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Le
retour du FLN (2e partie)
Sur le chemin du
retour du FLN au pouvoir se dresse pourtant un obstacle de taille.
Un parti créé justement pour combler le vide laissé par l’ancien
parti unique et éviter à l’Etat-armée de se retrouver en un
dangereux tête-à-tête avec un frère ennemi qui refuse obstinément de
faire sa mue démocratique.
Si le
Rassemblement national démocratique n’est pas à proprement parler ce
que l’on pourrait appeler un parti politique de type traditionnel,
c’est-à-dire l’émanation d’un groupe social particulier et
représentatif d’intérêts économiques et financiers clairement
identifiés, il n’en reste pas moins un parti politique au sens légal
du terme. C’est-à-dire une association à caractère politique
constituée en fonction de critères juridiques et de conditions
légales définies par la loi. Reste maintenant que si nous
recherchons son identité politique réelle et les intérêts divers
qu’il est censé représenter, nous risquons de nous retrouver face à
une véritable mutation institutionnelle imposée par les
circonstances historiques particulières par lesquelles est passé
notre pays ces vingt dernières années.
Une
manipulation irréfléchie
Il faut, pour ce
faire, remonter au début des années 1980, période au cours de
laquelle le courant libéral émergeant dans notre pays, drivé par
l’équipe du président Chadli Bendjedid, a pensé utile de commencer à
encourager le renforcement, si ce n’est l’hégémonie de la mouvance
islamiste dans notre pays. Avec l’intention bien arrêtée de réduire,
si ce n’est de faire disparaître, l’influence de l’idéologie
communiste dans la société partant du principe que la principale
opposition au libéralisme et à l’ouverture, tant économique que
politique était du fait des partis clandestins de gauche et
d’extrême gauche avec, à leur tête, le Parti d’avant-garde
socialiste (PAGS). En plus d’une accentuation de la répression
anti-communiste, très formelle jusque-là, germera l’idée, vite mise
en application, d’une épuration idéologique de type stalinien dans
les rangs des organisations de masse affiliées au parti unique dans
leur totalité. Cela donnera l’article 120 qui exige des militants
des différentes organisations de masse d’être membres du FLN pour
prétendre à la moindre responsabilité. Ce qui contribuera grandement
à affaiblir l’ensemble des organisations de masse, mais aussi, par
ricochet, le FLN lui-même qui perdra ainsi beaucoup de son
importance sur l’échiquier politique national malgré sa totale
hégémonie partisane.
En parallèle, la
présidence de la République fera un forcing remarquable sur le front
de la communication et de l’enseignement pour donner aux islamistes
une plus grande place, idéologique d’abord et politique ensuite.
Devant le peu d’envergure des théologiens algériens et pour éviter
de se retrouver dans un dangereux face-à-face avec les activistes
locaux de la même mouvance, le Pouvoir fera alors appel aux ténors
de l’islamisme mondial, avec à leur tête l’imam Ghazali et l’imam
Karadaoui, qui étaient censés développer l’idéologie islamiste pour
supplanter l’idéologie communiste sans pour autant permettre aux
politiques de l’islamisme algérien de s’imposer sur le terrain. Un
calcul aussi dangereux qu’aberrant qui poussera les activistes
algériens, au nombre desquels Ahmed Merrah, Mustapha Bouiali et
Mahfoudh Nahnah, à songer à combler ce fossé en recourant à la
violence armée. Comment pouvait-on en effet favoriser la propagation
de l’islamisme tout en tenant à l’écart les islamistes ? Une
question vite résolue par ces derniers, qui ne feront guère la
différence entre les calculs stratégiques du Pouvoir et leurs
propres ambitions de pouvoir.
En plus des
difficultés qu’il venait de se créer avec un islamisme qui se
révélera beaucoup moins docile qu’il n’en donnait l’air, le
président Bendjedid se retrouvera bientôt avec un nouveau grave
problème sur les bras. Il n’y avait pas que les communistes à
s’opposer à ses visées libérales. Le FLN fera comprendre, dès
l’année 1985, soit à peine trois ans après la mise en œuvre de
l’article 120, que lui aussi ne voyait pas d’un bon œil le moindre
changement à apporter au système rentier en vigueur. Sauf que si
communisme et islamisme ne pouvaient en aucun cas faire bon ménage,
l’islamisme trouvera à l’intérieur même du FLN des points d’ancrage
idéologiques et politiques qui mettront la Présidence dans une
situation pour le moins embarrassante du fait d’une alliance qui
menaçait rapidement de bloquer toute évolution positive de la
situation nationale.
C’est ainsi que le
président Bendjedid tentera de renverser à son tour cette alliance
en essayant de jouer la carte du FIS contre le FLN et ce, en se
laissant manipuler par la frange islamiste de l’ancien parti unique
qui lui fera croire qu’il pouvait compter sur les islamistes pour
neutraliser ses opposants au FLN. Un calcul d’une dangereuse naïveté
qui conduira l’armée à intervenir, en janvier 1992, pour mettre un
terme à une dérive qui n’avait que trop duré. Car en encourageant de
façon tout à fait disproportionnée le courant islamiste au détriment
de ses opposants naturels dans la société, le pouvoir du président
Bendjedid avait gravement perturbé l’équilibre naturel des forces
politiques dans le pays et ouvert la voie à une alliance stratégique
entre l’islam radical du FIS et le nationalisme conservateur du FLN,
tout deux viscéralement opposés à toute forme de libéralisme et de
démocratie. Une erreur stratégique qu’il essayera de combler, au
lendemain de la mise en œuvre de la Constitution de 1989, en
essayant de lancer un certain nombre de partis de type démocrate ou
même communisant, mais le mal était fait et l’avance prise par
l’alliance islamo-conservatrice beaucoup trop importante.
Rétablir les
équilibres
Conscient de sa
grave responsabilité dans le développement de l’islamisme dans le
pays et tout simplement dans le dangereux déséquilibre né de la
réduction du courant communiste, l’Etat algérien commença, dès 1992,
à songer à rectifier le tir en mettant en place les bases d’une
grande formation politique qui ne soit ni islamiste ni étroitement
nationaliste, mais franchement anti-intégriste. Cela donnera donc,
dans un premier temps, le Rassemblement patriotique national (RPN)
de feu Mohamed Boudiaf, qui ne verra jamais le jour du fait de
l’assassinat de son initiateur et, dans un second temps, le
Rassemblement national démocratique (RND) dont l’initiateur sera lui
aussi assassiné en février 1997. Nous pouvons ici légitimement nous
demander pourquoi le RPN n’a pas survécu à son concepteur et
pourquoi le RND a réussi à s’imposer en quelques mois seulement
comme la plus grande force politique du pays, malgré la disparition
de sa principale figure de proue. L’explication pourrait résider en
ce que le premier était effectivement une émanation sui generis de
la grande expérience politique du défunt Mohamed Boudiaf, qui a très
vite compris que pour contrer le FIS allié au FLN et au FFS, il
fallait impérativement mettre sur pied une alliance patriotique
encore plus large, seule à même de faire basculer les équilibres en
vigueur depuis le début des années 1980 pour revenir à une situation
plus normale.
Le RND, par
contre, n’était pas une idée de feu Abdelhak Benhamouda seul, mais
de tout un groupe de décideurs qui mirent le plus de chances
possible du côté du projet pour en assurer la viabilité même en cas
de liquidation (prévisible) de sa principale figure de proue. C’est
malheureusement ce qui s’est produit, puisque l’assassinat de
Abdelhak Benhamouda n’a pas empêché le RND de voir le jour avec une
direction assez large rassemblant à peu près l’ensemble du spectre
politique existant au sommet de l’Etat.
Un éventail qui
sera appelé à être sérieusement réduit après la démission du
président Liamine Zeroual et le départ de l’aile qui s’est
pompeusement autoproclamée “famille révolutionnaire” et qui n’était
rien d’autre qu’une expression déguisée. En l’espace de quelques
années, la direction du RND sera d’ailleurs entièrement moulée
autour du profil politique incarné par Ahmed Ouyahia qui se veut
majoritairement ancré dans la modernité, résolument anti-intégriste
et viscéralement attaché au service de l’Etat. Malgré la
dénomination du parti, il est difficile de déplorer au RND un usage
immodéré de la démocratie, mais il faut admettre que sa perception
du nationalisme diffère fondamentalement de celle professée par le
FLN, en ce sens qu’il n’en fait pas un fonds de commerce et ne
l’utilise pas comme un moyen de pression idéologique pour un accès
illégitime à la rente. Son rôle est donc bien tenu au milieu d’un
système, qui commence d’ailleurs progressivement à retrouver son
équilibre, mais qui ne parvient toujours pas à échapper à la force
d’attraction de l’ancien parti unique.
Une alliance
pour quoi faire ?
Car si la volonté
de se débarrasser du FLN est toujours là, du côté d’une haute
hiérarchie militaire qui veut en finir avec l’immobilisme et la
stagnation, la crainte est, elle aussi, encore présente de voir
l’ancien parti unique basculer à nouveau dans la désobéissance
civile et la manipulation du chaos. L’équation étant assez simple à
tirer. Un FLN hors du pouvoir équivaudrait à un risque majeur de
déstabilisation du pays. La solution envisagée alors, dès l’année
1994, étant de réintégrer le parti au pouvoir comme on incorpore
l’huile dans une mayonnaise montée à la main. Une réintégration
imaginée de façon à pouvoir en contrôler les effets et les
conséquences à chaque étape de sa progression, c’est-à-dire en
prenant le problème par le bon bout.
Et ce bon bout
avait pour nom Abdelaziz Bouteflika, qui avait cet énorme avantage
de représenter l’aile la plus moderniste et la moins rentière du FLN
et qui avait surtout la caractéristique d’avoir souvent été en
conflit avec son parti parce que manifestant des velléités libérales
très mal perçues par les gardiens du temple. Exclu, puis réintégré
au FLN, Abdelaziz Bouteflika pouvait être celui par qui la
rédemption pouvait se produire et la réconciliation entre les
différentes fractions du pouvoir se concrétiser. Une offre qu sera
finalement rejetée par la totalité de la mouvance FLN, qui fit
clairement comprendre à son enfant terrible que les conditions de
cette réconciliation ne lui convenaient pas. Nous nous souviendrons
en effet que l’année 1994 était l’année de la déferlante terroriste
qui laissait entrevoir un total effondrement de “l’Etat-ANP” et son
remplacement par “l’Etat-FLN-FIS-FFS”. Mehri refusa d’assister à la
conférence nationale du dialogue et Bouteflika refusa d’en être le
candidat à la présidence de l’Etat.
Le FLN pensait
alors être capable de cueillir la totalité du pouvoir et ne voulait
guère se contenter de jouer le rôle de feuille de vigne d’une armée
supposée agonisante et dangereusement isolée au plan international.
Les réponses de Abdelaziz Bouteflika, rapportées par le général
Nezzar, aux propositions des militaires éclairent alors d’un jour
nouveau un épisode qui était resté jusque-là assez opaque. Le FLN ne
voulait pas se contenter d’un rôle de faire-valoir qui allait de
surcroît limiter ses possibilités de manœuvres en l’associant à un
pouvoir qu’il était en train de combattre et qu’il croyait être en
train de vaincre.
C’est ainsi que
Abdelhamid Mehri exigea la présence des leaders du FIS à la
conférence nationale du dialogue, tandis que Abdelaziz Bouteflika
n’éprouva même pas le besoin d’aller apporter sa réponse, pourtant
négative, aux généraux qui le sollicitaient.
Il faudra attendre
cinq longues années de durs combats antiterroristes et assister au
déclin politique et militaire de l’insurrection islamiste pour que
le FLN revienne à de meilleurs sentiments et juge acceptable la
proposition de reprendre pied dans le pouvoir, même s’il doit le
partager cette fois avec le RND et l’une ou l’autre des formations
islamistes agréées. Les conditions de 1999 sont encore plus
défavorables que celle de 1994, mais elles risquent de l’être encore
plus en 2004, aussi n’y eut il cette fois aucune hésitation à
accepter une offre qui pouvait ne plus être valable quelques mois
plus tard, si les redditions des groupes terroristes se
poursuivaient au même rythme que ceux de l’AIS.
C’est donc en
désespoir de cause que le FLN accepte un retour au pouvoir, mais
sous bonne garde et étroitement encadré par le RND d’un côté et le
parti Ennahda de l’autre. Un retour d’ailleurs si urgent qu’il
faudra carrément faire partir le Président en place, beaucoup plus
tôt que prévu, pour ne pas arriver en 2001 en situation de plus
grande faiblesse de négociation. Cela donnera, nous nous en
souvenons, lieu à la fameuse campagne médiatico-politique de l’été
1998 menée par les cinq journaux les plus proches de l’ancien parti
unique, pris de frénésie à l’idée de reprendre enfin pied dans le
pouvoir.
(A suivre)
Abderrahmane
Mahmoudi
La semaine
prochaine :
“Le joker
Bouteflika”
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