Semaine du 2 au 8 février 2005

 

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Irak, démocratie in vitro

 

 
 
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Irak, démocratie in vitro

Après l’Afghanistan, les Américains sont en train de tester en Irak leur nouvelle arme fatale : les élections générales. Considérées comme la norme de base de la démocratie, ces élections constituent, pour les stratèges américains, un moyen supposé être une espèce de greffe politique destinée à créer des systèmes démocratiques in vitro partout à travers le “monde non démocratique”.

Après s’être longtemps accommodés des pires régimes dictatoriaux dans leur folle croisade contre le communisme international, les Américains changent donc soudain de fusil d’épaule en se faisant à présent les pourfendeurs de toute forme de dictature, quelle qu’elle soit. Le discours d’investiture pour son second mandat sera d’ailleurs l’occasion pour Georges W. Bush d’aller encore plus loin dans cette optique en affirmant haut et fort qu’il œuvrerait à libérer tous les peuples de la planète encore soumis à une forme ou à une autre de dictature. Un objectif bien présomptueux pour un seul Etat, fut-il celui de la toute-puissante Amérique. Non pas que l’administration Bush ne possède pas les moyens suffisants pour mener à bien la normalisation démocratique qu’elle se propose de réaliser, mais il faut se demander si les conditions historiques, dans la dimension dialectique du terme, sont réunies pour répondre aux injonctions de Washington.

Car se pose alors le problème consistant à savoir si la démocratie peut être greffée à un corps social qui ne la sécrète pas lui-même. La démocratie n’ayant jamais été jusque-là une forme de gouvernement qui puisse se maintenir par elle-même en l’absence d’une demande interne clairement exprimée par la société elle-même. La meilleure preuve de cette affirmation étant paradoxalement celle administrée par l’expérience algérienne qui aura vu l’échec d’une tentative de démocratisation par le haut, au même titre que si elle avait été imposée de l’extérieur. La volonté de certains secteurs du pouvoir algérien d’imposer, en 1989, un modèle démocratique fondé sur un multipartisme débridé – et ce multipartisme ne pouvait être que débridé – à une population encore sous l’effet d’un système fortement autoritaire ne pouvait logiquement conduire qu’à un échec lamentable aisément vérifiable à travers l’essoufflement, pour ne pas dire l’extinction de toute vie partisane.

Le fait de ne pas avoir laissé se poursuivre les cycles naturels de maturation d’une vie démocratique enracinée dans la réalité profonde du pays et le fait d’avoir voulu accélérer des processus historiques quitte à inventer une scène partisane fabriquée de toutes pièces en fonction de schémas théoriques erronés ont, bien entendu, conduit à une impasse dont nous payons aujourd’hui le prix prohibitif.

L’expérience algérienne de démocratie forcée est d’autant plus intéressante à étudier qu’elle repose sur deux éléments terriblement contradictoires. Le premier étant une ouverture en apparence (mais en apparence seulement) débridée du champ politique et du champ médiatique, et le second un maintien en l’état de tous les appareils répressifs de l’ère du parti unique. Ce qui a donné cette situation absolument ubuesque d’une scène politique où se bousculaient plus de 66 partis politiques et presque le double de publications privées diverses et des appareils répressifs et une justice encore totalement moulée dans la logique de l’ancien système. Pour preuve, il aura fallu près de quinze ans de multipartisme pour qu’enfin les différents services de sécurité consentent à se débarrasser de dossiers de police compromettants sur certaines catégories de citoyens, alors que cela aurait dû être la première mesure à prendre pour donner des gages de sincérité démocratique à la population. Mieux que cela, comment est-il possible d’imaginer un seul instant une vie politique réellement démocratique avec le maintien en vie artificielle de l’ancien parti unique, d’abord, et la création in vitro d’un second parti du pouvoir, ensuite. Tous deux grassement subventionnés par le Trésor public et dotés d’impressionnants moyens matériels et humains. Comment peut-on sérieusement imaginer une vie partisane démocratique avec deux partis du pouvoir aux dimensions impressionnantes et des partis pour l’essentiel créés à partir de schémas théoriques erronés sans assise sociale, sans ancrage idéologique clair et sans autre perspective que celle de servir de faire-valoir à un pouvoir désireux d’apparaître comme démocratique aux yeux de l’opinion publique internationale ? Le pari était bien hasardeux, même si certains segments du pouvoir de l’époque étaient à la recherche d’une vraie ouverture démocratique pour faire avancer l’option d’une véritable ouverture économique de type libéral.

L’autre grand problème qui se pose aux sociétés comme la nôtre et qui concerne bien entendu l’ensemble des pays arabo-musulmans étant la donne islamiste, qui fausse considérablement tous les processus d’évolution démocratique. Le malheur voulant que les mouvements islamistes, qu’ils soient organisés ou non en partis, concentrent en eux deux caractéristiques qui confinent à la quadrature du cercle. Ils représentent généralement, à de rares exceptions près, la seule vraie opposition au pouvoir et sont fondamentalement opposés à toute idée de démocratie, d’ailleurs considérée par leurs exégèses comme impie. Du fait de la nature profondément répressive des régimes arabes et musulmans, les formations démocratiques n’existent quasiment pas et la démocratie n’y est portée en vérité que par de rares individualités, généralement emprisonnées ou en exil. Comment espérer construire dans ces conditions ne serait-ce qu’un semblant de démocratie avec une opposition elle-même foncièrement anti-démocratique ? Un redoutable challenge que des intellectuels proches des pouvoirs en place ont cru pouvoir relever en imaginant une solution à l’européenne à travers la tentative de favoriser l’émergence de formations islamo-démocrates sur le modèle des formations de démocratie chrétienne en Italie ou des sociaux-chrétiens en Allemagne.

L’exemple turc d’une domestication progressive de l’islamisme, jusqu’à lui faire assumer le processus d’adhésion à l’Europe, n’étant pas étranger aux efforts déployés par les pouvoirs publics algériens pour amener les islamistes du MSP à la même logique institutionnelle. Retour donc à la reconnaissance implicite qu’il faut partir du réel pour construire une démocratie digne de ce nom, sauf que pour le cas algérien, le type d’islamisme choisi pour ce faire n’est pas le bon. Le MSP n’ayant quasiment aucun ancrage populaire et ne réussissant toujours pas à se rallier la base du FIS dissous qui demeure, quoi qu’on dise, le seul apte à cristalliser autour de lui une opposition crédible au pouvoir. La problématique actuelle consistant alors à forcer le FIS dissous à jouer le jeu de la démocratie malgré sa nature encore anti-démocratique et ce, jusqu’au moment où, comme en Turquie, émergeront de véritables formations démocratiques porteuses de plus de modernité et de progrès.

C’est dire qu’on ne fabrique pas une démocratie par en haut uniquement et encore moins en l’imposant de l’extérieur, de surcroît sous haute protection militaire. Il est difficile de croire que d’anciens marxistes comme Richard Perle, Condoleeza Rice ou Wolfowitz ignorent réellement cette dialectique et s’entêtent aveuglément dans une voie sans issue pour l’Afghanistan aussi bien que pour l’Irak sans savoir exactement ce qu’ils veulent. Il est d’ailleurs d’ores et déjà possible d’affirmer, au vu de l’état de déliquescence avancée dans lequel se trouve ce pays après près de deux années d’occupation militaire et de résistance acharnée, que l’objectif recherché n’est de toute évidence pas l’instauration de la démocratie, mais d’une forme toute particulière de démocratie. Qui consiste, n’ayons pas peur de le dire, à installer un peu partout à travers le monde des régimes dirigés par des marionnettes aux mains des oligarchies financières mondiales. L’exemple de Hamid Karzai en Afghanistan d’abord et de la clique Alaoui en Irak ensuite donnent une idée assez précise du genre de démocratie imaginée par certains Etats occidentaux désireux d’atteindre deux objectifs en un. Le premier étant de sécuriser le monde à leur manière et donc d’être présents directement ou indirectement dans tous les coins et recoins de la planète, et le second de s’assurer que les processus de démocratisation inéluctables à plus ou moins long terme dans le monde arabo-musulman ne se fassent pas contre leurs intérêts. Agir de façon préventive pour que la démocratie dans ces importantes régions du monde n’empêche pas non plus un accès privilégié aux immenses réserves en hydrocarbures et ne gêne pas le contrôle de carrefours géostratégiques vitaux, aussi bien sur le plan militaire qu’économique. Des régimes démocratiques légitimes étant bien entendu plus difficilement influençables que des cliques de marionnettes aux ordres, fussent-ils revêtus des oripeaux de la démocratie.

Les élections tenues sous un déluge de roquettes, ces jours derniers, en Irak, sans la participation de la totalité de la population sunnite et avec un taux de participation moyen ne laissent alors aucun doute sur les intentions d’une administration américaine qui ne recherche évidemment ni démocratie ni démocrates, mais bien plutôt un simulacre de démocratie apte à faciliter l’installation et la consolidation de liens de dépendance très étroits entre les Etats nouvellement “démocratisés” et les grandes oligarchies financières mondiales. Cela dit, il ne faut pas se cacher non plus que les calculs américains prennent en ligne de compte la volonté de la communauté chiite de regagner, à travers ces élections, une prééminence politique perdue en 1922 lors d’élections législatives organisées sous contrôle britannique que les responsables chiites de l’époque avaient décidé de boycotter, donnant la possibilité aux sunnites de se placer durablement aux premiers rangs d’une scène où ils sont objectivement minoritaires. C’est ce qui explique que Ali Sistani ait commandé à ses lieutenants de cesser toute attaque contre les troupes d’occupation pour permettre la tenue d’élections où les grands vainqueurs seront les chiites et les kurdes.

De nombreux citoyens irakiens sunnites sont également tentés par l’aventure électorale, car signifiant à leurs yeux le premier pas vers la mise en place de traditions pluralistes inconnues sous le régime de Saddam Hussein. Une tentation d’autant plus grande que même la France ne dénonce pas ouvertement ces élections parce qu’appâtée par l’espoir de voir accéder aux principaux postes de responsabilités des Irakiens proches de leurs positions, y compris et peut-être surtout au sein d’une mouvance chiite qui n’oublie pas le rôle joué par la France dans l’accession au pouvoir de l’ayatollah Khomeyni en Iran.

Autant de facteurs qui contribueront donc à donner un semblant de légitimité à des élections tenues dans les pires conditions sécuritaires qui se puissent imaginer. L’essentiel étant que quelques centaines de milliers d’Irakiens aient jugé utile de mettre sur rails un processus politique considéré comme susceptible d’arrêter la folie meurtrière qui frappe le pays depuis mars 2003.

Il n’en faudra de toute façon pas plus pour que soient occultées les véritables visées qui sous-tendent le projet de Grand Moyen-Orient, n’ apparaissant alors pas pour ce qu’il est, à savoir un projet de Grand Empire de la finance mondiale qui englobe déjà la Géorgie de Saakashvili et l’Ukraine de Youchenko.

D’ailleurs, les projets de la coalition américano-britannique ne s’arrêteront pas là puisqu’il est déjà question de faire subir le sort de l’Irak à la Syrie et à l’Iran dans un premier temps, avant de passer aux choses sérieuses avec l’Arabie Saoudite et l’Egypte. L’Algérie n’ayant dû son salut, jusque-là, qu’à son extraordinaire capacité à déjouer tous les pièges qui lui sont régulièrement tendus dans le domaine du respect des droits de l’Homme, de ceux de la supposée possession de l’arme nucléaire ou de l’atteinte à la liberté d’expression. Ce qui n’empêche pas certains Etats du G8 de revenir indirectement à la charge avec une régularité de métronome dans l’espoir de nous prendre enfin en défaut et déclencher à notre encontre les foudres des seigneurs de la planète. Une menace qui devrait faire réfléchir à deux fois certains de nos gouvernants, tentés de croire qu’on peut encore gérer un pays en jouant les rapports de force et la seule puissance de l’autorité.

La philosophie de réconciliation nationale défendue à cet égard par le président de la République avec une telle ferveur devrait constamment éclairer la voie de tous et faire comprendre qu’il y a toujours moyen d’éviter l’affrontement lorsqu’on cherche sincèrement à régler les problèmes. Surtout lorsque les vautours sont à l’affût, au dessus de nos têtes, dans l’attente des premières gouttes de sang.

Abderrahmane Mahmoudi

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