Semaine du 2 au 8 février 2005

 

Vitalité

De vive expression

 

 
 
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Vitalité

De vive expression

Le moment est grave, les solutions sociales sont remises en cause de fond en comble, la liberté est en rétrocession, l’expression est d’abord travestie puis étouffée. Rien n’augure d’un quelconque horizon meilleur. L’analyse s’égare dans les arcanes de l’histoire récente et ancienne, guerre et effervescence de guerre. Le déphasage atteint son amplitude maximale que l’imposture fertilise par l’inculture qui l’abreuve.

Dans l’interlude d’une fanfare se faufile un recueil de poèmes de Victor Hugo, afin d’adoucir les passions et les sevrer de leurs impulsions graves. Dans le même état d’esprit, Zola diffère, au stade de l’édition, la publication de La Bête humaine pour ne pas attiser l’agitation ambiante, puis se rétracte et se résout à diffuser. De même que Feraoun met en scène Les Chemins qui montent parce que la tribune des harangues fait office d’oratoire funeste et qu’elle demeure inexorablement insensible à l’émancipation.

Dans les circonstances similaires, la sagesse recommande le silence. Mais quel type de silence faut-il adopter ?

- Celui d’Albert Camus, criard par le dilemme qui corrode le grand dramaturge de la condition humaine, ballotté entre l’écho des planches et des consciences au détriment du retentissement des canons sur “l’enclume sonore” des dépêches.

- Ou celui de Mouloud Mammeri : projeté malgré lui, au cœur de la fournaise, d’un silence des damnés, indispensable au révolté flegmatique qu’il est.

- Tandis que Zola exhibe, dans une dualité interne à l’espèce l’incongruité de ses disparités évolutives dans leurs tangentes morbides pour affirmer par une littérature tragique, l’obsolescence de l’équivalence entre l’intensité de la barbarie humaine et la cadence de son génie, évoluant simultanément, de pair, pareil à l’Hiroshima d’Einstein des temps modernes.

- Alors que Feraoun psychanalyse l’inavoué à travers un portrait généalogique où la génération aînée sert de fantôme des scènes, comme une musique de fond qui accompagne les gestes et tonifie les textes, où le maître absolu des lieux, à l’œil vigilant, indolent aux malheurs de ses sujets, ne se manifeste que par son arrogance désavouée. Tout aussi tragique que Zola, certes moins sensible à la fresque descriptive de l’environnement naturel, Feraoun scrute par une littérature d’intonation mélodramatique l’arbre généalogique pour exhumer l’inévitable atavisme, l’autre bête humaine.

Et tandis que la culture minimise, apaise, interroge et ébauche des solutions qu’une toute autre tendance, d’une singularité intrigante, s’éveille comme “la bête humaine” puis adopte une forme de statu quo pour laisser les choses en l’état, sans leur proposer un quelconque antidote qu’une étude caricaturale, descriptive d’une connotation pessimiste.

C’est dans des moments moins graves que ceux décrits précédemment, plus épiques et nettement plus propices à l’épanouissement romantique, qu’est né l’expressionnisme, comme une satire ingrate et maladroite qui se refuse toute analyse, toute anticipation (toute autocritique).

D’un seul trait, insolite, on peut admettre, dans la controverse, que l’expressionnisme est de l’art figuratif dans son énoncé philosophique, d’une abstraction atypique dans sa traduction picturale. Cela fait penser à l’art préfiguratif qui a prévalu de la préhistoire à l’Antiquité, dont le thème principal, domaine de l’histoire de l’art et du langage pictural, ne peut être abordé que dans une toute autre approche.

L’expressionnisme, un langage pictural

au service d’un message humaniste

“L’art est, avant d’être vital, une thérapie.” D’un point de vue esthétique, les tons insolites sont, par l’alternance irrégulière de couleurs chaudes et sombres, de teintes pures et sourdes, au service de l’intensité expressive. En lieu et temps de nuances et de dégradés, se succèdent des mélanges ingrats et ternes. Les couleurs se dressent parallèlement, sans perspective de point de fuite qui les lie et les relie. Les dessins sont simplifiés, sinon complètement omis ou détournés de leur fonction habituelle et naturelle.

Dans l’ensemble, dessin et couleur ne forment une unité cohérente que dans leur  aspect caricatural de diatribe, par oisiveté de l’un qui vaque dans sa trame déviationniste en s’écartant de la trajectoire qu’un observateur naïf veut bien lui assigner, et de l’agressivité de l’autre dans sa tournure tragique et dramatique.

La composition ainsi obtenue est d’une révulsion telle qu’elle inspire paradoxalement la répulsion, le détour du regard ou au contraire sa fixation, le zoom. Substantiellement, l’expressionnisme suggère la surélévation du don à l’état pur et sa consécration artistique au profit d’un message et d’un leitmotiv qui exorcisent l’horreur et le diable, conjurent le fléau et la calamité. Sa lecture est scabreuse.

Pour décrypter une toile ou une fresque dans sa vitalité, on a recours à un trait particulier, éloquent, souvent élucidé par un symbole que l’artiste s’invente et sur lequel il se focalise, un organe, un objet, une morphologie ou un élément de l’univers, qui stipulerait que la fonction détermine l’organe que l’œil stylise le fléau et qu’une telle vision est transformiste. Elle ébrase un champ de visibilité qui engendre à son tour une perception globale déterminante.

De là est né un langage pictural d’une nature culturaliste et d’un leitmotiv humaniste qui se construit autour de la mystique humanitaire. Comparativement aux courants existants qui n’offrent qu’un certain nombre de lois et de règles, d’agencements et d’harmonie, l’expressionnisme incite à une lecture philosophique, sociopolitique et psychologique.

Dans son acception initiale, l’expressionnisme se démarque nettement de l’idéal esthétique de “l’art pour l’art” que le symbolisme réfutera subséquemment.

Mais un recentrage s’est effectué depuis l’apport prolifique de l’expressionnisme flamand de Permeke, Desmet et Van Den Bergh, et celui des Viennois Scheile et Kokochka, qui le rendirent plus conciliant. Extirpé et expurgé respectivement de ses futilités et ses excès. Le trait caractéristique est, de ce fait, plus cerné, mieux subjugué, il confère par conséquent une plus grande lisibilité. Son évolution vers le symbolisme, qu’il initie et inspire dans son contenu philosophique, vers le fauvisme auquel il emprunte la thématique des couleurs et vers l’abstraction lyrique que l’hermétisme épate, sont de nature à le revaloriser de son aura dont il conquiert une audience importante.

Vitalité et méfaits libertins

L’art qui s’est affirmé dans le sillage de l’expressionnisme et en son sein est de nos jours en vigueur. Le pessimisme relevé dans les thèmes abordés (fonds et forme) n’est en définitive rien d’autre qu’une fixation préventive, une sorte de projecteur braqué droit sur les insuffisances fatidiques de l’heure et les dangers fatals à venir. Rappelons que nous étions à la veille de la Grande guerre (1914-1918), une période concomitante avec l’avènement et l’expansion et l’expressionnisme.

Le prélude au drame, pour ainsi dire de visionnaire, un qualificatif dénué de toute superstition, révèle un sens aigu de l’observation et de l’analyse ; il dévoile en outre une obstination de siéger à la tribune et une obsession stratégique de substituer la toile à l’oratoire de manière à asseoir et hisser la peinture et l’art en général au rang des activités intellectuelles, au même titre que la philosophie et la poésie, afin de les soustraire au carcan réducteur des activités manuelles et artisanales des “arts et métiers”.

Péjorativement, l’expressionnisme exhorte par son mode d’expression à un libertinage devenu de nos jours la sinécure de faussaires et d’artisans de tout acabit qui s’y agrippent vicieusement à des fins mercantilistes et voraces ; les contraintes esthétiques évacuées servent aussi de prétexte aux jeunes amateurs pour s’affirmer, grillant de la sorte des étapes indispensables à leur émancipation et l’épanouissement de leur “art”.

Ce fléau est plus dévastateur chez nous qu’ailleurs, dans les pays de grande tradition artistique, dont les dérivés éthiques et la complicité médiatique sont contenues dans leurs bornes naturelles.

Culture, humanisme et misère exponentiels

La dévotion des pays développés pour la mystique humanitaire et leur grandiose mobilisation au profit des sinistrés d’Asie est sans commune mesure avec l’élan amorphe et brinquebalant observé dans d’autres pays du reste du monde, riches et pauvres ; l’attitude algérienne est tout aussi démesurée qu’obsolète.

Serions-nous devenus des fatalistes impassibles devant le malheur ?

La destruction du tissu social dans sa trame décousue et l’arrimage précoce de l’ex-société civile dans sa petite genèse au politique expliquent en partie cet état de fait. Cela met en évidence la corrélation exponentielle entre l’humanisme et la culture et démystifie encore une fois le leitmotiv du conflit des civilisations invoqué naïvement pour expliquer le sous-développement et la sous-culture qu’il charrie.

Du sous-développement, qui implique une orientation de toutes les énergies vers la lutte contre la famine et l’amélioration de la qualité des soins et de la scolarisation, s’intercalent malencontreusement des catastrophes naturelles pour dériver vers une misère exponentielle.

D’un humanisme primaire, sans doute salutaire, qui nécessite la célérité dans les secours et l’acheminement des vivres, le monde devrait passer à une phase préventive, quand bien sûr les progrès de la science permettent de tels espoirs. Pour cela, il est impératif de dépasser la problématique procédurière, posée autour des priorités, du court et du long terme, par une approche pragmatique.

C’est ainsi qu’il serait possible d’aboutir à un consensus mondial et inverser de la sorte la variante exponentielle de la misère. L’ingérence humanitaire est à ce stade légitime.

Djamel Hocini

 

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