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Vitalité
De vive
expression
Le moment est
grave, les solutions sociales sont remises en cause de fond en
comble, la liberté est en rétrocession, l’expression est d’abord
travestie puis étouffée. Rien n’augure d’un quelconque horizon
meilleur. L’analyse s’égare dans les arcanes de l’histoire récente
et ancienne, guerre et effervescence de guerre. Le déphasage atteint
son amplitude maximale que l’imposture fertilise par l’inculture qui
l’abreuve.
Dans l’interlude
d’une fanfare se faufile un recueil de poèmes de Victor Hugo, afin
d’adoucir les passions et les sevrer de leurs impulsions graves.
Dans le même état d’esprit, Zola diffère, au stade de l’édition, la
publication de La Bête humaine pour ne pas attiser l’agitation
ambiante, puis se rétracte et se résout à diffuser. De même que
Feraoun met en scène Les Chemins qui montent parce que la tribune
des harangues fait office d’oratoire funeste et qu’elle demeure
inexorablement insensible à l’émancipation.
Dans les
circonstances similaires, la sagesse recommande le silence. Mais
quel type de silence faut-il adopter ?
- Celui d’Albert
Camus, criard par le dilemme qui corrode le grand dramaturge de la
condition humaine, ballotté entre l’écho des planches et des
consciences au détriment du retentissement des canons sur “l’enclume
sonore” des dépêches.
- Ou celui de
Mouloud Mammeri : projeté malgré lui, au cœur de la fournaise, d’un
silence des damnés, indispensable au révolté flegmatique qu’il est.
- Tandis que Zola
exhibe, dans une dualité interne à l’espèce l’incongruité de ses
disparités évolutives dans leurs tangentes morbides pour affirmer
par une littérature tragique, l’obsolescence de l’équivalence entre
l’intensité de la barbarie humaine et la cadence de son génie,
évoluant simultanément, de pair, pareil à l’Hiroshima d’Einstein des
temps modernes.
- Alors que
Feraoun psychanalyse l’inavoué à travers un portrait généalogique où
la génération aînée sert de fantôme des scènes, comme une musique de
fond qui accompagne les gestes et tonifie les textes, où le maître
absolu des lieux, à l’œil vigilant, indolent aux malheurs de ses
sujets, ne se manifeste que par son arrogance désavouée. Tout aussi
tragique que Zola, certes moins sensible à la fresque descriptive de
l’environnement naturel, Feraoun scrute par une littérature
d’intonation mélodramatique l’arbre généalogique pour exhumer
l’inévitable atavisme, l’autre bête humaine.
Et tandis que la
culture minimise, apaise, interroge et ébauche des solutions qu’une
toute autre tendance, d’une singularité intrigante, s’éveille comme
“la bête humaine” puis adopte une forme de statu quo pour laisser
les choses en l’état, sans leur proposer un quelconque antidote
qu’une étude caricaturale, descriptive d’une connotation pessimiste.
C’est dans des
moments moins graves que ceux décrits précédemment, plus épiques et
nettement plus propices à l’épanouissement romantique, qu’est né
l’expressionnisme, comme une satire ingrate et maladroite qui se
refuse toute analyse, toute anticipation (toute autocritique).
D’un seul trait,
insolite, on peut admettre, dans la controverse, que
l’expressionnisme est de l’art figuratif dans son énoncé
philosophique, d’une abstraction atypique dans sa traduction
picturale. Cela fait penser à l’art préfiguratif qui a prévalu de la
préhistoire à l’Antiquité, dont le thème principal, domaine de
l’histoire de l’art et du langage pictural, ne peut être abordé que
dans une toute autre approche.
L’expressionnisme, un langage pictural
au service d’un
message humaniste
“L’art est, avant
d’être vital, une thérapie.” D’un point de vue esthétique, les tons
insolites sont, par l’alternance irrégulière de couleurs chaudes et
sombres, de teintes pures et sourdes, au service de l’intensité
expressive. En lieu et temps de nuances et de dégradés, se succèdent
des mélanges ingrats et ternes. Les couleurs se dressent
parallèlement, sans perspective de point de fuite qui les lie et les
relie. Les dessins sont simplifiés, sinon complètement omis ou
détournés de leur fonction habituelle et naturelle.
Dans l’ensemble,
dessin et couleur ne forment une unité cohérente que dans leur
aspect caricatural de diatribe, par oisiveté de l’un qui vaque dans
sa trame déviationniste en s’écartant de la trajectoire qu’un
observateur naïf veut bien lui assigner, et de l’agressivité de
l’autre dans sa tournure tragique et dramatique.
La composition
ainsi obtenue est d’une révulsion telle qu’elle inspire
paradoxalement la répulsion, le détour du regard ou au contraire sa
fixation, le zoom. Substantiellement, l’expressionnisme suggère la
surélévation du don à l’état pur et sa consécration artistique au
profit d’un message et d’un leitmotiv qui exorcisent l’horreur et le
diable, conjurent le fléau et la calamité. Sa lecture est scabreuse.
Pour décrypter une
toile ou une fresque dans sa vitalité, on a recours à un trait
particulier, éloquent, souvent élucidé par un symbole que l’artiste
s’invente et sur lequel il se focalise, un organe, un objet, une
morphologie ou un élément de l’univers, qui stipulerait que la
fonction détermine l’organe que l’œil stylise le fléau et qu’une
telle vision est transformiste. Elle ébrase un champ de visibilité
qui engendre à son tour une perception globale déterminante.
De là est né un
langage pictural d’une nature culturaliste et d’un leitmotiv
humaniste qui se construit autour de la mystique humanitaire.
Comparativement aux courants existants qui n’offrent qu’un certain
nombre de lois et de règles, d’agencements et d’harmonie,
l’expressionnisme incite à une lecture philosophique, sociopolitique
et psychologique.
Dans son acception
initiale, l’expressionnisme se démarque nettement de l’idéal
esthétique de “l’art pour l’art” que le symbolisme réfutera
subséquemment.
Mais un recentrage
s’est effectué depuis l’apport prolifique de l’expressionnisme
flamand de Permeke, Desmet et Van Den Bergh, et celui des Viennois
Scheile et Kokochka, qui le rendirent plus conciliant. Extirpé et
expurgé respectivement de ses futilités et ses excès. Le trait
caractéristique est, de ce fait, plus cerné, mieux subjugué, il
confère par conséquent une plus grande lisibilité. Son évolution
vers le symbolisme, qu’il initie et inspire dans son contenu
philosophique, vers le fauvisme auquel il emprunte la thématique des
couleurs et vers l’abstraction lyrique que l’hermétisme épate, sont
de nature à le revaloriser de son aura dont il conquiert une
audience importante.
Vitalité et
méfaits libertins
L’art qui s’est
affirmé dans le sillage de l’expressionnisme et en son sein est de
nos jours en vigueur. Le pessimisme relevé dans les thèmes abordés
(fonds et forme) n’est en définitive rien d’autre qu’une fixation
préventive, une sorte de projecteur braqué droit sur les
insuffisances fatidiques de l’heure et les dangers fatals à venir.
Rappelons que nous étions à la veille de la Grande guerre
(1914-1918), une période concomitante avec l’avènement et
l’expansion et l’expressionnisme.
Le prélude au
drame, pour ainsi dire de visionnaire, un qualificatif dénué de
toute superstition, révèle un sens aigu de l’observation et de
l’analyse ; il dévoile en outre une obstination de siéger à la
tribune et une obsession stratégique de substituer la toile à
l’oratoire de manière à asseoir et hisser la peinture et l’art en
général au rang des activités intellectuelles, au même titre que la
philosophie et la poésie, afin de les soustraire au carcan réducteur
des activités manuelles et artisanales des “arts et métiers”.
Péjorativement,
l’expressionnisme exhorte par son mode d’expression à un libertinage
devenu de nos jours la sinécure de faussaires et d’artisans de tout
acabit qui s’y agrippent vicieusement à des fins mercantilistes et
voraces ; les contraintes esthétiques évacuées servent aussi de
prétexte aux jeunes amateurs pour s’affirmer, grillant de la sorte
des étapes indispensables à leur émancipation et l’épanouissement de
leur “art”.
Ce fléau est plus
dévastateur chez nous qu’ailleurs, dans les pays de grande tradition
artistique, dont les dérivés éthiques et la complicité médiatique
sont contenues dans leurs bornes naturelles.
Culture,
humanisme et misère exponentiels
La dévotion des
pays développés pour la mystique humanitaire et leur grandiose
mobilisation au profit des sinistrés d’Asie est sans commune mesure
avec l’élan amorphe et brinquebalant observé dans d’autres pays du
reste du monde, riches et pauvres ; l’attitude algérienne est tout
aussi démesurée qu’obsolète.
Serions-nous
devenus des fatalistes impassibles devant le malheur ?
La destruction du
tissu social dans sa trame décousue et l’arrimage précoce de
l’ex-société civile dans sa petite genèse au politique expliquent en
partie cet état de fait. Cela met en évidence la corrélation
exponentielle entre l’humanisme et la culture et démystifie encore
une fois le leitmotiv du conflit des civilisations invoqué naïvement
pour expliquer le sous-développement et la sous-culture qu’il
charrie.
Du
sous-développement, qui implique une orientation de toutes les
énergies vers la lutte contre la famine et l’amélioration de la
qualité des soins et de la scolarisation, s’intercalent
malencontreusement des catastrophes naturelles pour dériver vers une
misère exponentielle.
D’un humanisme
primaire, sans doute salutaire, qui nécessite la célérité dans les
secours et l’acheminement des vivres, le monde devrait passer à une
phase préventive, quand bien sûr les progrès de la science
permettent de tels espoirs. Pour cela, il est impératif de dépasser
la problématique procédurière, posée autour des priorités, du court
et du long terme, par une approche pragmatique.
C’est ainsi qu’il
serait possible d’aboutir à un consensus mondial et inverser de la
sorte la variante exponentielle de la misère. L’ingérence
humanitaire est à ce stade légitime.
Djamel Hocini
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