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Etude
L’ANP, la
réconciliation nationale et l’amnistie générale
Evoquer ces deux
importantes questions que sont la réconciliation nationale et
l’amnistie générale sans prendre en compte la position globale de
l’armée à leur propos paraît bien peu réaliste. Non pas parce que
cette institution, en principe apolitique, a plus droit au chapitre
qu’une autre ou qu’elle se réserve des droits de veto, par ailleurs
tout à fait inconstitutionnels, mais il se trouve qu’à côté de son
combat antiterroriste, elle est également au cœur du processus de
démobilisation des éléments armés qui souhaitent mettre fin à leur
rébellion contre l’autorité de l’Etat.
La volonté de
mettre rapidement fin à un conflit fratricide en Algérie ayant
immédiatement germé au sein du haut commandement militaire et ce,
depuis le tout début de l’éclatement de la crise, au cours du
premier semestre 1992, période à l’issue de laquelle il était
possible de mesurer la gravité et l’ampleur d’un drame qui était
déjà en train d’opposer des milliers de terroristes aux forces de
sécurité par le fait d’élections législatives mal conçues, mal
réalisées et mal gérées par un gouvernement aventurier et immature.
Cette volonté de dialogue apparaîtra d’ailleurs concrètement et de
façon assez spectaculaire sous la plume d’un général anonyme qui, en
décembre 1992 appellera dans les colonnes du quotidien
gouvernemental Es Salem “au dialogue et à la réconciliation entre
tous les enfants de l’Algérie”. Aussi est-il particulièrement
malhonnête que des ONG, des gouvernements étrangers et des forces
politiques proches du FIS dissous accusent, tout au long de la
décennie 1990, le pouvoir algérien d’avoir opté pour le “tout
sécuritaire”. Une option qui n’a jamais existé que dans l’esprit de
milieux particulièrement attachés à dénaturer le sens et les enjeux
d’une crise destinée à détruire l’Etat national algérien.
Seulement, il faut
bien préciser que si cette option fondamentale du dialogue avec
l’insurrection islamiste a toujours existé, elle était évidemment
accompagnée des mesures sécuritaires nécessaires au rétablissement
puis au maintien de l’ordre public, gravement remis en cause par le
terrorisme. Ce qui signifie que l’Etat algérien a, depuis le début,
bien fait la différence, dans son approche de la crise, entre son
côté politique qui doit être d’une manière ou d’une autre réglé par
le dialogue et son côté sécuritaire qui doit être réglé par la
répression la plus ferme de tout acte contraire à la loi. La
difficulté résidant précisément dans la délimitation de la frontière
entre les deux aspects du problème. Où s’arrête le sécuritaire et où
commence le politique ? C’est à cette lancinante question que le
pouvoir algérien aura d’ailleurs à répondre tout au long de ces
treize dernières années, en s’efforçant à chaque fois d’éviter de se
tromper de terrain et donc de donner l’impression qu’il cède devant
la pression des groupes terroristes tout en faisant avancer la cause
de la paix. La tactique utilisée par l’armée étant d’ailleurs de
donner le feu vert au dialogue politique au moment où les groupes
terroristes connaissent leurs plus grands échecs et au moment où les
chefs du parti dissous désespèrent totalement de leur sort.
Tant il ne faut
pas perdre de vue non plus que l’interlocuteur politique le plus
recherché a toujours été le FIS dissous, surtout du temps de la
présidence de Liamine Zeroual qui est allé jusqu’à faire libérer
quelques uns des membres du madjliss echoura incarcérés à Blida
avant de mettre en résidence surveillée Abassi Madani et Ali
Belhadj, dont il était attendu d’eux qu’ils manifestent un meilleur
intérêt pour un dialogue politique qui prenne en compte les intérêts
du pays avant de ne considérer que ceux de leur parti. Dans ce cas
précis, comme dans d’autres par la suite, l’armée aura joué un rôle
déterminant en ce qu’elle veillera à éviter toute initiative
politique qui puisse mettre en péril les institutions de la
République en donnant la fausse image d’une abdication en rase
campagne. Une abdication d’autant moins envisageable que sur le
terrain des opérations, il n’a à aucun moment été question d’un
possible débordement des groupes terroristes sur le dispositif
sécuritaire national. Ni d’un point de vue strictement militaire ni
encore moins d’un point de vue politique. La population ayant assez
rapidement saisi les enjeux du combat en cours en refusant de
soutenir les terroristes, qu’ils soient du GIA ou de l’AIS, et en
basculant même assez rapidement en direction de l’Etat à travers les
marches populaires gigantesques de mars 1993 et de la fin 1995.
C’est dire que
l’armée a toujours été relativement à l’aise dans sa démarche
réconciliatrice dans la mesure où son objectif n’a pas été de faire
cesser un bain de sang parce que ce bain de sang mettait en péril
l’Etat algérien en tant que tel. De ce point de vue, il est au
contraire permis d’affirmer que le terrorisme a donné l’occasion à
l’Etat, et à l’armée en particulier, de se renforcer
considérablement aussi bien en termes de moyens et de capacités
d’intervention que dans celui du contrôle de la société, avec le
plein assentiment de la majorité des citoyens. Le dialogue développé
dans ce contexte n’obéissant en réalité qu’à la volonté jamais
démentie de l’armée de voir se résoudre une crise qui porte un tort
immense à des millions d’Algériens brutalement jetés dans un conflit
dont les motivations réelles n’ont évidemment jamais été d’ordre
religieux, donc idéologique.
Les réformes de
tous les dangers
Il ne faut pas
perdre de vue, en effet, que le moment où commençait à germer
l’agitation islamiste et qu’elle se radicalisait d’étrange manière
était également celui où le débat autour des fameuses réformes
économiques et politiques battait son plein. Plus que cela, il était
surtout question du rôle et du devenir du FLN dans le nouveau
paysage politique en gestation, à l’ombre d’une démocratisation et
d’une libéralisation qui s’imposaient d’elles-mêmes. La bataille
faisait alors rage entre les tenants d’une étatisation tous azimuts
et ceux qui essayaient d’introduire de nouvelles formes de gestion
appelées à faire la part belle au secteur privé et à
l’investissement direct étranger. Sachant qu’une nouvelle
configuration économique du pays devait inéluctablement produire une
nouvelle carte politique, il n’est pas difficile d’imaginer que le
FLN, le parti de l’étatisme et de la rente, n’allait pas accepter de
gaieté de cœur des réformes aussi radicales, même et surtout à
partir du moment où elles étaient initiées par le haut commandement
militaire à travers le président Chadli Bendjedid aussi bien que son
chef du gouvernement, eux-mêmes ancien officiers supérieurs de l’ANP.
Cette dangereuse contradiction au sommet de l’Etat pouvait
difficilement se résoudre sans un recours à la violence et sans la
manipulation de la rue. Manipulations qui, dans un premier temps,
donneront lieu aux tragiques événements d’octobre, et un peu plus
tard, à la dérive terroriste du mouvement intégriste représenté par
le FIS. Si aucune preuve ne peut-être produite, pour l’instant, de
la collusion du FLN dans le déclenchement des événements d’octobre
1988 et dans le dévoiement d’une partie de la base du FIS vers le
terrorisme, il est difficile de ne pas relever les énormes
bénéfices, en terme de temps, qu’a retiré l’ancien parti unique du
report des échéances économiques, sociales et politiques qui
attendent le pays.
Les réformes qui
devaient démarrer dès l’adoption de la Constitution de 1989, sont
ainsi restées bloquées jusqu’à nos jours et le système de la rente
et de la prédation économique est toujours en place à cause – ou
grâce, c’est selon – du déferlement de la violence sur le pays.
C’est donc en
partant de cette analyse et de cette intime connaissance des causes
réelles du déclenchement et de l’entretien du terrorisme que l’armée
a tenté, depuis le début, d’instaurer un dialogue politique
susceptible de supprimer la couverture politique et idéologique de
la violence pour laisser apparaître ses véritables fondements
économiques et sociaux. La grande difficulté, en ce domaine, ayant
été et étant toujours de trouver des interlocuteurs valables, dans
les rangs des terroristes aussi bien que dans ceux du FIS. Ce qui
fera d’ailleurs dire et écrire à certains auteurs malintentionnés
qu’en désespoir de cause, les militaires auraient pu être tentés de
fabriquer eux-mêmes leurs interlocuteurs en créant les conditions
objectives aptes à favoriser l’émergence de leaders islamistes ou de
chefs terroristes en mesure de participer à un dialogue sérieux et
responsable. Hypothèse complètement farfelue s’il en est, lorsque
nous connaissons le profil des terroristes algériens et leur
particulière tendance à la pathologie criminelle, mais qui indique
bien la difficulté de la tâche. Tellement difficile, d’ailleurs, que
jusqu’à l’heure actuelle, le dialogue avec les dirigeants du FIS
dissous reste toujours aussi aléatoire et erratique du fait d’un
entêtement absolument hallucinant à revendiquer un statut politique
acquis, par ailleurs, par la violence et la fraude. Et c’est un
miracle si finalement il a été possible de trouver, en la personne
de Madani Mezrag, patron de l’Armée islamique du salut (AIS), une
personne suffisamment sensée et responsable pour admettre l’impasse
du chemin emprunté par les armes. Un miracle qui n’a cependant pas
été du goût de tout le monde, en cette année 1997 où les dissensions
entre la Présidence représentée par Liamine Zeroual et Mohamed
Betchine et le haut commandement militaire sont arrivées à un tel
degré de gravité que le journal appartenant à Mohamed Betchine se
met à critiquer ouvertement les accords passés avec l’AIS dans le
seul souci de discréditer une ANP qui ne voulait pas de lui à la
tête du ministère de la Défense nationale.
Le cadeau de
bienvenue à Bouteflika
Nous imaginons
alors sans peine le véritable effroi qui a saisi les militaires en
constatant que la présidence de la République était en train de
saboter un processus de dialogue et de désarmement de l’un des deux
principaux groupes terroristes du pays. Cela ne sera peut-être pas
la raison qui a provoqué la fameuse crise de l’été 1998 et qui a
conduit le duo Zeroual-Betchine à la démission, mais il est
indéniable que leur départ a, du même coup, débloqué la situation et
permis au processus de démobilisation de l’AIS de se poursuivre dans
un climat de plus grande sérénité.
Cette opposition
de Zeroual et de Betchine à la reddition des troupes de Madani
Mezrag et de Benaïcha est d’autant plus incompréhensible qu’ils ont
été les premiers, dés l’arrivée de Zeroual au ministère de la
Défense nationale, à rendre visite, en 1993, aux dirigeants du FIS
dissous emprisonnés à Blida. Mais il faut aussi dire que c’est
précisément là que se situe la différence d’approche entre ceux qui
recherchent une solution politique avant même de régler la question
des armes et ceux qui craignent qu’une solution politique sans
totale maîtrise sécuritaire ne compromette gravement l’ensemble du
processus de dialogue. Nous citerons à cet égard les propos d’un
très haut responsable militaire qui, en commentant à notre intention
la première lettre envoyée par Ali Belhadj à Liamine Zeroual en
1994, aura ces mots très crus : “S’ils cherchent un partage du
pouvoir, il n’en est pas question !” On ne saura pas, jusqu’à
aujourd’hui, s’il visait aussi Liamine Zeroual, mais il est certain
que la même vision des choses, très pointue et très vigilante, reste
de mise au niveau des instances de l’armée chargées de piloter la
question du dialogue. Le volet sécuritaire et le volet politique
devant aller de pair, sans que l’un ne puisse servir de prétexte à
l’autre pour fausser les rapports de force et créer des équilibres
factices au sommet de l’Etat. C’est donc dans cette optique qu’a
probablement germé l’idée de réconciliation nationale en tant que
projet global destiné à régler en profondeur la crise algérienne.
Tant les lois sur la rahma et celle sur la concorde civile ont pêché
par leur côté éminemment sécuritaire au détriment de l’aspect
politique.
C’est donc ce
projet global, dont la mise en œuvre sera confiée à Abdelaziz
Bouteflika qui en appliquera une partie dès le début de son premier
mandat, qui peine à voir le jour jusqu’à l’heure actuelle. Tout en
sachant que la société algérienne a largement exprimé son adhésion à
une réconciliation nationale qui permettra de clore définitivement
un chapitre particulièrement dramatique de son histoire récente.
Aussi, de larges pans de l’opinion s’interrogent-ils, à présent, sur
les raisons qui font que ce projet ne soit pas rapidement exposé
afin de hâter sa mise en œuvre. Perspective sérieusement compromise
par le rajout surprise de l’élément “amnistie générale” qui donne
tout l’air d’être une clause d’annulation déguisée, dans la mesure
où la démarche de réconciliation nationale paraît lui être attachée
sans que cela ne se justifie vraiment. Une sortie qui ne donne pas
l’air d’être du goût d’un haut commandement militaire qui croyait
enfin être arrivé au but et qui se voit obligé de subir l’humeur
taquine d’une amnistie générale particulièrement volatile.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
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