Semaine du 2 au 8 mars 2005

Histoire

Le filage de la laine, des fils de chaîne et de trame

 

 
 
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Le filage de la laine, des fils de chaîne et de trame

Le filage de la laine dans les Aurès est une opération délicate, car c’est elle qui conditionne la qualité et la valeur de l’ouvrage. Les laines peignées et cardées sont ensuite filées. La façon de procéder n’est pas la même, suivant qu’il s’agit de préparer du fil de chaîne ou du fil de trame.

La quenouille utilisée (azdi) est une tige ronde de 40 centimètres environ de long, faite de bois léger et résistant, le plus souvent de genévrier, sur laquelle la laine à filer est enroulée en forme de huit. L’une des extrémités  est fendue en fourche ; on y met le bout de la fibre. Le fuseau (assenarth) est une autre tige, moins longue que la première, plus fine et plus légère que la quenouille, terminée à sa partie supérieure par une rondelle de bois de forme conique, elle-même surmontée d’un petit crochet autour duquel est attaché le bout du fil déjà filé.

Quand l’Auréssienne file, reste debout, tenant dans la main gauche, avec les deux derniers doigts, la quenouille garnie de laine peignée ; elle déroule la portion qu’elle veut filer, une dizaine de centimètres, pour la faire passer entre l’index et le médius qui la guide.

Elle déroule également quelques centimètres du fil déjà filé, qui se trouve en pelote sur le fuseau, et l’introduit dans le crochet de suspension puis, de la main droite, appuyant le fuseau contre la face interne de son avant-bras gauche, d’un geste sec et rapide, elle le fait rouler vers la paume de la main, lui imprimant ainsi son mouvement de rotation et le laisser tomber.

Du pouce et de l’index droit, elle étire la laine que lui tend le médius gauche et que le mouvement de rotation enroule sur elle-même. Quand le fil s’allonge et atteint soixante-dix centimètres, la fileuse  l’empelote sur le fuseau, le fait de nouveau passer dans le crochet de suspension, imprime un autre mouvement de rotation au fuseau et continue ainsi à travailler. Un fil fin, serré et solide, dépend non seulement de la qualité de la laine utilisée, mais aussi et surtout de l’habileté de la femme ; il exige une plus grande maîtrise, que pour la fabrication d’un gros fil.

Pour filer un fil de trame, la fileuse ne procède pas tout à fait de la même façon que pour le fil de chaîne ; elle utilise un fuseau plus grand : l’azdi ou, si elle n’en a pas, se sert de sa quenouille en y ajoutant simplement une rondelle de bois, dans laquelle est enfilée l’extrémité inférieure de la tige. Elle se met à même le sol, un grand fân (grand plat en terre glaise ou en alfa) à sa droite, tenant dans la main gauche la laine qu’elle étire du pouce et de l’index droit, comme elle le fait pour filer le fil de chaîne, mais elle ne met pas le fuseau en mouvement de la même façon. Elle le fait tourner entre les doigts de sa main droite en le déposant dans le fân ou en l’appuyant sur sa jambe, conservant le mouvement de rotation qui lui est imprimé, le fuseau continue à tourner obliquement, suivant l’inclinaison que lui donne la rondelle.

La laine cardée est filée plus lâche que la laine peignée.

L’Auréssienne utilise la laine pure ou mélangée ; pure pour les vêtements, tapis, coussins, et souvent pour les couvertures, sakhoû et musettes, ainsi que pour le tressage des cordes ; lorsqu’il s’agit de tisser un haïk, il arrive qu’elle ajoute au moment de filer, un fil de soie au fil de laine, mais rarement.

Le filage est une technique à laquelle toutes les Auréssiennes apportent la même attention. Elles s’y adonnent méticuleusement, car c’est de la qualité du fil que dépend celle du tissage.

La vieille Auréssienne file aussi, plus encore que sa fille, répétant presque machinalement, automatiquement, sans regarder, le geste séculaire de sa jeunesse.

La tisseuse qui a successivement peigné, cardé, filé la laine, a ainsi à sa disposition deux genres de fils : le fil de chaîne, qui est toujours fait avec de la laine peignée, c’est lui qui est à l’origine de la finesse du tissu, et le fil de trame, blanc ou teint, suivant l’ouvrage à tisser, qui donne à ce dernier son cachet spécifique et son velouté particulier.

La fillette, dans les Aurès, avant d’être autorisée par sa mère à se mettre derrière le métier à tisser, apprend d’abord à filer ; c’est la première technique qu’elle doit assimiler : filer le fil de chaîne et le fil de trame. C’est en partie de cette initiation que dépendra son avenir, car une Auréssienne se doit en premier lieu de maîtriser parfaitement toute la technique du tissage, et en premier lieu le filage qui en est la partie la plus complexe et la plus importante. Car, ce n’est pas tout de tisser, de se mettre derrière le métier à tisser, encore faut-il préparer le fil de chaîne et le fil de trame, qui sont les deux composantes principales de tous les ouvrages tissés.

Les fils de chaîne, dans le métier à tisser traditionnel, dans les Aurès, sont placés parallèlement dans le sens longitudinal, entre lesquels passent transversalement les fils de trame. De même que la tisseuse choisit son fil de chaîne, avant de s’attaquer à l’ouvrage, elle sélectionne méticuleusement son fil de trame, dont l’importance est aussi grande, sinon plus grande que le premier.

 

Le fil de chaîne et le fil de trame

Pour tisser un burnous, un tajidh épais (chasuble), elle utilise une laine cardée, bien blanche ; pour une fine ougâ (châle), elle emploie un fil peigné, filé un peu plus gros que pour le fil de chaîne ; pour un coussin, une musette, un sakoû (sac à provisions), elle se sert de laine cardée, teinte au préalable. Pour le sakoû et la musette, bien souvent il lui arrive d’utiliser de la laine mélangée de poils de chèvre. Sa maîtrise du tissage, son habileté et sa dextérité l’orientent dans ce choix extrêmement important. La quantité nécessaire est mesurée généralement en quenouille : il en faut deux pleines pour tisser un mètre d’étoffe pour le burnous.

Quel que soit l’ouvrage à entreprendre, le tissage se fait de bas en haut. La tisseuse qui réalise un tapis (aqdif), met un tas de fils longs et courts, restant généralement d’un autre ouvrage, quelle a gardés, mélangés en vrac dans une musette.

Au fur et à mesure, des besoins, elle puise dans le tas multicolore et, selon son goût, son expérience, sa propre technique, et en fonction du motif qu’elle veut réaliser, en tire un bout de fil, l’introduit entre les fils de chaîne, le noue et le coupe. Le nœud est fait toujours du côté qui sera l’endroit du tapis, et qui fait face à la tisseuse.

En général, les tapis auréssiens sont faits de haute laine. S’il s’agit de réaliser des couvertures, coussins, musettes et sakhoû, le jeu combiné du moûli et du roseau du métier à tisser amène devant la tisseuse, de même que pour le tapis, le fil qu’elle veut enfermer dans la trame, mais elle procède autrement. Dans les portions unies, elle fait circuler le fil entre les deux nappes de chaîne et le tasse sans le couper ni le nouer, comme elle ferait du reste pour un burnous ou une étoffe unie.

Lorsqu’elle réalise un dessin ou un motif, elle coupe obligatoirement la laine à chaque fois qu’elle doit changer de couleur ; mais ici, le nœud est fait à l’envers de l’ouvrage, qui se trouve alors du côté de la femme qui opère.

Il arrive que les deux genres soient réunis, et quelques petits motifs fantaisistes, originaux, de haute laine, particulièrement des losanges, soient placés çà et là pour diversifier l’aspect d’une étoffe tissée à plat, mais ce n’est point une règle immuable.

L’Auréssienne met au tissage la même ardeur et le même dynamisme qu’à toutes les tâches qu’elle entreprend ; rien de lourd, ni de monotone, ni de lent dans ses mouvements. Ses doigts de fée sont d’une souplesse merveilleuse et d’une habileté remarquable ; elle travaille avec aisance, sans aucune hésitation ni tergiversation, se fiant à son inspiration inépuisable. Pour passer la laine entre les fils de chaîne, elle n’utilise aucun instrument ; elle la glisse adroitement et délicatement entre les deux rangées parallèles du bout des doigts. Au fur et à mesure qu’elle tisse, elle tasse les duites (les bouts de fils de trame) avec un peigne en métal muni d’un manche de bois (akhalkhal) et égalise le point à l’aide d’une petite tige qu’elle utilise avec précision et rapidité. Quand elle arrive à 10 centimètres du moûli, elle enroule l’étoffe tissée sur l’afedjaj inférieur.

La tisseuse commence la trame aussitôt le métier à tisser monté ; quel que soit son courage à la tâche et la nécessité de l’ouvrage envisagé pour les besoins familiaux, il y a des périodes où les traditions séculaires et la superstition populaire font obligation à la femme d’arrêter son activité : ce sont le jeudi soir après la prière d’El-Asr ; la nuit de jeudi à vendredi ; la veille, le jour et les six jours qui suivent l’Achoura ; la veille, le jour et le lendemain de l’Aïd El-Adha ; la première semaine de Ienas ; le jour, où décède une personne de la dechra jusqu’à ce qu’elle soit enterrée et que le cortège funèbre soit revenu du cimetière ; dans d’autres régions du massif, notamment dans l’oued Abdi, les trois jours qui suivent le décès d’un membre de la famille.

A ces traditions, partout respectées à travers le massif auréssien, s’ajoutent d’autres, plus discutées et remises en cause, souvent ignorées dans plusieurs régions de l’Aurès géohistorique.

L’Auréssienne considère son métier à tisser comme un membre de la cellule familiale, susceptible d’être touché par le “bon” ou le “mauvais œil”, comme le troupeau, les récoltes, etc.

Le tissage est l’activité la plus importante de la vie économique de la société auréssienne et la femme en est le principal artisan.

Chenouf Ahmed Boudi

 

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