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Chemin de croix
Ce 8 mars, deux
femmes font l’événement bien malgré elles, leur travail consistant
jusque-là à le rapporter seulement : la journaliste italienne
Giuliana Sgrena, qui vient d’être libérée dans des circonstances qui
ont failli lui coûter la vie, et la journaliste française Florence
Aubenas, retenue comme otage depuis plus de deux mois. La libération
de Giuliana Sgrena laisse naturellement penser que celle de Florence
Aubenas est en bonne voie ; mais l’on sait maintenant qu’il ne
suffit pas pour un otage d’être relâché par ses ravisseurs pour être
totalement tiré d’affaire, il faut de plus qu’il parcoure sans
encombre le chemin menant à l’aéroport, ou à tout autre endroit où
il sera définitivement hors de danger.
On peut discuter
indéfiniment sur la question de savoir si les soldats américains ont
commis une bavure en ouvrant le feu sur le véhicule qui transportait
la journaliste italienne, ou s’ils ont tiré en connaissance de
cause. Le chef des services secrets italiens, qui a fait écran de
son corps pour sauver sa protégée, en sait sûrement quelque chose,
mais il n’est pas là pour le dire. Il a payé de sa vie la survie de
sa compatriote. Il a fait son devoir, dira-t-on ; la chose est
difficilement contestable. On peut penser que les soldats américains
qui l’ont abattu ont fait le leur eux aussi. C’est que l’armée
d’occupation ne doit pas regarder d’un bon œil toutes ces
tractations qui se déroulent à son insu, avec des groupes qui la
combattent sans merci, et qu’elle veut éliminer à tout prix. La
libération d’un otage, surtout si elle est obtenue sans qu’elle-même
y soit pour quelque chose, elle ne peut pas l’apprécier autrement
que comme un manquement à l’autorité de fait qu’elle exerce, comme
une collusion avec son ennemi propre. Les Américains détestent
d’autant plus ces issues heureuses qu’ils savent que leurs
compatriotes n’ont droit, eux, à aucune pitié de la part de leurs
ravisseurs. Un otage américain, c’est un Américain décapité, dont le
supplice est montré partout dans le monde.
Dans le cas de la
libération de Giuliana Sgrena, il y a de plus, comme on le dit,
versement d’une rançon, et cela non plus n’a pas dû être au goût des
Américains. Toute rançon payée, en effet, renforce les groupes
résistants et incite à d’autres enlèvements.
Il n’est donc pas
si extraordinaire que cela d’imaginer que le chef des services
secrets italiens ait compris, sous le feu des soldats américains,
qu’il avait à choisir, et vite, entre donner sa vie ou celle de sa
protégée, et qu’il a préféré mourir, et être aimé par ses
compatriotes, en héros.
Mais quand la
promesse contenue dans la libération de Giuliana Sgrena serait
effectivement tenue, que Florence Aubenas serait, elle aussi,
libérée, au bonheur de millions de personnes, en France bien sûr,
mais aussi dans le monde entier, l’Irak resterait pour les
journalistes le chemin de croix, où ils enverraient périodiquement
l’un des leurs se faire prendre en otage, et s’y faire peut-être
égorger, sur l’autel de l’information libre.
Giuliana Sgrena et
Florence Aubenas ont le visage éclairé de cette lumière qu’on voit
aux personnes vouées à un sacerdoce. D’où leur beauté si poignante.
Quand Florence
Aubenas sera libérée, une autre Giuliana Sgrena la relèvera en
Irak, et s’y fera enlever. Car il est impossible que les
journalistes acceptent de ne pas rendre compte d’une guerre, et de
ses souffrances, sans que du même coup ils encourent le risque de
perdre ce qu’il y a de plus important que la vie : la raison d’être.
Le fait que jamais autant que dans ce conflit, ils soient
indésirables et soient pris entre deux feux, ce qui rend
concrètement leur mission impossible, ne dissuadera pas l’un ou
l’autre d’entre eux d’aller ramener l’information au prix de sa vie.
M. Habili
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