Semaine du 9 au 15 mars 2005

Economie de marché

L’Amérique latine s’ancre à gauche

Uruguay

Un changement radical

Venezuela

Chavez  menace de fermer le robinet de brut aux Etats-Unis

Assassinat de Rafik Hariri

Un attentat “prévisible” instrumentalisé

 

 
 
 Monde

Accueil

Economie de marché

L’Amérique latine s’ancre à gauche

L’investiture, le 1er mars, du socialiste Tabaré Vasquez à la présidence de l’Uruguay a ajouté un maillon à la chaîne de leaders latino-américains ancrés à gauche même si tous, y compris Hugo Chavez au Venezuela, se plient aux lois de l’économie de marché.

Tabaré Vasquez, tout premier Président de gauche depuis l’indépendance de l’Uruguay en 1928, est venu grossir les rangs du bataillon des Présidents «progressistes» constitué depuis l’arrivée au pouvoir, en 1999, d’Hugo Chavez.

Depuis, la région a graduellement viré au «rose» ou au «rouge» avec le socialiste Ricardo Lagos au Chili (2000), Lucio Gutierrez en Equateur (2003), Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil (2003), le péroniste Nestor Kirchner (2003) en Argentine puis Martin Torrijos (2004), héritier du leader nationaliste de Panama Omar Torrijos. Le Bolivien Carlos Mesa, un ancien journaliste, est assimilé au camp progressiste, tout comme Nicanor Duarte, président du Paraguay.

L’apparition de leaders de gauche en Amérique latine s’explique par le mécontentement face aux piètres résultats du modèle libéral adopté par la majorité des pays dans les années 1990. Leur succès n’est pas le fruit d’un virage idéologique des opinions publiques, mais de la déception devant l’incapacité des partis historiques et le creusement des inégalités dans des pays ayant appliqué à fond les lois du marché, privatisant à outrance les systèmes de santé, éducatif et de retraites.

Plus ou moins pragmatiques, plus ou moins populistes, ces Présidents respectent néanmoins les règles économiques internationales et, en dépit de discours parfois incendiaires, aucun n’envisage de rompre avec le Fonds monétaire international (FMI).

Ils critiquent ouvertement la politique extérieure américaine, notamment en Irak, mais, mis à part Hugo Chavez, pas un seul ne livre de croisade contre Washington et le président Bush. Le leader vénézuélien a d’ailleurs lui-même souligné lors du Forum social de Porto Alegre, fin janvier, que les liens économiques avec les Etats-Unis étaient inchangés, le Venezuela restant l’un des principaux fournisseurs des Etats-Unis en pétrole.

Ils ont une marge de manœuvre réduite et cela se reflète dans leurs plateformes électorales. Aucun d’eux, à part le Venezuela, n’a promis de réformes profondes mettant au défi ou pouvant déboucher sur un abandon du modèle libéral.

Le régime de Fidel Castro à Cuba, jadis inspiration de personnalités de la région occupant aujourd’hui des postes de ministres ou des sièges parlementaires, a cessé d’être un idéal pour lequel prendre les armes.

Passée l’euphorie des périodes de campagne, ces gouvernements adoptent généralement des politiques budgétaires prudentes, au risque, comme l’ex-syndicaliste brésilien Lula, d’être accusé d’avoir trahi ses idéaux.

Ces nouveaux gouvernements gagnent les élections en critiquant le néolibéralisme puis gouvernent en appliquant les préceptes : équilibre budgétaire, augmentation des investissements, respect des engagements et des contrats, même s’ils font preuve de moins de

dogmatisme.

Ces politiques semblent en phase avec les souhaits des électeurs puisque Lula reste très populaire et favori pour une réélection en 2006.

Au Chili, la socialiste Michelle Bachelet est en pole position pour succéder au très modéré Ricardo Lagos, fin 2005, tandis qu’au Mexique, le favori de la présidentielle 2006 est le maire de gauche de Mexico, Manuel Lopez Obrador.

Si l’on exclut une Amérique centrale majoritairement conservatrice, il ne resterait alors en Amérique latine qu’un seul Président franchement de droite, le Colombien Alvaro Uribe.

Leïla Heraoua

 

Haut

Uruguay

Un changement radical

Le premier Président de gauche de l’histoire de l’Uruguay  a promis, dans son discours de politique générale, des «changements responsables et progressifs pour tous, mais spécialement au bénéfice de ceux qui en ont le plus besoin». La misère touche près d’un tiers des 3,2 millions d’habitants de ce petit pays et s’est considérablement aggravée depuis la crise financière de 2002, la pire qu’ait vécu l’Uruguay.

En remportant les élections présidentielles et législatives, Tabaré Vasquez a mis fin au règne des deux partis traditionnels, les Colorados (rouges libéraux) et les Blancos (blancs conservateurs) depuis l’indépendance, au XIXe siècle. Il s’est engagé à  exhumer une page sombre dans l’histoire du pays en enquêtant sur le sort des disparus durant la dictature militaire (1973-1985) et à indemniser toutes les victimes.

Des experts appartenant à l’Université de la République auront ainsi l’autorisation de pénétrer dans les installations militaires afin de réaliser des fouilles «pour savoir s’il y a eu des enterrements de citoyens morts et disparus» durant les années de plomb.

L’une des premières décisions de Vasquez après son investiture a été le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba, rompues en avril 2002 par son prédécesseur, Jorge Battle, proche des Etats-Unis, après une violente polémique sur les droits de l’homme.

 

Haut

Venezuela

Chavez  menace de fermer le robinet de brut aux Etats-Unis

Le Président vénézuélien a réitéré dernièrement sa menace de couper les livraisons de pétrole brut aux Etats-Unis si Washington cause du tort à son pays.

Les relations entre le Venezuela (qui exporte la majeure partie de son brut vers les Etats-Unis) et Washington se sont dégradées ces dernières semaines, Hugo Chavez accusant le gouvernement américain de vouloir le faire assassiner et qualifiant le président Bush de «grand déstabilisateur du monde». 

Les deux capitales ont multiplié depuis peu les joutes orales ; elles entretiennent des relations politiques tendues depuis l’accession au pouvoir de l’ancien parachutiste, en 1998. Hugo Chavez a été régulièrement la cible de mises en cause américaines. En établissant d’excellentes relations avec Cuba, en condamnant la guerre contre l’Irak, en critiquant l’augmentation de la présence US en Colombie, Chavez est devenu l’un des rares dirigeants dans le monde à s’opposer de front à la stratégie mondiale de Washington.

 

Haut

Assassinat de Rafik Hariri

Un attentat “prévisible” instrumentalisé

L’assassinat de Rafik Hariri a des conséquences sur la carte géopolitique du Proche-Orient.

Après Washington et Paris, la Russie et l’Allemagne, c’est au tour de l’Arabie Saoudite d’enjoindre Damas de retirer ses 14 000 soldats du Liban afin que ce pays puisse recouvrer sa pleine souveraineté. Curieusement, il aura fallu l’assassinat de son ex-Premier ministre pour que le peuple libanais manifeste son hostilité vis-à-vis de son gouvernement, accusé d’être pro-syrien, et exige le retrait de toutes les troupes stationnées au Liban.

Le président Bush s’en délecte car cette situation donne sa pleine signification à son projet d’élaboration du Grand Moyen-Orient ;

il se réjouit de la tournure prise par les événements au Proche-Orient, qu’il savait prévisibles, voire même inéluctables.

Un attentat “prévisible”, instrumentalisé, conjugué à une manipulation cynique, tel est le stratagème concocté successivement par l’hyperpuissance et Israël pour faire tomber un gouvernement arabe sous la pression populaire, afin d’entraîner par la suite dans un tourbillon le retrait des troupes syriennes stationnées au Liban, tandis qu’en même temps Paris et Washington accroissaient sans discontinuité leur pression sur Damas. Avec l’assassinat de l’ex-Premier ministre libanais, les masques finissent par tomber car à toutes ces rodomontades s’ajoute le rôle actif joué par Israël qui demande aux Européens une couverture politique pour frapper la Syrie, signe révélateur de la probabilité de l’implication du Mossad dans cet attentat. D’ailleurs, des responsables du Pentagone ont déclaré que “des frappes contre des cibles en Syrie étaient indispensables”. Des analystes estiment que toutes ces gesticulations ont pour but de mettre la pression sur El-Assad, qui redoute un bombardement américain. La crise engendrée par la disparition de Hariri a permis de mettre face à face le camp de l’opposition au Liban et la Syrie. Le Hezbollah, allié privilégié de Damas, apparaît sans l’ombre d’un doute comme le médiateur incontournable entre les différents protagonistes de la crise pour la recherche d’une issue honorable.

Si l’on en croit Elizabeth Schemla, directrice de Proche-Orient.Info, la Syrie aurait cumulé une série de chefs d’accusation dont trois principaux, retenus contre elle, à savoir l’assassinat de l’ex-Premier ministre libanais, l’attentat contre la discothèque de Tel-Aviv et l’enlèvement suivi de la séquestration de Florence Aubenas afin que le régime de Damas se venge et s’en serve contre la France accusée de vouloir jeter les Syriens hors du Liban d’autant plus qu’elle est à l’origine, avec les Américains, de la résolution 1559 du Conseil de sécurité.

Washington, qui avait prédit “une révolution du Cèdre”, ne relâche pas sa pression sur Damas alors que dans un rapport, les USA pointent du doigt les “graves violations continues” des droits de l’homme par la Syrie, et cela n’est pas fortuit car Washington et Israël peuvent enfin dévoiler à la face du monde leurs plans soigneusement concoctés et mis en veilleuse avant l’assassinat de Hariri.

Comme il fallait s’y attendre après la multiplication des attentats qui ont secoué le Proche-Orient, Washington a salué “la liberté en marche” du peuple libanais qui est descendu dans la rue pour manifester contre son gouvernement et scander des slogans contre la Syrie tout en n’envisageant pas de diminuer la pression sur Damas.

C’est dire à quel point l’assassinat de Rafik Hariri et l’attentat contre la discothèque de Tel-Aviv ont finalement, et on s’en doutait, profité aux intérêts américains et israéliens ; ces deux pays ont vu une opportunité sélective de provoquer la démission du gouvernement Karamé, qui permettait d’anticiper sur la fin de l’occupation syrienne au Liban et ce, afin de permettre au peuple libanais d’espérer avoir un nouveau gouvernement réellement représentatif de la diversité du pays, excluant de facto la présence syrienne.

Ces deux attentats étant survenus en un peu moins de deux semaines ont permis à l’administration Bush et au Premier ministre israélien de provoquer la colère des Libanais pour exiger le retrait des forces syriennes du Liban ; un haut responsable américain ayant affirmé que les forces militaires et les membres des services de renseignement syriens devaient quitter le pays. On peut aisément voir à qui profitent les retombées des deux attentats car l’hyperpuissance n’a pas attendu longtemps pour dévoiler le plan peaufiné par les détracteurs de la Syrie qui voit inexorablement se resserrer l’étau sur elle. Paul Wolfowitz, lui aussi, n’a pas attendu très longtemps pour dévoiler ses cartes, assurant que le Liban “pouvait compter sur la communauté internationale pour l’aider à obtenir son indépendance” et l’avait encouragé “à prendre son destin en main”.

Le soulèvement de la population libanaise, qui a provoqué l’effondrement de son gouvernement, atteste des enjeux véritables qui ont découlé de l’assassinat de Hariri et de sa surmédiatisation.

Virtuellement, personne, à Washington, n’imaginait un tel effet domino après les élections irakiennes qui se sont tenues sous un déluge de bombes et de roquettes. Ils sont peu, aujourd’hui, à croire que cela conduira rapidement à une réelle démocratie en Egypte, au Liban ou en Syrie où une “main étrangère” qui arrange l’axe Washington-Tel-Aviv fomente des attentats dans le pays du Cèdre dans le but de les attribuer aux systèmes réfractaires des pays arabes très peu soucieux d’instaurer une démocratie chez eux. Mais c’est un fait historique que l’effondrement de systèmes politiques corrompus se passe en général rapidement et prend la plupart des experts par surprise, disent certains commentateurs.

Au Proche-Orient, tout se précipite et les événements s’accélèrent. On peut s’interroger, alors que l’embarras de la France n’était perceptible que dernièrement, après le rapt de la journaliste Florence Aubenas, lançant un appel à l’aide dans un état défroqué, lamentable, sur une cassette vidéo diffusée par les principales chaînes de télévision. A propos des efforts déployés en vue de la libération de Florence Aubenas, les autorités françaises ont dû recourir, sans en être convaincues, aux services de Didier Julia à condition que ce député collabore avec la DGSE selon les sommations de Jean-Pierre Raffarin, ce qui peut s’apparenter à une mise en demeure. Or, coup de théâtre : on apprenait, le 3 mars, que le Premier ministre français J.-P. Raffarin avait décidé de se passer de l’aide de Julia pour négocier directement avec les ravisseurs de Florence Aubenas. Selon la directrice de Proche-Orient.info, Elizabeth Schemla, qui accuse implicitement la Syrie de tous les maux frappant la région, en vient à affirmer que les Syriens ont réussi leur coup et la libération de Florence Aubenas devient un enjeu national et place Chirac devant un lourd dilemme. Il n’y a aucun doute qu’après l’attentat de l’ex-Premier ministre libanais, exploité dans toute son étendue, que la cible du gouvernement américain est Damas. D’ailleurs, les répercussions de cet attentat ont permis à Washington non seulement de surenchérir sur l’avenir du Liban et de la Syrie, mais aussi de concrétiser des velléités subversives ; ainsi, le pays de l’oncle Sam estime que, pour enrayer l’insurrection en Irak et établir une paix israélo-palestinienne, un changement de régime ou au moins de politique en Syrie est indispensable, dont l’assise repose malheureusement sur une effusion de sang, à l’instar du carnage perpétré, à la voiture piégée, à Hilla, qui a tué 105 personnes. L’administration ne lésine sur aucun moyen à utiliser, pourvu qu’elle arrive aux buts qu’elle s’est assignée. “Obtenir un Liban indépendant est aujourd’hui un important objectif de la politique étrangère américaine”, confirme Jim Philips, un spécialiste du Proche-Orient du groupe d’étude néo-conservateur Heritage Foundation. On ne peut-être plus clair sur les motivations de l’attentat qui a coûté la vie à l’ex-premier ministre libanais ; il aurait été instrumentalisé afin d’anticiper le remodelage de la région et rendre responsable la Syrie de parrainer le terrorisme, d’occuper le Liban, d’être à l’origine du développement d’armes de destruction massive et d’être la cause des sérieux problèmes de sécurité internationale au Moyen-Orient.

Dans le rapport annuel sur les droits de l’homme dans le monde en 2004, où sont catalogués les pays mis sur la sellette, la Syrie figure en bonne place. Son gouvernement “continue à commettre de nombreux et sérieux abus”, y est-il écrit. Le département d’Etat américain y souligne “le manque de démocratie, les mauvais traitements des prisonniers, les restrictions des libertés individuelles et les discriminations contre les Kurdes et les femmes”. Le sous-secrétaire d’Etat, Paula Dobriansky, en a profité pour saluer au Liban la dynamique grandissante d’une “révolution du Cèdre” qui unit les citoyens de cette nation autour de la cause d’une vraie démocratie et de la libération de l’influence étrangère.

Ce tournant majeur dans la crise libanaise suite à l’assassinat de Rafik Hariri, qui ne peut que profiter qu’à ceux qui sont soucieux de configurer une nouvelle carte de la région le plus rapidement possible, laisse présager d’autres développements au Moyen-Orient et favorise un changement du climat politique. La glace d’un ordre politique depuis si longtemps gelée commence à se fissurer par l’axe Washinton-Tel-Aviv qui exulte et profite et des attentats et de la mascarade politique pour faire avancer plus en avant ses pions. Ne dit-on pas que la fin justifie les moyens ?

N. Rahal

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche