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Première
condition d’une hausse des salaires
La croissance
était-elle possible sans le pétrole ?
Il est malheureux
de constater, aujourd’hui, que la controverse sur la hausse des
salaires n’ait pas suscité la mobilisation requise par un débat
d’une aussi grande importance de l’élite économique du pays. C’est
plutôt à une passe d’armes que l’on aura assisté entre des forces
politiques dont les objectifs ne sont pas nécessairement guidés par
ce qu’on pourrait appeler communément le bon sens économique, mais
davantage par des préoccupations de pouvoir dont la majorité des
Algériens est totalement exclue. Tout a commencé, n’est-ce pas, par
cette série de manifestations de mécontentement social qui se
caractérisent – et ce ne sont pas que des détails – par plusieurs
traits significatifs : une revendication salariale portée non pas
par les traditionnelles troupes de l’UGTA, mais par des
organisations syndicales à qui l’on refuse la légalité ; une série
de grèves qui ont lieu en dehors du secteur productif mais dans la
Fonction publique, comme c’est le cas de celles de l’éducation et de
l’enseignement supérieur et aussi, par conséquence, en l’absence
d’un cadre de dialogue entre les protagonistes. Se limiter,
aujourd’hui, à dire qu’il s’agit là d’un énième cas de mauvaise
gouvernance, ce qui est parfaitement vrai, ne suffit pas. L’analyse
recommande d’aller au-delà du constat et à se poser les bonnes
questions, la première ayant trait à l’impossibilité du gouvernement
de répondre à de telles revendications.
Mais avant cela,
attardons-nous sur le contenu de cette doléance sociale. Tirée par
les enseignants, elle tourne autour d’une revalorisation du revenu
et elle reste motivée par la faiblesse du pouvoir d’achat. Le
gouvernement, en face, fait l’impasse sur cette question et il le
fait par une attitude à un double niveau. Le premier consiste à
opposer la répression sous plusieurs formes aux grévistes. La
seconde, à faire l’impasse pure et simple sur la question des
salaires en ramenant le débat à un plancher plus bas, c’est-à-dire
le SNMG, ce qui n’est pas du tout inscrit tel quel dans la
revendication du moment. Il aura fallu longtemps, soit jusqu’au
discours du chef de l’Etat prononcé le 23 février, pour qu’un
arbitrage sur la question ait lieu. Il est, lui aussi, doublement,
en faveur du gouvernement. En premier chef, il exclut toute hausse
des salaires immédiate, tout en motivant pareille décision par
l’étroitesse des possibilités économiques et financières de
l’Exécutif. En second lieu, il déplace la question en la renvoyant à
la tripartite, ce qui amène le débat à une affaire de plancher des
salaires, mais aussi à ce que la décision continue d’exclure les
groupes corporatistes – les syndicats non-UGTA qui la revendiquent –
de la table des négociations. Il semble désormais qu’il est une idée
reçue que la tripartie soit, de la sorte, revigorée, réhabilitée
dans sa vocation première, tel que le stipule la littérature de
l’Organisation internationale du travail (OIT).
Dans la réalité,
quel poids peut-on réellement attribuer au SNMG, quand bien même
celui-ci viendrait-il à être augmenté, voire de 100% ? Sachant que
la majorité des salariés travaillent dans le secteur privé et non
pas dans la Fonction publique (à une proportion arrondie de 2 pour
1) et qu’une hausse du SNMG n’induit aucunement une hausse du revenu
pour ceux qui reçoivent un salaire supérieur au minimum, quel impact
véritable aurait une hausse du SNMG, alors que le vrai problème se
situe dans le pouvoir d’achat ?
De 1990 à
aujourd’hui, le SNMG a connu deux importantes hausses, passant de
6 000 à 8 000DA, puis à 10.000 DA, ce qui représente, effectivement,
une augmentation de 40%. Mais qu’est-ce que cela représente ? Durant
la même période, l’inflation n’a eu de cesse de progresser, avec des
pics de 25%, avec une dévaluation du dinar en chute libre face à la
devise qui n’a été "stabilisée" que depuis cinq ans au plus. On peut
citer des exemples tirés du quotidien pour évaluer l’évolution
parallèle, mais inégale, du coût de la vie et du revenu : pour une
famille moyenne, un loyer d’habitation, quelques jours
d’hospitalisation, une rentrée scolaire, une fête ou un malheur
familial coûtent nettement plus qu’un salaire. Ce n’est donc pas de
hausse des salaires, mais de rattrapage qu’il faut parler. Ce
n’est qu’alors que les conditions seront réunies pour lancer une
négociation en vue d’un pacte social qui, lui, tracerait les règles
d’un partage des fruits de la croissance dans un délai à convenir.
Et c’est cela qui doit constituer l’argument premier des syndicats
qui se doivent d’opposer à l’historique fait des difficultés
économiques du pays un rappel du blocage inégalement planifié des
salaires.
Aujourd’hui,
l’argument premier du gouvernement sur cette question est de lier la
hausse des salaires à la productivité, sous-tendu par un démenti des
plus surprenants, faisant l’effet d’une douche froide, de la réalité
de la croissance que l’on arborait depuis plusieurs années. Les
Algériens découvrent, abasourdis, que des belles performances de
l’économie nationale, il n’en est rien et que, encore une fois,
beaucoup est dû au pétrole, au seul pétrole pourrait-on dire, un
pétrole d’ailleurs qui ne permet pas de contenter tout le monde à la
fois. C’est comme cela et certainement pas autrement qu’il faut
interpréter le discours officiel lorsqu’il conditionne la hausse des
revenus par une croissance hors hydrocarbures suffisante.
L’on peut alors se
demander à partir de quel seuil de contribution du secteur hors
hydrocarbures à la croissance un relèvement des salaires serait
alors permis. Deuxièmement, cela veut dire que la part du plan de
relance (PSRE, 7 milliards de dollars) et celle du début du second
plan (PCSC, 55 milliards de dollars) n’ont eu aucun impact
structurel sur l’économie nationale. Ainsi, la répartition par
rubrique du programme complémentaire de soutien à la croissance
économique (2005-2009), doté d’une enveloppe financière de 4 200
milliards de dinars, accorde 50% de ses ressources à
"l’amélioration des conditions de vie de la population"
(logement, université, éducation nationale, formation
professionnelle, santé publique, alimentation de la population en
eau, raccordement des foyers au gaz et l’électricité, opérations
d’aménagement, programmes communaux de développement, développement
des régions du Sud et des hauts plateaux). Mais tous ces efforts de
l’Etat, nécessaires certes en ce qu’ils rattrapent les ravages de la
décennie écoulée, mais présentés comme un effort de reconstruction
du pays, une action sur la demande et une forte création d’emplois,
n’ont en rien libéré le pays de sa dépendance des hydrocarbures qui
concentrent plus de 96% de ses revenus.
Nul besoin,
n’est-ce pas, d’aller chercher plus loin pour dire qu’en définitive,
l’essentiel est loin d’avoir été abordé par les programme
économiques successifs mis en œuvre, puisque ni l’agriculture, ni
l’industrie, ni les services n’ont été mis position de procurer,
tous réunis, les conditions du bien-être social aux Algériens. C’est
à un réveil brutal auquel tout le monde est invité, après une phase
de crédulité ambiante, une euphorie générale et la renaissance
d’espoirs faits d’illusions saisissantes.
Il est aberrant,
en revanche, que nul n’ait posé la question de savoir si cela était
possible un jour, et donc de savoir comment l’objectif d’une
croissance hors hydrocarbures suffisante pourrait être atteint. Là
est, au vrai, le véritable nœud du problème. Car, au jour
d’aujourd’hui, toutes les données certifient de l’impossibilité
d’une telle perspective par manque de réformes structurelles
profondes ou, du moins, d’une volonté politique d’y parvenir. Voilà
aussi ce qu’il en coûte d’avoir bâti pendant de si longues années
toute une démarche politique sur la fausse évidence que le taux de
croissance suffit, seul, à réaliser le développement.
On s’est longtemps
bercé de l’assurance des conseils prodigués par les experts du FMI
et de la Banque mondiale avançant que l’Algérie devait réaliser un
taux de croissance de 7 à 8% sur plusieurs années pour créer de la
richesse et de l’emploi. Voilà cinq ans – au moins depuis le
redressement du marché pétrolier en 1999 –que la croissance du PIB
oscille entre 4 et 5% en moyenne, sans nous ôter le sentiment
profond de faire du surplace dans tous les domaines, sentiment que
les statistiques officielles ont beaucoup de mal à refréner. Rien
que la hausse continue et sans remède de la criminalité renseigne, à
elle seule, sur le niveau de désintégration du tissu social. Mais
puisque le consensus semble tramé autour de l’obligation de ne plus
compter sur le pétrole pour s’en sortir, tentons de regarder
ailleurs et c’est seulement alors que la difficulté du chemin prend
tout son relief. L’on sera, à ce moment, forcé de se rappeler que
si, durant les années 1970, l’effort de l’Etat s’est concentré vers
le développement par l’industrialisation, c’est précisément parce
qu’il lui a fallu admettre qu’il ne pouvait se baser sur
l’agriculture qui, elle, ne profitait que de 3% seulement du
territoire national. Mais l’Algérie est-elle un pays industrialisé
ou en voie d’industrialisation ? Non, bien au contraire. C’est vers
la désindustrialisation qu’elle ne cesse de poursuivre sa descente
aux enfers. La place de l’industrie dans l’économie n’a cessé de se
réduire depuis le début des années 1980. A partir de cette période,
le poids relatif de l’industrie dans le PIB diminue régulièrement
et, depuis 2002, l’industrie ne représente plus que 7% du PIB total
contre 44% pour les hydrocarbures, soit moins de 1/6 de la valeur de
ces derniers. Les chiffres étaient de 11% pour l’industrie et 30%
pour les hydrocarbures à la fin des années 1980 !
On parle, par
ailleurs, d’une forte pénétration de l’industrie privée dans le
marché local. Cette croissance est-elle, toutefois, additive ou ne
doit-elle son élan qu’à la réduction drastique des parts de marché
du secteur industriel public ? Voilà encore un débat que nul ne
semble être pressé d’engager.
Il n’est un secret
pour personne que l’entrée en vigueur de l’Accord d’association est
loin de favoriser un essor de l’industrie nationale, bien au
contraire il participe à son affaiblissement à coups d’importations
fortement concurrentielles et ce, dans la majorité des branches.
Dans les services et en dehors du secteur télécoms qui fait
exception, le développement demeure très en retard s’agissant du
secteur financier (banques, assurances, marché des capitaux), ou
encore dans le commerce qui n’arrive toujours pas à sortir du
circuit fermé rente-crédits-importations-marché informel,
concentrant en lui la principale cause de la mauvaise utilisation
des ressources. Le caractère déstructuré de cette activité garde des
effets néfastes sur les transports, par exemple, que l’expansion des
infrastructures ne parvient toujours pas à faire décoller. On
pourrait citer d’autres secteurs encore où les chances d’une
croissance effective sont loin d’être réunies, mais il reste que
dans l’ensemble, la structure de l’économie est telle que le rapport
des recettes à l’exportation, entre les hydrocarbures et les autres
pans de l’activité, se situe à 40 contre 1 ! On parle souvent du
rapport entre les hydrocarbures et les autres secteurs dans la
contribution au PIB, qui donne un certain équilibre, mais il serait
préférable de tenir compte surtout du premier critère, vu que
l’Algérie n’est plus un marché protégé, mais au contraire va vers de
plus en plus de libéralisation. Combien de temps faudra-t-il pour
parvenir à une autre architecture de l’économie, réduire la
dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et alors, puisque c’est ce
qu’il est donné de comprendre, à la possibilité raisonnable d’une
hausse substantielle des salaires ? Poser la question, c’est
quasiment y répondre et tous les éléments plaident en faveur du
statu quo à ce sujet.
Il est même à se
demander si ce n’est pas se jeter dans son propre piège que d’avoir
lié le revenu à la croissance hors hydrocarbures dans un pays qui
n’a rien d’autre et qui ne dégage aucune perspective pour que cela
change.
Dans quelques
années, après avoir évoqué des taux de croissance successivement
positifs (on parle de plus de 6% pour 2006), quel argument
faudra-t-il ressortir aux salariés ? On aura alors le choix entre
deux solutions, pas une de plus : soit le gouvernement maintient que
la croissance n’en est pas une, ce qui revient à démentir les
performances de l’économie, soit il refuse de se déjuger et accepte
alors une hausse, minime soit-elle, des salaires, alors que le pays
sera exactement dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui, ce qui
suffirait à dérouter totalement le monde du travail.
Nabil Benali
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