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La charia ou l’islam, il faut choisir
Un musulman
peut-il vivre et pratiquer sa religion dans n’importe quelle
société, aussi permissive soit-elle ? Oui, absolument, répond
l’historien et penseur tunisien. Mais à une condition : l’abandon
pur et simple de la Loi islamique telle qu’elle a été conçue il y a
dix siècles.
« Moi, Mohamed
Talbi, je peux vivre ma vie et mon éthique de musulman dans
n'importe quelle société, aussi permissive soit-elle. Parce que je
m'assume en conscience sans m'immiscer dans les affaires des autres.
»
Ces deux phrases
ne suffisent pas, évidemment, à donner toute la mesure de la pensée
de cet historien tunisien de 84 ans. Au moins en donnent-elles le
ton. À ses yeux, il n'y a rien, absolument rien d'inconciliable
entre la pratique de l'islam le plus authentique et la modernité
d'origine occidentale, y compris sous ses aspects les plus
extravagants. À une condition : l'abandon pur et simple de la
charia. Autant le message de Dieu transmis à Mohammed à travers le
Coran a une portée définitive, autant le corpus de textes juridiques
élaboré par des hommes dans des circonstances particulières, le
monde arabe d'il y a plus de dix siècles, peut et doit être
complètement remis en question. Ce que l'homme a fait, l'homme peut
le défaire.
Si l'islam est
clairement compatible avec la démocratie, la laïcité et bien entendu
les droits de l'homme, il n'est pas pour autant une vague croyance
en un Dieu tout-puissant et miséricordieux dont Mohammed serait le
dernier des prophètes après ceux des juifs et des chrétiens.
L'observance y tient une part essentielle, consubstantielle,
notamment sous la forme de deux prescriptions fixées dès le début du
Coran, dans la sourate II : la prière et la zakat, l'impôt de
purification.
Comme Mohamed
Talbi le rappelle dans l'un de ses derniers ouvrages, Universalité
du Coran (Actes Sud, 2002), le Livre saint est un texte achevé,
définitivement clos. On ne peut rien y ajouter ni en retrancher.
Mais le message qu'il nous livre est infiniment ouvert à la lecture
et à la méditation. Cette lecture peut être tournée soit vers le
passé et les Anciens (salaf), comme le font les salafistes, soit
vers l'avenir, et c'est ce que propose l'historien tunisien.
Par-delà la
lettre, il cherche à placer chaque question dans le dessein global
de Dieu. Il a donné à cette méthode le nom de « vecteur orienté » et
prend souvent comme exemple l'esclavage. Plusieurs versets en
parlent comme d'un phénomène social normal. Faudrait-il le maintenir
pour rester fidèle au Coran ? Il est clair, affirme Mohamed Talbi,
que la recommandation de bien traiter les esclaves et la
multiplication des incitations à les affranchir sont une étape vers
l'abolition de cette pratique. Le même raisonnement peut s'appliquer
à la polygamie, dont la réglementation dans le Coran était une
avancée pour les femmes à l'époque du Prophète.
Si Mohamed Talbi
rappelle le caractère contraignant des prescriptions de l'islam, qui
est d'abord une expérience existentielle, une relation continue avec
Dieu, notamment à travers la prière, il insiste tout autant sur le
fait que la foi est un choix individuel et non la conséquence de
l'appartenance à une communauté. « Nulle contrainte en religion »,
ne cesse-t-il de clamer en citant le Coran.
En cela, il se
différencie fondamentalement des islamistes, dans lesquels il voit
les ennemis de la liberté par excellence. Mais il ne veut pas non
plus être confondu avec ceux de ses collègues qui travaillent à la
rénovation de la pensée musulmane en s'attaquant au caractère sacré
du Coran. Comme on le verra dans les pages qui suivent, il ne fait
guère preuve de mansuétude à l'égard de ceux qu'il appelle les «
désislamisés ».
Jeune
Afrique/L'intelligent : Que vous inspire la poussée des Frères
musulmans en Égypte ?
Mohamed Talbi :
Il me semble que c’est un peu dépassé d’analyser le problème
religieux à partir des Frères musulmans. Si l’organisation existe
toujours, elle a perdu de son influence, de sa cohésion. Elle s’est
fondue dans un mouvement islamiste plus large, qui englobe tous les
salafistes, tous les passéistes, tous ceux qui veulent appliquer la
charia. Et où l’on retrouve les wahhabites saoudiens.
Ne peut-on
rapprocher certains islamistes du Maghreb des Frères musulmans ?
En Tunisie, je ne
vois pas de Frères musulmans. En Indonésie, au Pakistan, non plus.
Ce sont des salafistes. Ils ne se réclament pas de Hassan al-Banna.
Ceux qui se réclament de lui sont aujourd’hui à l’état résiduel. Au
fond, les Frères musulmans restent un phénomène égyptien. C’est le
wahhabisme qui est en train de s’étendre. En s’assouplissant, il
devient un pôle d’attraction avec une revendication commune :
l’application de la charia. Tous disent : peu importe le système de
gouvernement, démocratie ou dictature. Ce que nous voulons, c’est la
charia.
On voit quand
même des islamistes participer au jeu démocratique, comme en Algérie
ou au Maroc.
Ne me parlez pas
d’islamistes qui jouent le jeu démocratique ! L’islamisme et la
démocratie sont totalement inconciliables. Pour l’islamiste, le
législateur, c’est Dieu. Et c’est tout. Pour un démocrate, la
souveraineté appartient au peuple. L’un dit : la souveraineté est
transcendantale ; l’autre dit : elle est horizontale. Il y aura
toujours cette pierre d’achoppement qu’est la charia. Même s’ils
mettent une sourdine à l’application des houdoud, les peines
mutilantes, ils n’y renoncent pas. Ou alors, qu’ils déclarent
solennellement les houdoud obsolètes.
Ils peuvent par
taqiyya, dissimulation tactique, temporiser. Parce que la solution
existe dans la charia. Chiites, sunnites ou kharidjites se sont tous
ménagé un tel refuge. Mais, sur le plan doctrinal, ils ne renoncent
pas. À moins qu’ils ne changent radicalement leur système de pensée
et ne déclarent que la charia est faite de la main de l’homme et
qu’elle n’oblige pas, qu’il n’y a que le Coran qui oblige le
musulman.
C’est votre
credo ?
Oui, moi, je suis
un musulman coranique. Je dis toujours : je n’adore ni Ali, ni Omar,
ni aucun homme. Ce qui ne signifie pas que je ne les admire pas sur
un certain plan, mais comme on admire un homme, avec ses qualités et
ses défauts. Je pourrais dire par exemple qu’Ali était un mollusque,
un invertébré, alors qu’Omar était astucieux et assez manipulateur.
Il a succédé à Abou Bakr par un coup de force. Sur le plan
historique, il a réussi un coup formidable. Après la mort du
Prophète, il a évité la dispersion des musulmans, car l’esprit
tribal n’était pas mort. Les compagnons du Prophète ont agi comme
des hommes politiques et utilisé tous les moyens pour prendre le
pouvoir. Ils ont violé, tué des femmes et des enfants…
Comment
voulez-vous que je puisse admirer aveuglément le salaf ?
Donc,les
musulmans n’étaient pas meilleurs que les autres.
Ce n’est pas parce
qu’on est musulman qu’on devient un saint ! On garde les mêmes
instincts.
Quelle est
votre définition de la Oumma ?
Ni une communauté
ni une nation, c’est une entité spirituelle. Pourquoi devrait-on en
faire une communauté ghettoïsée ? La ghettoïsation fait beaucoup de
mal. C’est le Liban. On vous catalogue comme musulman, parce que
votre arrière-arrière-grand-père était musulman. Il faut rénover
totalement la pensée musulmane. La première chose à faire est de
libérer les musulmans de la charia et de l’emprise des oulémas.
Après quoi, les choses bougeront. Tous ces mouvements islamiques qui
se disent démocratiques sont seulement cyniques.
Vous pensez à
qui ?
Rached Ghannouchi,
le Tunisien, se dit démocrate. Parce qu’il sait très bien qu’il n’a
aucune chance de prendre le pouvoir par la force. Il se dit:
peut-être ai-je une chance par le biais de la démocratie. Et une
fois au pouvoir, il tordra le cou à la démocratie. Et instaurera un
régime à la manière des talibans. Parce que le régime islamique
idéal, ce n’est pas celui des Frères musulmans, mais des talibans.
Ils appliquaient la charia intégralement. Ils disaient aux femmes :
vous n’avez pas le droit d’aller à l’école. La charia, c’est ça. La
femme ne doit pas apprendre à lire et à écrire.
Il y a des
islamistes modérés qui font le tri dans la charia et ne veulent pas
aller jusque-là. Exemple, le parti membre de la majorité
présidentielle en Algérie...
Oui, mais il faut
toujours compter avec la dissimulation tactique. Qu’ils disent
franchement : liberté absolue pour ceux qui veulent boire comme pour
ceux qui ne veulent pas boire. Cela rentre dans le cadre de la foi,
qui repose sur la liberté. Celui qui ne boit pas parce qu’il ne le
peut pas n’a aucun mérite. Et il est quand même immoral d’obliger
quelqu’un à boire en cachette.
C’est toujours le
même cas de figure. Ils comptaient prendre le pouvoir par la force.
Ils ont échoué. Il ne leur reste que la voie démocratique. Une fois
au pouvoir, ils feront ce que fait l’Iran et surtout ce que
faisaient les talibans.
Ils se montrent
parfois de bons gestionnaires à la tête de municipalités.
Je ne dis pas le
contraire. Parce qu’ils sont engagés idéologiquement, ils
réussissent beaucoup mieux, sur le plan social, que tous les autres.
Au Maghreb, il n’y a plus de parti qui soit vraiment propre.
L’opportunisme règne. Fini les médecins qui travaillent pour rien,
les enseignants qui encadrent gratuitement les enfants pauvres. Sauf
chez les islamistes. Pour cela, chapeau !
Vous dites
souvent : « On ne combat pas les idées islamistes par la seule
répression. »
Combattre les
islamistes par la coercition, la prison, la torture, c’est
inacceptable et surtout totalement inefficace. La liberté est
indivisible. J’ai beau ne pas être d’accord avec ses idées,
lorsqu’on prive un islamiste de ses droits, je suis de son côté.
Comme je pourrais être du côté des communistes athées. La seule
chose que je défends avec véhémence, c’est la confrontation des
idées et la liberté pour tout le monde. C’est à la société de
choisir son devenir en connaissance de cause. Pas de mensonge, de
camouflage. Voici mes idées, défendez les vôtres sans dissimulation,
expliquons-nous.
Si je dois parler
à un islamiste, moi qui suis musulman de foi et de pratique, mais
exclusivement coranique, je lui demande : est-ce que, oui ou non,
vous pensez que la sunna a force de loi ? Et que le hadith est
authentique ? Répondez en toute franchise. Et lorsqu’il commence à
louvoyer, je lui mets un hadith sous les yeux : « Quiconque change
sa religion, tuezle ! » Est-il authentique ou non ? S’il me dit
qu’il est authentique, il est en accord avec lui-même. Mais il n’y a
aucun accord entre nous. Nous ne pouvons pas dialoguer si vous
demandez ma tête parce que vous me déclarez apostat. Mais tant que
vous me dites que le hadith est authentique et oblige, je vous
combats. Désignez franchement la société que vous voulez faire,
celle où l’on coupe des mains parce qu’on prétend que le Coran le
dit. Ma lecture du Coran me fait penser qu’il ne le dit pas. Et pour
l’adultère, vous tuez ou ne tuez pas ? Dites que vous voulez d’une
société où l’on lapidera, uniquement les femmes d’ailleurs, parce
qu’il est impossible d’établir l’adultère pour l’homme. Les hommes
ont pris leurs précautions !
Vous espérez
convaincre les islamistes ?
Il faut les
acculer, les obliger à se démasquer, à dire comment ils veulent
organiser la société de demain. Permettez-vous à l’homme de châtier
corporellement sa femme ? Ou sa sœur ou toutes les « femelles » sous
sa coupe ? Il y a un verset coranique à ce sujet. Vous l’appliquez
ou vous ne l’appliquez pas ?
Pensez-vous que
l’islamisme a encore un avenir au Maghreb ?
Non. Si les choses
se passent honnêtement, la société civile l’emportera. Au maximum,
les islamistes pourront faire des scores entre 15 % et 20 %. À
condition de les démasquer. De dire aux femmes qui vont voter :
voulez-vous que les hommes prennent un fouet et vous flagellent ?
Sans encourir aucun châtiment ? Les islamistes disent : ah non, nous
ne faisons pas ça. Je leur réponds : alors déclarez abrogé ce verset
coranique. En public. Ils ne le feront jamais.
Je considère que
notre avenir de musulmans dépend de notre aptitude à rénover notre
pensée pour vivre notre foi en accord avec la modernité. Et je
prétends que c’est possible. À une condition : l’abolition de la
charia. Dieu nous met en garde contre les oulémas. Je cite un
verset: «Malheur à ceux qui écrivent de leurs mains et disent : ceci
vient de Dieu. »
Nous avons vécu
deux siècles sans oulémas et sans hadiths. Tout cela a été construit
au IIIe siècle de l’Hégire. Le recueil de Boukhari [mort vers l’an
250 de l’Hégire] est devenu le Coran des salafistes. Pendant deux
siècles, donc, il n’y avait pas de charia. Elle a connu ses premiers
balbutiements avec Malik ibn Anas. Et encore, Al-Muwatta, qu’a écrit
Malik, mort en 179 [795 après J.-C.], est un opuscule ne contenant
que sept cents traditions environ. Et l’on est arrivé par la suite à
50 000 traditions avec Ibn Hanbal. Comment se peut-il que l’homme
qui a été en contact avec les compagnons du Prophète n’a retenu que
quelques centaines de hadiths, et qu’on en est arrivé par la suite à
50 000 ?
Pourquoi ces
données historiques sont-elles si mal connues ?
Les dictatures
interdisent tout débat. Sans elles, on aurait avancé énormément.
Pourtant, on
voit fleurir les livres sur la rénovation de la pensée musulmane.
Comme celui de votre compatriote Abdelmajid Charfi, L’Islam entre le
message et l’Histoire.
Oui, mais il n’y a
pas de discussion autour de ces livres. On les sort, un point c’est
tout.
Prenons l’ouvrage
de Charfi [édité par Albin Michel, en 2004]. La traduction, soit dit
en passant, est mauvaise. Il prône un islam exclusivement
identitaire. Sans conviction de foi et sans obligation cultuelle. Le
Coran est un texte historique, probablement dû à une espèce de
fermentation dans la tête de Mohammed, un homme de tempérament
extatique objet d’une multitude d’influences. À partir de cette
fermentation, il a commencé des allocutions, qui n’ont été
conservées ni dans leur intégralité ni dans leur authenticité –
elles ont subi les aléas de l’Histoire –, ce qui a donné la vulgate
actuelle.
Il y a deux façons
de fermer la prophétie. Comme une maison. Ou bien on la ferme de
l’intérieur, et on reste prisonnier de la maison: c’est ainsi que
les musulmans ont compris la fermeture de la prophétie. Ou bien on
ferme la maison de l’extérieur, on met la clef sous la porte et on
vide la maison. L’homme est devenu majeur et libre. Il fait ce qu’il
veut. Il prie comme il veut, quand il veut. Il n’est tenu par aucun
culte. Ce qui reste, c’est une éthique.
C’est exactement
ce que veulent faire certains gouvernements. On ferme les mosquées,
on n’apprend plus le Coran. Le culte? Aux oubliettes. Qu’est-ce qui
reste ? Des gens qui disent : on a un bon vieux livre qui a été
fabriqué au cours de l’Histoire, dont l’initiateur était
probablement un certain Mohammed. Les orientalistes parlaient d’un
épileptique, on dit aujourd’hui un extatique. Il n’y a pas grande
différence. Si on appelle cela islam, je ne vois pas la différence
avec l’athéisme.
Il y a toute une
école qui va dans ce sens. Son siège est à la Manouba [une des
universités de Tunis], et le dénominateur commun, c’est la
désacralisation du Coran.
Alors, le
travail d’Abdelmajid Charfi est, à vos yeux, sans intérêt.
Dans son livre, il
n’y a rien de sérieux. Il fait dire à l’Histoire ce qu’elle ne dit
pas. En glanant un mot par-ci un mot par-là, mais surtout en prenant
le folklore pour l’Histoire. Il rapporte toutes les naïvetés, toutes
les stupidités colportées par les conteurs publics. Il dit, par
exemple, que les Arabes ne savaient pas ce qu’était un livre. Le mot
livre dans le Coran ne signifie pas livre. Pas un livre en papier,
en tout cas. Comment voulez-vous que je prenne au sérieux une ânerie
de ce genre ? Charfi dit encore qu’on ne sait pas comment le
Prophète déclamait les fragments qu’on peut lui attribuer. Était-ce
sur le ton de la menace ou de l’amadouement ? Quel était le timbre
de sa voix ? Quelle était sa mimique ? Je demande : est-ce qu’il
faut que Sophocle soit là pour m’indiquer comment jouer sa tragédie
? Est-ce qu’il faut que Platon soit là pour me dire comment vivre sa
cité idéale ? Faut-il que Kant soit là pour me dire comment lire sa
Critique de la raison pure ? Charfi divague.
Parmi les
autres recherches autour de la rénovation de l’islam, lesquelles, à
vos yeux, vont dans le bon sens ? Que pensez-vous, par exemple, du
dernier livre de Sadok Belaïd?
Il était mon
élève. Je connais bien son livre [L’Islam et le droit. Une nouvelle
lecture des versets prescriptifs, Centre de publication
universitaire, Tunis, 2000], qui donne le point de vue du juriste.
Il traite en particulier de la charia. Son livre est bon, mais on ne
peut pas dire qu’il rénove la pensée musulmane. Car il ne touche pas
aux questions fondamentales. Il lui manque la connaissance de toute
la littérature classique sur le sujet.
Cette littérature
est à la fois énorme et peu accessible. Il s’agit d’une langue
technique, dont les concepts, marqués par leur temps, ne sont plus
en usage, même chez les oulémas. Il n’y a rien de plus difficile que
de lire, par exemple, le Kitab al-Oum de Châfi‘î (150-205 de
l’Hégire), le fondateur de la méthodologie du droit et de la charia.
Souvent, aussi,
les textes sont très mal établis. Dans un ouvrage d’exégèse
fondamental comme le Tafsir de Razi, il n’y a pas une seule page qui
soit sans embûche. Seul celui qui a l’habitude devine et réussit à
rétablir le texte. Dans les manuscrits anciens, il y a des points
diacritiques qui manquent ou qui ont été mis de travers. Lorsqu’il
s’agit d’un tétragramme de consonnes, on s’y perd complètement.
Parfois, c’est le copiste lui-même qui a mal lu l’original.
Malheureusement,
dans notre enseignement théologique, on ne forme pas de chercheurs
rompus à cette technique. Les oulémas, par ailleurs, ne connaissent
que l’arabe. Ils n’ont aucun moyen de comparaison, aucune idée de ce
qu’est la science des religions ou la critique des textes. Ils ne
savent rien de ce qui s’écrit en Europe et remet en question tout le
savoir ancien.
Vous parlez des
chercheurs tunisiens ou arabes en général ?
Les chercheurs
tunisiens sont infiniment mieux formés, même si l’université de la
Zitouna reste très traditionnelle. Nous avions voulu la rénover.
J’ai moi-même présidé à la fin des années 1990 une commission, et
nous avons proposé des manuels qui constituaient un progrès énorme.
Ils ont été refusés, car ils heurtaient certaines manières de faire.
Nous avions voulu introduire l’étude de l’hébreu, du latin. Comment
voulez-vous connaître la littérature médiévale européenne si vous
ignorez le latin ? Il faut parfois aller au texte.
Un exemple : le
Credo de Nicée [adopté au cours du concile de 325 et dans lequel le
Fils est déclaré de la même substance que le Père]. Il n’y a aucune
traduction qui soit parfaitement adéquate, y compris celle qui est
dans le catéchisme de l’Église catholique. Un texte aussi
fondamental est très difficile à rendre en français, en allemand ou
en anglais. Lorsqu’on est un spécialiste, on doit connaître la
langue fondamentale de son domaine. Un spécialiste du christianisme
ne peut ignorer ni le latin ni le grec. Parce que l’original du
latin est grec. Le Septante, le premier texte de la Bible, a été
écrit en grec. Je n’y ai pas accès, et je sens que cela me manque.
Quels penseurs
actuels, en Tunisie, vous semblent néanmoins intéressants ?
Parmi les penseurs
musulmans actuels figurent des zitouniens produisant des travaux
classiques, qui n’innovent en rien mais sont utiles. H’mida Ennaifar,
un imam connaissant bien le français, me semble un des plus
intéressants. De même que Kamel Omrane, qui enseigne à la Manouba et
écrit en arabe. Il y a en effet toute une génération qui lit le
français, le parle, mais n’est pas à l’aise dans l’écriture de cette
langue. Je peux citer aussi Amel Grami, qui elle aussi aborde les
questions actuelles.
Les autres sont
des islamologues. Leurs écrits, même en arabe, sont influencés par
l’orientalisme. Ils en sont des continuateurs. Annie Laurent, une
Française, l’a bien vu. Nous n’avons plus besoin, dit-elle, de
poursuivre la polémique avec l’islam, des musulmans s’en chargent.
De nombreux auteurs écrivent sur l’islam avec distanciation, en
mettant en perspective un islam qu’ils ne pratiquent plus, auquel
ils ne sont qu’identitairement attachés.
Mais leurs
travaux ont leur utilité ?
Je les lis. Mais
je ne peux pas dire que je trouve plus chez Charfi ou chez Djaït que
chez n’importe quel islamologue.
Hichem Djaït
n’est pas un penseur musulman ?
Il le reconnaît
franchement. C’est pour cela que je l’apprécie. Il a écrit un livre
sur Mohammed où il dit : « Pour moi, ce n’est pas un prophète. Je
l’aborde en tant qu’homme. » Il admet qu’il n’est pas croyant et met
entre parenthèses l’aspect métaphysique ou théologique. Il est
honnête. Issu d’un milieu d’oulémas, il avoue conserver une certaine
nostalgie pour la religion dans laquelle il a fait ses premiers pas.
Mais, dit-il encore, il vaut mieux penser la modernité sans Dieu. Au
moins, c’est clair.
Mais Djaït, pour
un musulman qui a une connaissance limitée de la religion, c’est
comme Drewermann pour un chrétien qui a fait un peu de catéchisme.
Eugen Drewermann, qui est un psychiatre, n’est pas facile à
déchiffrer. Mais il est séduisant, il dit qu’il faut tout casser.
L’Église ne le considère plus comme un chrétien, mais lui se
considère encore comme tel. Vous mettez un de ses ouvrages entre les
mains d’un jeune chrétien : ou bien il n’y comprend rien, ou bien il
abandonne sa foi. Avec Djaït, c’est la même chose. Soit le lecteur
n’y comprend pas grand-chose, soit il dit : je me convertis à un
islam où il vaut mieux se débarrasser de Dieu, parce que c’est plus
confortable.
À la différence de
Djaït, d’autres désislamisés ne le reconnaissent pas franchement. Le
meilleur exemple, en France, c’est Mohamed Arkoun. Il est chrétien
avec les chrétiens, musulman avec les musulmans, juif avec les
juifs. Il est tout ce qu’on veut. Avec lui, c’est le démantèlement
du Coran, un livre de violence. Il ne faut pas l’enseigner, il faut
le déconstruire, le supprimer, etc. Il dit : moi, je m’intéresse au
fait religieux.
Le Coran rentre
dans le fait religieux, comme la Bible ou les upanishades indiennes.
Les désislamisés
veulent créer ce qu’ils appellent un islam laïc. Un islam sans Dieu.
Et cet islam est en train d’attirer beaucoup de monde, parce qu’il
est commode. Il n’y a plus aucune obligation, il se réduit à une
identité. Hamadi Redissi, un professeur de droit [et auteur de
L’Exception islamique, éd. du Seuil, 2004], demande : quand les
musulmans vont-ils comprendre que leur Coran est apocryphe ? Lorsque
j’ai écrit dans une revue tunisienne que Redissi n’est pas musulman,
il a répondu qu’il est musulman à sa manière. Il ne veut pas
renoncer à son identité.
Vous souhaitez
faire partager vos convictions ?
Pas du tout. Je ne
fais pas partager mes convictions. Je les expose comme le marchand
de légumes expose ses salades. Il expose, mais ne dit jamais «
Choisissez ma salade plutôt que des tomates. » D’ailleurs, je
n’offre jamais un de mes ouvrages à qui que ce soit. Ce serait une
manière détournée de lui dire : lisez-moi. Je ne pratique pas le
harcèlement religieux. Dieu me dit dans le Coran de témoigner (chahada),
c’est tout.
Ne
souhaitez-vous pas que les Tunisiens vivent dans le vrai islam ?
Je ne souhaite
rien du tout. Parce que souhaiter, c’est, déjà, vouloir influencer.
Je témoigne, et c’est à chacun, librement, en conscience, de
souhaiter ce qu’il veut être. Je n’ai même rien souhaité pour mes
enfants. Ils sont loin de partager mes idées.
Dieu a donné la
liberté à l’homme pour qu’il soit capable de désobéir. Il faut qu’il
soit capable de mentir pour qu’il y ait la vérité. Si l’homme
n’était pas sciemment, intelligemment, consciemment capable de
parler faux et de tromper, il ne serait pas libre. Il serait
conditionné.
Pourquoi
voulez-vous que je fasse ce que Dieu n’a pas fait ? Si Dieu
souhaitait que tous les hommes soient musulmans, ils le seraient
tous. Ou chrétiens, ou juifs, ou bouddhistes. Mais Dieu n’a rien
souhaité. Dans le Coran, il ne fait même pas de miracle. Pour ne pas
influencer l’homme. Rien, pas un seul miracle. Des signes seulement.
Regardez les signes, dit-il, et faites ce que vous en voulez. Ou
vous me trouvez, ou vous ne me trouvez pas.
Le prosélytisme
doit être banni de la tête de tout musulman. Et plus encore
évidemment l’assassinat pour apostasie. Il n’en est nullement
question dans le Coran.
Qu’est-ce qui
définit, en fin de compte, le musulman ?
C’est le Coran qui
le dit. Au début de la sourate II, Dieu dit : « Voici le Livre ! Nul
doute à son sujet. Guidance pour ceux qui craignent Dieu. Ceux qui
croient en l’Invisible. » La foi, justement, commence à partir du
moment où, du visible, on fait le saut dans l’invisible. C’est un
acte libre. Il n’est pas mathématiquement contraignant. Un
mathématicien devant une équation n’a pas 36 000 solutions, mais une
seule. Il est contraint de suivre un raisonnement et pas un autre.
L’homme de foi, non.
Le musulman est
celui qui croit dans le Livre, qui croit dans l’invisible, qui
s’acquitte de la prière, de la zakat. Laquelle n’est pas un impôt
pour faire des routes, mais une imposition pour purifier les biens :
je ne peux manger mon pain qu’en en donnant une part à celui qui
n’en a pas.
Le musulman est
aussi celui qui croit à toutes les révélations précédentes. Je crois
que Dieu a parlé à l’homme à partir du moment où il est devenu
homme, il y a quelques dizaines de milliers d’années. À partir du
moment où il a reçu un langage avec une grammaire et avec des mots
qui lui permettent l’abstraction. Sans abstraction, point de Dieu.
L’animal est incapable d’abstraction. Et c’est lorsque l’homme a pu
conceptualiser que Dieu lui a parlé. Tel Adam, l’homme auquel Dieu a
parlé.
Où est la
frontière entre les musulmans et ceux que vous appelez les
désislamisés ?
Je ne peux
interdire à personne de porter le label de musulman, mais le
musulman, c’est celui qui est tenu par le Coran. Je prendrai une
image. L’islam est comme une tente. Avec quatre piliers et un
sommet. Le sommet, c’est la chahada. La prière, la zakat, le jeûne
et le pèlerinage forment le carré que couvre la tente. Ceux qui sont
à l’intérieur de la tente sont musulmans.
En pratique, la
plupart des musulmans appliquent comme ils veulent la religion, font
le ramadan mais pas la prière…
Oui, mais ils
restent des musulmans virtuels. Du moment qu’ils s’acquittent ne
serait-ce que d’une seule prescription. Et même lorsqu’ils ne
s’acquittent d’aucune prescription mais conservent l’esprit de
repentir, ils font partie de la Oumma, virtuelle.
Elle inclut ceux
qui croient au caractère obligatoire des prescriptions, ne les
rejettent pas par principe, mais se disent : je n’ai pas le temps,
je n’ai pas envie, j’ai mes préoccupations, mais un jour…
À ceux dont la vie
ne permet pas de respecter les prescriptions, je dis : faites comme
le Prophète. Lorsqu’il était sur sa monture et que l’heure de la
prière arrivait, il la faisait avec les yeux. Il récitait le Coran
en remuant les paupières. Cela prend trois ou quatre minutes.
Personne ne s’en aperçoit. J’ai souvent prié de cette façon en
voiture ou dans l’avion.
Et cette prière
est valable ?
Absolument.
Prenons l’exemple du chirurgien. Il ne peut laisser un malade mourir
pour aller faire sa prière. Soit il fait toutes ses prières en une
fois, le soir. Ou bien, en manipulant le bistouri, il pense à Dieu,
il balbutie quelques versets, il fait le geste avec les yeux.
Pour le ramadan,
si je n’ai pas envie de jeûner, je peux ne pas jeûner. Et le jour où
j’en ai envie, je rattrape. C’est absolument valable. Pourquoi
devriez-vous crever de soif pendant l’été ? Si vous n’êtes pas
convaincu, cela ne sert à rien. Jeûner sans conviction est stupide.
C’est une privation pour rien. Ou bien ça vient du cœur, ou bien ce
n’est pas la peine.
Vous parliez de
témoignage. Qu’est-ce à dire, concrètement ?
Dieu a donné une
langue, des mains, des yeux à tout le monde. Chacun témoigne à sa
façon. Le chanteur témoigne en chantant et la danseuse en dansant.
Et c’est très bien. Moi, je témoigne en écrivant, comme Michel
Houellebecq.
Drôle
d’exemple…
Il m’est très
sympathique. C’est un homme franc, et j’aime la franchise.
Vous avez lu
ses livres ?
Oui, j’en ai lu
un. J’ai même écrit un article pour le défendre. Pourquoi chercher
des noises à cet
homme parce qu’il dit ce qu’il pense ? Il a dit que l’islam est la
religion la plus connue du monde. Pourquoi pas ?
Il peut dire
cela dans un roman. Mais il l’a dit dans les médias, ce qui est
autre chose.
Mais il peut dire
ce qu’il veut et partout. Je peux dire que le Coran, c’est de la
connerie : je ne diffame personne en particulier. Si on m’interdit
de le dire, il n’y a plus de liberté. Si je ne suis pas libre de
dire que c’est de la connerie, je ne suis pas libre non plus de dire
que c’est la vérité. Les deux libertés sont liées.
En France, dire
que l’islam est de la connerie est éminemment contestable. Sur le
plan de la coexistence entre les communautés, c’est très dangereux…
C’est dangereux
parce que les gens, même en France, ne sont pas encore mûrs pour
accepter l’autre tel qu’il est. On peut le trouver hideux, mais il
est libre d’être hideux. Une seule chose que l’homme n’est pas libre
de faire, c’est attenter à l’autre.
Je prends un autre
exemple : Karl Barth, ce théologien suisse qui a renouvelé la pensée
protestante. Dans The Church and the Churches, publié en 1939, il
écrit, en substance, que le national-socialisme est un nouvel islam.
Et que Hitler est son nouveau prophète. C’est stupide. Mais je ne me
sens pas pour autant offensé. Il exprime sa pensée en toute liberté.
Et si on considère qu’il a offensé l’islam, il a encore offensé
davantage les chrétiens en leur disant que leur Évangile, c’est de
la mythologie.
L’Église n’a pas
excommunié Karl Barth, elle ne l’a pas empêché d’écrire et de
publier, il a seulement été interdit d’enseignement. Tout ça pour
dire que la liberté, c’est notre bien le plus précieux. Ce qui fait
de nous des hommes. Voilà pourquoi je hais la dictature. Même si
elle ne touche pas matériellement, elle affecte ce qu’il y a de plus
précieux en moi : mon esprit. Elle m’oblige à croire des âneries.
Elle ânifie tout un peuple. Y a-t-il crime plus grand ?
Que pensez-vous
du Conseil français du culte musulman ?
Je pense qu’il est
nécessaire. Ne serait-ce que pour exercer un certain contrôle sur
les lieux de culte, qui ne doivent pas être livrés à des gens qui
s’autoproclament imams et disent n’importe quoi.
Le recteur de
la mosquée de Paris a passé un accord avec le recteur d’Al-Azhar
pour la formation d’imams français. Est-ce une bonne chose ?
Je ne pense pas.
Parce qu’Al-Azhar est une université conservatrice et va former des
imams très conservateurs, à moins qu’ils ne reçoivent un complément
de formation en France. II faut créer une institution française de
formation d’imams, ou augmenter la capacité de celles qui existent.
L’islam est
aujourd’hui une religion de France. Il faut refuser, me semble-t-il,
l’islam identité. L’islam authentique est une option individuelle.
Le musulman, en France, doit être français comme tous les Français.
On progresse
dans cette direction…
Mais c’est la
seule solution. Le communautarisme est extrêmement dangereux, parce
qu’il peut devenir séparatiste. La Grande-Bretagne, qui est un
royaume uni, peut s’en accommoder. Mais elle ferait mieux de ne pas
encourager un communautarisme musulman. Un jour ou l’autre, cette
communauté musulmane provoquera un sentiment de rejet de la part des
autres. Et c’est déjà le cas depuis les attentats de Londres. En
temps de crise, elle devient une cible.
Les protestants
français étaient une cible jusqu’au début du XIXe siècle. C’est fini
depuis qu’ils ne sont plus une communauté protestante.
Il vaut mieux que
la religion soit ce qu’elle est, essentiellement un chemin vers
Dieu. Une voie spirituelle. Qui n’a rien à voir avec la politique,
avec une communauté, une organisation régionale ou nationale. C’est
une réponse à un appel de l’au-delà. Et c’est tout. La Oumma n’est
pas une communauté. C’est une traduction qui fait beaucoup de mal.
Je l’ai utilisée moi-même, mais en précisant qu’elle n’est pas une
communauté géographique, qu’elle est une communauté de prière et non
pas de pierre… Maintenant j’évite le mot. C’est une entité
spirituelle.
Les islamistes
qui pratiquent le terrorisme restent dans votre Oumma ?
Attention ! C’est
comme un violeur français. Est-ce qu’il cesse d’être français ? Non.
Mais il relève de la loi. Un musulman qui commet un attentat relève
de la loi, tout simplement. Comme n’importe qui. Mais on ne peut
incriminer l’islam. Dans la Oumma, on peut trouver de tout, y
compris des criminels. Il y a bien des délinquants sexuels qui sont
en même temps des prêtres. On ne peut pas condamner le christianisme
pour autant.
À ma
connaissance, ces prêtres ne sont pas excommuniés.
Évidemment qu’on
ne peut pas les excommunier. On n’enlève pas sa nationalité à un
violeur. Ou à quelqu’un qui a commis un crime de sang. On peut
mettre en prison ceux qui sont en infraction avec la loi, mais de
quel droit les priver de leur nationalité ? Et même si on déchoit
quelqu’un de sa nationalité, où ira-t-il ?
On peut étendre
cette idée à la religion ?
C’est pareil pour
la religion. Je n’ai aucun droit de rejeter quelqu’un. Il peut de
lui-même se rejeter. Un Français peut dire : je prends une autre
nationalité. S’il la trouve. En religion, c’est la même chose. On
peut dire : moi, je ne suis plus chrétien ou juif, j’opte pour une
autre confession, ou je les rejette toutes.
Que pensez-vous
de Tariq Ramadan ?
Je le connais
bien. Si on le marginalise, on coupe les ponts avec tout un monde
salafiste qui voit l’islam comme lui. Il est Frère musulman à
l’origine, mais il est en train d’évoluer. Et puis, tous ceux qui
prient et vont à la mosquée font partie de ma Oumma. C’est son cas.
Il n’a d’ailleurs jamais fait l’apologie du crime. Et, s’il le fait,
c’est l’affaire des tribunaux.
Mais vous avez
dit qu’il y a des islamistes qui avancent masqués. Qui, derrière un
discours lénifiant, sont des partisans de la charia dans ce qu’elle
a de plus sévère.
Ils ont le droit
d’être partisans de la charia. S’ils respectent la loi, ils peuvent
défendre leurs idées. On peut être un citoyen français et un
fondamentaliste chrétien. Les Évangélistes ou les adeptes du New Age
ont le droit d’exprimer leurs idées.
Tariq Ramadan
est soupçonné d’être partisan d’un régime islamique.
Il n’a jamais été
clair sur le sujet. C’est son droit, comme c’est mon droit de le
mettre au pied du mur. J’ai essayé de le faire lors d’un colloque à
Cologne. Mais le modérateur m’a empêché de le pousser dans ses
retranchements.
Quoi qu’il en
soit, il a le droit de dire : je fais un parti pour que les Français
revendiquent l’application de la charia en France. Comme on peut
réclamer une loi autorisant le mariage homosexuel. Ou encore une loi
qui autorise le mariage entre mère et fils. Pourquoi pas ? C’est une
loi aberrante. Comme la charia est une loi que la majorité considère
comme aberrante. Mais s’il y a une majorité pour l’application de la
charia, je n’ai qu’à me taire. La souveraineté appartient au peuple.
Mais ce qui est
autorisé n’est pas imposé. Moi, Mohamed Talbi, je peux vivre dans
une société où des lois autorisent la polyandrie, la polygamie,
l’inceste, l’homosexualité, la pédérastie. Si rien ne m’oblige bien
entendu à vivre l’application de ces lois.
Il y a là des
choses qui choquent votre conscience ?
Cela choque ma
conscience, et je témoigne en disant que cela n’est pas bien. Mais
je ne m’immisce pas dans les affaires des autres. Un musulman est un
homme qui s’assume en conscience. N’importe où. Il peut vivre dans
la société la plus complexe, la plus diversifiée, la plus permissive
et conserver son éthique musulmane.
La liberté est ma
religion. Dieu a créé l’homme libre, avec la capacité d’être un
saint. Et aussi un dépravé. Dieu a fait l’homme ainsi : pourquoi
voulez-vous que je le contredise ? La vocation de l’homme est
d’aller vers la sainteté. Mais je ne peux empêcher personne
d’emprunter la voie de la dépravation.
Il faut donc se
plier à la loi dans tous les cas…
La loi, telle
qu’elle est votée par la majorité, est souveraine. Tout le monde s’y
plie. Sauf dans le cas où elle heurte votre conscience. Comme
Antigone, dans la tragédie de Sophocle, qui enterre son frère malgré
la loi de la cité.
La loi peut
permettre tout ce qu’elle veut. Le musulman, lui, doit exposer la
guidance divine, mais Dieu n’impose sa guidance à personne. S’il y a
toutefois une majorité qui veut respecter la guidance divine, elle
devient la loi.
Y compris pour
l’organisation de la société ?
Oui. Mais le Coran
est une guidance et non une loi toute faite. C’est exactement un
éclairage. C’est pour cette raison que j’en ai une lecture
vectorielle. Je le lis dans son intentionnalité.
Comment faire
connaître le manifeste de Dieu ?
Par le Coran et le
Coran seul. Je n’impose pas d’enseigner le Coran. Je proteste quand
on entrave son enseignement. C’est très différent. En Tunisie,
aujourd’hui, on procède de façon pernicieuse en interdisant
l’ouverture d’écoles coraniques. De quel droit ? Pourquoi peut-on
ouvrir un bar et pas une école coranique ? Pourquoi y a-t-il des
écoles de danse et pas d’écoles d’enseignement du Coran ?
Propos
recueillis à Tunis par
Dominique
Mataillet
In Jeune
Afrique/L'intelligent
du 25 décembre
2005
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