Semaine du 1 au 7 Mars  2006

 Première condition d’une hausse des salaires

La croissance était-elle possible sans le pétrole ?

 

 
 
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 Première condition d’une hausse des salaires

La croissance était-elle possible sans le pétrole ?

Il est malheureux de constater, aujourd’hui, que la controverse sur la hausse des salaires n’ait pas suscité la mobilisation requise par un débat d’une aussi grande importance de l’élite économique du pays. C’est plutôt à une passe d’armes que l’on aura assisté entre des forces politiques dont les objectifs ne sont pas nécessairement guidés par ce qu’on pourrait appeler communément le bon sens économique, mais davantage par des préoccupations de pouvoir dont la majorité des Algériens est totalement exclue. Tout a commencé, n’est-ce pas, par cette série de manifestations de mécontentement social qui se caractérisent – et ce ne sont pas que des détails – par plusieurs traits significatifs : une revendication salariale portée non pas par les traditionnelles troupes de l’UGTA, mais par des organisations syndicales à qui l’on refuse la légalité ; une série de grèves qui ont lieu en dehors du secteur productif mais dans la Fonction publique, comme c’est le cas de celles de l’éducation et de l’enseignement supérieur et aussi, par conséquence, en l’absence d’un cadre de dialogue entre les protagonistes. Se limiter, aujourd’hui, à dire qu’il s’agit là d’un énième cas de mauvaise gouvernance, ce qui est parfaitement vrai, ne suffit pas. L’analyse recommande d’aller au-delà du constat et à se poser les bonnes questions, la première ayant trait à l’impossibilité du gouvernement de répondre à de telles revendications.

Mais avant cela, attardons-nous sur le contenu de cette doléance sociale. Tirée par les enseignants, elle tourne autour d’une revalorisation du revenu et elle reste motivée par la faiblesse du pouvoir d’achat. Le gouvernement, en face, fait l’impasse sur cette question et il le fait par une attitude à un double niveau. Le premier consiste à opposer la répression sous plusieurs formes aux grévistes. La seconde, à faire l’impasse pure et simple sur la question des salaires en ramenant le débat à un plancher plus bas, c’est-à-dire le SNMG, ce qui n’est pas du tout inscrit tel quel dans la revendication du moment. Il aura fallu longtemps, soit jusqu’au discours du chef de l’Etat prononcé le 23 février, pour qu’un arbitrage sur la question ait lieu. Il est, lui aussi, doublement, en faveur du gouvernement. En premier chef, il exclut toute hausse des salaires immédiate, tout en motivant pareille décision par l’étroitesse des possibilités économiques et financières de l’Exécutif. En second lieu, il déplace la question en la renvoyant à la tripartite, ce qui amène le débat à une affaire de plancher des salaires, mais aussi à ce que la décision continue d’exclure les groupes corporatistes – les syndicats non-UGTA qui la revendiquent – de la table des négociations. Il semble désormais qu’il est une idée reçue que la tripartie soit, de la sorte, revigorée, réhabilitée dans sa vocation première, tel que le stipule la littérature de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Dans la réalité, quel poids peut-on réellement attribuer au SNMG, quand bien même celui-ci viendrait-il à être augmenté, voire de 100% ? Sachant que la majorité des salariés travaillent dans le secteur privé et non pas dans la Fonction publique (à une proportion arrondie de 2 pour 1) et qu’une hausse du SNMG n’induit aucunement une hausse du revenu pour ceux qui reçoivent un salaire supérieur au minimum, quel impact véritable aurait une hausse du SNMG, alors que le vrai problème se situe dans le pouvoir d’achat ?

De 1990 à aujourd’hui, le SNMG a connu deux importantes hausses, passant de 6 000 à 8 000DA, puis à 10.000 DA, ce qui représente, effectivement, une augmentation de 40%. Mais qu’est-ce que cela représente ? Durant la même période, l’inflation n’a eu de cesse de progresser, avec des pics de 25%, avec une dévaluation du dinar en chute libre face à la devise qui n’a été "stabilisée" que depuis cinq ans au plus. On peut citer des exemples tirés du quotidien pour évaluer l’évolution parallèle, mais inégale, du coût de la vie et du revenu : pour une famille moyenne, un loyer d’habitation, quelques jours d’hospitalisation, une rentrée scolaire, une fête ou un malheur familial coûtent nettement plus qu’un salaire. Ce n’est donc pas de hausse des salaires, mais de rattrapage qu’il faut parler. Ce n’est qu’alors que les conditions seront réunies pour lancer une négociation en vue d’un pacte social qui, lui, tracerait les règles d’un partage des fruits de la croissance dans un délai à convenir. Et c’est cela qui doit constituer l’argument premier des syndicats qui se doivent d’opposer à l’historique fait des difficultés économiques du pays un rappel du blocage inégalement planifié des salaires.

Aujourd’hui, l’argument premier du gouvernement sur cette question est de lier la hausse des salaires à la productivité, sous-tendu par un démenti des plus surprenants, faisant l’effet d’une douche froide, de la réalité de la croissance que l’on arborait depuis plusieurs années. Les Algériens découvrent, abasourdis, que des belles performances de l’économie nationale, il n’en est rien et que, encore une fois, beaucoup est dû au pétrole, au seul pétrole pourrait-on dire, un pétrole d’ailleurs qui ne permet pas de contenter tout le monde à la fois. C’est comme cela et certainement pas autrement qu’il faut interpréter le discours officiel lorsqu’il conditionne la hausse des revenus par une croissance hors hydrocarbures suffisante.

L’on peut alors se demander à partir de quel seuil de contribution du secteur hors hydrocarbures à la croissance un relèvement des salaires serait alors permis. Deuxièmement, cela veut dire que la part du plan de relance (PSRE, 7 milliards de dollars) et celle du début du second plan (PCSC, 55 milliards de dollars) n’ont eu aucun impact structurel sur l’économie nationale. Ainsi, la répartition par rubrique du programme complémentaire de soutien à la croissance économique (2005-2009), doté d’une enveloppe financière de 4 200 milliards de dinars, accorde 50% de ses ressources à "l’amélioration des conditions de vie de la population" (logement, université, éducation nationale, formation professionnelle, santé publique, alimentation de la population en eau, raccordement des foyers au gaz et  l’électricité, opérations d’aménagement, programmes communaux de développement, développement des régions du Sud et des hauts plateaux). Mais tous ces efforts de l’Etat, nécessaires certes en ce qu’ils rattrapent les ravages de la décennie écoulée, mais présentés comme un effort de reconstruction du pays, une action sur la demande et une forte création d’emplois, n’ont en rien libéré le pays de sa dépendance des hydrocarbures qui concentrent plus de 96% de ses revenus.

Nul besoin, n’est-ce pas, d’aller chercher plus loin pour dire qu’en définitive, l’essentiel est loin d’avoir été abordé par les programme économiques successifs mis en œuvre, puisque ni l’agriculture, ni l’industrie, ni les services n’ont été mis position de procurer, tous réunis, les conditions du bien-être social aux Algériens. C’est à un réveil brutal auquel tout le monde est invité, après une phase de crédulité ambiante, une euphorie générale et la renaissance d’espoirs faits d’illusions saisissantes.

Il est aberrant, en revanche, que nul n’ait posé la question de savoir si cela était possible un jour, et donc de savoir comment l’objectif d’une croissance hors hydrocarbures suffisante pourrait être atteint. Là est, au vrai, le véritable nœud du problème. Car, au jour d’aujourd’hui, toutes les données certifient de l’impossibilité d’une telle perspective par manque de réformes structurelles profondes ou, du moins, d’une volonté politique d’y parvenir. Voilà aussi ce qu’il en coûte d’avoir bâti pendant de si longues années toute une démarche politique sur la fausse évidence que le taux de croissance suffit, seul, à réaliser le développement.

On s’est longtemps bercé de l’assurance des conseils prodigués par les experts du FMI et de la Banque mondiale avançant que l’Algérie devait réaliser un taux de croissance de 7 à 8% sur plusieurs années pour créer de la richesse et de l’emploi. Voilà cinq ans – au moins depuis le redressement du marché pétrolier en 1999 –que la croissance du PIB oscille entre 4 et 5% en moyenne, sans nous ôter le sentiment profond de faire du surplace dans tous les domaines, sentiment que les statistiques officielles ont beaucoup de mal à refréner. Rien que la hausse continue et sans remède de la criminalité renseigne, à elle seule, sur le niveau de désintégration du tissu social. Mais puisque le consensus semble tramé autour de l’obligation de ne plus compter sur le pétrole pour s’en sortir, tentons de regarder ailleurs et c’est seulement alors que la difficulté du chemin prend tout son relief. L’on sera, à ce moment, forcé de se rappeler que si, durant les années 1970, l’effort de l’Etat s’est concentré vers le développement par l’industrialisation, c’est précisément parce qu’il lui a fallu admettre qu’il ne pouvait se baser sur l’agriculture qui, elle, ne profitait que de 3% seulement du territoire national. Mais l’Algérie est-elle un pays industrialisé ou en voie d’industrialisation ? Non, bien au contraire. C’est vers la désindustrialisation qu’elle ne cesse de poursuivre sa descente aux enfers. La place de l’industrie dans l’économie n’a cessé de se réduire depuis le début des années 1980. A partir de cette période, le poids relatif de l’industrie dans le PIB diminue régulièrement et, depuis 2002, l’industrie ne représente plus que 7% du PIB total contre 44% pour les hydrocarbures, soit moins de 1/6 de la valeur de ces derniers. Les chiffres étaient de 11% pour l’industrie et 30% pour les hydrocarbures à la fin des années 1980 !

On parle, par ailleurs, d’une forte pénétration de l’industrie privée dans le marché local. Cette croissance est-elle, toutefois, additive ou ne doit-elle son élan qu’à la réduction drastique des parts de marché du secteur industriel public ? Voilà encore un débat que nul ne semble être pressé d’engager.

Il n’est un secret pour personne que l’entrée en vigueur de l’Accord d’association est loin de favoriser un essor de l’industrie nationale, bien au contraire il participe à son affaiblissement à coups d’importations fortement concurrentielles et ce, dans la majorité des branches. Dans les services et en dehors du secteur télécoms qui fait exception, le développement demeure très en retard s’agissant du secteur financier (banques, assurances, marché des capitaux), ou encore dans le commerce qui n’arrive toujours pas à sortir du circuit fermé rente-crédits-importations-marché informel, concentrant en lui la principale cause de la mauvaise utilisation des ressources. Le caractère déstructuré de cette activité garde des effets néfastes sur les transports, par exemple, que l’expansion des infrastructures ne parvient toujours pas à faire décoller. On pourrait citer d’autres secteurs encore où les chances d’une croissance effective sont loin d’être réunies, mais il reste que dans l’ensemble, la structure de l’économie est telle que le rapport des recettes à l’exportation, entre les hydrocarbures et les autres pans de l’activité, se situe à 40 contre 1 ! On parle souvent du rapport entre les hydrocarbures et les autres secteurs dans la contribution au PIB, qui donne un certain équilibre, mais il serait préférable de tenir compte surtout du premier critère, vu que l’Algérie n’est plus un marché protégé, mais au contraire va vers de plus en plus de libéralisation. Combien de temps faudra-t-il pour parvenir à une autre architecture de l’économie, réduire la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et alors, puisque c’est ce qu’il est donné de comprendre, à la possibilité raisonnable d’une hausse substantielle des salaires ? Poser la question, c’est quasiment y répondre et tous les éléments plaident en faveur du statu quo à ce sujet.

Il est même à se demander si ce n’est pas se jeter dans son propre piège que d’avoir lié le revenu à la croissance hors hydrocarbures dans un pays qui n’a rien d’autre et qui ne dégage aucune perspective pour que cela change.

Dans quelques années, après avoir évoqué des taux de croissance successivement positifs (on parle de plus de 6% pour 2006), quel argument faudra-t-il ressortir aux salariés ? On aura alors le choix entre deux solutions, pas une de plus : soit le gouvernement maintient que la croissance n’en est pas une, ce qui revient à démentir les performances de l’économie, soit il refuse de se déjuger et accepte alors une hausse, minime soit-elle, des salaires, alors que le pays sera exactement dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui, ce qui suffirait à dérouter totalement le monde du travail.

Nabil Benali

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