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politique
Bilan et
perspectives (Partie 4)
Il serait sans doute excessif de croire que le
courant démocratique laïque est formé de tous les Algériens qui d’une façon ou
d’une autre ont rejeté le projet théocratique. Si c’était le cas, il serait
d’ores et déjà majoritaire. Et très nettement, puisque l’offensive intégriste
pour s’emparer du pouvoir a été repoussée, et que la violence terroriste n’est
plus maintenant que l’ombre de ce qu’elle était à ses débuts, en 1992. De sorte
qu’on peut se demander si ce n’est pas la politique de réconciliation nationale
qui, par un effet pervers inhérent à la démarche, a prolongé l’existence d’un
mouvement qui n’a plus de soutien dans la population, et qui était déjà résiduel
quand cette politique, censée ramener à bref délai — autant dire dans
l’immédiat, car telle était sa justification — la sécurité sur l’ensemble du
territoire national, a été mise en œuvre. L’échec des groupes armés était en
fait devenu patent dès la deuxième moitié de 1997, comme chacun sait.
Une chose cependant est sûre, et tout bien
considéré elle est remarquable : ce courant existe et c’est précisément au
moment où l’islamisme se lançait à l’assaut du pouvoir qu’il s’est exprimé avec
le plus de force et de courage ; au moment donc où il n’y avait plus d’autre
alternative que de résister devant une poussée antidémocratique d’une puissance
apparemment irrépressible, et que le danger était réel que les conservateurs
acceptent de partager le pouvoir avec la force montante, avec, bien sûr, le
calcul de passer avec elle un compromis durable. Du reste, il convient de se
demander si ce ne sont pas les islamistes, qui jusqu’à la fin de 1995 tout au
moins, croyaient à leur victoire, par la force et sans rien devoir à personne,
pas même au peuple, ou plutôt surtout pas au peuple, qu’ils entendaient très
clairement réislamiser par la contrainte et même par la terreur, qui se
montraient alors peu disposés à partager avec qui que ce soit, et moins encore
avec des perdants dont la compagnie ne pouvait que leur nuire vis-à-vis des
foules, qu’il n’était pas indiqué, compte tenu des circonstances, de prendre à
rebrousse-poil. Il est un fait que les chefs intégristes emprisonnés ne
voulaient pas prendre l’initiative qui leur était demandée, non sans insistance
du reste, d’appeler à l’arrêt de la violence. (Néanmoins, cette attitude peut
aussi s’expliquer par le fait qu’ils étaient pour leur part sûrs que cet appel
ne serait pas écouté par ceux auquel il serait destiné, les groupes armés, et
que le lancer par conséquent serait dommageable pour eux. A supposer d’ailleurs
qu’ils n’aient pas d’abord pensé dans leur tréfonds qu’on cherchait justement à
fournir la preuve qu’il n’y a pas d’interlocuteurs en l’occurrence, puisque les
chefs historiques eux-mêmes, en parfaits apprentis sorciers, sont désormais
dépassés par leurs troupes, qui s’en détournent. Ces chefs craignaient
peut-être aussi de se voir promis à un sort peu enviable par les irréductibles
de leur propre camp, ce qui devait leur paraître intolérable, à juste titre
d’ailleurs.)
Il faut que ce courant ait eu le sentiment de peser
d’un poids pour le moins non négligeable pour que ces membres aient tenu à
s’affirmer dans un contexte aussi dangereux pour chacun d’eux. pris
individuellement. C’est le courage du nombre qui s’est en effet manifesté alors
en chacun, ce n’est pas le courage de chacun qui a contribué à faire celui de
tous : c’est le groupe qui diffuse dans l’individu, ce n’est pas l’inverse.
Il faut se rappeler qu’au plus fort de la crise,
la ligne de démarcation ne passait pas entre laïcs et non laïcs, mais entre ceux
qui estimaient qu’il fallait avant toute chose se mobiliser contre le terrorisme
et ceux qui pensaient que l’arrêt de la violence passait par une solution
politique qui ne pouvait elle-même prendre forme que sur la base d’un dialogue
entre les forces représentatives et les tenants du pouvoir. Ce clivage revêtait
une terminologie différente selon les époques, qui se ramenaient en fait à deux
principales : la première, qui débutait au lendemain immédiat de l’arrêt des
élections en janvier 1992, correspondait à la montée en puissance du terrorisme
; et la deuxième, à celle où le terrorisme glissait continûment sur sa pente
descendante, incapable de redresser son cours. Durant la première, on disait
que la scène politique se partageait entre dialoguistes et non dialoguistes, et
tout au long de la deuxième beaucoup pensaient que les bons, c’est-à-dire les
réconciliateurs, s’opposaient, pacifiquement s’entend, en avançant de bien
meilleurs arguments que leurs adversaires, aux méchants, les éradicateurs, qui
voulaient quant à eux l’écrasement des groupes armés, qui seraient donc
partisans de la solution finale, comme le suggéraient pesamment les premiers, et
parfois le disaient tout net. Naturellement, les réconciliateurs se
reconnaissaient dans le Contrat de Rome alors que les « éradicateurs » le
rejetaient de toutes leurs forces.
Ce sont les premiers qui ont nommé et eux-mêmes et
leurs adversaires, les affublant d’un sinistre sobriquet dont ils auront du mal
à se défaire, qui les forcera pendant longtemps à la défensive. Ils
l’emportaient donc, puisque l’attribut le plus important du vainqueur consiste
précisément à imposer son langage, c’est-à-dire sa façon de voir.
En réalité, ils ne l’emportaient que dans le débat,
d’autant qu’ils se faisaient relayer par de puissantes caisses de résonance,
comme l’étaient assurément le parti socialiste français, dont on peut dire qu’il
aura jeté de l’huile sur le feu tant qu’il a pu, et l’Internationale socialiste,
qui a maintenu la pression en faveur de la solution romaine aussi longtemps que
la mêlée sur le terrain restait assez confuse pour autoriser tous les espoirs ;
celui-là et celle-ci lâchant tous leurs satellites sur les « éradicateurs » pour
les forcer à reconnaître leur défaite. Etant entendu que la solution politique
que les réconciliateurs de tous bords, nationaux et internationaux,
préconisaient consistait à revenir à la période d’avant, au temps où les «
forces représentatives », c’est-à-dire la planète FIS et tous les corps ayant
accepté de graviter autour d’elle, en particulier le FLN et le FFS, remportaient
les élections ; ce qui revenait en d’autres termes à proposer qu’on leur remette
le pouvoir et le destin du pays. Pour que tout ce beau monde fasse le deuil de
son dessein pour l’Algérie, intériorisant en quelque sorte la victoire de ceux
qu’il flétrissait comme éradicateurs, il faudra attendre l’apocalypse du
11-Septembre, ce qui en dit long rétrospectivement sur leur détermination à
porter l’islamisme radical au pouvoir en Algérie, ce banc d’essai grandeur
nature auquel le monstre doit confiner toutes les horreurs dont on le sait
capable ; il semble, en effet, impossible que des gens aussi intelligents ne se
doutaient pas de la solution que les intégristes vainqueurs allaient mettre en
œuvre pour garder le pouvoir. (Dans le monde, fort heureusement, il y en avait
qui pensaient tout autrement qu’eux, et qui le faisaient savoir ; ainsi en
est-il de B.H.Lévy et D’A. Glucsmann, pour ne parler que des plus médiatiques,
dont l’engagement n’a pas peu contribué à faire mieux connaître ce qui se
passait alors en Algérie.) S’ils se taisent maintenant, c’est parce qu’ils
savent que continuer à innocenter les intégristes algériens de leurs crimes sur
leur peuple, c’est suggérer que ce sont des Américains qui ont tué d’autres
Américains à travers les attentats du 11-Septembre ; ce mensonge-là, qui est
aussi un négationnisme, ils savent très bien qu’il ne restera pas longtemps sans
réponse.
Le courant démocratique et laïque existe donc, et
il ne peut être cette « minorité éternelle » dont parlaient les islamistes ;
mais pas seulement eux ; il existe d’autant plus que c’est dans la pire des
tourmentes fondamentalistes qu’il s’est manifesté et a donné de la voix,
rivalisant en termes de présence et d’affirmation de soi avec des forces qui
passaient pour recouvrir quasiment tout le champ politique.
Il n’a pu se doter d’une véritable représentation
politique parce que d’une part, il n’est pas homogène, et de l’autre, parce que
même dans le cas où il l’était, sa forme partisane adéquate ne découlerait pas
spontanément de la mouvance sous-jacente. Dans le cas algérien, on ne peut
invoquer un déficit de conscience qui aurait fait avorter ce saut qualitatif ;
étant donné les circonstances, si tragiques, il conviendrait plutôt de parler
d’hyper conscience, de conscience incandescente, mais en même temps, il est
vrai, de conscience malheureuse, car impuissante.
Au regard du moment historique, l’exigence c’était
effectivement que tout ce que le pays comptait de citoyens opposés à l’avènement
de l’Etat théocratique se regroupent dans une seule grande formation qui, à la
fois, défendrait la République et ses valeurs et ferait aboutir la transition
vers une démocratie qui ne tiendrait que par elle-même. Il arrive aujourd’hui
encore que des voix s’élèvent pour appeler à la création de ce grand parti, seul
capable, pense-t-on, de contrebalancer l’influence du bloc islamo-conservateur.
Ce projet, qu’on avait tendance dans le passé à considérer comme irréalisable à
cause de la rivalité FFS/RCD, alors que cela tenait à une raison plus profonde,
il arrive qu’on le prône encore, sans grande conviction cependant, au motif que
le camp adverse, jusque-là divisé lui aussi, travaille à créer les conditions de
son unification. Or, il est bien vrai que la politique de réconciliation
nationale pousse dans cette direction. Bien loin, en effet, d’avoir pour
ambition de régler un passif, elle vise à ouvrir un horizon, et donc à en fermer
un autre, qui s’annonce avec plus de force.
Un parti politique, a-t-il été dit précédemment,
naît sur la base d’un clivage dans la société. Cela n’est vrai qu’en première
approximation. Le fait est qu’une société n’est pas traversée que par un seul
clivage, mais par plusieurs, qui ne revêtent pas tous la même importance. Ils ne
relèvent pas tous, autrement dit, d’un conflit central, encore que ce caractère
ne permette pas de les hiérarchiser. Que les uns paraissent principaux et les
autres secondaires dépend des circonstances. S’il n’y avait qu’un seul clivage
pour départager les Algériens, ce serait la cassure qui ne s’est pas démentie
tout au long de la crise, qui ne s’est pas encore terminée, entre «
éradicateurs » et « réconciliateurs », pour reprendre une terminologie certes
dépassée mais qui a le mérite d’être frappante et discriminante malgré, ou
plutôt à cause de sa partialité, qui découperait le champ politique en deux
pôles dont chacun serait la parfaite antithèse de l’autre. Dans cette hypothèse,
une politique de réconciliation réussie entraînerait à terme une fusion des
forces islamistes et conservatrices, où le rôle dominant reviendrait en principe
aux seconds, étant donné que l’offensive des premiers a échoué, car tout
ensemble recomposé est une sorte de nouvel espace à dominance. Et en face de ce
regroupement devrait apparaître une formation porteuse de valeurs laïques,
quelque chose comme un front républicain identique à ce grand parti regroupant
les adversaires du pôle islamo- conservateur que certains continuent d’appeler
de leurs vœux —vainement, à notre sentiment. Et si cette formation ne parvient
pas en dépit de tout à sortir de ses limbes, alors que dans cette hypothèse elle
serait appelée par les conditions objectives les plus déterminantes, alors il
faut admettre que la rivalité FFS/RCD est plus forte que tout, qu’elle est de
taille à mettre en échec jusqu’aux lois de l’Histoire, pour ainsi dire. Ce qui
est pour le moins exagéré, pour ne pas dire autre chose.
En réalité, ce qui s’est opposé à la formation de
ce grand parti démocratique assumant les valeurs républicaines laïques, en somme
à la cristallisation d’un courant dont l’existence et l’importance sont
indubitables, quoi qu’en disent ses adversaires, ce qui est du reste dans
l’ordre des choses, c’est l’existence d’un autre clivage tout aussi fondamental
que le premier : le conflit en quelque sorte éternel opposant les possédants aux
non possédants, les travailleurs.
C’est que la crise algérienne, on ne le dit pas
assez, alors qu’il est indispensable de tenir compte de cet aspect pour la
comprendre, ou du moins pour mieux la comprendre, est aussi une crise sociale.
Elle a correspondu à un moment de remise en cause profonde du pacte social dont
on peut faire remonter l’origine au creuset de la Révolution nationale, qui a
commencé à prendre forme dés l’indépendance, et auquel se ramène au bout du
compte toute l’œuvre de Houari Boumediene, le véritable fondateur de l’Etat
national. Ce pacte, on peut le désigner d’un autre nom, et c’est d’ailleurs
ainsi qu’on l’appelait avant qu’il y ait à cet égard comme une amnésie générale
: le socialisme.
M. Habili
Haut
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