Semaine du 2 au 8 février 2005

 

Histoire

Les débuts de l’Auréssienne dans la famille de son époux

 

 
 
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Les débuts de l’Auréssienne dans la famille de son époux

Avant de rentrer définitivement dans le monde nouveau qui est devenu le sien par le mariage, et de participer effectivement, réellement et totalement en descendant pour la première fois au fond de l’oued pour puiser l’eau nécessaire au ménage, la mariée a quelques jours de répit, variable selon les zones et les tribus du massif et, bien sûr, la situation économique du mari et de sa famille.

Dans le massif auréssien, depuis la nuit des temps et jusqu’à l’heure actuelle, l’alimentation en eau potable des Dechras perchées le plus souvent, pour ne pas dire toujours, sur les hauteurs, a été et reste un problème ardu pour les femmes qui doivent, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il pleuve, en été et en hiver, descendre deux fois par jour jusqu’au fond de la vallée pour chercher le précieux liquide et remonter lourdement chargées.

La première prise d’adith (guerba ou outre) était chez les Bénibouslimans l’occasion de nouvelles réjouissances : les femmes de la dechra, réunies dans l’oued où se trouve généralement la source, remplissaient la guerba de la nouvelle mariée, la fixaient sur son dos tandis que l’assemblée poussait des cris d’allégresse. A Bouzina et dans la vallée de l’oued Abdi, le premier travail de la jeune épouse était de tresser une corde qui servira à fixer l’outre sur son épaule.

Dans les Aurès comme partout ailleurs, la femme est tenue d’habiter le domicile conjugal et de suivre son mari partout où il sera. Pendant la longue Guerre de Libération nationale 1954-1962, beaucoup d’Auréssiennes abandonnèrent foyer, famille, enfants et dechra natale pour suivre leurs hommes enrôlés dans l’Armée de libération nationale dans la wilaya Aurès-Nememchas. Les femmes vivaient en forêt, toujours non loin des katibas. Pendant les grandes opérations et les ratissages de l’armée coloniale, elles s’intégraient purement et simplement dans les unités combattantes. Beaucoup sont tombées, les armes à la main, dans l’anonymat total. Pour des raisons obscures, l’événement a été occulté et comme effacé de la mémoire collective. En 1962, les maigres archives de la wilaya Aurès-Nememchas ont été détruites et plus rien ne reste du sacrifice de la femme auréssienne.

Nous, nous excusons auprès de nos fidèles lecteurs pour cette brève mais nécessaire digression.

L’Auréssienne est tenue d’être fidèle, de tenir son ménage et surtout de travailler dans la mesure de ses moyens physiques et de ses connaissances. Au début du mariage, la situation de la jeune mariée est certes difficile, pénible, rebutante même, mais elle n’est pas définitive, loin s’en faut. L’épouse qui, au début, est considérée comme un corps étranger dans son nouveau milieu, finira par s’intégrer dans sa nouvelle famille, s’élever lentement, progressivement, jusqu’à dominer son mari et, bien sûr, tout le cercle familial, et prendre sur lui un véritable ascendant. Cette évolution est la résultante, d’abord et avant tout, de sa forte personnalité, de son activité sans relâche, de sa puissance et sa capacité au travail, de son tact et son habilité dans tous les domaines de la vie courante. Elle ne cessera de s’imposer, d’affirmer sa présence, son courage indomptable et sans faille quand un danger menace la cellule familiale.

Dans le mariage auréssien, les époux sont strictement égaux : quand ils voyagent, tous les deux prennent place sur la même bête ou y montent à tour de rôle. On ne verra jamais un homme sur un mulet et son épouse cheminant à pied, ce qui est courant et normal chez les Arabes et les nomades du Sud algérien ; les historiens et les ethnologues de l’Algérie coloniale n’ont pas pu s’empêcher de le signaler dans différentes études. 

A mesure que l’autorité de l’Auréssienne s’affirme, celle de son conjoint régresse ; il n’est pas rare, dans les Aurès, de voir à la tête d’une famille puissante, aisée, honorablement connue et respectée, une femme d’âge mûr menant judicieusement son monde et décidant pour tous et dans toute situation délicate.

Les Auréssiennes ne pourraient en aucune façon être traitées aisément de quantité négligeable dans la société qui est la leur. Dans le massif, le pouvoir de la femme dans la cellule familiale la rapproche indubitablement de sa sœur targuie du Tassili des Ajjers et de l’ensemble du Hoggar.

Bien que l’Islam autorise dans certaines situations et conjonctures spécifiques la polygamie, l’Auréssien est traditionnellement monogame, à l’instar du Kabyle et du Targui. Il est relativement facile de donner une explication rationnelle et pertinente à cet état de fait. Il y a d’abord, en premier lieu, la limitation des moyens, la dureté de la vie dans ce milieu orographique hostile, la limitation des terres cultivables qui se mesurent en mètre carré, et enfin et surtout la détermination de l’Auréssienne qui tient par dessus tout à rester maîtresse chez elle et opterait pour la séparation (le divorce), plutôt que de cohabiter avec une seconde épouse.

L’Auréssien, qui n’ignore point la tradition, les coutumes et beaucoup plus encore les sentiments et les réactions de sa compagne, ne prendrait jamais une seconde épouse sans l’acceptation, le consentement de la première. Il y a cependant une seule et unique exception à cette règle tacite et immuable : c’est l’absence d’enfant du premier lit. Dans ce cas bien précis, c’est la première épouse qui choisit la seconde et se charge généralement d’élever et de choyer les enfants qui viendraient enrichir la cellule familiale et donner une certaine stabilité à ce ménage à trois…

Chenouf Ahmed Boudi

 

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