Semaine du 1 au 7 février 2006

L'éditorial : Par Abderrahmane Mahmoudi

Religion et politique

 

 
 
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Religion et politique

Plus une société est difficile à gérer, plus le recours à la religion devient impérieux. Cette règle n’a pas été inventée en Algérie, peu s’en faut, mais est devenue la norme dans tous les pays du monde, y compris ceux considérés comme les plus avancés, qui sont confrontés à un certain nombre de problèmes réputés insolubles. Le chômage, la délinquance, les inégalités sociales, les discriminations de tous ordres et surtout sexuelles, mettent de plus en plus souvent les gouvernements de toute obédience face à des défis  parfois insurmontables. L’art de la politique est ainsi alors mis à contribution pour tenter de calmer les esprits, de faire patienter les autres ou de les amener à accepter des situations considérées comme  immuables.

Malgré ses innombrables avatars, la politique reste tout de même l’art du possible et de l’espoir raisonnable. Elle est en ce sens aux antipodes de la rhétorique religieuse qui se propose quant à elle de tout subordonner à la métaphysique et à des ressorts divins qui ne peuvent en rien reposer sur le moindre argument rationnel. La religion, lorsqu’elle sort de son cadre naturel privé pour faire intrusion dans le domaine public étant alors l’art de l’impossible et de la résignation face au désespoir. Bien des dirigeants d’Etats occidentaux se trouvent d’ailleurs aujourd’hui confrontés à la tentation du recours au langage religieux pour tenter de faire face à des demandes et à des revendications  économiques et sociales qui menacent l’ordre établi et en contestent les fondements.

Le cas le plus frappant de cette tentation du recours à la religion étant bien entendu incarné aujourd’hui par l’actuel ministre français de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui essaye de remettre en cause le principe de laïcité qui interdit en France d’user de ce moyen pour régler les problèmes de la société française. Conscient de la pesanteur de la tâche qui l’attend en 2007 s’il venait à être élu, Sarkozy milite dès à présent pour redonner une place aux clergés des trois religions monothéistes dans l’espace public. Un moyen pour lui de trouver des relais et des alliés au sein de la société qui lui permettront d’atténuer le formidable choc social et économique qui s’annonce déjà, en Europe en général et en France tout particulièrement, du fait des disparités de tout ordre qui fragmentent cette dernière. La fracture sociale déjà relevée par Jaques Chirac en 1995 étant devenue entre temps un formidable gouffre que rien n’est venu combler. Bien au contraire, si nous en croyons les dernières  explosions des banlieues et l’exacerbation constante des différents conflits sociaux qui donnent lieu à un nombre effarant de grèves et de perturbations du service public.

Cette tendance à la (re) sacralisation du champ politique n’est évidemment pas nouvelle en Occident, où Georges.W. Bush se donne également les églises évangélistes pour alliées dans son entreprise de domestication de la société  et pour contenir les démocrates en les obligeant à rester constamment sur la défensive sur ce sujet, dans une société encore marquée par le puritanisme de la première moitié  du XXe siècle.

Cette manière de combler une incapacité politique par le recours au sacré ne serait bien sûr pas très dangereuse si elle ne s’accompagnait systématiquement par deux phénomènes aussi nuisibles l’un que l’autre. Le premier consistant en ce que la société perd alors complètement ses vertus novatrices et créatrices pour ne reproduire que les mêmes constantes sans la moindre valeur ajoutée. L’individu restant l’otage du groupe et ne lui apportant rien de nouveau. Le second phénomène, bien plus dangereux, étant que l’introduction de la religion dans le champ politique  y introduit également les religieux dont la logique est évidemment de dominer totalement ce champ. Sachant qu’un clergé, quel qu’il soit, n’est sensé être le médiateur qu’entre les hommes et Le Créateur et non entre les hommes et le gouvernement. De là, le risque permanent de voir le clergé tenter d’user et d’abuser des préceptes réels ou supposés de la religion pour mettre la main totalement et définitivement sur la totalité du pouvoir politique. Une hypothèse qui est vite passée de la théorie à la pratique, en Iran aussi bien qu’au Soudan, à la fin des années 1980 et qui a failli également se vérifier en Algérie au début des années 1990, n’eut été la résistance héroïque des forces vives de la nation, et à leur tête l’ANP, qui ont empêché l’instauration d’une théocratie moyenâgeuse dans notre pays.

Aussi est-ce avec une grande inquiétude que les Algériens observent ce spectaculaire tournant mystique qui affecte le sommet de leur Etat et qui laisse à penser que l’absence de vision politique clairvoyante dans l’accomplissement des tâches économiques et sociales est en train d’être occultée par une dangereuse (re)sacralisation de la scène politique. Une alternative qui ne peut évidemment conduire une fois encore qu’à une impasse, si ce n’est à une nouvelle tragédie.

A. M.

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