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Economie de
marché
L’Amérique
latine s’ancre à gauche
L’investiture, le
1er mars, du socialiste Tabaré Vasquez à la présidence de l’Uruguay
a ajouté un maillon à la chaîne de leaders latino-américains ancrés
à gauche même si tous, y compris Hugo Chavez au Venezuela, se plient
aux lois de l’économie de marché.
Tabaré Vasquez,
tout premier Président de gauche depuis l’indépendance de l’Uruguay
en 1928, est venu grossir les rangs du bataillon des Présidents
«progressistes» constitué depuis l’arrivée au pouvoir, en 1999,
d’Hugo Chavez.
Depuis, la région
a graduellement viré au «rose» ou au «rouge» avec le socialiste
Ricardo Lagos au Chili (2000), Lucio Gutierrez en Equateur (2003),
Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil (2003), le péroniste Nestor
Kirchner (2003) en Argentine puis Martin Torrijos (2004), héritier
du leader nationaliste de Panama Omar Torrijos. Le Bolivien Carlos
Mesa, un ancien journaliste, est assimilé au camp progressiste, tout
comme Nicanor Duarte, président du Paraguay.
L’apparition de
leaders de gauche en Amérique latine s’explique par le
mécontentement face aux piètres résultats du modèle libéral adopté
par la majorité des pays dans les années 1990. Leur succès n’est pas
le fruit d’un virage idéologique des opinions publiques, mais de la
déception devant l’incapacité des partis historiques et le
creusement des inégalités dans des pays ayant appliqué à fond les
lois du marché, privatisant à outrance les systèmes de santé,
éducatif et de retraites.
Plus ou moins
pragmatiques, plus ou moins populistes, ces Présidents respectent
néanmoins les règles économiques internationales et, en dépit de
discours parfois incendiaires, aucun n’envisage de rompre avec le
Fonds monétaire international (FMI).
Ils critiquent
ouvertement la politique extérieure américaine, notamment en Irak,
mais, mis à part Hugo Chavez, pas un seul ne livre de croisade
contre Washington et le président Bush. Le leader vénézuélien a
d’ailleurs lui-même souligné lors du Forum social de Porto Alegre,
fin janvier, que les liens économiques avec les Etats-Unis étaient
inchangés, le Venezuela restant l’un des principaux fournisseurs des
Etats-Unis en pétrole.
Ils ont une marge
de manœuvre réduite et cela se reflète dans leurs plateformes
électorales. Aucun d’eux, à part le Venezuela, n’a promis de
réformes profondes mettant au défi ou pouvant déboucher sur un
abandon du modèle libéral.
Le régime de Fidel
Castro à Cuba, jadis inspiration de personnalités de la région
occupant aujourd’hui des postes de ministres ou des sièges
parlementaires, a cessé d’être un idéal pour lequel prendre les
armes.
Passée l’euphorie
des périodes de campagne, ces gouvernements adoptent généralement
des politiques budgétaires prudentes, au risque, comme
l’ex-syndicaliste brésilien Lula, d’être accusé d’avoir trahi ses
idéaux.
Ces nouveaux
gouvernements gagnent les élections en critiquant le néolibéralisme
puis gouvernent en appliquant les préceptes : équilibre budgétaire,
augmentation des investissements, respect des engagements et des
contrats, même s’ils font preuve de moins de
dogmatisme.
Ces politiques
semblent en phase avec les souhaits des électeurs puisque Lula reste
très populaire et favori pour une réélection en 2006.
Au Chili, la
socialiste Michelle Bachelet est en pole position pour succéder au
très modéré Ricardo Lagos, fin 2005, tandis qu’au Mexique, le favori
de la présidentielle 2006 est le maire de gauche de Mexico, Manuel
Lopez Obrador.
Si l’on exclut une
Amérique centrale majoritairement conservatrice, il ne resterait
alors en Amérique latine qu’un seul Président franchement de droite,
le Colombien Alvaro Uribe.
Leïla Heraoua
Haut
Uruguay
Un changement
radical
Le premier
Président de gauche de l’histoire de l’Uruguay a promis, dans son
discours de politique générale, des «changements responsables et
progressifs pour tous, mais spécialement au bénéfice de ceux qui en
ont le plus besoin». La misère touche près d’un tiers des 3,2
millions d’habitants de ce petit pays et s’est considérablement
aggravée depuis la crise financière de 2002, la pire qu’ait vécu
l’Uruguay.
En remportant les
élections présidentielles et législatives, Tabaré Vasquez a mis fin
au règne des deux partis traditionnels, les Colorados (rouges
libéraux) et les Blancos (blancs conservateurs) depuis
l’indépendance, au XIXe siècle. Il s’est engagé à exhumer une page
sombre dans l’histoire du pays en enquêtant sur le sort des disparus
durant la dictature militaire (1973-1985) et à indemniser toutes les
victimes.
Des experts
appartenant à l’Université de la République auront ainsi
l’autorisation de pénétrer dans les installations militaires afin de
réaliser des fouilles «pour savoir s’il y a eu des enterrements de
citoyens morts et disparus» durant les années de plomb.
L’une des
premières décisions de Vasquez après son investiture a été le
rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba, rompues en
avril 2002 par son prédécesseur, Jorge Battle, proche des
Etats-Unis, après une violente polémique sur les droits de l’homme.
Haut
Venezuela
Chavez menace
de fermer le robinet de brut aux Etats-Unis
Le Président
vénézuélien a réitéré dernièrement sa menace de couper les
livraisons de pétrole brut aux Etats-Unis si Washington cause du
tort à son pays.
Les relations
entre le Venezuela (qui exporte la majeure partie de son brut vers
les Etats-Unis) et Washington se sont dégradées ces dernières
semaines, Hugo Chavez accusant le gouvernement américain de vouloir
le faire assassiner et qualifiant le président Bush de «grand
déstabilisateur du monde».
Les deux capitales
ont multiplié depuis peu les joutes orales ; elles entretiennent des
relations politiques tendues depuis l’accession au pouvoir de
l’ancien parachutiste, en 1998. Hugo Chavez a été régulièrement la
cible de mises en cause américaines. En établissant d’excellentes
relations avec Cuba, en condamnant la guerre contre l’Irak, en
critiquant l’augmentation de la présence US en Colombie, Chavez est
devenu l’un des rares dirigeants dans le monde à s’opposer de front
à la stratégie mondiale de Washington.
Haut
Assassinat de Rafik Hariri
Un attentat
“prévisible” instrumentalisé
L’assassinat de
Rafik Hariri a des conséquences sur la carte géopolitique du
Proche-Orient.
Après Washington
et Paris, la Russie et l’Allemagne, c’est au tour de l’Arabie
Saoudite d’enjoindre Damas de retirer ses 14 000 soldats du Liban
afin que ce pays puisse recouvrer sa pleine souveraineté.
Curieusement, il aura fallu l’assassinat de son ex-Premier ministre
pour que le peuple libanais manifeste son hostilité vis-à-vis de son
gouvernement, accusé d’être pro-syrien, et exige le retrait de
toutes les troupes stationnées au Liban.
Le président Bush
s’en délecte car cette situation donne sa pleine signification à son
projet d’élaboration du Grand Moyen-Orient ;
il se réjouit de
la tournure prise par les événements au Proche-Orient, qu’il savait
prévisibles, voire même inéluctables.
Un attentat
“prévisible”, instrumentalisé, conjugué à une manipulation cynique,
tel est le stratagème concocté successivement par l’hyperpuissance
et Israël pour faire tomber un gouvernement arabe sous la pression
populaire, afin d’entraîner par la suite dans un tourbillon le
retrait des troupes syriennes stationnées au Liban, tandis qu’en
même temps Paris et Washington accroissaient sans discontinuité leur
pression sur Damas. Avec l’assassinat de l’ex-Premier ministre
libanais, les masques finissent par tomber car à toutes ces
rodomontades s’ajoute le rôle actif joué par Israël qui demande aux
Européens une couverture politique pour frapper la Syrie, signe
révélateur de la probabilité de l’implication du Mossad dans cet
attentat. D’ailleurs, des responsables du Pentagone ont déclaré que
“des frappes contre des cibles en Syrie étaient indispensables”. Des
analystes estiment que toutes ces gesticulations ont pour but de
mettre la pression sur El-Assad, qui redoute un bombardement
américain. La crise engendrée par la disparition de Hariri a permis
de mettre face à face le camp de l’opposition au Liban et la Syrie.
Le Hezbollah, allié privilégié de Damas, apparaît sans l’ombre d’un
doute comme le médiateur incontournable entre les différents
protagonistes de la crise pour la recherche d’une issue honorable.
Si l’on en croit
Elizabeth Schemla, directrice de Proche-Orient.Info, la Syrie aurait
cumulé une série de chefs d’accusation dont trois principaux,
retenus contre elle, à savoir l’assassinat de l’ex-Premier ministre
libanais, l’attentat contre la discothèque de Tel-Aviv et
l’enlèvement suivi de la séquestration de Florence Aubenas afin que
le régime de Damas se venge et s’en serve contre la France accusée
de vouloir jeter les Syriens hors du Liban d’autant plus qu’elle est
à l’origine, avec les Américains, de la résolution 1559 du Conseil
de sécurité.
Washington, qui
avait prédit “une révolution du Cèdre”, ne relâche pas sa pression
sur Damas alors que dans un rapport, les USA pointent du doigt les
“graves violations continues” des droits de l’homme par la Syrie, et
cela n’est pas fortuit car Washington et Israël peuvent enfin
dévoiler à la face du monde leurs plans soigneusement concoctés et
mis en veilleuse avant l’assassinat de Hariri.
Comme il fallait
s’y attendre après la multiplication des attentats qui ont secoué le
Proche-Orient, Washington a salué “la liberté en marche” du peuple
libanais qui est descendu dans la rue pour manifester contre son
gouvernement et scander des slogans contre la Syrie tout en
n’envisageant pas de diminuer la pression sur Damas.
C’est dire à quel
point l’assassinat de Rafik Hariri et l’attentat contre la
discothèque de Tel-Aviv ont finalement, et on s’en doutait, profité
aux intérêts américains et israéliens ; ces deux pays ont vu une
opportunité sélective de provoquer la démission du gouvernement
Karamé, qui permettait d’anticiper sur la fin de l’occupation
syrienne au Liban et ce, afin de permettre au peuple libanais
d’espérer avoir un nouveau gouvernement réellement représentatif de
la diversité du pays, excluant de facto la présence syrienne.
Ces deux attentats
étant survenus en un peu moins de deux semaines ont permis à
l’administration Bush et au Premier ministre israélien de provoquer
la colère des Libanais pour exiger le retrait des forces syriennes
du Liban ; un haut responsable américain ayant affirmé que les
forces militaires et les membres des services de renseignement
syriens devaient quitter le pays. On peut aisément voir à qui
profitent les retombées des deux attentats car l’hyperpuissance n’a
pas attendu longtemps pour dévoiler le plan peaufiné par les
détracteurs de la Syrie qui voit inexorablement se resserrer l’étau
sur elle. Paul Wolfowitz, lui aussi, n’a pas attendu très longtemps
pour dévoiler ses cartes, assurant que le Liban “pouvait compter sur
la communauté internationale pour l’aider à obtenir son
indépendance” et l’avait encouragé “à prendre son destin en main”.
Le soulèvement de
la population libanaise, qui a provoqué l’effondrement de son
gouvernement, atteste des enjeux véritables qui ont découlé de
l’assassinat de Hariri et de sa surmédiatisation.
Virtuellement,
personne, à Washington, n’imaginait un tel effet domino après les
élections irakiennes qui se sont tenues sous un déluge de bombes et
de roquettes. Ils sont peu, aujourd’hui, à croire que cela conduira
rapidement à une réelle démocratie en Egypte, au Liban ou en Syrie
où une “main étrangère” qui arrange l’axe Washington-Tel-Aviv
fomente des attentats dans le pays du Cèdre dans le but de les
attribuer aux systèmes réfractaires des pays arabes très peu
soucieux d’instaurer une démocratie chez eux. Mais c’est un fait
historique que l’effondrement de systèmes politiques corrompus se
passe en général rapidement et prend la plupart des experts par
surprise, disent certains commentateurs.
Au Proche-Orient,
tout se précipite et les événements s’accélèrent. On peut
s’interroger, alors que l’embarras de la France n’était perceptible
que dernièrement, après le rapt de la journaliste Florence Aubenas,
lançant un appel à l’aide dans un état défroqué, lamentable, sur une
cassette vidéo diffusée par les principales chaînes de télévision. A
propos des efforts déployés en vue de la libération de Florence
Aubenas, les autorités françaises ont dû recourir, sans en être
convaincues, aux services de Didier Julia à condition que ce député
collabore avec la DGSE selon les sommations de Jean-Pierre Raffarin,
ce qui peut s’apparenter à une mise en demeure. Or, coup de
théâtre : on apprenait, le 3 mars, que le Premier ministre français
J.-P. Raffarin avait décidé de se passer de l’aide de Julia pour
négocier directement avec les ravisseurs de Florence Aubenas. Selon
la directrice de Proche-Orient.info, Elizabeth Schemla, qui accuse
implicitement la Syrie de tous les maux frappant la région, en vient
à affirmer que les Syriens ont réussi leur coup et la libération de
Florence Aubenas devient un enjeu national et place Chirac devant un
lourd dilemme. Il n’y a aucun doute qu’après l’attentat de
l’ex-Premier ministre libanais, exploité dans toute son étendue, que
la cible du gouvernement américain est Damas. D’ailleurs, les
répercussions de cet attentat ont permis à Washington non seulement
de surenchérir sur l’avenir du Liban et de la Syrie, mais aussi de
concrétiser des velléités subversives ; ainsi, le pays de l’oncle
Sam estime que, pour enrayer l’insurrection en Irak et établir une
paix israélo-palestinienne, un changement de régime ou au moins de
politique en Syrie est indispensable, dont l’assise repose
malheureusement sur une effusion de sang, à l’instar du carnage
perpétré, à la voiture piégée, à Hilla, qui a tué 105 personnes.
L’administration ne lésine sur aucun moyen à utiliser, pourvu
qu’elle arrive aux buts qu’elle s’est assignée. “Obtenir un Liban
indépendant est aujourd’hui un important objectif de la politique
étrangère américaine”, confirme Jim Philips, un spécialiste du
Proche-Orient du groupe d’étude néo-conservateur Heritage Foundation.
On ne peut-être plus clair sur les motivations de l’attentat qui a
coûté la vie à l’ex-premier ministre libanais ; il aurait été
instrumentalisé afin d’anticiper le remodelage de la région et
rendre responsable la Syrie de parrainer le terrorisme, d’occuper le
Liban, d’être à l’origine du développement d’armes de destruction
massive et d’être la cause des sérieux problèmes de sécurité
internationale au Moyen-Orient.
Dans le rapport
annuel sur les droits de l’homme dans le monde en 2004, où sont
catalogués les pays mis sur la sellette, la Syrie figure en bonne
place. Son gouvernement “continue à commettre de nombreux et sérieux
abus”, y est-il écrit. Le département d’Etat américain y souligne
“le manque de démocratie, les mauvais traitements des prisonniers,
les restrictions des libertés individuelles et les discriminations
contre les Kurdes et les femmes”. Le sous-secrétaire d’Etat, Paula
Dobriansky, en a profité pour saluer au Liban la dynamique
grandissante d’une “révolution du Cèdre” qui unit les citoyens de
cette nation autour de la cause d’une vraie démocratie et de la
libération de l’influence étrangère.
Ce tournant majeur
dans la crise libanaise suite à l’assassinat de Rafik Hariri, qui ne
peut que profiter qu’à ceux qui sont soucieux de configurer une
nouvelle carte de la région le plus rapidement possible, laisse
présager d’autres développements au Moyen-Orient et favorise un
changement du climat politique. La glace d’un ordre politique depuis
si longtemps gelée commence à se fissurer par l’axe
Washinton-Tel-Aviv qui exulte et profite et des attentats et de la
mascarade politique pour faire avancer plus en avant ses pions. Ne
dit-on pas que la fin justifie les moyens ?
N. Rahal
Haut
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