Semaine du 9 au 15 mars 2005

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Chemin de croix

 

 
 
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Chemin de croix

Ce 8 mars, deux femmes font l’événement bien malgré elles, leur travail consistant jusque-là à le rapporter seulement : la journaliste italienne Giuliana Sgrena, qui vient d’être libérée dans des circonstances qui ont failli lui coûter la vie, et la journaliste française Florence Aubenas, retenue comme otage depuis plus de deux mois. La libération de Giuliana Sgrena laisse naturellement penser que celle de Florence Aubenas est en bonne voie ; mais l’on sait maintenant qu’il ne suffit pas pour un otage d’être relâché par ses ravisseurs pour être totalement tiré d’affaire, il faut de plus qu’il parcoure sans encombre le chemin menant à l’aéroport, ou à tout autre endroit où il sera définitivement hors de danger.

On peut discuter indéfiniment sur la question de savoir si les soldats américains ont commis une bavure en ouvrant le feu sur le véhicule qui transportait la journaliste italienne, ou s’ils ont tiré en connaissance de cause. Le chef des services secrets italiens, qui a fait écran de son corps pour sauver sa protégée, en sait sûrement quelque chose, mais il n’est pas là pour le dire. Il a payé de sa vie la survie de sa compatriote. Il a fait son devoir, dira-t-on ; la chose est difficilement contestable. On peut penser que les soldats américains qui l’ont abattu ont fait le leur eux aussi. C’est que l’armée d’occupation ne doit pas regarder d’un bon œil toutes ces tractations qui se déroulent à son insu, avec des groupes qui la combattent sans merci, et qu’elle veut éliminer à tout prix. La libération d’un otage, surtout si elle est obtenue sans qu’elle-même y soit pour quelque chose, elle ne peut pas l’apprécier autrement que comme un manquement à l’autorité de fait qu’elle exerce, comme une collusion avec son ennemi propre. Les Américains détestent d’autant plus ces issues heureuses qu’ils savent que leurs compatriotes n’ont droit, eux, à aucune pitié de la part de leurs ravisseurs. Un otage américain, c’est un Américain décapité, dont le supplice est montré partout dans le monde.

Dans le cas de la libération de Giuliana Sgrena, il y a de plus, comme on le dit, versement d’une rançon, et cela non plus n’a pas dû être au goût des Américains. Toute rançon payée, en effet, renforce les groupes résistants et incite à d’autres enlèvements.

Il n’est donc pas si extraordinaire que cela d’imaginer que le chef des services secrets italiens ait compris, sous le feu des soldats américains, qu’il avait à choisir, et vite, entre donner sa vie ou celle de sa protégée, et qu’il a préféré mourir, et être aimé par ses compatriotes, en héros.

Mais quand la promesse contenue dans la libération de Giuliana Sgrena serait effectivement tenue, que Florence Aubenas serait, elle aussi, libérée, au bonheur de millions de personnes, en France bien sûr, mais aussi dans le monde entier, l’Irak resterait pour les journalistes le chemin de croix, où ils enverraient périodiquement l’un des leurs se faire prendre en otage, et s’y faire peut-être égorger, sur l’autel de l’information libre.

Giuliana Sgrena et Florence Aubenas ont le visage éclairé de cette lumière qu’on voit aux personnes vouées à un sacerdoce. D’où leur beauté si poignante.

Quand Florence Aubenas sera libérée, une autre  Giuliana Sgrena la relèvera en Irak, et s’y fera enlever. Car il est impossible que les journalistes acceptent de ne pas rendre compte d’une guerre, et de ses souffrances, sans que du même coup ils encourent le risque de perdre ce qu’il y a de plus important que la vie : la raison d’être. Le fait que jamais autant que dans ce conflit, ils soient indésirables et soient pris entre deux feux, ce qui rend concrètement leur mission impossible, ne dissuadera pas l’un ou l’autre d’entre eux d’aller ramener l’information au prix de sa vie.

M. Habili

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