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Accueil
Des étudiants,
des manifestants, des cadres et des journalistes risquent
l’incarcération
L’Algérie, une
immense prison ?
Difficile de ne
pas voir, dans les incarcérations qui se suivent, une volonté de
faire de la prison une réponse à tous les maux qui rongent
l’Algérie. Difficile également de ne pas voir dans cette démarche
une dérive dangereuse qui paralyse dangereusement toute tentative de
libérer les initiatives.
Enfin,
l’emprisonnement tous azimuts, même justifié par des textes de loi,
renvoie aux opérations d’assainissement certes spectaculaires, mais
sans effet dans le temps et qui ont surtout tendance à
décrédibiliser leurs initiateurs.
Les policiers ont
intervenu de nuit pour arrêter des étudiants et vider les lieux. Les
amphis ont été investis par les CNS. On a craint le pire, alors on a
fait appel à la troupe. Certes, il est des impératifs dictés par le
souci de maintien de l’ordre comme on l’a d’ailleurs longuement
expliqué au moment des faits. Mais il est un fait que lancer la
police à l’assaut de l’université fait désordre, mauvais genre et
paraît bien loin de contribuer à parfaire l’image d’une démocratie.
La police en
nombre qui boucle l’entrée d’une faculté n’a pas sa place dans une
université. Par ailleurs, l’ambiance de guerre civile qui a régné au
début du mois autour des instituts des sciences politiques et de
l’information, à Ben Aknoun, était révélatrice des malaises profonds
dont souffrent les institutions de formation supérieure. Il ne
s’agit pas seulement de questions d’hébergement, de restauration ou
de transport. Il faut peut-être souligner que la société en entier
est en prise à des spasmes violents et l’université ne peut être
épargnée. Mais si on s’attendait à ce que celle-ci soit plus encline
au débat de fond, il semble que l’on est forcément déçus. Seul le
langage de la violence est permis. Face à des étudiants violents,
qui empêchent les employés et les professeurs de rejoindre leurs
postes et occupent de nuit l’établissement d’enseignement, répond
forcément la force. En fait, si nous sommes en face d’une logique de
révoltés et de révolutionnaires que prônent les plus décidés des
étudiants, ni la société ni même les autres universités n’ont suivi.
Par absence de débat et surtout par absence d’arguments.
Il est vrai aussi
que, hormis certaines organisations satellites de partis politiques,
l’université souffre grandement de l’absence d’espaces et de forums
d’expression. Les étudiants hagards, entassés dans les bus ou les
trains, puis dans les amphis et les bibliothèques et enfin dans
leurs chambres insalubres ne songent qu’à en finir avec deux, trois
quatre années d’études aux débouchés incertains et n’ont plus le
temps de réfléchir ou de s’engager. Ceux qui militent par
mimétisme, par tradition (à Tizi Ouzou, par exemple) ou par
conviction ont tout le mal du monde à convaincre ou à débattre avec
leurs congénères. Dès lors, la tentative de mobilisation pour
changer l’ordre des choses paraît aussi vaine que l’est l’appel à la
police pour rétablir l’ordre tout court.
Ceux qui n’étaient
que des étudiants étrangers qui ont tenté de perturber la quiétude
du campus sont devenus des “prisonniers politiques” alors que la
police – c’est dans sa démarche légale – procède à l’interpellation
massive des étudiants. Sur le coup, 22 étudiants ont été arrêtés à
Ben Aknoun ; tous ont été laissés en liberté provisoire sauf un, en
attendant que la justice statue sur leurs cas.
Le gaz attrape
la grippe
Des bonbonnes de
gaz butane à plus de 300 dinars, c’est cher et surtout
caractéristique des appétits voraces de certains, qui ont la
mainmise sur la distribution d’un produit dont le prix est en
principe réglementé. Le plus dramatique est de voir ces même
bonbonnes proposées dans les contrées les plus reculées et les plus
difficiles d’accès, c’est-à-dire là où l’Etat a failli dans la
fourniture de l’essentiel : des infrastructures de base, du
logement, du travail, de la santé, de l’éducation et même du gaz. Et
c’est justement là qu’on observe des émeutes certainement inspirées
par les multiples crises qui secouent l’Algérie depuis des années.
Pour répondre aux
émeutes, la force publique d’abord, la prison ensuite. C’est au
tribunal de Aïn Oussera, loin de leurs domiciles afin d’éviter de
nouvelles émeutes – comme quoi la prison ne fait pas vraiment peur –
que six manifestants de Birine ont été condamnés à huit mois de
prison ferme et 5 000 dinars d’amende. Deux autres personnes,
arrêtées dans le même cadre, ont été libérées.
Tout de même, la
réponse musclée est accompagnée par celle, politique, du chef du
gouvernement. Il indique que “l’ordre sera préservé et la loi
rigoureusement appliquée”. Autrement dit, gare. Gare parce que les
citoyens en colère contre les hausses des prix du gaz, en l’absence
d’associations pour préserver leurs intérêts, de partis politiques
plus occupés à occuper des postes à Alger qu’à écouter des doléances
des Algériens et de députés impuissants à arrêter une hausse
annoncée, n’ont d’autre moyen que la colère dévastatrice.
Finalement, Ahmed
Ouyahia a beau jeu de dire que le gouvernement va “barrer la voie
aux manipulations de rentiers et de politiciens” après
l’augmentation des marges sur le butane. Il feint en effet d’oublier
que les prix étaient déjà plus élevés que le tarif officiel depuis
longtemps.
En guide de marge
le consommateur final, qui a très froid en janvier, devait payer
toutes les plus-values encaissées par les multiples intermédiaires,
totalement illégaux mais ô combien débrouillards pour faire arriver
le gaz là où l’Etat ne peut pas le faire.
Rappelons
toutefois que le chef du gouvernement s’exprimait à ce propos lors
de l’installation des conseils d’administration de la commission de
régulation d’électricité, de l’Agence nationale du patrimoine minier
et celle de la géologie et du contrôle minier… En fait, on est en
plein dans le cœur d’un secteur qu fait battre le cœur de l’Algérie
en prise à des atermoiement autour de la loi sur les hydrocarbures –
difficile de ne pas faire le lien – qui tarde à voir le jour.
Doit-on comprendre que les Algériens payeront des marges
raisonnables une fois que le secteur sera libéralisé et que les
distributeurs de gaz butane seront au moins aussi nombreux que les
opérateurs de téléphonie mobile ?
Il est vrai que la
consommation de gaz butane se réduit dès que la température
augmente, et comme l’hiver ne dure pas très longtemps sous nos
latitudes…
Journalistes
délinquants
Il y a aussi les
journalistes et les journaux. Il ne s’agit pas de rappeler une
énième fois le cas Benchicou, directeur du journal Le Matin (en
prison pour une affaire de transfert illégal de fonds), mais des
nouveaux procès qui ont vu tout de suite la Fédération
internationale des journalistes (FIJ) s’alarmer de voir autant de
journalistes devant les tribunaux en Algérie et voir un quotidien
risquer la suspension. Passons sur le fait que la FIJ n’a pas plus
de représentativité en Algérie que n’en possède le Syndicat des
journalistes qui lui est affilié, mais cette organisation
“syndicale” a eu du grain à moudre dès lors que journalistes et
journaux, qui risquent des amendes lourdes ou la prison, sont tout à
fait réels. Certes, on ne cessera de rappeler que les peines de
prison qui se multiplient et se suivent sont toujours assorties de
sursis et les amendes rarement payées, mais le fait de continuer à
user de la politique du bâton contre la presse aura toujours cette
fâcheuse tendance à chercher les références de crédibilité de cette
même presse dans les casiers judiciaires de ses journalistes et non
plus dans leur press-book. Cela a valu à l’Algérie d’avoir une
presse qui chahute et qui use d’un ton véhément, mais que personne
ne juge sur ses capacités professionnelles.
D’autant que ces
procès, qui interviennent plusieurs mois après l’élection
présidentielle et le fait qu’ils ne concernent que les journaux qui
ont pris fait et cause pour le candidat Ali Benflis, tendent à
interpréter les actions judiciaires comme des règlements de comptes.
Question à six
mois avec sursis : le président Bouteflika a-t-il vraiment besoin de
régler ses comptes avec les journaux quand leur verve n’a pas pu lui
ôter la majorité écrasante (et humiliante pour ses adversaires) que
lui ont accordé les urnes ?
Cadres en taule
On reparle aussi
des cadres incarcérés. Un vocable à la mode au milieu des années
quatre-vingt-dix, alors que l’opération “mains propres” avait jeté
des dizaines de responsables d’entreprises en taule sans que les
procès retentissant attendus puissent réellement enfin désigner les
responsables de la gabegie dont a été victime le pays et qui a
saigné l’économie.
Une des figures de
proue de cette période, Messaoud Chettih, ancien patron du holding
Sidmines, a été également P-DG de Sider. Condamné à dix ans de
prison en 1996, il a été libéré après 46 mois de détention.
Cette fois, c’est
le P-DG de la CNAN qui est emprisonné pour sa responsabilité dans le
naufrage du Béchar et l’échouage du Batna. Il ne s’agit pas
seulement de parler des navires, mais surtout des 18 marins qui ont
péri sur une jetée du port d’Alger.
Même si nous ne
sommes pas devant une nouvelle opération mains propres, l’exercice
précédent, qui avait vu l’incarcération de plusieurs cadres
dirigeants, a laissé un mauvais souvenir et dès lors que l’on parle
à nouveau d’un P-DG en prison, cela met mal à l’aise et gêne plus
que ne rassure.
Cette propension à
faire de la prison une réponse pêche aussi par ses excès
présupposés.
Dans l’affaire des
arouch, alors que les leaders de ce mouvement passaient plus de
temps poursuivis par la justice et malmenés par la police, voilà
qu’ils sont présentés comme doués de raison et tout à fait
fréquentables. Mettant leur obstination au vestiaire, ils admettent
la mise en route des revendications de leur plate-forme dans le
cadre des lois de la République.
Au-delà des morts,
des blessés et des handicapés à vie, on peut aussi constater que la
société s’est réconciliée avec elle-même à travers le texte
fondamental du pays. La langue amazighe, la langue originelle du
pays, y est inscrite comme langue nationale (en fait autant pour la
langue arabe qui, faute de devenir langue du pays, est devenue
langue des institutions) et le dialogue est allé plus loin que ce
qui était attendu.
Quant aux
interprétations rapides et aux liens à faire avec les échéances
électorales prochaines, il apparaît qu’ils ne tiennent pas.
L’élection présidentielle s’est tenue sans l’aval des arouch. La
consultation référendaire à propos de l’amnistie générale et la
Constitution, si tant est que c’est de cela qu’il s’agit, peut
autant se passer d’eux. L’exemple des arouch à reproduire ?
Certainement pas. A méditer, cela ne fait aucun doute.
Amine Esseghir
Haut
Gestion du foncier agricole
A chaque
Président sa… terre
Combien de région
agricole a perdu sa vocation sous le coup de force du béton armé
venu à bout du tiers de la surface des terres arables, le constat
est alarmant. Son traitement, confié au temps et aux conjonctures,
n’a fait que réduire davantage ces parts agricoles pour rendre plus
compliquée encore une solution confiée actuellement à la justice.
Les politiques
suivies jusque-là n’ont abouti en fin de compte qu’à un
rééchelonnement de la question.
Tout a commencé
par un décret portant interdiction de toute jouissance ni de
propriété privée de la terre. Les deux premiers textes de loi (nos
62-02 et 62-03) promulgués les 22 et 23 octobre 1962, ont classé la
terre propriété de l’Etat.
Quarante ans de
loi
L’exploitation de
la terre a été limitée à des groupes restreints de travailleurs. La
première expérience dans la gestion du foncier agricole, appelée
auto-gestion, va disparaître aussi vite qu’aura duré le règne de son
initiateur, en l’occurrence le premier Président de l’Algérie
indépendante.
Son successeur –
ne l’oublions pas, venu au moment ou le marxisme dictait sa
philosophie de la propriété privée, au moment aussi ou l’Algérie
–optait pour le non-alignement pour favoriser la propriété
collective, sauf que la démarche se devait être suffisamment
différente de la première pour marquer la séparation entre deux mode
de gouvernance et d’optique politique. La révolution agraire allait
faire office de ligne médiane entre la propriété privée et publique
et marquer les quatorze années de l’ère Boumediene, entamées dans
l’euphorie des nationalisations.
Le premier
résultat obtenu sera visible dans le morcellement des terres
agricoles dont on n’aura pas grand mal à en mettre une partie sur le
marché, de par la facilité à l’accession.
Il aura fallu
pourtant attendre 1983 pour entendre parler, comme d’un sacrilège,
de la cession des terres agricoles au profit de l’exploitation
privée, tellement l’idéologie socialiste a eu le temps d’incruster
le refus de toute idée contraire. Nous sommes sous l’ère Chadli,
troisième gestionnaire des affaires de l’Etat qui va marquer son
temps par la mise en exploitation des terres agricoles par le privé.
Doucement mais sûrement, les terres ont été restituées à la faveur
de la loi n° 83-18 du 13 août 1983 relative à l’accession foncière.
Le retournement de situation est on ne peut plus visible à partir du
moment où la restitution des terres à leurs propriétaires
nationalisés, faisant apparaître une nouvelle catégorie de
propriétaires terriens autre que l’Etat et, par la même, permettant
les mutations mais aussi tous les dérapages quant à la préservation
de la vocation agricole des terres dont s’était dessaisi l’Etat.
Elle sera suivie
peu de temps après par la loi n° 84-16 du 30 juin 1984 relative au
domaine national, qui introduit dans son article 89 une nouveauté
qui consiste à faire la distinction entre les terres relevant du
domaine national et les autres terres cessibles.
En revanche, la
loi du 8 décembre 1987 venue déterminer le mode d’exploitation des
terres agricoles du domaine national en instituant un cahier des
charges pour les exploitants, en fixant les droits et obligations
des producteurs, accorde la cession des bâtiments, plantations,
cheptels et équipements aux bénéficiaires.
A travers les deux
textes, l’Etat va se retirer encore un peu plus pour confier aux
exploitants bénéficiaires le choix de quoi faire de la terre
distribuée, qui deviendra de ce fait juste un support pour une
activité donnée, quitte à être cédée d’une manière ou d’une autre à
des tiers ou servir à une activité incompatible avec sa vocation
première.
Le départ de
Chadli sera pourtant le tournant qui mènera tout droit vers la
privatisation des terres, institutionnalisée par la loi n° 90-25 du
18 novembre 1990 relative à l’orientation foncière. La restitution
des terres nationalisées à leurs propriétaires initiaux prend
officiellement effet par cette même loi, promulguée à la faveur de
la Constitution de 1989 dans laquelle est introduite la notion de
propriété publique et non d’Etat.
Ce n’est pas fini
pour autant. Les compléments de mesures organisationnelles sont
apportés par l’ordonnance n° 95-286 du 25 septembre 1995, qui va
préciser les conditions de restitution.
Cela n’a pas
empêché pour autant la contradiction de réapparaître l’année même
avec l’ordonnance signée Liamine Zeroual, alors chef d’Etat, qui a
signé une instruction présidentielle n° 5 portant protection des
terres à vocation agricole. L’objectif était de remédier à une
situation de perte des terres agricoles au profit de la
construction. L’instruction présidentielle se devait d’agir sur le
Plan directeur d’aménagement et de l’urbanisme (PDAU). Ce plan avait
servi à transférer les terres agricoles en terres urbanisables par
le simple fait de passer par les directions des services agricoles (DSA).
En 1997, le chef
du gouvernement avait relevé de ses fonctions un directeur des
services agricoles pour détournement de terres agricoles de leur
vocation. Cette même année va connaître pourtant une batterie de
textes d’application devant codifier l’exercice et le champ
d’intervention de l’exploitant. Il y a eu le décret exécutif
n° 97-483 du 15 décembre 1997 qui fixe les modalités, les charges et
conditions de la concession des parcelles de terre relevant du
domaine privé de l’Etat dans les périmètres de mise en valeur et de
la conversion éventuelle de cette concession en cession ; le décret
exécutif n° 97-484 du 15 décembre 1997 déterminant la composition de
l’organe habilité, ainsi que la procédure et les modalités de mise
en œuvre de la constatation de la non-exploitation des terres
agricoles réalisée sur la base d’enquête ; le décret exécutif
n° 97-490 du 20 décembre 1997 fixant les conditions de réalisation
des opérations de morcellement des terres agricoles et ce, quel que
soit leur statut juridique, dans les limites de la superficie de
l’exploitation de référence selon les zones de potentialités.
Le problème
reste entier
Autant les lois se
font multiples, autant les contradictions et la confusion se font
solides, compromettant l’orientation agricole avec comme seul
résultat d’enfoncer, d’un côté, l’exploitant dans des contraintes
réglementaires et l’incertitude du maintien de son activité et, de
l’autre, de condamner la terre à rester suspendue au préjudice
d’absence de politique de développement agricole.
Confier le
problème de la dilapidation des terres agricoles à la justice
renseigne sur la complexité de la gestion du foncier agricole
quarante ans durant, mais surtout sur la non-fiabilité des textes de
loi restés dans l’attente de l’application. L’instruction
judiciaire, ouverte à cet effet depuis le 11 janvier, a été adressée
par le ministère de la Justice aux procureurs de l’ensemble des
tribunaux et cours du pays. La première plaie ouverte a été celle
de Bouchaoui, exemple type du scandale de la non-application des
lois. L’instruction, qui a le mérite d’exclure le fait accompli,
gagne toutefois à situer les responsabilités et débusquer les
véritables centres de blocage.
Samira Mana
Haut
Amnistie générale
Les courtiers,
les convaincus et les autres
Ahmed Ben Bella,
Farouk Ksentini et d’autres personnalités sorties brusquement de
l’anonymat ; le MSP, le RND, le FLN et une panoplie d’associations
disent soutenir et militent en faveur du projet d’amnistie générale
que compte proposer le président de la République au peuple, qui
doit s’exprimer lors d’un référendum.
Il ne s’agit pas
d’une loi de finances dont ils ont pu lire des bribes dans la presse
nationale ni d’un projet de loi sur les hydrocarbures qu’ils ont pu
télécharger sur le site web du ministère de l’Energie et des Mines.
Hormis un discours
que M. Bouteflika a prononcé à l’occasion du 50e anniversaire du
déclenchement de la Révolution algérienne, dans lequel il fait
explicitement référence à cette démarche, il n’existe aucun texte
officiel ni aucune information détaillée sur le contenu du projet en
question. Pourtant, les “souteneurs” se bousculent pour soutenir un
projet d’amnistie dont ils ne connaissent que le titre. Si cela est
compréhensible de la part d’un Ben Bella qui a défendu la
réconciliation nationale aux pires moments des “certitudes”
républicaines et des “laqad najahna” ou autres “derniers quarts
d’heure”, ça l’est beaucoup moins de la part de ceux qui ont
entretenu un discours va-t-en-guerre.
Mme Benhabyles,
sénatrice et ancienne ministre, change de registre et se met, elle
aussi, au soutien du projet d’amnistie générale à condition de
“respecter le devoir de mémoire” et le “devoir de solidarité et de
dignité envers les victimes”. Ainsi, après avoir été membre de SOS
Attentats et sillonné le monde pour rendre compte des méfaits du
terrorisme, voilà qu’elle compte créer le premier “réseau de wilaya
des femmes algériennes pour la défense de la paix” sous la houlette
de la “Coalition mondiale des femmes pour la défense de la paix” née
le 24 novembre 2004 à Genève. Pour Mme Benhabyles, “l’Algérie est un
chantier pour la paix” où “les femmes ont toujours joué un rôle
prépondérant”. Après les avoir mises “aux premières lignes du combat
contre le terrorisme” (discours ambiant des années noires de la
précédente décennie), les femmes sont actuellement convoquées pour
une autre “mission sacrée”, celle de défendre une amnistie dont ils
ne savent rien.
Mme Saïda
Benhabyles invite “toutes personnes qui croient en la culture de la
paix, condamnent toute forme de violence et croient surtout en
l’implication des femmes dans le règlement des conflits” à faire
partie de son réseau. Selon elle, “30 associations ont déjà répondu
favorablement à cette initiative en plus de personnalités,
d’organisations estudiantines” comme l’UNEA et l’UGEL, des
associations d’artistes mais également des associations comme Iqra,
l’Association pour la non-violence dans les établissements
scolaires, SOS Femmes en détresse, Rachda, l’Association des
victimes du terrorisme, l’Association des femmes de l’audiovisuel et
l’UNFA.
De quoi s’agit-il
? Que défend-t-on ? Qui va bénéficier de cette amnistie ? Les
démarcheurs ne s’embarrassent pas de questions. Ils soutiennent, un
point c’est tout.
D’autres, comme à
la fameuse Commission nationale de l’amnistie générale (CNAG),
présidée par un certain Abderezak Ismaïl, dont est également membre
Ahmed Ben Bella, sont allés jusqu’à élaborer une plate-forme en huit
points pour déterminer les contours et les bénéficiaires de
l’amnistie. Il s’agit, entre autre, de “lever les poursuites
judiciaires”, d’”annuler des jugements”, de “réhabiliter les
victimes du drame national” et d’amnistier les services de sécurité
et les groupes armés, et de permettre à ces derniers de “revenir
dans la société”. Ce matraquage en faveur de l’amnistie ne laisse
point de place au débat. Les familles victimes du terrorisme comme
celles, à l’image des familles des disparus, victimes des services
de sécurité, sont appelées à accepter sans discuter l’amnistie
générale qui se prépare. Du coup, comme l’a décrété M. Ben Bella, si
on est contre, c’est qu’on tire des dividendes du malheur des
Algériens !
A en croire les
déclarations de ses animateurs, la CNAG semble, sans existence
légale, être mandatée par les plus hautes autorités puisqu’elle
prétend avoir la charge, comme l’a récemment affirmé Ben Bella, “de
contacter les repentis de l’AIS pour en finir avec les problèmes
auxquels ils ont été confrontés après la signature du pacte dans le
cadre de la concorde civile”.
Même l’Association
nationale des transporteurs algériens (ANTA), dont la vocation n’est
pourtant pas de faire de la politique, s’est mise à rouler sur
l’autoroute de l’amnistie. Pourvu qu’elle ne fasse pas dans l’excès
de vitesse pour nous emmener droit au mur.
Pour ce qui est
des partis politiques, après avoir soufflé le chaud et le froid, le
parti de Aboudjerra Soltani semble se tourner résolument vers
l’amnistie générale qu’il veut associée à la levée de l’état
d’urgence, une vieille revendication qu’il vient de déterrer des
archives des actions politiciennes du MSP.
Quant au RND, le
virage à 180° qu’il vient de prendre est significatif des enjeux
liés à cette démarche. Dans la pré-campagne organisée en faveur de
l’amnistie générale, des membres du parti d’Ouyahia parlent de “la
nécessité de la réconciliation nationale” qui signifie pour eux “la
négation de soit et l’acceptation de l’autre”. Etrange changement de
position quand on se souvient des propos tenus par des responsables
du parti lors de la campagne électorale présidentielle pour
signifier que tout a été fait en matière de réconciliation nationale
et qu’il n’y a plus lieu de parler d’amnistie pour d’autres groupes
armés, et encore moins pour ceux (entendre par là les membres de
l’ex-FIS) “qui ont mis le pays à feu et à sang”.
Même atmosphère de
soutien chez le président de la Commission nationale consultative
pour la promotion des droits de l’homme (CNCPPDH), Me Farouk
Ksentini, qui avoue néanmoins ne rien connaître du projet d’amnistie
tout en envisageant le pardon même pour les pour auteurs des crimes
collectifs. L’astuce étant que “la notion du crime contre l’humanité
n’est pas reconnue par le droit positif algérien”.
Tout concorde a
priori pour que le dossier de la “décennie rouge” soit fermé sans
que l’on ait eu le temps de le scanner, de le fouiller et de
l’examiner soigneusement pour le comprendre afin que de telles
horreurs ne se reproduisent plus. Un grand risque. Pourtant, il
s’agit moins de réconcilier les ennemis d’hier, les bourreaux et les
victimes (dans les deux camps), que d’explorer les raisons
politiques et sociales qui ont mené l’Algérie à une situation de
désastre. S’agit-il d’aller résolument vers la démocratisation du
pays, vers la transparence économique, vers la bonne gouvernance
(pas celle des séminaires !) et vers une responsabilité des
gouvernants envers les citoyens, ou alors de changer uniquement de
nom d’époque tout en gardant les mêmes ingrédients ? Le risque dans
la conclusion à la hâte de l’amnistie générale est de perdre toute
référence à la vérité et à la justice, des notions qu’il ne servira
à rien d’inclure dans les manuels scolaires si elles n’ont pas été
mises en application. Car le meilleur des enseignements se fait par
la pratique.
Abdelkader
Djalil
Haut
Abderrezak Smail (président de la CNAG)
«L’amnistie est
un acte musulman»
Egalement
secrétaire général du PRA, ancien cadre du FLN et de l’UNJA,
Abderrezak Smaïl développe dans cette interview les objectifs et le
fonctionnement de la Commission nationale pour l’amnistie générale (CNAG)
et situe toute l’action de la commission en dehors du contenu de
l’amnistie elle-même, qu’il considère, d’ailleurs, comme “un acte
musulman”.
Les Débats :
Comment est née l’idée de créer la commission nationale pour
l’amnistie générale ? Pourquoi cette initiative est-elle venue du
PRA ?
Abderrezak
Smaïl : C’est avec grande
satisfaction que nous avons accueilli le discours du président
Bouteflika, prononcé le 31 octobre, lors duquel il a évoqué l’idée
de l’amnistie générale. Quelques jours plus tard seulement, nous
avons annoncé la naissance de cette commission. J’ajouterais que
durant une conférence de presse destinée à l’annonce, des
journalistes ont tenu à savoir le pourquoi de cette initiative,
alors que l’on ne savait que très peu sur l’amnistie elle-même. J’ai
répondu et je maintien ma réponse que le président Bouteflika n’a, à
ce jour, jamais dit quelque chose sans que cela soit suivi par les
actes. Que ce soit aujourd’hui, pendant son premier mandat ou même
par le passé, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères sous
le défunt Boumediene. Lorsque le Président évoque l’amnistie, pour
nous cela veut dire la sécurité et la stabilité pour notre pays.
Après avoir
traversé une crise qui a totalement isolé l’Algérie, voilà
aujourd’hui que notre Etat revient sur la scène internationale et
que les affres de l’insécurité s’estompent. Cela est certainement à
mettre en lien avec la venue de Bouteflika, depuis 1999, et le
projet de l’amnistie générale s’inscrit dans le prolongement de
cette évolution. Au niveau du PRA, nous avons adopté cette démarche
et voyant l’étendue des contacts engagés avec nombre de
personnalités de la mouvance islamiste, nous avons estimé que le
rôle d’une telle commission dépassait le cadre partisan qui nous
semble étroit, qu’il s’agisse du PRA ou d’un autre parti. Je dis
cela parce que notre but est de donner un ancrage populaire à
l’amnistie générale.
Peut-on en
savoir plus sur la composition de la CNAG ?
Je peux vous citer
de nombreux élus, sénateurs, députés, à l’exemple de Mourad
Boutadjine du FLN, Bensoltane qui fait partie à la fois du FLN et de
l’UNPA, Aziz Tayeb représentant du MSP et désigné par Aboudjerra
Soltani lui-même, mais il y a aussi et surtout beaucoup
d’associations nationales et d’autres à caractère local.
Mais pas le RND
?
Si. Le RND est
représenté par Gacem Kébir qui, je vous le rappelle, est membre
fondateur du Rassemblement (*).
A ce jour, le
contenu de l’amnistie est inconnu. Ne pensez-vous pas qu’il soit
prématuré de soutenir à l’avance un projet dont on ne connaît pas
les conséquences exactes ?
L’amnistie
générale qui sera soumise à un référendum ne peut que servir le pays
et sa stabilité. Elle est synonyme de la fin de la haine et de la
rancœur et c’est pour cela que nous préparons le terrain au niveau
des populations. J’ouvre une parenthèse ici pour dire, contrairement
à ce qui a été écrit par ailleurs, que nous n’avons jamais évoqué la
question des juifs d’Algérie ou des harkis. Pour nous, ces deux
questions ne sont pas à l’ordre du jour et je répète que l’amnistie
n’a de lien qu’avec la crise qu’a connu le pays.
Quant au projet
lui-même, nous attendons que le président de la République propose
son texte et, quelle que soit sa teneur, nous le ferons parvenir au
peuple. J’insiste pour préciser que nous ne sommes pas une
commission juridique, mais une commission populaire qui rassemble
des citoyens qui soutiennent la démarche du Président.
Je pense que notre
amnistie n’a rien à voir avec celles faites dans les autres pays.
Elle représente pour nous un acte musulman. Le Prophète n’a-t-il pas
pardonné à ses ennemis ? Il ne sert à rien de se perdre dans le
labyrinthe juridique, de se battre autour de tel ou tel article,
alors qu’il est urgent de panser les blessures du peuple.
Populariser
l’amnistie requiert une présence sur le territoire national…
Nous avons
effectivement commencé à installer des commissions de wilaya. Pour
l’instant, nous en sommes à trois wilayas, à savoir El-Oued, Aïn
Defla et Sétif, et à l’étranger nous avons ouvert un bureau à
Toulouse et nous comptons en ouvrir d’autres à l’intention de la
communauté nationale à l’étranger. Nous nous donnons le délai de la
fin février pour couvrir les 48 wilayas du pays et les unions
locales auront pour mission d’ouvrir à leur tour des bureaux
communaux. Tel est notre travail.
Ce travail
demande quand même des moyens…
Justement, c’est
le problème qui se pose à nous, mais nous essayons de travailler
tout de même. Nous demandons également le soutien des gens qui
viennent nous voir ou veulent adhérer à notre initiative. Je peux
vous dire, en tout cas, que l’Etat ne nous donne pas un sou. Bien
entendu, une telle campagne demande des moyens et il y a de
nombreuses personnes qui nous proposent les locaux pour abriter les
commissions locales.
Cela rappelle
un peu les comités des soutien au candidat Bouteflika. Etes-vous
justement en rapport avec eux ?
Effectivement,
nous avons beaucoup de contacts avec les responsables nationaux des
comités de soutien. Nous n’en avons pas, par exemple, avec le MNCD,
mais notre porte est ouverte à tous.
Il est question
pour nous, aujourd’hui, d’élaborer une plate-forme afin de mieux
harmoniser notre démarche et notre discours.
Ahmed Ben Bella
est aujourd’hui le président d’honneur de la CNAG. Comment avez-vous
réussi à le convaincre ?
J’ai rencontré Ben
Bella parce, dès le départ, ma démarche était de rechercher des
personnalités pour renforcer la Commission. Cette rencontre a eu
lieu à Alger, bien que ses proches aient tenu à ce que j’aille le
voir à Maghnia. Nous lui avons expliqué notre travail et il s’est
montré très intéressé par notre action. Notre intersection a été la
valeur du pardon qui fait partie de sa personnalité, lui-même
partageant l’idée que si le Prophète a pardonné, c’est que tous les
musulmans doivent être en mesure d’en faire autant. C’est Ahmed Ben
Bella qui a demandé à adhérer à notre commission et il devenait
évident de le désigner comme président d’honneur et son acceptation
ne pouvait que nous réjouir.
J’ajouterais que
notre rencontre est intervenue après une série de contacts avec les
responsables de la mouvance islamique.
Que voulez-vous
dire par mouvance islamique ?
Je parle des chefs
islamistes concernés et, pour être clair, des anciens dirigeants du
FIS dissous.
Dans quel but ?
Ne prenez-vous pas acte du refus du GSPC de l’amnistie ?
Pas du tout, je ne
partage pas du tout ce point de vue. Tous les dirigeants islamistes
et même ceux des groupes armés sont pour l’amnistie générale. Quant
à parler de l’AIS ou du GSPC, pour moi ce ne sont que des noms, or
ce qui compte, c’est que nous savons que tous sont pour le projet
d’amnistie. J’ai contacté plusieurs personnalités de cette mouvance
et je peux vous assurer que ceux qui disent qu’il y a des
réticences, de quelque partie que ce soit, ne savent pas de quoi ils
parlent. Mon opinion, fondée sur des contacts poussés, est confortée
par mes entrevues avec M. Ben Bella, qui a tiré les mêmes
conclusions après avoir eu les mêmes contacts avec les mêmes
personnes que j’ai rencontrées.
Quelles
personnes ?
Je dirais
simplement que ce sont des acteurs et des victimes de la crise qui
n’attendent que ce projet pour que la crise se termine et que la
paix revienne en Algérie. Je ne peux vous en dire plus.
Pourquoi Ahmed
Ben Bella ?
Pourquoi pas ?
Mais, je ne vus cache pas que nous avons pensé à d’autres, comme
Hocine Aït Ahmed que nous ne réussissons toujours pas à contacter.
Je vous citerais aussi Abdelhamid Mehri, Mouloud Hamrouche, Mohamed
Salah Yahiaoui. Entre autres…
Pour finir, on
se pose la question de savoir si vous avez effectivement le soutien
du résident ?
Je pense que cette
question est prématurée. L’important pour l’instant est que c’est
une question nationale et populaire. Nous avons adopté le projet du
résident et il n’y a personne derrière nous. Le chef de l’Etat reste
souverain dans es décisions et s’il y a quoique ce soit de positif à
l’avenir, nous n serons que favorables.
Entretien
réalisépar Nabil Benali
(*) M. Gacem Kébir, contrairement
aux propos de M. Smail,
a été exclu du RND en 2002.
Haut
Congrès du FLN
L’esprit de
reconquête
Entre autres
particularités du FLN, il faut relever cette aptitude qu’il a de
sortir de crises qui auraient entraîné l’implosion de toute autre
organisation politique. Sans être la plus grave de toutes depuis
qu’il existe, la dernière en date a toutefois requis pour son
règlement plus d’efforts que les précédentes. Par sa durée (elle a
éclaté des mois avant l’élection présidentielle, qui en est la
cause), elle a constitué une surprise pour nombre d’observateurs.
C’est que l’idée
prévalait que le FLN se ressouderait sans plus tarder au sortir de
l’échéance qui a provoqué sa désunion : sa division entre partisans
d’Ali Benflis, le secrétaire général, et de Abdelaziz Bouteflika, le
Président en exercice, n’ayant plus de raison d’être dès lors que
les électeurs auraient tranché pour l’un ou l’autre candidat. On
était d’autant plus porté à faire cette prédiction, plutôt qu’à
pronostiquer le divorce définitif entre les deux ailes après le
verdict du 8 avril, qu’on considérait pour sa part que le FLN
n’était pas à proprement parler un parti, et cela dans aucune des
acceptions que peut prendre ce terme.
L’organisation
politique la plus hétérogène, la moins exigeante en termes de
convictions, celle à qui on prêterait le moins d’attachement à des
valeurs spécifiques, s’affirmerait-elle de surcroît comme une simple
machine électorale qui laisserait ses adhérents libres de se
déterminer à leur guise dans l’intervalle des échéances électorales,
cette organisation aurait cependant le plus grand mal à préserver
son unité si elle s’était divisée dans les mêmes circonstances que
celles qui ont provoqué la dernière crise du FLN. La gravité de
celle-ci ne tient pas paradoxalement à l’importance de l’enjeu en
cause, mais à ce que celui-ci a d’insolite, à son incongruité,
autant dire à son “impossibilité théorique”. Aucun rassemblement
politique, quel que soit son mode d’organisation, ne se serait
trouvé confronté à un dilemme consistant à choisir, comme candidat à
l’élection du chef de l’Etat, entre un candidat issu de ses rangs,
son chef attitré qui plus est, et un candidat extérieur, en tout cas
quelqu’un qui ne compte pas formellement au nombre de ses militants.
Et qu’on ne se méprenne pas : le problème n’était pas de savoir qui
des deux ferait un meilleur président. Le problème c’est qu’un parti
s’est trouvé dans l’obligation de choisir l’un ou l’autre candidat.
La question de savoir qui des deux est mieux qualifié pour la
fonction à pourvoir se posait aux électeurs, en effet, non pas à des
militants qui disposaient d’un candidat tout désigné en la personne
de leur secrétaire général.
Il se peut que ce
soit le sentiment d’avoir manqué à toutes les règles présidant au
fonctionnement d’un parti politique que les militants du FLN ont le
plus de mal à surmonter, qui explique que le congrès de
réconciliation, ou de réunification, n’ait pas été facile à tenir, à
l’encontre de ce qu’on pouvait s’imaginer, quand on se situait à
l’extérieur du parti, et qu’on jugeait sur la base des expériences
passées. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de supposer au sein du
FLN un malaise à ce point fort qu’il entraverait le processus de
réconciliation enclenché au lendemain de l’élection présidentielle.
Il suffit de penser aux efforts déployés par l’aile perdante, mais
qui entend garder quelques-unes de ses positions à l’intérieur du
parti, ainsi qu’au double but poursuivi par les redresseurs, à
savoir s’emparer des places dominantes mais que sans cela entraîne
le départ des pro-Benflis, pour comprendre qu’il ait fallu presque
une année de travail avant qu’il ne devienne possible de recoller
les deux morceaux.
Faut-il croire,
pour autant, que la crise du FLN est maintenant transcendée, et que
l’ex-parti unique va pouvoir jeter toutes ses forces dans la balance
? L’idée que cette formation est désormais en mesure de jouer le
rôle qui lui revient en quelque sorte de droit ne manquera sûrement
pas d’être soutenue comme une évidence, par les militants, mais pas
seulement ; leur prêteront sans doute main forte les franges de
l’opinion qui ont toutes désigné explicitement son rival direct, le
RND, comme leur ennemi principal, cela pour des considérations qui
ne sont pas évidentes. Cet avis, s’il a en ce moment l’apparence
pour lui, ne repose cependant pas sur des bases éprouvées. Il ne
tient pas compte des leçons du passé. S’il est vrai que le FLN ne se
porte jamais aussi bien qu’au sortir d’une crise qui aurait dû
mettre fin à sa carrière, il se vérifie aussi que ses retours en
force, ou en grâce, ce qui d’ailleurs revient au même, se font
fatalement suivre d’une dissension tout aussi grave, sinon plus
grave, que les mésententes qu’il a pu auparavant surmonter.
Un ou deux
exemples feront mieux saisir ce dont il s’agit. Ainsi en 1999, à
l’arrivée au pouvoir de Abdelaziz Bouteflika, le FLN avait depuis
quelque temps déjà cessé d’être la force principale. Ce rôle était
dévolu à son rival de la même famille politique, le RND, né d’une
scission qui ne veut pas dire son nom, en premier lieu pour pallier
l’inexistence d’une organisation vouée au soutien de l’action
gouvernementale, le FLN, placé alors sous la houlette de A. Mehri,
ayant contracté à Rome une alliance avec les groupes terroristes à
travers ses représentants politiques. Ce manquement à son rôle de
parti légal qui lui a fait mettre sur un pied d’égalité violence
terroriste et lutte antiterroriste, n’est rien d’autre qu’une
trahison envers l’Etat national, maquillée en politique visant à
rétablir la réconciliation nationale. Après cela, le FLN, comme
d’ailleurs les autres partis engagés dans la même ligne, aurait dû
être dissous en toute légalité. Non seulement il ne l’a pas été,
mais il redeviendra la principale force politique en remportant, en
2002, les élections législatives et locales, comme s’il n’avait
commis aucune faute, comme si le contrat de Rome n’avait pas existé.
Or, quelques mois suffiront par la suite pour que de nouveau il
entre en crise. L’élection présidentielle de 2004 lui avait paru une
occasion à ne pas laisser passer pour s’emparer de la dernière
position qu’il n’occupait pas encore dans l’appareil d’Etat :
l’institution présidentielle. Ambition qui lui semblait d’autant
plus réalisable que le Président en fonction, qui briguait un
deuxième mandat, subissait un tir groupé de plus en plus nourri à
mesure que l’on se rapprochait de l’échéance. Il faut dire que ce
projet s’inscrit dans le prolongement des victoires électorales de
2002. Seulement, le mouvement du balancier réglant le destin du FLN
n’a pas attendu que son impulsion aille au bout de son énergie pour
inverser sa direction.
Ce n’est pas pour
rien, néanmoins, que le destin s’ingénie à contrarier l’esprit de
reconquête qui anime le FLN depuis l’avènement du pluralisme. L’une
des conditions commandant la poursuite du processus démocratique
est, en effet, son reflux, sinon sa disparition pure et simple,
jusqu’à un niveau où il cesse de se confondre avec les institutions.
Ce n’est qu’en Algérie que la démocratisation prend cette allure
pour le moins contradictoire qui voit l’ex-parti unique conserver le
monopole dans l’appareil d’Etat – il est vrai avec le soutien du
secteur de la société civile que cette situation favorise, non pas
politiquement, mais pour le profit matériel qu’elle tire de ce
positionnement. Un processus démocratique au cours duquel la force
principale reste l’ex-parti unique est un processus délétère. Il
prépare des jours aussi sombres que ceux par lesquels le pays est
déjà passé.
C’est pourquoi,
semble-t-il, deux logiques sont à l’œuvre, dont la simultanéité
explique le parcours en dents de scie du FLN depuis les débuts de
l’ouverture démocratique. Ces deux logiques distinctes diffèrent par
le temps qui leur est nécessaire pour se développer dans leur
plénitude. En vertu de la première, au temps moyen ou long, amorcée
un certain 8 octobre, et qui s’attache à conduire le pays à une
démocratie véritable, le FLN est un frein tentaculaire qu’il faut
démonter suivant un rythme à définir, parce qu’il n’est pas
concevable qu’une démocratie puisse se construire dans le même temps
où l’ex-parti unique se redéploie tout en conservant son hégémonie.
Le processus démocratique et un FLN dominant sont deux choses
contradictoires. L’un devra céder devant l’autre dans un avenir
proche. Ou le pays finit par considérer qu’il ne peut continuer à
exister en tant que communauté politique maîtresse de son destin
s’il n’accède pas à la démocratie, cela étant conditionné dans une
bonne mesure par la disparition brutale ou graduelle du FLN, ou il
laisse ce dernier recouvrer toutes ses forces, et il peut être
certain que sa marche désormais se fera à reculons, et qu’il
s’oriente vers l’éclatement.
La deuxième
logique à l’œuvre est, quant à elle, de courte vue. C’est celle
qu’impose le court terme, les impératifs du moment. La pression des
événements contrarie le processus exigeant par nature plus de temps
pour produire tous ses effets. C’est, par exemple, une échéance
électorale qui arrive, prenant de court les forces démocratiques,
incapables encore de la remporter, et décider par là même de la
direction à prendre. Le court terme joue toujours en faveur des
forces déjà constituées. Dans le cas algérien en tout cas, il
intervient au bénéfice des tenants du conservatisme. Pour autant,
les deux logiques se développent sur deux niveaux différents, l’une
n’influant sur l’autre qu’à titre subsidiaire, que pour accélérer
son cours ou le ralentir.
M. Habili
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