|
Accueil
Lutte
contre la corruption :
Entre règlement
de compte et nécessité vitale
La question que se
pose aujourd’hui une majorité d’Algériens face à la vague
d’arrestations qui touche les hautes sphères de l’administration,
tous secteurs confondus, est évidemment celle de savoir si nous
sommes face à une nouvelle campagne de règlements de comptes sous
couvert d’assainissement ou si, cette fois, la chose est plus
sérieuse et vise à liquider en profondeur le phénomène de la
corruption qui prend des proportions alarmantes.
Bien malin qui
pourrait augurer avec certitude de la suite des événements sachant
que si, par le passé, lesdites campagnes étaient menées dans un
cadre purement judiciaire et donc susceptibles d’être contrôlées de
bout en bout par un centre de décision unique, cette fois, la
situation se présente sous un jour un peu différent dans la mesure
où les multiples dossiers ouverts le sont par les trois services de
police judiciaire du pays, qui présentent des dossiers bien ficelés
que la justice peut difficilement ne pas prendre en compte.
Cependant, pour
éviter toute spéculation sur un sujet aussi délicat, il est bon de
rappeler succinctement les différentes campagnes d’assainissement et
l’esprit dans lequel elles se sont déroulées.
Les
condamnations à mort
Chaque Président
algérien a eu à organiser sa propre campagne d’assainissement,
presque comme un gage de propreté et de bonne moralité à donner à
une opinion publique toujours friande des scandales qui éclaboussent
les hautes sphères du pouvoir. Mais le plus souvent, ce genre
d’événement indique plutôt la volonté du régime de procéder à des
réajustements internes qu’il est quasiment impossible d’obtenir par
les voies normales de la démocratie. C’est ainsi que Ahmed Ben Bella
a inauguré, le premier, la tradition des arrestations pour cause
économique en s’attaquant en priorité au système bancaire encore
privé et aux propriétaires d’entreprises ou d’exploitations
agricoles considérés comme des ennemis de la Révolution. La
particularité de ces arrestations étant qu’elles étaient rarement
suivies de procès. L’objectif avéré de ces intimidations à peine
déguisées étant de pousser les propriétaires de biens privés à
abandonner leurs entreprises et à éviter ainsi d’avoir recours à des
nationalisations sans base légale et politique claire et légitime.
Militant ouvertement pour une économie de type étatique et fortement
centralisée, Ahmed Ben Bella et son gouvernement useront donc de
l’arme de l’arrestation pour cause de délit économique afin de
décourager toute initiative privée et faciliter la mise en place du
modèle économique choisi par le parti. Les arrestations sans
jugement de dizaines de cadres de banques et de centaines de chefs
d’entreprises industrielles et agricoles serviront ainsi à changer
un système par un autre, sous couvert d’assainissement et de
moralisation de la vie politique, dans le plus pur style des purges
en vogue en URSS et en Chine communiste.
La tradition
allait être entretenue par tous les Présidents qui allaient se
succéder depuis. D’abord par Houari Boumediene qui tentera, à la fin
des années soixante, de mettre un terme à l’enrichissement illicite
de la caste bureaucratique et rentière qui avait commencé depuis un
bon moment déjà à mettre l’économie et les finances du pays en coupe
réglée. En faisant procéder à l’arrestation, au jugement puis à
l’exécution de quelques responsables d’entreprises étatiques accusés
de détournement de deniers publics, Houari Boumediene lançait ainsi
un message fort à ses adversaires au sein du pouvoir qui, non
seulement voyaient d’un très mauvais œil ses orientations
socialistes, mais s’affairaient à se constituer des fortunes
colossales en organisant les circuits de la prédation liés à la
rente. Si le message était fort, il restera cependant sans effet sur
un système trop fortement bureaucratisé et trop bien organisé sous
la couverture du parti unique pour s’émouvoir de la condamnation à
mort et de l’exécution d’un simple lampiste, en l’occurrence Mohamed
Rami, ex-directeur central à la SNTR. Sachant que le président du
Conseil de la Révolution n’avait pas osé s’attaquer ouvertement à
des ministres et de hauts dignitaires de l’armée, connus pour avoir
allégrement puisé dans le budget de l’Etat. La conception de Houari
Boumediene sur le phénomène de la corruption n’étant d’ailleurs pas
du tout empreint de moralisme puisqu’il n’avait pas hésité à
déclarer, au cours d’un de ses discours, qu’il était compréhensible
que quelqu’un qui travaille dans le miel puisse se lécher les
doigts. Une manière très imagée de fixer des limites à une forme de
délinquance économique qu’il jugeait inévitable. Ce qui pouvait
constituer un danger, à ses yeux, étant que cette délinquance se
cristallise sous une forme politique pour donner naissance à une
force capable de concurrencer son propre pouvoir. Lui-même
représentant d’une petite bourgeoisie à orientation progressiste
essentiellement appuyée sur l’institution militaire, il sentait la
montée en puissance inquiétante d’une grande bourgeoisie
bureaucratique parasitaire et, par certains aspects, déjà en train
d’opérer sa jonction avec des intérêts économiques et financiers
étrangers. Pour contrer cette dynamique hostile, il essaya donc de
jouer l’extrême fermeté, mais sans oser s’attaquer pour autant aux
hauts dignitaires de l’administration et du parti qu’il savait
parfaitement être les parrains et les vrais bénéficiaires des
malversations opérées par les cadres arrêtés et exécutés. Parrains
qui auront pourtant retenus la leçon, puisqu’ils commenceront, dès
l’échec de cette campagne, à la moitié des années soixante-dix à
freiner l’ensemble des chantiers lancés par Boumediene sous le label
“tâches d’édification nationale”. La fin prématurée du Président
défunt, dans d’obscures circonstances, indique si besoin est que le
bras de fer qu’il avait engagé avec la caste bureaucratique et
rentière du pouvoir n’était pas gagné d’avance.
De Zeghar à
Bouayad en passant par Ould El-Hocine
Le troisième
Président algérien à user de campagne anti-corruption sera Chadli
Bendjedid, qui lui donnera un nom et des objectifs bien précis. Elle
s’appellera donc campagne d’assainissement et aura pour mission, dès
le début de son premier mandat, en 1980, de neutraliser en priorité
tous les réseaux économiques et financiers liés à feu le président
Houari Boumediene. C’est ainsi que seront arrêtés des hommes aussi
importants que Messaoud Zeghar, dit Rachid Casa, considéré comme
l’un des hommes les plus riches du pays mais surtout comme le chef
des réseaux économiques liés aux milieux pétroliers américains.
Puis, après lui, les directeurs généraux des principales entreprises
du pays, à l’image de la Sonacome, la Sonacat, l’OCO, l’ONACO, et
autres, qui avaient tous cette étrange caractéristique d’avoir été
d’anciens officiers du MALG ou très proches des réseaux dits
“réseaux Boussouf”. A noter au passage que ce dernier décédera
lui-même, le 31 décembre 1980, d’une crise cardiaque foudroyante
alors qu’il se trouvait avec sa famille à Paris. A noter également
que l’exécutant de cette opération de neutralisation des anciens
responsables du MALG, lui-même ancien proche collaborateur de
Abdelhafidh Boussouf, sera limogé de son poste à la tête de
l’ancienne Sécurité militaire dès l’année 1982.
Dans la foulée,
d’anciens ministres comme Abdelaziz Bouteflika et Belaïd Abdessalem
seront inquiétés par la Cour des Comptes et/ou exclus du comité
central du FLN. Ne pouvant atteindre directement Ahmed Benchérif,
l’ancien patron de la Gendarmerie nationale et ancien ministre de
l’Hydraulique, le nouveau régime s’attaquera à Mohamed Chérif Ould
El-Hocine considéré comme son protégé et propriétaire de la plus
grande entreprise de panneaux de signalisation du pays. Cette
dernière arrestation, suivie d’une nationalisation jamais clairement
assumée visant également à étouffer dans l’œuf l’embryon
d’organisation politique indépendante qui regroupait régulièrement,
à l’usine de Chéraga, la quasi-totalité des anciens cadres de l’ALN
de l’ancienne wilaya 4 et quelques anciens officiers issus d’autres
régions du pays. C’est dire que derrière la campagne
d’assainissement lancée par le président Chadli Bendjedid se
profilait une vaste entreprise de reprofilage interne du pouvoir,
articulée autour de l’élimination de tous les éléments susceptibles
de porter un projet politique et économique de type libéral. En
somme, une véritable prise du pouvoir par la caste bureaucratique et
rentière placée sous le haut patronage du parti FLN, revenu en force
et avec l’appui discret du Parti socialiste français, qui ne voyait
pas d’un mauvais œil cette éviction des “Boussouf-boys” réputés
proches de l’administration républicaine américaine.
Entre Ouyahia
et Betchine
Autant les
opérations mains propres menées du temps de Boumediene et de Chadli
avaient l’avantage d’une grande lisibilité et pouvaient être
inscrites dans le cadre de plans politiques mûrement réfléchis,
autant la campagne anti-corruption lancée en 1997 sous le mandat de
Liamine Zeroual se caractérise par une très grande opacité et une
cacophonie telle qu’il est difficile d’en déceler les buts
inavoués. Au contraire des précédentes opérations, parfaitement
planifiées et finement ciblées, la chasse aux cadres menée sous la
houlette du ministre de la justice Mohamed Adami partait un peu dans
tous les sens, même si elle restait globalement dirigée contre les
directeurs généraux des grandes entreprises économiques du pays.
Cependant, l’arrestation de magasiniers, de chefs de parcs,
d’employés de bureau et de quelques entrepreneurs privés sur la base
de dossiers vides et souvent sur simple dénonciation par lettre
anonyme a vite fait d’enlever tout caractère sérieux à une démarche
qui n’a jamais emporté l’adhésion d’une opinion publique de toute
façon sceptique sur les intentions moralisatrices du pouvoir.
Le seul fil
conducteur à l’ensemble de la démarche est décelable, quant à lui,
du fait du profil politique et même idéologique d’une majorité des
cadres arrêtés. Leur lien réel ou supposé avec les milieux
d’affaires, politiques et culturels français et plus précisément
ceux considérés comme proches de la mouvance communiste ou
socialo-communiste française. Lorsque nous connaissons la
sensibilité pro-américaine de Liamine Zeroual, de Mohamed Betchine
et, à un degré moindre, de Ahmed Ouyahia, il est possible de deviner
que c’est la volonté de liquider l’influence économique française en
Algérie qui est à l’origine d’une campagne menée avec une si grande
légèreté sur le plan légal que, dès son arrivée aux commandes, le
président Abdelaziz Bouteflika n’a rien eu de plus pressé à faire
que de mettre un terme au calvaire des cadres injustement
emprisonnés. Ce malheureux épisode a d’ailleurs dû jouer un grand
rôle dans le déclenchement d’une vaste et terrible campagne
médiatico-politique durant l’été 1998, qui a conduit à la chute de
la maison Zeroual-Betchine.
La menace de
rupture des grands équilibres extérieurs du pays ayant provoqué une
contre-offensive qui a rapidement ramené le calme dans les
chaumières et conduit, quelques années à peine plus tard, à la
réhabilitation de l’ensemble des victimes de la campagne de
1997-98, dont l’emblématique Messaoud Chettih nommé en 2002 à la
tête d’Algérie Télécom.
Est-ce la bonne
?
C’est dire que les
Algériens ont aujourd’hui parfaitement raison de se méfier des
vastes opérations de “nettoyage institutionnel” dont ils savent
qu’elles sont toujours sous-tendues par des calculs politiques bien
précis, à défaut d’être bien exécutées ou réussies. D’autant que
l’actuelle campagne a débuté avec un procès assez controversé ayant
eu à juger l’ancien wali d’Oran, Bachir Frik, qui, sur la base
d’accusations somme toute assez légères au vu des traditions en
vigueur dans ce milieu, a surtout tenu à impliquer le général-major
Kamel Abderrahmane, qui a d’ailleurs rapidement été écarté de son
commandement à l’occasion d’un important mouvement à la tête des
Régions militaires. Cette partie de billard quasi-transparente dans
son objectif tactique a immédiatement entraîné une riposte d’une
grande violence avec la mise en cause, par la justice, d’un autre
wali, celui de Blida, Mohamed Bouricha en l’occurrence, plutôt
considéré comme proche de certains membres du cercle présidentiel.
Ce qui ajoute au scepticisme ambiant étant l’étonnante longueur dans
le traitement judiciaire de l’affaire Khalifa qui, depuis le mois de
novembre 2003 n’arrête pas de connaître de nouveaux rebondissements
alors que les choses sont d’une clarté cristalline et que ses
différents protagonistes sont tous dûment identifiés par les chèques
qu’ils ont encaissés. Au lieu de faire passer l’affaire en justice
et donner la parole aux procureurs, aux juges, aux accusés, aux
témoins et aux avocats déjà fort nombreux, le garde des Sceaux nous
apprend que 3 000 personnes ont déjà été entendues et mises en cause
à divers degrés et que de nombreuses autres vont encore être
auditionnées. La question qui se pose est “où et quand
s’arrêtera-t-on d’auditionner des gens dans le cadre de cette
affaire ?”, sachant que la banque Khalifa avait près de deux
millions de clients et que des centaines de milliers de passagers
ont emprunté les avions de Khalifa Airways. Cela pour dire que la
seule affaire de corruption qui intéresse vraiment les Algériens est
celle de Khalifa et que toutes les autres ne peuvent être
considérées que comme de la poudre aux yeux et peuvent difficilement
l’occulter.
Il reste toutefois
que les choix économiques de fonds opérés par le président Abdelaziz
Bouteflika, qui s’inscrivent résolument dans le cadre d’un
libéralisme économique véritable, ne peuvent que pousser à une lutte
résolue contre la corruption et sa matrice, le système rentier et
bureaucratique.
Ce qui explique la
radicalité avec laquelle a été appréhendée l’affaire Khalifa, les
différentes orientations données par le premier magistrat du pays à
la justice algérienne en matière de lutte contre la corruption et la
consistance de l’arsenal juridique élaboré dans le cadre de cette
lutte. Toute la question étant de savoir comment vont évoluer deux
démarches parallèles, l’une consistant à lutter sincèrement contre
ce fléau et l’autre qui exprime une féroce lutte de factions
politiques opposées. La réponse viendra comme d’habitude de
l’attitude qu’adopteront la société et ses élites aussi bien civiles
que militaires vis-à-vis des deux démarches, en appuyant la première
et en dénonçant la seconde.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |