Semaine du 1er au 7 juin 2005

 

Lutte contre la corruption :

Entre règlement de compte et nécessité vitale

 

 
 
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 Lutte contre la corruption :

Entre règlement de compte et nécessité vitale

La question que se pose aujourd’hui une majorité d’Algériens face à la vague d’arrestations qui touche les hautes sphères de l’administration, tous secteurs confondus, est évidemment celle de savoir si nous sommes face à une nouvelle campagne de règlements de comptes sous couvert d’assainissement  ou si, cette fois, la chose est plus sérieuse et vise à liquider en profondeur le phénomène de la corruption qui prend des proportions alarmantes.

Bien malin qui pourrait augurer avec certitude de la suite des événements sachant que si, par le passé, lesdites campagnes étaient menées dans un cadre purement judiciaire et donc susceptibles d’être contrôlées de bout en bout par un centre de décision unique, cette fois, la situation se présente sous un jour un peu différent dans la mesure où les multiples dossiers ouverts le sont par les trois services de police judiciaire du pays, qui présentent des dossiers bien ficelés que la justice peut difficilement ne pas prendre en compte.

Cependant, pour éviter toute spéculation sur un sujet aussi délicat, il est bon de rappeler succinctement les différentes campagnes d’assainissement et l’esprit dans lequel elles se sont déroulées.

Les condamnations à mort

Chaque Président algérien a eu à organiser sa propre campagne d’assainissement, presque comme un gage de propreté et de bonne moralité à donner à une opinion publique toujours friande des scandales qui éclaboussent les hautes sphères du pouvoir. Mais le plus souvent, ce genre d’événement indique plutôt la volonté du régime de procéder à des réajustements internes qu’il est quasiment impossible d’obtenir par les voies normales de la démocratie. C’est ainsi que Ahmed Ben Bella a inauguré, le premier, la tradition des arrestations pour cause économique en s’attaquant en priorité au système bancaire encore privé et aux propriétaires d’entreprises ou d’exploitations agricoles considérés comme des ennemis de la Révolution. La particularité de ces arrestations étant qu’elles étaient rarement suivies de procès. L’objectif avéré de ces intimidations à peine déguisées étant de  pousser les propriétaires de biens privés à abandonner leurs entreprises et à éviter ainsi d’avoir recours à des nationalisations sans base légale et politique claire et légitime. Militant ouvertement pour une économie de type étatique et fortement centralisée, Ahmed Ben Bella et son gouvernement useront donc de l’arme de l’arrestation pour cause de délit économique afin de décourager toute initiative privée et faciliter la mise en place du modèle économique choisi par le parti. Les arrestations sans jugement de dizaines de cadres de banques et de centaines de chefs d’entreprises industrielles et agricoles serviront ainsi à changer un système par un autre, sous couvert d’assainissement et de moralisation de la vie politique, dans le plus pur style des purges en vogue en URSS et en Chine communiste.

La tradition allait être entretenue par tous les Présidents qui allaient se succéder depuis. D’abord par Houari Boumediene qui tentera, à la fin des années soixante, de mettre un terme à l’enrichissement illicite de la caste bureaucratique et rentière qui avait commencé depuis un bon moment déjà à mettre l’économie et les finances du pays en coupe réglée. En faisant procéder à l’arrestation, au jugement puis à l’exécution de quelques responsables d’entreprises étatiques accusés de détournement de deniers publics, Houari Boumediene lançait ainsi un message fort à ses adversaires au sein du pouvoir qui, non seulement voyaient d’un très mauvais œil ses orientations socialistes, mais s’affairaient à se constituer des fortunes colossales en organisant les circuits de la prédation liés à la rente. Si le message était fort, il restera cependant sans effet sur un système trop fortement bureaucratisé et trop bien organisé sous la couverture du parti unique pour s’émouvoir de la condamnation à mort et de l’exécution d’un simple lampiste, en l’occurrence Mohamed Rami, ex-directeur central à la SNTR. Sachant que le président du Conseil de la Révolution n’avait pas osé s’attaquer ouvertement à des ministres et de hauts dignitaires de l’armée, connus pour avoir allégrement puisé dans le budget de l’Etat. La conception de Houari Boumediene sur le phénomène de la corruption n’étant d’ailleurs pas du  tout  empreint de moralisme puisqu’il n’avait pas hésité à déclarer, au cours d’un de ses discours, qu’il était compréhensible que quelqu’un qui travaille dans le miel puisse se lécher les doigts. Une manière très imagée de fixer des limites à une forme de délinquance économique qu’il jugeait inévitable. Ce qui pouvait constituer un danger, à ses yeux, étant que cette délinquance se cristallise sous une forme politique pour donner naissance à une force capable de concurrencer son propre pouvoir. Lui-même représentant d’une petite bourgeoisie à orientation progressiste essentiellement appuyée sur l’institution militaire, il sentait la montée en puissance inquiétante d’une grande bourgeoisie bureaucratique parasitaire et, par certains aspects, déjà en train d’opérer sa jonction avec des intérêts économiques et financiers étrangers. Pour contrer cette dynamique hostile, il essaya donc de jouer l’extrême fermeté, mais sans oser s’attaquer pour autant aux hauts dignitaires de l’administration et du parti qu’il savait parfaitement être les parrains et les vrais bénéficiaires des malversations opérées par les cadres arrêtés et exécutés. Parrains qui auront pourtant retenus la leçon, puisqu’ils commenceront, dès l’échec de cette campagne, à la moitié des années soixante-dix à freiner l’ensemble des chantiers lancés par Boumediene sous le label “tâches d’édification nationale”. La fin prématurée du Président défunt, dans d’obscures circonstances, indique si besoin est que le bras de fer qu’il avait engagé avec la caste bureaucratique et rentière du pouvoir n’était pas gagné d’avance.

De Zeghar à Bouayad en passant par Ould El-Hocine

Le troisième Président algérien à user de campagne anti-corruption sera Chadli Bendjedid, qui lui donnera un nom et des objectifs bien précis. Elle s’appellera donc campagne d’assainissement et aura pour mission, dès le début de son premier mandat, en 1980, de neutraliser en priorité tous les réseaux économiques et financiers liés à feu le président Houari Boumediene. C’est ainsi que seront arrêtés des hommes aussi importants que Messaoud Zeghar, dit Rachid Casa, considéré comme l’un des hommes les plus riches du pays mais surtout comme le chef des réseaux économiques liés aux milieux pétroliers américains. Puis, après lui, les directeurs généraux des principales entreprises du pays, à l’image de la Sonacome, la Sonacat, l’OCO, l’ONACO, et autres, qui avaient tous cette étrange caractéristique d’avoir été d’anciens officiers du MALG ou très proches des réseaux dits “réseaux Boussouf”. A noter au passage que ce dernier décédera lui-même, le 31 décembre 1980, d’une crise cardiaque foudroyante alors qu’il se trouvait avec sa famille à Paris. A noter également que l’exécutant de cette opération de neutralisation des anciens responsables du MALG, lui-même ancien proche collaborateur de Abdelhafidh Boussouf, sera limogé de son poste à la tête de l’ancienne Sécurité militaire dès l’année 1982. 

Dans la foulée, d’anciens ministres comme Abdelaziz Bouteflika et  Belaïd Abdessalem seront inquiétés par la Cour des Comptes et/ou exclus du comité central du FLN. Ne pouvant atteindre directement Ahmed Benchérif, l’ancien patron de la Gendarmerie nationale et ancien ministre de l’Hydraulique, le nouveau régime s’attaquera à Mohamed Chérif Ould El-Hocine considéré comme son protégé et propriétaire de la plus grande entreprise de panneaux de signalisation du pays. Cette dernière arrestation, suivie d’une nationalisation jamais clairement assumée visant également à étouffer dans l’œuf l’embryon d’organisation politique indépendante qui regroupait régulièrement, à l’usine de Chéraga, la quasi-totalité des anciens cadres de l’ALN de l’ancienne wilaya 4 et quelques anciens officiers issus d’autres régions du pays. C’est dire que derrière la campagne d’assainissement lancée par le président Chadli Bendjedid se profilait une vaste entreprise de reprofilage interne du pouvoir, articulée autour de l’élimination de tous les éléments susceptibles de porter un projet politique et économique de type libéral. En somme, une véritable prise du pouvoir par la caste bureaucratique et rentière placée sous le haut patronage du parti FLN, revenu en force et avec l’appui discret du Parti socialiste français, qui ne voyait pas d’un mauvais œil cette éviction des “Boussouf-boys” réputés proches de l’administration républicaine américaine.

Entre Ouyahia et Betchine

Autant les opérations mains propres menées du temps de Boumediene et de Chadli avaient l’avantage d’une grande lisibilité et pouvaient être inscrites dans le cadre de plans politiques mûrement réfléchis, autant  la campagne anti-corruption lancée en 1997 sous le mandat de Liamine Zeroual se caractérise par une très grande opacité et une cacophonie telle qu’il est difficile d’en déceler les  buts inavoués. Au contraire des précédentes opérations, parfaitement planifiées et finement ciblées, la chasse aux cadres menée sous la houlette du ministre de la justice Mohamed Adami partait un peu dans tous les sens, même si elle restait globalement dirigée contre les directeurs généraux des grandes entreprises économiques du pays. Cependant, l’arrestation de magasiniers,  de chefs de parcs, d’employés de bureau et de quelques entrepreneurs privés sur la base de dossiers vides et souvent sur simple dénonciation par lettre anonyme a vite fait d’enlever tout caractère sérieux à une démarche qui n’a jamais emporté l’adhésion d’une opinion publique de toute façon sceptique sur les intentions moralisatrices du pouvoir.

Le seul fil conducteur à l’ensemble de la démarche est décelable, quant à lui, du fait du profil politique et même idéologique d’une majorité des cadres arrêtés. Leur lien réel ou supposé avec les milieux d’affaires, politiques et culturels français et plus précisément ceux considérés comme proches de la mouvance communiste ou socialo-communiste française. Lorsque nous connaissons la sensibilité pro-américaine de Liamine Zeroual, de Mohamed Betchine et, à un degré moindre, de Ahmed Ouyahia, il est possible de deviner que c’est la volonté de liquider l’influence économique française en Algérie qui est à l’origine d’une campagne menée avec une si grande légèreté sur le plan légal que, dès son arrivée aux commandes, le président Abdelaziz Bouteflika n’a rien eu de plus pressé à  faire que de  mettre un terme au calvaire des cadres injustement emprisonnés. Ce malheureux épisode a d’ailleurs dû jouer un grand rôle dans le déclenchement d’une vaste et terrible campagne médiatico-politique durant l’été 1998, qui a conduit à la chute de la maison Zeroual-Betchine.

La menace de rupture des grands équilibres extérieurs du pays ayant provoqué une contre-offensive qui a rapidement ramené le calme dans les chaumières et conduit, quelques années à peine plus tard, à la réhabilitation de l’ensemble des victimes de la campagne  de 1997-98, dont l’emblématique Messaoud Chettih nommé en 2002 à la tête d’Algérie Télécom.

Est-ce la bonne ?

C’est dire que les Algériens ont aujourd’hui parfaitement raison de se méfier des vastes opérations de “nettoyage institutionnel” dont ils savent qu’elles sont toujours sous-tendues par des calculs politiques bien précis, à défaut d’être bien exécutées ou réussies. D’autant que l’actuelle campagne a débuté avec un procès assez controversé ayant eu à juger l’ancien wali d’Oran, Bachir Frik, qui, sur la base d’accusations somme toute assez légères au vu des traditions en vigueur dans ce milieu, a surtout tenu à impliquer le  général-major Kamel Abderrahmane, qui a d’ailleurs rapidement été écarté de son commandement à l’occasion d’un important mouvement à la tête des Régions militaires. Cette partie de billard quasi-transparente dans son objectif tactique a  immédiatement entraîné une riposte d’une grande violence avec la mise en cause, par la justice, d’un autre wali, celui de Blida, Mohamed Bouricha en l’occurrence, plutôt considéré comme proche de certains membres du cercle présidentiel. Ce qui ajoute au scepticisme ambiant étant l’étonnante longueur dans le traitement judiciaire de l’affaire Khalifa qui, depuis le mois de novembre 2003 n’arrête pas de connaître de nouveaux rebondissements alors que les choses sont d’une clarté cristalline et que ses différents protagonistes sont tous dûment identifiés par les chèques qu’ils ont encaissés. Au lieu de faire passer l’affaire en justice et donner la parole aux  procureurs, aux juges, aux accusés, aux témoins et aux avocats déjà fort nombreux, le garde des Sceaux nous apprend que 3 000 personnes ont déjà été entendues et mises en cause à divers degrés et que de nombreuses autres vont encore être auditionnées. La question qui se pose est “où et quand s’arrêtera-t-on d’auditionner des gens dans le cadre de cette affaire ?”, sachant que la banque Khalifa avait près de deux millions de clients et  que des centaines de milliers de passagers ont emprunté les avions de Khalifa Airways. Cela pour dire que la seule affaire de corruption qui intéresse vraiment les Algériens est celle de Khalifa et que toutes les autres ne peuvent être considérées que comme de la poudre aux yeux et peuvent difficilement l’occulter.

Il reste toutefois que les choix économiques de fonds opérés par le président Abdelaziz Bouteflika, qui s’inscrivent résolument dans le cadre d’un libéralisme économique véritable, ne peuvent que pousser à une lutte résolue contre la corruption et sa matrice, le système rentier et bureaucratique.

Ce qui explique la radicalité avec laquelle a été  appréhendée l’affaire Khalifa,  les  différentes orientations données par le premier magistrat du pays à la justice algérienne en matière de lutte contre la corruption et la consistance de l’arsenal juridique élaboré dans le cadre de cette lutte. Toute la question étant de savoir comment vont évoluer deux démarches parallèles, l’une consistant à lutter sincèrement contre ce fléau et l’autre qui exprime une féroce lutte de factions politiques opposées. La réponse viendra comme d’habitude de l’attitude qu’adopteront la société et ses élites aussi bien civiles que militaires vis-à-vis des deux démarches, en appuyant la première et en dénonçant la seconde.

Abderrahmane Mahmoudi

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