|
Accueil
Irak,
démocratie in vitro
Après
l’Afghanistan, les Américains sont en train de tester en Irak leur
nouvelle arme fatale : les élections générales. Considérées comme la
norme de base de la démocratie, ces élections constituent, pour les
stratèges américains, un moyen supposé être une espèce de greffe
politique destinée à créer des systèmes démocratiques in vitro
partout à travers le “monde non démocratique”.
Après s’être
longtemps accommodés des pires régimes dictatoriaux dans leur folle
croisade contre le communisme international, les Américains changent
donc soudain de fusil d’épaule en se faisant à présent les
pourfendeurs de toute forme de dictature, quelle qu’elle soit. Le
discours d’investiture pour son second mandat sera d’ailleurs
l’occasion pour Georges W. Bush d’aller encore plus loin dans cette
optique en affirmant haut et fort qu’il œuvrerait à libérer tous les
peuples de la planète encore soumis à une forme ou à une autre de
dictature. Un objectif bien présomptueux pour un seul Etat, fut-il
celui de la toute-puissante Amérique. Non pas que l’administration
Bush ne possède pas les moyens suffisants pour mener à bien la
normalisation démocratique qu’elle se propose de réaliser, mais il
faut se demander si les conditions historiques, dans la dimension
dialectique du terme, sont réunies pour répondre aux injonctions de
Washington.
Car se pose alors
le problème consistant à savoir si la démocratie peut être greffée à
un corps social qui ne la sécrète pas lui-même. La démocratie
n’ayant jamais été jusque-là une forme de gouvernement qui puisse se
maintenir par elle-même en l’absence d’une demande interne
clairement exprimée par la société elle-même. La meilleure preuve de
cette affirmation étant paradoxalement celle administrée par
l’expérience algérienne qui aura vu l’échec d’une tentative de
démocratisation par le haut, au même titre que si elle avait été
imposée de l’extérieur. La volonté de certains secteurs du pouvoir
algérien d’imposer, en 1989, un modèle démocratique fondé sur un
multipartisme débridé – et ce multipartisme ne pouvait être que
débridé – à une population encore sous l’effet d’un système
fortement autoritaire ne pouvait logiquement conduire qu’à un échec
lamentable aisément vérifiable à travers l’essoufflement, pour ne
pas dire l’extinction de toute vie partisane.
Le fait de ne pas
avoir laissé se poursuivre les cycles naturels de maturation d’une
vie démocratique enracinée dans la réalité profonde du pays et le
fait d’avoir voulu accélérer des processus historiques quitte à
inventer une scène partisane fabriquée de toutes pièces en fonction
de schémas théoriques erronés ont, bien entendu, conduit à une
impasse dont nous payons aujourd’hui le prix prohibitif.
L’expérience
algérienne de démocratie forcée est d’autant plus intéressante à
étudier qu’elle repose sur deux éléments terriblement
contradictoires. Le premier étant une ouverture en apparence (mais
en apparence seulement) débridée du champ politique et du champ
médiatique, et le second un maintien en l’état de tous les appareils
répressifs de l’ère du parti unique. Ce qui a donné cette situation
absolument ubuesque d’une scène politique où se bousculaient plus de
66 partis politiques et presque le double de publications privées
diverses et des appareils répressifs et une justice encore
totalement moulée dans la logique de l’ancien système. Pour preuve,
il aura fallu près de quinze ans de multipartisme pour qu’enfin les
différents services de sécurité consentent à se débarrasser de
dossiers de police compromettants sur certaines catégories de
citoyens, alors que cela aurait dû être la première mesure à prendre
pour donner des gages de sincérité démocratique à la population.
Mieux que cela, comment est-il possible d’imaginer un seul instant
une vie politique réellement démocratique avec le maintien en vie
artificielle de l’ancien parti unique, d’abord, et la création in
vitro d’un second parti du pouvoir, ensuite. Tous deux grassement
subventionnés par le Trésor public et dotés d’impressionnants moyens
matériels et humains. Comment peut-on sérieusement imaginer une vie
partisane démocratique avec deux partis du pouvoir aux dimensions
impressionnantes et des partis pour l’essentiel créés à partir de
schémas théoriques erronés sans assise sociale, sans ancrage
idéologique clair et sans autre perspective que celle de servir de
faire-valoir à un pouvoir désireux d’apparaître comme démocratique
aux yeux de l’opinion publique internationale ? Le pari était bien
hasardeux, même si certains segments du pouvoir de l’époque étaient
à la recherche d’une vraie ouverture démocratique pour faire avancer
l’option d’une véritable ouverture économique de type libéral.
L’autre grand
problème qui se pose aux sociétés comme la nôtre et qui concerne
bien entendu l’ensemble des pays arabo-musulmans étant la donne
islamiste, qui fausse considérablement tous les processus
d’évolution démocratique. Le malheur voulant que les mouvements
islamistes, qu’ils soient organisés ou non en partis, concentrent en
eux deux caractéristiques qui confinent à la quadrature du cercle.
Ils représentent généralement, à de rares exceptions près, la seule
vraie opposition au pouvoir et sont fondamentalement opposés à toute
idée de démocratie, d’ailleurs considérée par leurs exégèses comme
impie. Du fait de la nature profondément répressive des régimes
arabes et musulmans, les formations démocratiques n’existent
quasiment pas et la démocratie n’y est portée en vérité que par de
rares individualités, généralement emprisonnées ou en exil. Comment
espérer construire dans ces conditions ne serait-ce qu’un semblant
de démocratie avec une opposition elle-même foncièrement
anti-démocratique ? Un redoutable challenge que des intellectuels
proches des pouvoirs en place ont cru pouvoir relever en imaginant
une solution à l’européenne à travers la tentative de favoriser
l’émergence de formations islamo-démocrates sur le modèle des
formations de démocratie chrétienne en Italie ou des
sociaux-chrétiens en Allemagne.
L’exemple turc
d’une domestication progressive de l’islamisme, jusqu’à lui faire
assumer le processus d’adhésion à l’Europe, n’étant pas étranger aux
efforts déployés par les pouvoirs publics algériens pour amener les
islamistes du MSP à la même logique institutionnelle. Retour donc à
la reconnaissance implicite qu’il faut partir du réel pour
construire une démocratie digne de ce nom, sauf que pour le cas
algérien, le type d’islamisme choisi pour ce faire n’est pas le bon.
Le MSP n’ayant quasiment aucun ancrage populaire et ne réussissant
toujours pas à se rallier la base du FIS dissous qui demeure, quoi
qu’on dise, le seul apte à cristalliser autour de lui une opposition
crédible au pouvoir. La problématique actuelle consistant alors à
forcer le FIS dissous à jouer le jeu de la démocratie malgré sa
nature encore anti-démocratique et ce, jusqu’au moment où, comme en
Turquie, émergeront de véritables formations démocratiques porteuses
de plus de modernité et de progrès.
C’est dire qu’on
ne fabrique pas une démocratie par en haut uniquement et encore
moins en l’imposant de l’extérieur, de surcroît sous haute
protection militaire. Il est difficile de croire que d’anciens
marxistes comme Richard Perle, Condoleeza Rice ou Wolfowitz ignorent
réellement cette dialectique et s’entêtent aveuglément dans une voie
sans issue pour l’Afghanistan aussi bien que pour l’Irak sans savoir
exactement ce qu’ils veulent. Il est d’ailleurs d’ores et déjà
possible d’affirmer, au vu de l’état de déliquescence avancée dans
lequel se trouve ce pays après près de deux années d’occupation
militaire et de résistance acharnée, que l’objectif recherché n’est
de toute évidence pas l’instauration de la démocratie, mais d’une
forme toute particulière de démocratie. Qui consiste, n’ayons pas
peur de le dire, à installer un peu partout à travers le monde des
régimes dirigés par des marionnettes aux mains des oligarchies
financières mondiales. L’exemple de Hamid Karzai en Afghanistan
d’abord et de la clique Alaoui en Irak ensuite donnent une idée
assez précise du genre de démocratie imaginée par certains Etats
occidentaux désireux d’atteindre deux objectifs en un. Le premier
étant de sécuriser le monde à leur manière et donc d’être présents
directement ou indirectement dans tous les coins et recoins de la
planète, et le second de s’assurer que les processus de
démocratisation inéluctables à plus ou moins long terme dans le
monde arabo-musulman ne se fassent pas contre leurs intérêts. Agir
de façon préventive pour que la démocratie dans ces importantes
régions du monde n’empêche pas non plus un accès privilégié aux
immenses réserves en hydrocarbures et ne gêne pas le contrôle de
carrefours géostratégiques vitaux, aussi bien sur le plan militaire
qu’économique. Des régimes démocratiques légitimes étant bien
entendu plus difficilement influençables que des cliques de
marionnettes aux ordres, fussent-ils revêtus des oripeaux de la
démocratie.
Les élections
tenues sous un déluge de roquettes, ces jours derniers, en Irak,
sans la participation de la totalité de la population sunnite et
avec un taux de participation moyen ne laissent alors aucun doute
sur les intentions d’une administration américaine qui ne recherche
évidemment ni démocratie ni démocrates, mais bien plutôt un
simulacre de démocratie apte à faciliter l’installation et la
consolidation de liens de dépendance très étroits entre les Etats
nouvellement “démocratisés” et les grandes oligarchies financières
mondiales. Cela dit, il ne faut pas se cacher non plus que les
calculs américains prennent en ligne de compte la volonté de la
communauté chiite de regagner, à travers ces élections, une
prééminence politique perdue en 1922 lors d’élections législatives
organisées sous contrôle britannique que les responsables chiites de
l’époque avaient décidé de boycotter, donnant la possibilité aux
sunnites de se placer durablement aux premiers rangs d’une scène où
ils sont objectivement minoritaires. C’est ce qui explique que Ali
Sistani ait commandé à ses lieutenants de cesser toute attaque
contre les troupes d’occupation pour permettre la tenue d’élections
où les grands vainqueurs seront les chiites et les kurdes.
De nombreux
citoyens irakiens sunnites sont également tentés par l’aventure
électorale, car signifiant à leurs yeux le premier pas vers la mise
en place de traditions pluralistes inconnues sous le régime de
Saddam Hussein. Une tentation d’autant plus grande que même la
France ne dénonce pas ouvertement ces élections parce qu’appâtée par
l’espoir de voir accéder aux principaux postes de responsabilités
des Irakiens proches de leurs positions, y compris et peut-être
surtout au sein d’une mouvance chiite qui n’oublie pas le rôle joué
par la France dans l’accession au pouvoir de l’ayatollah Khomeyni en
Iran.
Autant de facteurs
qui contribueront donc à donner un semblant de légitimité à des
élections tenues dans les pires conditions sécuritaires qui se
puissent imaginer. L’essentiel étant que quelques centaines de
milliers d’Irakiens aient jugé utile de mettre sur rails un
processus politique considéré comme susceptible d’arrêter la folie
meurtrière qui frappe le pays depuis mars 2003.
Il n’en faudra de
toute façon pas plus pour que soient occultées les véritables visées
qui sous-tendent le projet de Grand Moyen-Orient, n’ apparaissant
alors pas pour ce qu’il est, à savoir un projet de Grand Empire de
la finance mondiale qui englobe déjà la Géorgie de Saakashvili et
l’Ukraine de Youchenko.
D’ailleurs, les
projets de la coalition américano-britannique ne s’arrêteront pas là
puisqu’il est déjà question de faire subir le sort de l’Irak à la
Syrie et à l’Iran dans un premier temps, avant de passer aux choses
sérieuses avec l’Arabie Saoudite et l’Egypte. L’Algérie n’ayant dû
son salut, jusque-là, qu’à son extraordinaire capacité à déjouer
tous les pièges qui lui sont régulièrement tendus dans le domaine du
respect des droits de l’Homme, de ceux de la supposée possession de
l’arme nucléaire ou de l’atteinte à la liberté d’expression. Ce qui
n’empêche pas certains Etats du G8 de revenir indirectement à la
charge avec une régularité de métronome dans l’espoir de nous
prendre enfin en défaut et déclencher à notre encontre les foudres
des seigneurs de la planète. Une menace qui devrait faire réfléchir
à deux fois certains de nos gouvernants, tentés de croire qu’on peut
encore gérer un pays en jouant les rapports de force et la seule
puissance de l’autorité.
La philosophie de
réconciliation nationale défendue à cet égard par le président de la
République avec une telle ferveur devrait constamment éclairer la
voie de tous et faire comprendre qu’il y a toujours moyen d’éviter
l’affrontement lorsqu’on cherche sincèrement à régler les problèmes.
Surtout lorsque les vautours sont à l’affût, au dessus de nos têtes,
dans l’attente des premières gouttes de sang.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |