’éducation) ont vu leur enregistrement refusé par le ministère du Travail. Il faut savoir que depuis la promulgation des lois sociales, dans la foulée de l’adoption de la Constitution de 1989, ce fut la première fois qu’un tel refus, bien entendu en contradiction avec la loi, a été signifié, et qu’il s’est maintenu jusqu’à présent. A l’évidence, les autorités refusent de reconnaître des syndicats autonomes, autonomes par rapport à elles, car elles ne veulent pas que l’UGTA perde toute influence dans un domaine qu’elles considèrent comme vital. Le gouvernement s’applique à créer les conditions à même d’aider l’UGTA à reconquérir le terrain perdu. Il faut savoir en effet, que le secteur de l’éducation, ce sont 500.000 travailleurs, dont 350.000 enseignants. C’est de plus un milieu où la culture syndicale est traditionnellement bien implantée, relativement à d’autres secteurs. Qui vise à juguler le déclin de l’UGTA, si du moins la chose est possible, ce qui est loin d’être évident, doit commencer par redresser sa situation dans le secteur de l’éducation, précisément. D’où le refus réitéré, sur lequel butent les syndicats autonomes, à savoir le CNAPEST et le CLA, qui ont donné la preuve de leur représentativité.”

Pour Radouane Osmane, premier responsable au sein du CLA, le président, qui aurait dû se garder de soutenir un partenaire social au détriment des autres, “se lance dans une mission impossible, consistant à consolider un syndicat dont la direction est composée en grande partie de personnes qui n’ont pas un passé de syndicalistes. Dans ces conditions, quoi qu’on fasse, on ne réussira pas à remonter le temps, à faire en sorte que l’UGTA redevienne l’unique syndicat représentant des travailleurs. Cette UGTA n’existe plus. On peut le regretter, mais il faut en prendre acte. Cette organisation est pour le moment dominée par une aile d’obédience RND, dépourvue de culture syndicale, et qui ne semble pas prête à céder la place à une autre équipe. Il n’y a plus de syndicalisme dans l’UGTA”.

Ali Lemdani, le chargé de l’information au CNAPEST, rappelle la position officielle de son syndicat relative aux propos tenus par le Président devant les membres de l’UGTA. Pour lui, des considérations conjoncturelles, plutôt qu’une attitude de principe à l’encontre du pluralisme syndical, expliquent pourquoi le Président en est venu à prendre fait et cause pour l’UGTA. “Car le Président, dit Ali Lemdani, est garant de la Constitution, qui reconnaît sans conteste possible la liberté d’association et le droit de grève. Sans même parler des lois sociales en vigueur depuis une quinzaine d’années, et que personne ne s’avise de remettre en cause. Les raisons qui ont poussé le Président à caresser dans le sens du poil l’UGTA, à la limite ne nous regardent pas. Ce qui nous préoccupe au plus haut point par contre, c’est le harcèlement judiciaire dont nous sommes l’objet toutes les fois que nous menons une action de protestation. Or au CNAPEST, une action n’est entreprise que si elle est voulue, votée par nos adhérents, établissement par établissement. Je n’en veux pour exemple significatif que les poursuites engagées sur plainte de la tutelle, faisant obligation à des professeurs d’annuler le mot d’ordre de grève pour le 1er mars. Dès le 27 février, sept de nos syndicalistes sont estés en justice, dans le cadre d’une procédure en référé ; des pressions ont été exercées sur eux pour leur extorquer, si j’ose dire, un contre-appel à la grève. Comme s’il était dans leurs prérogatives de mettre fin à une grève décidée par la base dans le strict respect des règles démocratiques. Les menaces et intimidations ne visent plus seulement le CNAPEST en tant que structure, on s’en prend maintenant aux représentants eux-mêmes, à titre individuel. La journée de protestation du 1er mars nous a valu, à un confrère, Hamraoui de Bouira, et à moi-même, une condamnation nous obligeant à appeler à l’arrêt de la grève. Nous nous sommes trouvés contraints de prouver par nos actes que nous n’étions pas nous-mêmes en grève.”

Les trois syndicats du secteur de l’enseignement ont organisé, l’un après l’autre, des journées de protestation contre les atteintes aux libertés syndicales. Le CLA a ouvert la série le 6 février, suivi du CNES, qui a mobilisé le 7 février en défense des franchises universitaires ; enfin le CNAPEST a observé “une grève de la dignité”, selon l’expression d’Ali Lemdani, le 1er mars dernier. Ces actions ne comportaient aucune revendication socioprofessionnelle. Elles sont entièrement motivées par des demandes démocratiques — de libertés syndicales pour le CLA et le CNAPEST, de franchises universitaires pour le CNES. Le fait qu’elles ont été massivement suivies, comme tout semble l’indiquer — encore que les tutelles respectives aient fait état de taux nettement inférieurs à ceux donnés par les syndicats — est révélateur de l’attachement des enseignants aux libertés syndicales, comme de leur volonté de les imposer. La leçon que ces journées de protestation, indépendantes les unes des autres, donne, mérite d’être soulignée : aujourd’hui, il est aussi mobilisateur, sinon plus mobilisateur, de mener des actions portant sur des questions de principe que des actions sur des revendications socioprofessionnelles. Dans le passé, personne n’aurait parié sur le succès de grèves entièrement consacrées à des demandes démocratiques. Les premières grèves, d’ailleurs, dans le secteur de l’enseignement, portaient sur la question prioritaire des salaires, assortie ou non de revendications spécifiques à chaque palier, en rapport avec le niveau de vie des enseignants. Assurément, ces mouvements à répétition prenaient place dans le mouvement pour le pluralisme syndical, car il allait de soi qu’on ne pouvait tendre à l’amélioration du niveau de vie sans cadre syndical autonome voué à la défense des intérêts des travailleurs. Le chemin parcouru depuis permet aujourd’hui de lancer des actions sur des questions de principe.

Il en est qui pensent que du moment que les revendications socioprofessionnelles ont été satisfaites, du moins en partie, dans le secteur de l’enseignement, les futures batailles seraient de plus en plus politiques, jusqu’à devenir purement politiques, au terme d’une certaine évolution. Le mouvement pour les libertés syndicales, enclenché il y a quelques années, en fait depuis que la pression terroriste n’est plus le facteur déterminant, amènerait de lui-même, pour autant qu’il s’étende, à des revendications directement politiques. Cette opinion recèle sans doute une part de vérité, toutefois elle ne tient pas compte d’une donnée essentielle : la volonté des gouvernants d’endiguer ce mouvement d’essence démocratique, qui revêt des formes différentes selon le secteur concerné. Sans le refus du ministère du Travail de reconnaître les syndicats autonomes, qui, sitôt apparus, ont pris le dessus sur la bureaucratie syndicale, représentée par l’UGTA, ni le CLA, ni le CNAPEST n’auraient organisé des journées de protestations, dont le caractère massif n’est pas contestable. Il y a une preuve, indirecte certes, mais sérieuse, qui atteste bien que ces journées ont rencontré l’adhésion de la majorité des enseignants. C’est le fait que l’UGTA s’est gardée d’appeler à une grève similaire pour réaffirmer son existence, ou pour tenter de revenir en force dans le secteur. Il est certain, en effet, que c’est ce qu’elle aurait tenté de faire, si elle s’était sentie de taille à mobiliser dans la même proportion que les organisations rivales, c’est-à-dire, en somme, si elle avait constaté que ces dernières n’ont pas établi leur représentativité. De fait, là où l’UGTA se sait encore bien implantée, ou seulement là où elle estime qu’elle conserve assez de force pour mener dignement des actions revendicatives, elle ne manque pas de déclencher des conflits aux allures plutôt sauvages, comme cela a été récemment le cas dans le secteur de la santé. Car ce qui importe au premier chef pour elle aujourd’hui, c’est moins la préservation de la paix sociale que la défense de son statut de principale force syndicale.

Si elle ne voyait pas celle-ci se réduire continuellement ces dernières années, il est probable qu’elle aurait tenu, en y mettant les formes sans doute, à montrer qu’elle n’est pas aussi flattée que cela par la déclaration du Président, qui lui réserve une place à part dans le monde syndical. En effet, ce n’est jamais bon pour un syndicat de faire cause commune avec son employeur.

Des personnes ayant cette particularité de voir la rouerie partout, et pour qui par conséquent les bons sentiments sont extrêmement rares, ont émis l’avis que la flatterie du président Bouteflika à l’endroit de l’UGTA c’était en fait le baiser de la mort. Des travailleurs assez naïfs pour croire encore que ce syndicat avait pour raison d’être la défense de leurs droits, ont dû comprendre maintenant qu’il n’en était rien, s’en vont répétant ces gens qui ne croient plus à rien.

Sans même aller jusqu’à prêter un calcul diabolique à qui que ce soit, il faut tout de même remarquer que l’UGTA, en applaudissant à tout rompre à la déclaration à relents plutôt chauvins du président Bouteflika, donne pour le moins prise à l’accusation qu’elle ne s’inscrit pas dans le cadre du pluralisme. Si c’était le cas, en effet, elle aurait considéré de son intérêt de relativiser le compliment qui lui a été adressé, en réaffirmant son attachement au pluralisme syndical, en se déclarant partenaire social au même titre que les autres formations. Certes, le fait que l’UGTA ne se place pas sur un pied d’égalité avec les autres syndicats, n’a pas besoin d’être déduit, étant donné qu’elle ne ressent aucune gène à discuter avec le gouvernement et le patronat au nom de tous les travailleurs, alors même qu’elle est loin de les représenter tous. Dans certains secteurs, comme la fonction publique, son statut est désormais celui du syndicat minoritaire, pourtant c’est avec elle que le gouvernement négocie le statut des fonctionnaires.

Les trois syndicats autonomes du secteur de l’enseignement ont appelé à trois journées différentes de protestation, sur des revendications sensiblement similaires, ou quasiment les mêmes, s’agissant du CLA et du CNAPEST, alors que leur convergence, objectif partagé par eux trois, mais également par des syndicats d’autres secteurs, les portait à mener une action unitaire. D’autant qu’un cadre de concertation en construction depuis octobre 2003 (il faut dire principalement à l’initiative du CNES lorsque le harcèlement judiciaire, couplé au refus d’enregistrement des deux autres syndicats, atteignait un summum) était tout indiqué pour prendre en charge une protestation concertée : le Comité national pour les libertés syndicales (CNLS). Ce cadre, conçu à la fois pour catalyser la convergence des syndicats autonomes, et pour leur permettre de défendre ensemble les lois sociales, dispose d’une charte fondatrice, dont l’objectif déclaré est la construction d’une confédération regroupant toutes les organisations représentatives qui se reconnaissent dans ses articles. Le problème, c’est que le CNES non seulement ne se décide pas à ratifier la charte, mais a annoncé le gel de ses activités au sein du comité. C’est ainsi qu’il n’a pas participé à la première conférence nationale du CNLS qui s’est tenue en janvier 2005, motivant son abstention par le fait que des articles de la charte induisent un fonctionnement propre à une confédération, ce à quoi le CNLS serait encore loin de prétendre. Par ailleurs, Farid Cherbal préconise que le mandat accordé au coordinateur du CNLS, actuellement détenu par Tahar Besbas du SNPSP (Syndicat national des praticiens de la santé publique), d’une durée de trois ans, soit ramené à un an, pour prévenir, dit-il, tout relâchement dans la dynamique aujourd’hui à l’œuvre, danger que ferait courir un mandat relativement long, quels que soient les avantages que cette longueur peut présenter à d’autres égards.

Le coordinateur du CNLS se déclare, pour sa part, tout à fait incompétent pour parler des motivations ayant conduit le CNES à prendre ses distances par rapport à un cadre à la création duquel il n’a pas peu contribué. “Au CNLS, nous sommes réduits aux conjectures à ce propos. Loin de nous l’idée de polémiquer avec un syndicat qui a ouvert la marche vers l’autonomie. Toutefois, pour geler son activité dans un cadre donné, encore faut-il qu’on en soit membre. Le CNES s’est pas membre du CNLS. Nous ignorons pourquoi il n’a pas voulu participer à la conférence nationale. Je ne crois pas que son attitude s’explique par l’existence de tel ou tel article, qui ne lui convient pas. Car, alors, il serait venu proposer une autre formulation, ou même des suppressions. L’idée selon laquelle tous les syndicats membres du CNLS, à l’exception du CNAPEST, du CLA et du CNES, n’ont pas encore testé leur base sur des questions relatives aux libertés syndicales, et que tous donc n’ont pas donné la preuve de leur représentativité, ne semble pas non plus un argument susceptible d’emporter la conviction. Dans le secteur de la santé, par exemple, des grèves ont été observées, qui se sont soldées par des acquis non négligeables. De toute façon, la conférence nationale du CNLS, à laquelle ont participé tous les syndicats ayant animé des actions couronnées par des succès, à l’exception du CNES qui s’est abstenu, recommande des actions qui ne peuvent être menées à bien sans capacité de mobilisation. C’est ainsi que nous n’écartons pas l’éventualité d’une grève s’étendant à tous les secteurs où existent des syndicats autonomes, dans la mesure où les libertés syndicales continuent d’être attaquées, et si se poursuit le harcèlement judiciaire et administratif. Grâce à ce cadre qu’est le CNLS, des actions communes sont maintenant envisageables.”

Entre l’UGTA et les syndicats autonomes, la différence ne réside pas seulement dans le fait que la première est sur la pente déclinante, tandis que les autres voient leur influence s’étendre, elle se manifeste plus particulièrement dans la dimension culturelle, ou plutôt politique. En réalité, l’UGTA ne reconnaît pas l’existence des syndicats autonomes, même si elle est obligée, sur le terrain, de composer avec eux. Preuve en est qu’il ne lui vient pas à l’idée de s’associer à eux pour la défense des libertés syndicales, dont elle ne peut pas ne pas voir qu’ils sont souvent remis en cause. Il faut, en effet, refuser tout net de s’inscrire dans la nouvelle donne pour rester indifférent à des atteintes touchant des droits fondamentaux.

M. Habili

 

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