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Les débuts de l’Auréssienne dans la famille de son époux
Avant de rentrer
définitivement dans le monde nouveau qui est devenu le sien par le
mariage, et de participer effectivement, réellement et totalement en
descendant pour la première fois au fond de l’oued pour puiser l’eau
nécessaire au ménage, la mariée a quelques jours de répit, variable
selon les zones et les tribus du massif et, bien sûr, la situation
économique du mari et de sa famille.
Dans le massif
auréssien, depuis la nuit des temps et jusqu’à l’heure actuelle,
l’alimentation en eau potable des Dechras perchées le plus souvent,
pour ne pas dire toujours, sur les hauteurs, a été et reste un
problème ardu pour les femmes qui doivent, qu’il vente, qu’il neige
ou qu’il pleuve, en été et en hiver, descendre deux fois par jour
jusqu’au fond de la vallée pour chercher le précieux liquide et
remonter lourdement chargées.
La première prise
d’adith (guerba ou outre) était chez les Bénibouslimans l’occasion
de nouvelles réjouissances : les femmes de la dechra, réunies dans
l’oued où se trouve généralement la source, remplissaient la guerba
de la nouvelle mariée, la fixaient sur son dos tandis que
l’assemblée poussait des cris d’allégresse. A Bouzina et dans la
vallée de l’oued Abdi, le premier travail de la jeune épouse était
de tresser une corde qui servira à fixer l’outre sur son épaule.
Dans les Aurès
comme partout ailleurs, la femme est tenue d’habiter le domicile
conjugal et de suivre son mari partout où il sera. Pendant la longue
Guerre de Libération nationale 1954-1962, beaucoup d’Auréssiennes
abandonnèrent foyer, famille, enfants et dechra natale pour suivre
leurs hommes enrôlés dans l’Armée de libération nationale dans la
wilaya Aurès-Nememchas. Les femmes vivaient en forêt, toujours non
loin des katibas. Pendant les grandes opérations et les ratissages
de l’armée coloniale, elles s’intégraient purement et simplement
dans les unités combattantes. Beaucoup sont tombées, les armes à la
main, dans l’anonymat total. Pour des raisons obscures, l’événement
a été occulté et comme effacé de la mémoire collective. En 1962, les
maigres archives de la wilaya Aurès-Nememchas ont été détruites et
plus rien ne reste du sacrifice de la femme auréssienne.
Nous, nous
excusons auprès de nos fidèles lecteurs pour cette brève mais
nécessaire digression.
L’Auréssienne est
tenue d’être fidèle, de tenir son ménage et surtout de travailler
dans la mesure de ses moyens physiques et de ses connaissances. Au
début du mariage, la situation de la jeune mariée est certes
difficile, pénible, rebutante même, mais elle n’est pas définitive,
loin s’en faut. L’épouse qui, au début, est considérée comme un
corps étranger dans son nouveau milieu, finira par s’intégrer dans
sa nouvelle famille, s’élever lentement, progressivement, jusqu’à
dominer son mari et, bien sûr, tout le cercle familial, et prendre
sur lui un véritable ascendant. Cette évolution est la résultante,
d’abord et avant tout, de sa forte personnalité, de son activité
sans relâche, de sa puissance et sa capacité au travail, de son tact
et son habilité dans tous les domaines de la vie courante. Elle ne
cessera de s’imposer, d’affirmer sa présence, son courage
indomptable et sans faille quand un danger menace la cellule
familiale.
Dans le mariage
auréssien, les époux sont strictement égaux : quand ils voyagent,
tous les deux prennent place sur la même bête ou y montent à tour de
rôle. On ne verra jamais un homme sur un mulet et son épouse
cheminant à pied, ce qui est courant et normal chez les Arabes et
les nomades du Sud algérien ; les historiens et les ethnologues de
l’Algérie coloniale n’ont pas pu s’empêcher de le signaler dans
différentes études.
A mesure que
l’autorité de l’Auréssienne s’affirme, celle de son conjoint
régresse ; il n’est pas rare, dans les Aurès, de voir à la tête
d’une famille puissante, aisée, honorablement connue et respectée,
une femme d’âge mûr menant judicieusement son monde et décidant pour
tous et dans toute situation délicate.
Les Auréssiennes
ne pourraient en aucune façon être traitées aisément de quantité
négligeable dans la société qui est la leur. Dans le massif, le
pouvoir de la femme dans la cellule familiale la rapproche
indubitablement de sa sœur targuie du Tassili des Ajjers et de
l’ensemble du Hoggar.
Bien que l’Islam
autorise dans certaines situations et conjonctures spécifiques la
polygamie, l’Auréssien est traditionnellement monogame, à l’instar
du Kabyle et du Targui. Il est relativement facile de donner une
explication rationnelle et pertinente à cet état de fait. Il y a
d’abord, en premier lieu, la limitation des moyens, la dureté de la
vie dans ce milieu orographique hostile, la limitation des terres
cultivables qui se mesurent en mètre carré, et enfin et surtout la
détermination de l’Auréssienne qui tient par dessus tout à rester
maîtresse chez elle et opterait pour la séparation (le divorce),
plutôt que de cohabiter avec une seconde épouse.
L’Auréssien, qui
n’ignore point la tradition, les coutumes et beaucoup plus encore
les sentiments et les réactions de sa compagne, ne prendrait jamais
une seconde épouse sans l’acceptation, le consentement de la
première. Il y a cependant une seule et unique exception à cette
règle tacite et immuable : c’est l’absence d’enfant du premier lit.
Dans ce cas bien précis, c’est la première épouse qui choisit la
seconde et se charge généralement d’élever et de choyer les enfants
qui viendraient enrichir la cellule familiale et donner une certaine
stabilité à ce ménage à trois…
Chenouf Ahmed
Boudi
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