Semaine du 1er au 7 novembre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 4)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 4)

Il serait sans doute excessif de croire que le courant démocratique laïque est formé de tous les Algériens qui d’une façon ou d’une autre ont rejeté le projet théocratique. Si c’était le cas, il serait d’ores et déjà majoritaire. Et très nettement, puisque l’offensive intégriste pour s’emparer du pouvoir a été repoussée, et que la violence terroriste n’est plus maintenant que l’ombre de ce qu’elle était à ses débuts, en 1992. De sorte qu’on peut se demander si ce n’est pas la politique de réconciliation nationale qui, par un effet pervers inhérent à la démarche, a prolongé l’existence d’un mouvement qui n’a plus de soutien dans la population, et qui était déjà résiduel quand cette politique, censée ramener à bref délai — autant dire dans l’immédiat, car telle était sa justification — la sécurité sur l’ensemble du territoire national, a été mise en œuvre. L’échec des groupes armés était en fait devenu patent dès la deuxième moitié de 1997, comme chacun sait.

Une chose cependant est sûre, et tout bien considéré elle est remarquable : ce courant existe et c’est précisément au moment où l’islamisme se lançait à l’assaut du pouvoir qu’il s’est exprimé avec le plus de force et de courage ; au moment donc  où il n’y avait plus d’autre alternative que de résister devant une poussée antidémocratique d’une puissance apparemment irrépressible, et que le danger était réel que les conservateurs acceptent de partager le pouvoir avec la force montante, avec, bien sûr, le calcul de passer avec elle un compromis durable. Du reste, il convient de se demander si ce ne sont pas les islamistes, qui jusqu’à la fin de 1995 tout au moins, croyaient à leur victoire, par la force et sans rien devoir à personne, pas même au peuple, ou plutôt surtout pas au peuple, qu’ils entendaient très clairement réislamiser par la contrainte et même par  la terreur, qui se montraient alors peu disposés à partager avec qui que ce soit, et moins encore avec des perdants dont la compagnie ne pouvait que leur nuire vis-à-vis des foules, qu’il n’était pas indiqué, compte tenu des circonstances, de prendre à rebrousse-poil. Il est un fait que les chefs intégristes emprisonnés ne voulaient pas prendre l’initiative qui leur était demandée, non sans insistance du reste, d’appeler à l’arrêt de la violence. (Néanmoins, cette attitude peut aussi s’expliquer par le fait qu’ils étaient pour leur part sûrs que cet appel ne serait pas écouté par ceux auquel il serait destiné, les groupes armés, et  que le lancer par conséquent serait dommageable pour eux. A supposer d’ailleurs qu’ils n’aient pas d’abord pensé dans leur tréfonds qu’on cherchait justement à fournir la preuve qu’il n’y a pas d’interlocuteurs en l’occurrence, puisque les chefs historiques eux-mêmes, en parfaits apprentis sorciers, sont désormais dépassés par leurs troupes, qui s’en détournent. Ces chefs craignaient  peut-être aussi de se voir promis à un sort peu enviable par les irréductibles de leur propre camp, ce qui devait leur paraître intolérable, à juste titre d’ailleurs.)

Il faut que ce courant ait eu le sentiment de peser d’un poids pour le moins non  négligeable pour que ces membres aient tenu à s’affirmer dans un contexte aussi dangereux pour chacun d’eux. pris individuellement. C’est le courage du nombre qui s’est en effet manifesté  alors en chacun, ce n’est pas le courage de chacun qui a contribué à faire celui de tous : c’est le groupe qui diffuse dans l’individu, ce n’est pas l’inverse.

 Il faut se rappeler qu’au plus fort de la crise, la ligne de démarcation ne passait pas entre laïcs et non laïcs, mais entre ceux qui estimaient qu’il fallait avant toute chose se mobiliser contre le terrorisme et ceux qui pensaient que l’arrêt de la violence passait par une solution politique qui ne pouvait elle-même prendre forme que sur la base d’un dialogue entre les forces représentatives et les tenants du pouvoir. Ce clivage revêtait une terminologie différente selon les époques, qui se ramenaient en fait à deux principales : la première, qui débutait au lendemain immédiat de l’arrêt des élections en janvier 1992, correspondait à la montée en puissance du terrorisme ; et la deuxième, à celle où le terrorisme glissait continûment sur sa pente descendante, incapable de redresser son cours. Durant  la première, on disait que la scène politique se partageait entre  dialoguistes et non dialoguistes, et tout au long de la deuxième beaucoup pensaient que les bons, c’est-à-dire les réconciliateurs, s’opposaient, pacifiquement s’entend, en avançant de bien meilleurs arguments que leurs adversaires, aux méchants, les éradicateurs, qui voulaient quant à eux l’écrasement des groupes armés, qui seraient donc partisans de la solution finale, comme le suggéraient pesamment les premiers, et parfois le disaient tout net. Naturellement, les réconciliateurs se reconnaissaient dans le Contrat de Rome  alors que les « éradicateurs » le rejetaient de toutes leurs forces.

Ce sont les premiers qui ont nommé et eux-mêmes et leurs adversaires, les affublant d’un sinistre sobriquet dont ils auront du mal à se défaire, qui les forcera pendant longtemps à  la défensive. Ils l’emportaient donc, puisque l’attribut le plus important du vainqueur consiste précisément à imposer son langage, c’est-à-dire sa façon de voir.

En réalité, ils ne l’emportaient que dans le débat, d’autant qu’ils se faisaient relayer par de puissantes caisses de résonance, comme l’étaient assurément le parti socialiste français, dont on peut dire qu’il aura jeté de l’huile sur le feu tant qu’il a pu, et l’Internationale socialiste, qui a maintenu la pression en faveur de la solution romaine aussi longtemps que la mêlée sur le terrain restait assez confuse pour autoriser tous les espoirs ; celui-là et celle-ci lâchant tous leurs satellites sur les « éradicateurs » pour les forcer à reconnaître leur défaite. Etant entendu que la solution politique que les réconciliateurs de tous bords, nationaux et internationaux, préconisaient consistait à revenir à la période d’avant, au temps où les « forces représentatives », c’est-à-dire la planète FIS et tous les corps ayant accepté de graviter autour d’elle, en particulier le FLN et le FFS, remportaient les élections ; ce qui revenait en d’autres termes à proposer qu’on leur remette le pouvoir et le destin du pays. Pour que tout ce beau monde fasse le deuil de son dessein pour l’Algérie, intériorisant en quelque sorte la victoire de ceux qu’il flétrissait comme éradicateurs, il faudra attendre l’apocalypse du 11-Septembre, ce qui en dit long rétrospectivement sur leur détermination à porter l’islamisme radical au pouvoir en Algérie, ce banc d’essai grandeur nature auquel le monstre doit confiner toutes les horreurs dont on le sait capable ; il semble, en effet, impossible que des gens aussi intelligents ne se doutaient pas de la solution que les intégristes vainqueurs allaient mettre en œuvre pour garder le pouvoir. (Dans le monde, fort heureusement, il y en avait qui pensaient tout autrement qu’eux, et qui le faisaient savoir ; ainsi en est-il de B.H.Lévy et D’A. Glucsmann, pour ne parler que des plus médiatiques, dont l’engagement n’a pas peu contribué à faire mieux connaître ce qui se passait alors en Algérie.) S’ils se taisent maintenant, c’est parce qu’ils savent que continuer à innocenter les intégristes algériens de leurs crimes sur leur peuple, c’est suggérer que ce sont des Américains qui ont tué d’autres Américains à travers les attentats du 11-Septembre ; ce mensonge-là, qui est aussi un négationnisme, ils savent très bien qu’il ne restera pas longtemps sans réponse.

Le courant démocratique et laïque existe donc, et il ne peut être cette « minorité éternelle » dont parlaient les islamistes ; mais pas seulement eux ; il existe d’autant plus que c’est dans la pire des tourmentes fondamentalistes qu’il s’est manifesté et a donné de la voix, rivalisant en termes de présence et d’affirmation de soi avec des forces qui passaient pour recouvrir quasiment tout le champ politique.

Il n’a pu se doter d’une véritable représentation politique parce que d’une part, il n’est pas homogène, et de l’autre, parce que même dans le cas où il l’était, sa forme partisane adéquate ne découlerait pas spontanément de la mouvance sous-jacente. Dans le cas algérien, on ne peut invoquer un déficit de conscience qui aurait fait avorter ce saut qualitatif ; étant donné les circonstances, si tragiques, il conviendrait plutôt de parler d’hyper conscience, de conscience incandescente, mais en même temps, il est vrai, de conscience malheureuse, car impuissante.

Au regard du moment historique, l’exigence c’était effectivement que tout ce que le pays comptait de citoyens opposés à l’avènement de l’Etat théocratique se regroupent dans une seule grande formation qui, à la fois, défendrait la République et ses valeurs et ferait aboutir la transition vers une démocratie qui ne tiendrait que par elle-même. Il arrive aujourd’hui encore que des voix s’élèvent pour appeler à la création de ce grand parti, seul capable, pense-t-on, de contrebalancer l’influence du bloc islamo-conservateur. Ce projet, qu’on avait tendance dans le passé à considérer comme irréalisable à cause de la rivalité FFS/RCD, alors que cela tenait à une raison plus profonde, il arrive qu’on le prône encore, sans grande conviction cependant, au motif que le camp adverse, jusque-là divisé lui aussi, travaille à créer les conditions de son unification. Or, il est bien vrai que la politique de réconciliation nationale pousse dans cette direction. Bien loin, en effet, d’avoir pour ambition de régler un passif, elle vise à ouvrir un horizon, et donc à en fermer un autre, qui s’annonce avec plus de force.

Un parti politique, a-t-il été dit précédemment, naît sur la base d’un clivage dans la société. Cela n’est vrai qu’en première approximation. Le fait est qu’une société n’est pas traversée que par un seul clivage, mais par plusieurs, qui ne revêtent pas tous la même importance. Ils ne relèvent pas tous, autrement dit, d’un conflit central, encore que ce caractère ne permette pas de les hiérarchiser. Que les uns paraissent principaux et les autres secondaires dépend des circonstances. S’il n’y avait qu’un seul clivage pour départager les Algériens, ce serait la cassure qui ne s’est pas démentie tout au long de la  crise, qui ne s’est pas encore terminée, entre « éradicateurs » et « réconciliateurs », pour reprendre une terminologie certes dépassée mais qui a le mérite d’être frappante et discriminante malgré, ou plutôt à cause de sa partialité, qui découperait le champ politique en deux pôles dont chacun serait la parfaite antithèse de l’autre. Dans cette hypothèse, une politique de réconciliation réussie entraînerait à terme une fusion des forces islamistes et conservatrices, où le rôle dominant reviendrait en principe aux seconds, étant donné que l’offensive des premiers a échoué, car tout ensemble recomposé est une sorte de nouvel espace à dominance. Et en face de ce regroupement devrait apparaître une formation porteuse de valeurs laïques, quelque chose comme un front républicain identique à ce grand parti regroupant les adversaires du pôle islamo- conservateur que certains continuent d’appeler de leurs vœux —vainement, à notre sentiment. Et si cette formation ne parvient  pas en dépit de tout à sortir de ses limbes, alors que dans cette hypothèse elle serait appelée par les conditions objectives les plus déterminantes, alors il faut admettre que la rivalité FFS/RCD est plus forte que tout, qu’elle est de taille à mettre en échec jusqu’aux lois de l’Histoire, pour ainsi dire. Ce qui est pour le moins exagéré, pour ne pas dire autre chose.

En réalité, ce qui s’est opposé à la formation de ce grand parti démocratique assumant les valeurs républicaines laïques, en somme à la cristallisation d’un courant dont l’existence et l’importance sont indubitables, quoi qu’en disent ses adversaires, ce qui est du reste dans l’ordre des choses, c’est l’existence d’un autre clivage tout aussi fondamental que le premier : le conflit en quelque sorte éternel opposant les possédants aux non possédants, les travailleurs.

C’est que la crise algérienne, on ne le dit pas assez, alors qu’il est indispensable de tenir compte de cet aspect pour la comprendre, ou du moins pour mieux la comprendre, est aussi une crise sociale. Elle a correspondu à un moment de remise en cause profonde du pacte social dont on peut faire remonter l’origine au creuset de la Révolution nationale, qui a commencé à prendre forme dés l’indépendance, et auquel se ramène au bout du compte toute l’œuvre de Houari Boumediene, le véritable fondateur de l’Etat national. Ce pacte, on peut le désigner d’un autre nom, et c’est d’ailleurs ainsi qu’on l’appelait  avant qu’il y ait à cet égard comme une amnésie générale : le socialisme.

M. Habili

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