|
Accueil
Le filage de la laine, des fils de chaîne et de trame
Le filage de la
laine dans les Aurès est une opération délicate, car c’est elle qui
conditionne la qualité et la valeur de l’ouvrage. Les laines
peignées et cardées sont ensuite filées. La façon de procéder n’est
pas la même, suivant qu’il s’agit de préparer du fil de chaîne ou du
fil de trame.
La quenouille
utilisée (azdi) est une tige ronde de 40 centimètres environ de
long, faite de bois léger et résistant, le plus souvent de
genévrier, sur laquelle la laine à filer est enroulée en forme de
huit. L’une des extrémités est fendue en fourche ; on y met le bout
de la fibre. Le fuseau (assenarth) est une autre tige, moins longue
que la première, plus fine et plus légère que la quenouille,
terminée à sa partie supérieure par une rondelle de bois de forme
conique, elle-même surmontée d’un petit crochet autour duquel est
attaché le bout du fil déjà filé.
Quand l’Auréssienne
file, reste debout, tenant dans la main gauche, avec les deux
derniers doigts, la quenouille garnie de laine peignée ; elle
déroule la portion qu’elle veut filer, une dizaine de centimètres,
pour la faire passer entre l’index et le médius qui la guide.
Elle déroule
également quelques centimètres du fil déjà filé, qui se trouve en
pelote sur le fuseau, et l’introduit dans le crochet de suspension
puis, de la main droite, appuyant le fuseau contre la face interne
de son avant-bras gauche, d’un geste sec et rapide, elle le fait
rouler vers la paume de la main, lui imprimant ainsi son mouvement
de rotation et le laisser tomber.
Du pouce et de
l’index droit, elle étire la laine que lui tend le médius gauche et
que le mouvement de rotation enroule sur elle-même. Quand le fil
s’allonge et atteint soixante-dix centimètres, la fileuse
l’empelote sur le fuseau, le fait de nouveau passer dans le crochet
de suspension, imprime un autre mouvement de rotation au fuseau et
continue ainsi à travailler. Un fil fin, serré et solide, dépend non
seulement de la qualité de la laine utilisée, mais aussi et surtout
de l’habileté de la femme ; il exige une plus grande maîtrise, que
pour la fabrication d’un gros fil.
Pour filer un fil
de trame, la fileuse ne procède pas tout à fait de la même façon que
pour le fil de chaîne ; elle utilise un fuseau plus grand : l’azdi
ou, si elle n’en a pas, se sert de sa quenouille en y ajoutant
simplement une rondelle de bois, dans laquelle est enfilée
l’extrémité inférieure de la tige. Elle se met à même le sol, un
grand fân (grand plat en terre glaise ou en alfa) à sa droite,
tenant dans la main gauche la laine qu’elle étire du pouce et de
l’index droit, comme elle le fait pour filer le fil de chaîne, mais
elle ne met pas le fuseau en mouvement de la même façon. Elle le
fait tourner entre les doigts de sa main droite en le déposant dans
le fân ou en l’appuyant sur sa jambe, conservant le mouvement de
rotation qui lui est imprimé, le fuseau continue à tourner
obliquement, suivant l’inclinaison que lui donne la rondelle.
La laine cardée
est filée plus lâche que la laine peignée.
L’Auréssienne
utilise la laine pure ou mélangée ; pure pour les vêtements, tapis,
coussins, et souvent pour les couvertures, sakhoû et musettes, ainsi
que pour le tressage des cordes ; lorsqu’il s’agit de tisser un
haïk, il arrive qu’elle ajoute au moment de filer, un fil de soie au
fil de laine, mais rarement.
Le filage est une
technique à laquelle toutes les Auréssiennes apportent la même
attention. Elles s’y adonnent méticuleusement, car c’est de la
qualité du fil que dépend celle du tissage.
La vieille
Auréssienne file aussi, plus encore que sa fille, répétant presque
machinalement, automatiquement, sans regarder, le geste séculaire de
sa jeunesse.
La tisseuse qui a
successivement peigné, cardé, filé la laine, a ainsi à sa
disposition deux genres de fils : le fil de chaîne, qui est toujours
fait avec de la laine peignée, c’est lui qui est à l’origine de la
finesse du tissu, et le fil de trame, blanc ou teint, suivant
l’ouvrage à tisser, qui donne à ce dernier son cachet spécifique et
son velouté particulier.
La fillette, dans
les Aurès, avant d’être autorisée par sa mère à se mettre derrière
le métier à tisser, apprend d’abord à filer ; c’est la première
technique qu’elle doit assimiler : filer le fil de chaîne et le fil
de trame. C’est en partie de cette initiation que dépendra son
avenir, car une Auréssienne se doit en premier lieu de maîtriser
parfaitement toute la technique du tissage, et en premier lieu le
filage qui en est la partie la plus complexe et la plus importante.
Car, ce n’est pas tout de tisser, de se mettre derrière le métier à
tisser, encore faut-il préparer le fil de chaîne et le fil de trame,
qui sont les deux composantes principales de tous les ouvrages
tissés.
Les fils de
chaîne, dans le métier à tisser traditionnel, dans les Aurès, sont
placés parallèlement dans le sens longitudinal, entre lesquels
passent transversalement les fils de trame. De même que la tisseuse
choisit son fil de chaîne, avant de s’attaquer à l’ouvrage, elle
sélectionne méticuleusement son fil de trame, dont l’importance est
aussi grande, sinon plus grande que le premier.
Le fil de
chaîne et le fil de trame
Pour tisser un
burnous, un tajidh épais (chasuble), elle utilise une laine cardée,
bien blanche ; pour une fine ougâ (châle), elle emploie un fil
peigné, filé un peu plus gros que pour le fil de chaîne ; pour un
coussin, une musette, un sakoû (sac à provisions), elle se sert de
laine cardée, teinte au préalable. Pour le sakoû et la musette, bien
souvent il lui arrive d’utiliser de la laine mélangée de poils de
chèvre. Sa maîtrise du tissage, son habileté et sa dextérité
l’orientent dans ce choix extrêmement important. La quantité
nécessaire est mesurée généralement en quenouille : il en faut deux
pleines pour tisser un mètre d’étoffe pour le burnous.
Quel que soit
l’ouvrage à entreprendre, le tissage se fait de bas en haut. La
tisseuse qui réalise un tapis (aqdif), met un tas de fils longs et
courts, restant généralement d’un autre ouvrage, quelle a gardés,
mélangés en vrac dans une musette.
Au fur et à
mesure, des besoins, elle puise dans le tas multicolore et, selon
son goût, son expérience, sa propre technique, et en fonction du
motif qu’elle veut réaliser, en tire un bout de fil, l’introduit
entre les fils de chaîne, le noue et le coupe. Le nœud est fait
toujours du côté qui sera l’endroit du tapis, et qui fait face à la
tisseuse.
En général, les
tapis auréssiens sont faits de haute laine. S’il s’agit de réaliser
des couvertures, coussins, musettes et sakhoû, le jeu combiné du
moûli et du roseau du métier à tisser amène devant la tisseuse, de
même que pour le tapis, le fil qu’elle veut enfermer dans la trame,
mais elle procède autrement. Dans les portions unies, elle fait
circuler le fil entre les deux nappes de chaîne et le tasse sans le
couper ni le nouer, comme elle ferait du reste pour un burnous ou
une étoffe unie.
Lorsqu’elle
réalise un dessin ou un motif, elle coupe obligatoirement la laine à
chaque fois qu’elle doit changer de couleur ; mais ici, le nœud est
fait à l’envers de l’ouvrage, qui se trouve alors du côté de la
femme qui opère.
Il arrive que les
deux genres soient réunis, et quelques petits motifs fantaisistes,
originaux, de haute laine, particulièrement des losanges, soient
placés çà et là pour diversifier l’aspect d’une étoffe tissée à
plat, mais ce n’est point une règle immuable.
L’Auréssienne met
au tissage la même ardeur et le même dynamisme qu’à toutes les
tâches qu’elle entreprend ; rien de lourd, ni de monotone, ni de
lent dans ses mouvements. Ses doigts de fée sont d’une souplesse
merveilleuse et d’une habileté remarquable ; elle travaille avec
aisance, sans aucune hésitation ni tergiversation, se fiant à son
inspiration inépuisable. Pour passer la laine entre les fils de
chaîne, elle n’utilise aucun instrument ; elle la glisse adroitement
et délicatement entre les deux rangées parallèles du bout des
doigts. Au fur et à mesure qu’elle tisse, elle tasse les duites (les
bouts de fils de trame) avec un peigne en métal muni d’un manche de
bois (akhalkhal) et égalise le point à l’aide d’une petite tige
qu’elle utilise avec précision et rapidité. Quand elle arrive à
10 centimètres du moûli, elle enroule l’étoffe tissée sur l’afedjaj
inférieur.
La tisseuse
commence la trame aussitôt le métier à tisser monté ; quel que soit
son courage à la tâche et la nécessité de l’ouvrage envisagé pour
les besoins familiaux, il y a des périodes où les traditions
séculaires et la superstition populaire font obligation à la femme
d’arrêter son activité : ce sont le jeudi soir après la prière d’El-Asr ;
la nuit de jeudi à vendredi ; la veille, le jour et les six jours
qui suivent l’Achoura ; la veille, le jour et le lendemain de l’Aïd
El-Adha ; la première semaine de Ienas ; le jour, où décède une
personne de la dechra jusqu’à ce qu’elle soit enterrée et que le
cortège funèbre soit revenu du cimetière ; dans d’autres régions du
massif, notamment dans l’oued Abdi, les trois jours qui suivent le
décès d’un membre de la famille.
A ces traditions,
partout respectées à travers le massif auréssien, s’ajoutent
d’autres, plus discutées et remises en cause, souvent ignorées dans
plusieurs régions de l’Aurès géohistorique.
L’Auréssienne
considère son métier à tisser comme un membre de la cellule
familiale, susceptible d’être touché par le “bon” ou le “mauvais
œil”, comme le troupeau, les récoltes, etc.
Le tissage est
l’activité la plus importante de la vie économique de la société
auréssienne et la femme en est le principal artisan.
Chenouf Ahmed
Boudi
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |