Semaine du 16 au 22 mars 2005

Etude

Le retour du FLN (1e partie) publié dans la précédente édition

Le retour du FLN (2e partie)

 

 
 
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 Le retour du FLN (2e partie)

Sur le chemin du retour du FLN au pouvoir se dresse pourtant un obstacle de taille. Un parti créé justement pour combler le vide laissé par l’ancien parti unique et éviter à l’Etat-armée de se retrouver en un dangereux tête-à-tête avec un frère ennemi qui refuse obstinément de faire sa mue démocratique.

Si le Rassemblement national démocratique n’est pas à proprement parler ce que l’on pourrait appeler un parti politique de type traditionnel, c’est-à-dire l’émanation d’un groupe social particulier et représentatif d’intérêts économiques et financiers clairement identifiés, il n’en reste pas moins un parti politique au sens légal du terme. C’est-à-dire une association à caractère politique constituée en fonction de critères juridiques et de conditions légales définies par la loi. Reste maintenant que si nous recherchons son identité politique réelle et les intérêts divers qu’il est censé représenter, nous risquons de nous retrouver face à une véritable mutation institutionnelle imposée par les circonstances historiques particulières par lesquelles est passé notre pays ces vingt dernières années.

Une manipulation irréfléchie

Il faut, pour ce faire, remonter au début des années 1980, période au cours de laquelle le courant libéral émergeant dans notre pays, drivé par l’équipe du président Chadli Bendjedid, a pensé utile de commencer à encourager le renforcement, si ce n’est l’hégémonie de la mouvance islamiste dans notre pays. Avec l’intention bien arrêtée de réduire, si ce n’est de faire disparaître, l’influence de l’idéologie communiste dans la société partant du principe que la principale opposition au libéralisme et à l’ouverture, tant économique que politique était du fait des partis clandestins de gauche et d’extrême gauche avec, à leur tête, le Parti d’avant-garde socialiste (PAGS). En plus d’une accentuation de la répression anti-communiste, très formelle jusque-là, germera l’idée, vite mise en application, d’une épuration idéologique de type stalinien dans les rangs des organisations de masse affiliées au parti unique dans leur totalité. Cela donnera l’article 120 qui exige des militants des différentes organisations de masse d’être membres du FLN pour prétendre à la moindre responsabilité. Ce qui contribuera grandement à affaiblir l’ensemble des organisations de masse, mais aussi, par ricochet, le FLN lui-même qui perdra ainsi beaucoup de son importance sur l’échiquier politique national malgré sa totale hégémonie partisane.

En parallèle, la présidence de la République fera un forcing remarquable sur le front de la communication et de l’enseignement pour donner aux islamistes une plus grande place, idéologique d’abord et politique ensuite. Devant le peu d’envergure des théologiens algériens et pour éviter de se retrouver dans un dangereux face-à-face avec les activistes locaux de la même mouvance, le Pouvoir fera alors appel aux ténors de l’islamisme mondial, avec à leur tête l’imam Ghazali et l’imam Karadaoui, qui étaient censés développer l’idéologie islamiste pour supplanter l’idéologie communiste sans pour autant permettre aux politiques de l’islamisme algérien de s’imposer sur le terrain. Un calcul aussi dangereux qu’aberrant qui poussera les activistes algériens, au nombre desquels Ahmed Merrah, Mustapha Bouiali et Mahfoudh Nahnah, à songer à combler ce fossé en recourant à la violence armée. Comment pouvait-on en effet favoriser la propagation de l’islamisme tout en tenant à l’écart les islamistes ? Une question vite résolue par ces derniers, qui ne feront guère la différence entre les calculs stratégiques du Pouvoir et leurs propres ambitions de pouvoir.

En plus des difficultés qu’il venait de se créer avec un islamisme qui se révélera beaucoup moins docile qu’il n’en donnait l’air, le président Bendjedid se retrouvera bientôt avec un nouveau grave problème sur les bras. Il n’y avait pas que les communistes à s’opposer à ses visées libérales. Le FLN fera comprendre, dès l’année 1985, soit à peine trois ans après la mise en œuvre de l’article 120, que lui aussi ne voyait pas d’un bon œil le moindre changement à apporter au système rentier en vigueur. Sauf que si communisme et islamisme ne pouvaient en aucun cas faire bon ménage, l’islamisme trouvera à l’intérieur même du FLN des points d’ancrage idéologiques et politiques qui mettront la Présidence dans une situation pour le moins embarrassante du fait d’une alliance qui menaçait rapidement de bloquer toute évolution positive de la situation nationale.

C’est ainsi que le président Bendjedid tentera de renverser à son tour cette alliance en essayant de jouer la carte du FIS contre le FLN et ce, en se laissant manipuler par la frange islamiste de l’ancien parti unique qui lui fera croire qu’il pouvait compter sur les islamistes pour neutraliser ses opposants au FLN. Un calcul d’une dangereuse naïveté qui conduira l’armée à intervenir, en janvier 1992, pour mettre un terme à une dérive qui n’avait que trop duré. Car en encourageant de façon tout à fait disproportionnée le courant islamiste au détriment de ses opposants naturels dans la société, le pouvoir du président Bendjedid avait gravement perturbé l’équilibre naturel des forces politiques dans le pays et ouvert la voie à une alliance stratégique entre l’islam radical du FIS et le nationalisme conservateur du FLN, tout deux viscéralement opposés à toute forme de libéralisme et de démocratie. Une erreur stratégique qu’il essayera de combler, au lendemain de la mise en œuvre de la Constitution de 1989, en essayant de lancer un certain nombre de partis de type démocrate ou même communisant, mais le mal était fait et l’avance prise par l’alliance islamo-conservatrice beaucoup trop importante.

Rétablir les équilibres

Conscient de sa grave responsabilité dans le développement de l’islamisme dans le pays et tout simplement dans le dangereux déséquilibre né de la réduction du courant communiste, l’Etat algérien commença, dès 1992, à songer à rectifier le tir en mettant en place les bases d’une grande formation politique qui ne soit ni islamiste ni étroitement nationaliste, mais franchement anti-intégriste. Cela donnera donc, dans un premier temps, le Rassemblement patriotique national (RPN) de feu Mohamed Boudiaf, qui ne verra jamais le jour du fait de l’assassinat de son initiateur et, dans un second temps, le Rassemblement national démocratique (RND) dont l’initiateur sera lui aussi assassiné en février 1997. Nous pouvons ici légitimement nous demander pourquoi le RPN n’a pas survécu à son concepteur et pourquoi le RND a réussi à s’imposer en quelques mois seulement comme la plus grande force politique du pays, malgré la disparition de sa principale figure de proue. L’explication pourrait résider en ce que le premier était effectivement une émanation sui generis de la grande expérience politique du défunt Mohamed Boudiaf, qui a très vite compris que pour contrer le FIS allié au FLN et au FFS, il fallait impérativement mettre sur pied une alliance patriotique encore plus large, seule à même de faire basculer les équilibres en vigueur depuis le début des années 1980 pour revenir à une situation plus normale.

Le RND, par contre, n’était pas une idée de feu Abdelhak Benhamouda seul, mais de tout un groupe de décideurs qui mirent le plus de chances possible du côté du projet pour en assurer la viabilité même en cas de liquidation (prévisible) de sa principale figure de proue. C’est malheureusement ce qui s’est produit, puisque l’assassinat de Abdelhak Benhamouda n’a pas empêché le RND de voir le jour avec une direction assez large rassemblant à peu près l’ensemble du spectre politique existant au sommet de l’Etat.

Un éventail qui sera appelé à être sérieusement réduit après la démission du président Liamine Zeroual et le départ de l’aile qui s’est pompeusement autoproclamée  “famille révolutionnaire” et qui n’était rien d’autre qu’une expression déguisée. En l’espace de quelques années, la direction du RND sera d’ailleurs entièrement moulée autour du profil politique incarné par Ahmed Ouyahia qui se veut majoritairement ancré dans la modernité, résolument anti-intégriste et viscéralement attaché au service de l’Etat. Malgré la dénomination du parti, il est difficile de déplorer au RND un usage immodéré de la démocratie, mais il faut admettre que sa perception du nationalisme diffère fondamentalement de celle professée par le FLN, en ce sens qu’il n’en fait pas un fonds de commerce et ne l’utilise pas comme un moyen de pression idéologique pour un accès illégitime à la rente. Son rôle est donc bien tenu au milieu d’un système, qui commence d’ailleurs progressivement à retrouver son équilibre, mais qui ne parvient toujours pas à échapper à la force d’attraction de l’ancien parti unique.

Une alliance pour quoi faire ?

Car si la volonté de se débarrasser du FLN est toujours là, du côté d’une haute hiérarchie militaire qui veut en finir avec l’immobilisme et la stagnation, la crainte est, elle aussi, encore présente de voir l’ancien parti unique basculer à nouveau dans la désobéissance civile et la manipulation du chaos. L’équation étant assez simple à tirer. Un FLN hors du pouvoir équivaudrait à un risque majeur de déstabilisation du pays. La solution envisagée alors, dès l’année 1994, étant de réintégrer le parti au pouvoir comme on incorpore l’huile dans une mayonnaise montée à la main. Une réintégration imaginée de façon à pouvoir en contrôler les effets et les conséquences à chaque étape de sa progression, c’est-à-dire en prenant le problème par le bon bout.

Et ce bon bout avait pour nom Abdelaziz Bouteflika, qui avait cet énorme avantage de représenter l’aile la plus moderniste et la moins rentière du FLN et qui avait surtout la caractéristique d’avoir souvent été en conflit avec son parti parce que manifestant des velléités libérales très mal perçues par les gardiens du temple. Exclu, puis réintégré au FLN, Abdelaziz Bouteflika pouvait être celui par qui la rédemption pouvait se produire et la réconciliation entre les différentes fractions du pouvoir se concrétiser. Une offre qu sera finalement rejetée par la totalité de la mouvance FLN, qui fit clairement comprendre à son enfant terrible que les conditions de cette réconciliation ne lui convenaient pas. Nous nous souviendrons en effet que l’année 1994 était l’année de la déferlante terroriste qui laissait entrevoir un total effondrement de  “l’Etat-ANP” et son remplacement par  “l’Etat-FLN-FIS-FFS”. Mehri refusa d’assister à la conférence nationale du dialogue et Bouteflika refusa d’en être le candidat à la présidence de l’Etat.

Le FLN pensait alors être capable de cueillir la totalité du pouvoir et ne voulait guère se contenter de jouer le rôle de feuille de vigne d’une armée supposée agonisante et dangereusement isolée au plan international. Les réponses de Abdelaziz Bouteflika, rapportées par le général Nezzar, aux propositions des militaires éclairent alors d’un jour nouveau un épisode qui était resté jusque-là assez opaque. Le FLN ne voulait pas se contenter d’un rôle de faire-valoir qui allait de surcroît limiter ses possibilités de manœuvres en l’associant à un pouvoir qu’il était en train de combattre et qu’il croyait être en train de vaincre.

C’est ainsi que Abdelhamid Mehri exigea la présence des leaders du FIS à la conférence nationale du dialogue, tandis que Abdelaziz Bouteflika n’éprouva même pas le besoin d’aller apporter sa réponse, pourtant négative, aux généraux qui le sollicitaient.

Il faudra attendre cinq longues années de durs combats antiterroristes et assister au déclin politique et militaire de l’insurrection islamiste pour que le FLN revienne à de meilleurs sentiments et juge acceptable la proposition de reprendre pied dans le pouvoir, même s’il doit le partager cette fois avec le RND et l’une ou l’autre des formations islamistes agréées. Les conditions de 1999 sont encore plus défavorables que celle de 1994, mais elles risquent de l’être encore plus en 2004, aussi n’y eut il cette fois aucune hésitation à accepter une offre qui pouvait ne plus être valable quelques mois plus tard, si les redditions des groupes terroristes se poursuivaient au même rythme que ceux de l’AIS.

C’est donc en désespoir de cause que le FLN accepte un retour au pouvoir, mais sous bonne garde et étroitement encadré par le RND d’un côté et le parti Ennahda de l’autre. Un retour d’ailleurs si urgent qu’il faudra carrément faire partir le Président en place, beaucoup plus tôt que prévu, pour ne pas arriver en 2001 en situation de plus grande faiblesse de négociation. Cela donnera, nous nous en souvenons, lieu à la fameuse campagne médiatico-politique de l’été 1998 menée par les cinq journaux les plus proches de l’ancien parti unique, pris de frénésie à l’idée de reprendre enfin pied dans le

pouvoir.

(A suivre)

 

Abderrahmane Mahmoudi

La semaine prochaine :

“Le joker Bouteflika”

 

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