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Humour
Smaïn, derrière l’art de
la dérision, l’écoute de la détresse des autres
Incontournable, il l’est assurément.
Fou de télé, il fait même croire à ses copains, adolescents comme lui, que son
père adoptif travaille à l’ORTF alors qu’il est balayeur. Il déclare à qui veut
bien l’écouter, qu’il adore Laurel et Hardy, Yves Montand pour ses qualités de
chanteur, de danseur et de joueur, Léo Ferré et évidemment Fernandel et Bourvil,
sans oublier l’inimitable Buster Keaton. Si à seize ans il découvre Rimbaud et
Verlaine et possède quelques années plus tard deux restaurants, cela ne
l’empêche nullement, en janvier 1997, d’être condamné à un mois de prison avec
sursis pour avoir boxé un paparazzi à la sortie d’un restaurant…
Que dire encore de cet illustre
personnage dont la préoccupation cardinale semble être une quête identitaire ?
Qu’il est en pleine mutation ? En s’éclatant, pour ne pas dire en ratissant
large dans le champ créatif culturel, ne cherche-t-il pas, tout simplement, à
savoir ce dont il est capable ? Explorateur curieux de lui-même ? C’est ce qu’il
donne à penser, mais les pistes plurielles qu’il emprunte, y compris le registre
sérieux, voire dramatique, ne facilitent nullement une approche linéaire.
Hypocondriaque autant que
superstitieux, il se révéla au cinéma vulnérable, sensible et grave, notamment
dans Les deux papas et la maman, un film qu’il co-réalisa avec Jean-Marc Longval
et dans lequel il joua aux côtés d’Antoine De Caunes et Arielle Dombasle.
C’est justement au cinéma que
l’exploration de la face cachée de Smaïn réserve de nombreuses surprises. De
l’avis de ses biographes attitrés, cet humoriste émérite apparaît pour la
première fois au cinéma en 1982 dans Le Grand frère, un film de Francis Girod,
et L’Homme qui regardait par les fenêtres de Merzak Allouache, puis l’année
suivante dans La Smala de Jean-Loup Hubert et Femme de personne de Christopher
Franck alors qu’en 1984, il joue dans Le Téléphone sonne toujours deux fois de
Vergne.
Deux ans plus tard, rapportent les
mêmes sources, il tourne dans « Le Bonheur a encore frappé » de Jean-Louis
Trotignon et Les Frères Pétard de Hervé Palud, alors qu’en 1986 il fait les
beaux jours de L’œil au beur (re) noir de Serge Meynard.
S’il paraît dans toutes
ces œuvres comme un être plutôt confiant en la vie, il reste qu’à ses yeux,
l’existence tient plus de la tragédie que da la comédie. C’est, à l’évidence, ce
qu’il laisse croire.
Vulnérable, sensible et grave, mais
farouchement autonome…
Ceux qui ne le connaissent pas font
inévitablement la confusion entre l’artiste et l’homme. Quand on le côtoie,
comme l’a fait O. Hind, on s’aperçoit tout de suite que Smaïn est sensible,
humain, capable d’une grande générosité qui masque mal son grand besoin d’amour.
Né le 3 janvier 1958 à Constantine,
il est vite abandonné à sa naissance et élevé dans un dispensaire avant d’être
recueilli, deux ans après, par une juive constantinoise, et rapatrié en 1960 en
France, où il fut adopté par un père algérien et une mère marocaine. Il faut
impérativement avoir présent à l’esprit son enfance malheureuse qui fera de lui
un être particulièrement sensible à toutes les actions caritatives, comme celle
menée récemment en direction de la pouponnière d’El-Biar, ou il y a peu de temps
à Casablanca : «Par rapport à mon histoire, à mon passé, c’est une manière pour
moi de remercier les personnes qui m’ont aidé quand j’en ai eu besoin et
également de rendre hommage aux gens qui s’investissent dans les œuvres
humanitaires et qui aident les jeunes en difficulté, en détresse.»
Bien que très touché et très affecté
par une multitude de problèmes auxquels il tente de faire face avec un esprit
d’abnégation et d’engagement indiscutable, Smaïn ne pousse pas l’outrecuidance,
en pareil cas, jusqu’à se substituer aux autres, aux cercles interpellés par ce
genre de prise en charge. Autant il est capable de générosité et de
disponibilité, autant il est capable de déclarer sans honte: «Maintenant, c’est
sans moi !» Car pour lui, il faut trouver les moyens de rire quand même pour ne
pas être à la traîne des groupuscules, du militantisme politique et d’une
linéarité ambiante à tout le moins fatale.
Créatif, inventif, l’humoriste qu’il
entend rester doit sauvegarder son autonomie pour sérier les problèmes, les
analyser pour tenter de changer les choses et rendre le monde moins cruel, plus
heureux.
Loin de tourner le dos au civisme et
à l’action citoyenne, ses one-man-show mettent singulièrement l’accent sur la
dénonciation – certes par l’absurde – de l’injustice et de l’incohérence de la
société à laquelle il s’adresse.
Très BC-BG, il refuse de donner dans
la vulgarité et la gratuité tant ses numéros sont bien étudiés et sélectionnés
professionnellement de manière à ne pas choquer. Mais cela ne l’empêche pas pour
autant de vouer un respect insondable à l’enfant terrible de l’humour français,
Jean-Marie Bigard. Il est même tout à fait d’accord avec Laurent Boyer,
l’animateur de Fréquenstar, surtout lorsqu’il souligne : «Je crois que les gens
viennent se poiler sans aucune arrière-pensée. Bigard, c’est comme une bonne
blague que l’on se raconte après dîner. Il représente notre esprit gaulois. Il
n’y a pas de second degré dans son humour. Il n’est pas cruel, cynique ou
intello. Mais cela ne signifie pas qu’il vise toujours sous la ceinture. Il
travaille énormément sur l’imaginaire.» Jean-Marie Bigard a, par ailleurs, un
atout que Smaïn place au-dessus de tout : sa fantastique présence sur scène
grâce à une gestuelle et des grimaces extraordinaires.
Le bienfaiteur de la pouponnière des
enfants abandonnés d’El-Biar compte parmi ses amis et non moins exemples vivants
et performants de l’art de la dérision une certaine Muriel Robin, que les
téléspectateurs algériens connaissent bien. Une dame qui, peu de temps après
avoir préféré les feux de la rampe parisienne à la grisaille stéphanoise, a vite
fait d’atteindre la reconnaissance dans le domaine du one-woman-show. Ce qui lui
plaît le plus chez cette comédienne née, c’est son style, cette manière de
distiller une façon de vivre, d’observer, de reprendre, bref, de donner des
moments de bonheur, une retenue, une pudeur, une sincérité.
«Ma plus belle réussite, c’est ma
fille Kenza»
Tout comme Muriel Robin qui a tourné
Marie Line sous la direction du cinéaste Mehdi Charef , un film sorti en salles
le 20 décembre dernier, Smaïn tient beaucoup à sa carrière cinématographique
qu’il a étoffée avec d’autres films parmi lesquels il est aisé de citer Flag de
Jacques Santi, J’aurai jamais dû croiser son regard de Jean-Marc Longval, On
peut toujours rêver de Pierre Richard (de 1988 à 1990), Parano de Yann Piquer
(1994), Trois vies et une seule mort de Raoul Ruiz. En 1997, il enchaîne deux
comédies : Charité Biz’ness de Barthes et Jamin et Bingo de Philippe Chauveron.
Continuant sur sa lancée, il tourne, en 1999, dans Les Caméléons de Jean-Marc
Longval et Le Schpountz de Gérard Oury que les cinéphiles algériens connaissent
grâce au film Le Corniaud (1964) dont le rôle principal a été tenu par Bourvil,
que Smaïn adore énormément.
Humoriste reconnu autant qu’adulé,
l’enfant terrible de Constantine est considéré comme le comédien beur le plus
célèbre de l’Hexagone bien qu’il avoue ne pas aimer le terme «beur» : «Je ne
veux pas être catalogué dans une catégorie ou une autre. Je suis un artiste
français d’origine algérienne et mon ambition a toujours été de m’adresser à
tout le monde. Pas seulement à une population essentiellement maghrébine. A mon
avis, il faut dépasser tous les préjugés moraux, c’est la meilleure façon de
réussir. Si j’ai réussi aujourd’hui, c’est parce que j’ai travaillé dur. Il n’y
a pas de miracle.»
Molière du meilleur one-man-show en
1996 avec Comme ça se prononce, ayant occupé une place de choix au désormais
mythique Petit Théâtre de Bouvard, aux côtés de Campan, Légitimus, Bourdon et
Seymour Brussel, Smaïn ne se sent pas pour autant le porte-parole de ces jeunes
issus de l’émigration qui réussissent : «Je refuse cette étiquette. J’ai
peut-être été un des premiers à bousculer les traditions, à affirmer l’identité
de ma génération. Maintenant, il y a Jamel Debbouze et Gad Elmaleh qui
s’imposent sur la scène culturelle française. Dans tous les domaines, il y a de
nombreux jeunes d’origine maghrébine, pleins d’ambition, qui veulent réussir. Et
s’il y a certains d’entre eux qui veulent suivre les traces de Zidane, et bien
tant mieux !»
Le show-biz est à la fois un monde
merveilleux mais impitoyable, reconnaît-il. S’il n’y a pas laissé des plumes,
c’est parce qu’il a su mener une vie équilibrée, réaliste, se contentant souvent
de peu avec, toutefois, une volonté inextinguible de ne pas tourner le dos à ses
origines algériennes, à son passé durement marqué par l’égoïsme des adultes. Il
avouera volontiers que, loin d’être le héros positif des films de fiction, il
lui arrive de se casser la gueule, de totaliser des réussites comme des échecs :
«Pour les échecs, ce sera motus. Quant à ma plus belle réussite, c’est ma fille
Kenza. J’essaie de passer du temps avec elle. Mais je préfère ne pas en dire
plus. C’est tout ce qui me reste, et là ce n’est plus du cinéma.»
Harkis, diffusé mardi
dernier sur France 2, a révélé une autre facette du talent de Smaïn. Catalogué
comique, il a montré qu’il pouvait émouvoir en interprétant le rôle de Saïd
Benamar, un harki, l’un de ces hommes qui se sont engagés aux côtés du
colonisateur français durant la lutte de libération nationale, rapporte
Afrik.com : «Le film commence en 1972, l’année où Saïd se retrouve parqué avec
toute sa famille dans un camp du sud de la France. La jeune Leïla, sa fille,
bousculera tous les interdits pour sortir sa famille de cette situation
humiliante.» En choisissant d’interpréter le rôle de Saïd Benamar, un homme dur
et amer, Smaïn n’a pas manqué de dérouter plus d’un de ses fans. C’est à un
nouveau tournant que ses nombreux admirateurs sont conviés. Y compris la presse
spécialisée dont l’étonnement est grand, l’humoriste l’ayant toujours habituée à
un registre plutôt comique, témoin cet entretien express accordé à Afrik.com.
Abdelhakim Meziane
L’ENTRETIEN
Pourquoi avez-vous voulu jouer dans
Harkis ?
Smaïn :
D’abord, il y a le sujet, qui est très fort. Depuis l’arrivée des harkis en
France, après 1962, il a été passé sous silence. Ensuite, il y a l’envie de
tourner avec Alain Tasma, un très bon réalisateur. Et puis je voulais que ma
carrière prenne un nouveau tournant, me montrer sous un autre jour.
Pourquoi vouliez-vous changer de
registre ?
A cause de mon âge ! Je ne peux plus
être le comique bondissant des années 1980. Et puis, aujourd’hui, j’ai la
maturité, l’expérience suffisante pour montrer des choses plus dures.
Comment Images et Compagnies, la
production, vous a-t-elle approché ?
C’est moi qui l’ai approchée. Je
savais qu’il y avait un film qui se préparait sur les harkis. J’ai rencontré
Alain Tasma qui m’a expliqué le projet. J’ai fait une audition comme n’importe
quel comédien. La semaine d’après, il m’a dit oui.
Vous a-t-il été difficile
d’interpréter Saïd Bénabar, un père harki dur et taciturne, un homme humilié ?
Oui, très difficile. Mais je ne veux
pas dévoiler le travail que j’ai dû accomplir. Lorsqu’on mange du bon pain, on
se fiche de savoir si le boulanger a souffert pour le préparer.
Avant de jouer dans le film,
aviez-vous déjà été sensibilisé à l’histoire des harkis ?
Depuis très longtemps, je suis
sensibilisé à la guerre d’Algérie. J’avais 4 ans quand les Accords d’Evian ont
été signés, lorsque la guerre s’est terminée. Je suis une victime de tout ça. Je
suis né à Constantine. Je suis orphelin de père et de mère. Pour moi, comme pour
tous les enfants de colonisés, le poids du colonialisme a été lourd à porter.
C’est une souffrance. J’ai cherché à comprendre en grandissant. Aujourd’hui,
pour parler de cette histoire, il y a le film Indigènes, il y a Harkis, c’est
magnifique ! Mais tout ça n’est qu’une virgule dans ma vie, je dois continuer
d’avancer.
Bien souvent, les harkis sont
considérés comme des traîtres en Algérie et des parias en France. Quel regard
portez-vous sur eux ?
Chaque harki a une histoire
différente. Il faudrait les prendre au cas par cas, comme les sans-papiers.
Certains sont devenus harkis par traîtrise, d’autres par obligation, d’autres
par conviction... Moi, dans ce film, j’ai joué sans parti pris, c’est la douleur
de l’homme que j’ai voulu mettre en avant. Le film parle de l’histoire d’un père
et de comment la France s’est défaussée de ses responsabilités. Elle a mis ces
gens qui l’avaient soutenue dans des camps. Il fallait le faire savoir !
Avez-vous l’ambition de jouer
d’autres rôles graves ?
J’ai surtout l’ambition de jouer de
bons scénarios. Le talent, c’est important ! Et vous savez, dans ce métier, les
rencontres, c’est essentiel. Le film Harkis n’aurait pas été un succès s’il n’y
avait pas eu une équipe de talent, si des gens comme Alain Tasma, le
réalisateur, et Dalila Kerchouche, la scénariste, ne s’étaient pas rencontrés.
En attendant, la vie continue. En ce moment, je suis en tournée sur les routes
de France. Je joue Smaïn part en campagne, un condensé de mes spectacles depuis
20 ans.
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