Semaine du 9 au 15 mars 2005

 

Un engagement déterminé contre le colonialisme

Jean-Paul Sartre et la guerre d’Algérie

 

 
 
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Un engagement déterminé contre le colonialisme

Jean-Paul Sartre et la guerre d’Algérie

L’engagement des Temps Modernes dans la guerre d’Algérie précède celui de son fondateur et directeur, Jean-Paul Sartre. En mai 1955, la revue fait paraître un numéro sur le conflit et, dans sa livraison de novembre, un article intitulé L’Algérie n’est pas la France. Le ton est donné.

Les Temps Modernes seront saisis tout au long de la guerre : quatre fois en Algérie, une fois en France.

C’est en mars 1956 que paraît le premier article de Sartre sur le sujet. Titré Le Colonialisme est un système, il reprend une intervention effectuée lors d’un meeting pour la paix en Algérie, organisé salle Wagram, à Paris, le 27 janvier 1956, sous l’égide du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Algérie. L’article démonte les mécanismes politiques et économiques du colonialisme et appelle au combat contre ce “système”.

La prise de conscience anticolonialiste de Sartre ne date pourtant ni de cette date ni du soulèvement algérien de la Toussaint 1954. Depuis plusieurs années, l’intellectuel soutient, en Tunisie, la cause du Néo-destour (1), au Maroc celle de l’Istiqlal (Indépendance), au congrès duquel il participa en 1948. En 1952, il accorde un entretien au journal de Ferhat Abbas, La République algérienne et, à l’automne de 1955, apporte son appui au Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre d’Algérie. Francis Jeanson, collaborateur des Temps Modernes, qui a publié avec sa femme Colette L’Algérie hors la loi en décembre 1955, contribue également à l’évolution du philosophe.

Le véritable moment de l’engagement sartrien en tant qu’individu intervient en 1956. En janvier, Guy Mollet, dirigeant de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO), devient président du Conseil. Deux mois plus tard, il obtient les pouvoirs spéciaux, qu’il utilisera pour intensifier la guerre. Le vote favorable des communistes à cette occasion amorce la rupture de Sartre avec eux, laquelle sera effective en novembre, quand le PCF approuvera l’invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Mohammed Harbi le résumera en 1990 : “A partir de là, il s’opère chez lui un glissement éthique qui le mène, par touches successives, à découvrir un nouveau sujet de l’Histoire, plus radical que le prolétariat : les colonisés. La cause algérienne en bénéficiera (2).”

Parus entre mars 1956 et avril 1962, les textes de Sartre (3) révèlent une vigueur polémique et un courage peu courants à notre époque : la vie du philosophe était menacée, son appartement de la rue Bonaparte fut plastiqué à deux reprises par l’Organisation armée secrète (OAS). Et il ne s’agissait nullement des pseudo-provocations comme celles d’aujourd’hui, destinées à lancer la vente d’un ouvrage ou à déclencher des invitations à en parler dans les médias...

En 1957, l’écrivain et essayiste tunisien Albert Memmi publie Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur, dont les premiers extraits paraissent dans Les Temps Modernes et dans Esprit. Sartre en rend compte dans le numéro de juillet-août des Temps Modernes, dans un article qui servira, plus tard, de préface à ce livre (4). Le texte revient largement sur la question de la violence, déjà développée en mars de l’année précédente dans Le colonialisme est un système. Sartre y souligne notamment : “La conquête s’est faite par la violence ; la surexploitation et l’oppression exigent le maintien de la violence, dont la présence de l’armée. (...) Le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient de force dans la misère et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de ‘sous-humanité’. Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la nature des échanges et de la production, le racisme est inscrit (5).”

Au couple oppresseur-opprimé récurrent dans l’ensemble des articles sartriens se trouve ici corrélé, implicitement, le couple du colonisateur et du colonisé, notera Mohammed Harbi. L’oppression coloniale paraît à la fois économique et idéologique, et la thématique de la “sous-humanité” demeurera au centre des articles que Sartre consacrera à la guerre d’Algérie. Cette violence prend par conséquent divers visages oppressifs. Le philosophe y reviendra aux lendemains des accords d’Evian, en avril 1962 : dans un article intitulé Les somnambules se lit son amertume, mais aussi sa colère encore vivace : “Il faut dire que la joie n’est pas de mise : depuis sept ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole à sa queue et s’épouvante chaque jour un peu plus de son propre tintamarre. Personne n’ignore aujourd’hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple de pauvres pour qu’il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel prix (6) !”

L’idée de la “sous-humanité” vient du fait que, pour Sartre, les colonisés ont été “maintenus par un système oppressif au niveau de la bête (7)”, lequel s’est traduit aussi bien par le déni de droit que par le déni de la culture, contraires au respect des droits de l’homme sans cesse invoqués par la France. Un texte fameux insiste particulièrement sur ces thématiques de la “violence” et de la “sous-humanité” : il s’agit de la préface qu’il rédige, en septembre 1961, pour les Damnés de la terre, de Frantz Fanon. Psychiatre martiniquais qui épouse très vite la lutte indépendantiste algérienne, membre du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), animateur d’El Moudjahid clandestin, Fanon s’est déjà fait connaître par les essais Peau noire, masques blancs (1952) et L’An V de la révolution algérienne (1959). La rencontre – intellectuelle mais aussi fraternelle – entre deux hommes qui deviendront amis marquera l’itinéraire sartrien.

Les Damnés de la terre, essai-bréviaire de la lutte anticolonialiste et tiers-mondiste, décrit minutieusement les mécanismes de la violence mis en place par le colonialisme pour asservir le peuple opprimé. Dans sa préface, Sartre soutient sans réserve les thèses de Fanon et se les réapproprie par son style propre, si particulier. Il y écrit notamment : “(...) ordre est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme. La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à les déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner la nôtre ; on les abrutira de fatigue (8).” Ce terme de “bête” sera également utilisé au sujet de la torture : pour les bourreaux, dira Sartre, “le plus urgent, s’il en est temps encore, c’est d’humilier [leurs victimes], de raser l’orgueil de leur cœur, de les ravaler au rang de la bête (9)”.

Le premier article de Sartre entièrement consacré à la dénonciation de la torture, Vous êtes formidables, paraît en mai 1957 dans Les Temps modernes. Au départ, il s’intitulait Une entreprise de démoralisation et avait été commandé par Le Monde, qui le refusa, le jugeant trop violent.

Un recueil de récits de jeunes recrues, pour la plupart prêtres et aumôniers, venait d’être publié deux mois plus tôt. La préface collective, Des rappelés témoignent, porte notamment les signatures de Jean-Marie Domenach, Paul Ricœur et René Rémond. Sartre commente l’ouvrage en s’insurgeant contre la complicité des Français et des médias, seulement capables de porter secours au nom de l’humanitarisme, comme dans une émission populaire de Jean Nohain (Vous êtes formidables). Sartre y dénonce avec vigueur la torture, mais aussi les autres formes de violence à l’œuvre en Algérie, qui “ont en commun de révéler cette gangrène (...), l’exercice cynique et systématique de la violence absolue. Pillages, viols, représailles exercées contre la population civile, exécutions sommaires, recours à la torture pour arracher des aveux ou des renseignements (10)”.

La métaphore de la gangrène – qui s’inscrit dans le champ sémantique de la maladie, courant dans ces textes sartriens – sera à nouveau employée un an plus tard, dans la critique du livre d’Henri Alleg La Question. Cet ouvrage, publié en février 1958 aux Editions de Minuit, donne lieu, en mars, à un numéro spécial des Temps Modernes. Militant du Parti communiste algérien (PCA), directeur d’Alger Républicain, de 1950 à son interdiction en sep-tembre 1955, Alleg est arrêté par les parachutistes en juin 1957 et torturé au centre de tri d’El-Biar. La Question, premier document de ce type à conquérir une réelle audience, est saisi le 28 mars 1958. André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Sartre rédigent alors une adresse solennelle au président de la République (Albert Camus refuse de s’y associer). Le 30 mai, Sartre participe, avec l’épouse d’Henri Alleg, Laurent Schwartz et François Mauriac, à une conférence de presse sur “les violations des droits de l’homme en Algérie”.

(A suivre)

Anne Mathieu

Directrice de la revue Aden-Paul Nizan, Paris.

In Le Monde diplomatique,

novembre 2004

 

(1) Destour (donstitution) : parti de l’indépendance tunisienne, scindé en deux branches, l’une islamisante, le Vieux Destour, et l’autre plus moderniste, le Néo-Destour.

(2) Mohammed Harbi, Une conscience libre, Les Temps modernes, Paris, octobre-décembre 1990, p. 1034.

(3) Tous publiés dans Situations V, Gallimard, Paris, 1964. Voir Michel Contat et Michel Rybalka, Les Ecrits de Sartre, Gallimard, Paris, 1970.

(4) Albert Memmi publiera Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004.

(5) Les Temps Modernes, juillet-août 1957 et Situations V, op. cit., p. 51-52.

(6) Les somnambules, Les Temps modernes, avril 1962, dans Situations V, op. cit., p. 161.

(7) Portrait du colonisé, Situations V, op. cit., p. 56.

(8) Dans Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, coll. “Cahiers libres”, Paris, 1961, p. 9-26.

(9) Une victoire, L’Express, 6 mars 1958 ; dans Situations V, p. 86.

(10) “Vous êtes formidables”, op. cit., p. 57.

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