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Religion et politique
Plus une société
est difficile à gérer, plus le recours à la religion devient
impérieux. Cette règle n’a pas été inventée en Algérie, peu s’en
faut, mais est devenue la norme dans tous les pays du monde, y
compris ceux considérés comme les plus avancés, qui sont confrontés
à un certain nombre de problèmes réputés insolubles. Le chômage, la
délinquance, les inégalités sociales, les discriminations de tous
ordres et surtout sexuelles, mettent de plus en plus souvent les
gouvernements de toute obédience face à des défis parfois
insurmontables. L’art de la politique est ainsi alors mis à
contribution pour tenter de calmer les esprits, de faire patienter
les autres ou de les amener à accepter des situations considérées
comme immuables.
Malgré ses
innombrables avatars, la politique reste tout de même l’art du
possible et de l’espoir raisonnable. Elle est en ce sens aux
antipodes de la rhétorique religieuse qui se propose quant à elle de
tout subordonner à la métaphysique et à des ressorts divins qui ne
peuvent en rien reposer sur le moindre argument rationnel. La
religion, lorsqu’elle sort de son cadre naturel privé pour faire
intrusion dans le domaine public étant alors l’art de l’impossible
et de la résignation face au désespoir. Bien des dirigeants d’Etats
occidentaux se trouvent d’ailleurs aujourd’hui confrontés à la
tentation du recours au langage religieux pour tenter de faire face
à des demandes et à des revendications économiques et sociales qui
menacent l’ordre établi et en contestent les fondements.
Le cas le plus
frappant de cette tentation du recours à la religion étant bien
entendu incarné aujourd’hui par l’actuel ministre français de
l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui essaye de remettre en cause le
principe de laïcité qui interdit en France d’user de ce moyen pour
régler les problèmes de la société française. Conscient de la
pesanteur de la tâche qui l’attend en 2007 s’il venait à être élu,
Sarkozy milite dès à présent pour redonner une place aux clergés des
trois religions monothéistes dans l’espace public. Un moyen pour lui
de trouver des relais et des alliés au sein de la société qui lui
permettront d’atténuer le formidable choc social et économique qui
s’annonce déjà, en Europe en général et en France tout
particulièrement, du fait des disparités de tout ordre qui
fragmentent cette dernière. La fracture sociale déjà relevée par
Jaques Chirac en 1995 étant devenue entre temps un formidable
gouffre que rien n’est venu combler. Bien au contraire, si nous en
croyons les dernières explosions des banlieues et l’exacerbation
constante des différents conflits sociaux qui donnent lieu à un
nombre effarant de grèves et de perturbations du service public.
Cette tendance à
la (re) sacralisation du champ politique n’est évidemment pas
nouvelle en Occident, où Georges.W. Bush se donne également les
églises évangélistes pour alliées dans son entreprise de
domestication de la société et pour contenir les démocrates en les
obligeant à rester constamment sur la défensive sur ce sujet, dans
une société encore marquée par le puritanisme de la première moitié
du XXe siècle.
Cette manière de
combler une incapacité politique par le recours au sacré ne serait
bien sûr pas très dangereuse si elle ne s’accompagnait
systématiquement par deux phénomènes aussi nuisibles l’un que
l’autre. Le premier consistant en ce que la société perd alors
complètement ses vertus novatrices et créatrices pour ne reproduire
que les mêmes constantes sans la moindre valeur ajoutée. L’individu
restant l’otage du groupe et ne lui apportant rien de nouveau. Le
second phénomène, bien plus dangereux, étant que l’introduction de
la religion dans le champ politique y introduit également les
religieux dont la logique est évidemment de dominer totalement ce
champ. Sachant qu’un clergé, quel qu’il soit, n’est sensé être le
médiateur qu’entre les hommes et Le Créateur et non entre les hommes
et le gouvernement. De là, le risque permanent de voir le clergé
tenter d’user et d’abuser des préceptes réels ou supposés de la
religion pour mettre la main totalement et définitivement sur la
totalité du pouvoir politique. Une hypothèse qui est vite passée de
la théorie à la pratique, en Iran aussi bien qu’au Soudan, à la fin
des années 1980 et qui a failli également se vérifier en Algérie au
début des années 1990, n’eut été la résistance héroïque des forces
vives de la nation, et à leur tête l’ANP, qui ont empêché
l’instauration d’une théocratie moyenâgeuse dans notre pays.
Aussi est-ce avec
une grande inquiétude que les Algériens observent ce spectaculaire
tournant mystique qui affecte le sommet de leur Etat et qui laisse à
penser que l’absence de vision politique clairvoyante dans
l’accomplissement des tâches économiques et sociales est en train
d’être occultée par une dangereuse (re)sacralisation de la scène
politique. Une alternative qui ne peut évidemment conduire une fois
encore qu’à une impasse, si ce n’est à une nouvelle tragédie.
A. M.
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