Semaine du 2 au 8 août 2006

 

Loi sur les hydrocarbures

Plein cap sur la rente

 

 
 
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 Loi sur les hydrocarbures

Plein cap sur la rente

L’abandonnant du tout libéral dans les hydrocarbures signifie-t-il que  les plus hautes autorités du pays sont déjà revenues à la case départ ? Nous nous retrouvons, en effet, avec les mêmes incertitudes quant à la structure de l’économie, le devenir de Sonatrach et la surpolitisation de l’instrument rentier dans les jeux de pouvoir, le tout, sur fond de postulat désormais partagé que le pétrole pourrait nourrir les générations futures. Rien n’est moins sûr pourtant.

La Fédération nationale des travailleurs du pétrole, du gaz et de la chimie (FNTPGC) a  remercié, cette semaine, le président de la République pour avoir décidé d’amender le projet de loi sur les hydrocarbures. Dans une lettre qu’elle lui a adressée la FNTPGC a qualifié de «sage et courageuse» sa décision d’amender la loi sur les hydrocarbures de sorte à «préserver les intérêts des entreprises publiques algériennes et ceux de notre peuple et des générations futures». Tout en l’assurant du soutien de la fédération et des cadres syndicaux «pour toutes les décisions qui favorisent l’intérêt de l’Algérie», la FNTPGC rappelle que le président Bouteflika s’était engagé, lors de son discours au Palais du peuple, il y a deux années, à revoir cette loi si des aspects n’agréent pas les travailleurs. Pour cette organisation, le Président a donc tenu parole, ce qui est «une caractéristique des grands hommes». Les pétroliers considèrent la décision du Président comme «nationaliste et historique» qui prouve qu’il reste «un homme de décision (...) qui met les intérêts du pays au-dessus de toutes considérations». La FNTPGC n’exprime à vrai dire que l’avis de la majorité, bien que l’on ne peut s’empêcher de relever, présentement, qu’il n’y a eu aucun débat nulle part sur la série d’amendements subis par la loi sur les hydrocarbures et qu’au fond, personne ne sait exactement quels en seront les véritables conséquences. Mais comment décoder réellement le message de l’UGTA, elle-même bénéficiaire et co-organisatrice à son échelle du partage des revenus pétroliers dans le pays ? Il en est pour estimer que le flou est si persistant autour d’un tel sujet que la direction politique du pays a préféré, en dernier ressort, ne prendre aucun risque avec la principale ressource du pays. Mais là n’est pas sa seule motivation et en tous cas pas la première. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que le pouvoir est totalement indissociable de la rente pétrolière. On parle, dans le cas Algérie d’un système rentier, non seulement parce que l’économie productive est en recul permanent, mais parce que le mode de gouvernance s’appuie sur une répartition des subsides des revenus pétroliers avec une nette préférence pour la clientèle du pouvoir à travers diverses façons, pas celles que l’on imagine généralement de manière caricaturale. Cette caractéristique qui compose l’équation propre au régime fait que la possession du pouvoir passe nécessairement par le contrôle de la rente pétrolière, un peu comme les Pharaons commandaient la distribution des terres le long du Nil. Mais plus important encore, cela amène à un déplacement continu du centre de pouvoir et crée une distorsion par rapport, bien évidemment, aux institutions dans lequel la population est ou se croit représentée. Il est tout à fait clair que la combinaison d’une absence de culture de l’Etat, d’une désorganisation culturelle et de la manne pétrolière, a fini par aboutir à la dislocation de la société. De fait, le pouvoir qui tient en main la rente en ce sens qu’il en décide seul et sans contre-pouvoir du partage aura fonctionné pendant plusieurs décennies sans régulateur, sans sanction : ni sanction démocratique (parti unique), ni sanction de marché (économie administrée centralement), ni sanction financière internationale (prêts abondants), ni sanction morale (soumission des intellectuels et exil des récalcitrants). La résistance du pouvoir à tout changement, malgré les apparences, s’explique par cette absence de contrôle/sanction, que la manne pétrolière a largement contribué à rendre possible. La seule exception qui a été fort coûteuse et l’ayant entraîné dans un tunnel dangereux de près d’une décennie ont été les conséquences du contre-choc pétrolier en 1986. C’est alors et seulement alors que fut opérée la mise à nu des principes économiques de base du pays : à la nécessité de produire a été substituée la facilité d’importer, sur fond  de dépendance économique, de surinvestissement inefficient et de consommation à crédit.

Première leçon tirée de la diminution de la rente pétrolière en 1986 est qu’elle a sérieusement affecté l'emprise du pouvoir politique sur l'économie et la société. Les émeutes d'octobre 1988 ouvrent formellement le jeu politique, mais les marges de manoeuvre au plan économique sont des plus réduites: le système rentier mono-exportateur d'hydrocarbures a rendu l'économie algérienne fragile (car la très faible productivité de l'appareil industriel, largement dominé par le secteur public, empêche toute relance de la production par une dynamique économique interne) et dépendante. Ce qui sera la dernière ligne droite vers la cessation de paiement, puis le rééchelonnement de la dette et l’entrée en vigueur de la thérapie FMI dite du Plan d’ajustement structurel.

Retenons après ce bref rappel, que l’attachement du pouvoir politique à conserver ce modèle de production et de distribution de la richesse nationale porte en lui une marque bien évidente : la polarisation de l’économie algérienne autour de la rente pétrolière. Cette situation contre laquelle aucune politique n’a été menée, contrairement aux slogans démagogiques sur les exportations hors hydrocarbures, est porteuse d’un piège à deux niveaux. Au plan intérieur, elle prolonge la marginalisation de l’effort productif. Ce phénomène n’a pas affecté seulement l’Algérie, mais a touché presque tous les pays disposant de ressources naturelles (et spécialement pétrolières) importantes : Venezuela, Nigeria, Arabie Saoudite et Emirats de la Péninsule.. Seule l’Indonésie, et dans une moindre mesure le Mexique, ont réussi à éviter, partiellement, le piège de la rente pétrolière. D’autres situations peuvent créer des rentes de ce type : ainsi, l’Egypte dispose de la rente du Canal de Suez, de la rente pétrolière (à un niveau faible), et surtout de la rente géo-stratégique. A l’extérieur, la polarisation des recettes d’exportation en devises autour des hydrocarbures rend le pays dépendant de facteurs exogènes : dépendance par rapport au prix du pétrole (décidé ailleurs), dépendance par rapport au cours du dollar, dépendance pour l’approvisionnement de la population (produits alimentaires de base et produits pharmaceutiques) et pour celle de l’industrie (technologie).

Mettons, cela dit, un bémol à cette conception de la rente totale pour la relativiser et prendre en considération l’existence d’industries extractives et d’une pétrochimie moyenne, autant d’activité que l’outil de production organisé autour de la compagnie nationale Sonatrach a pu accroître et maintenir bien au-delà du métier de base qu’étaient le transport et la commercialisation. Car, au départ, la partie algérienne était confiné dans un rôle tout à fait passif, qui consistait à percevoir de royalties, des revenus qui n’étaient le fruit de son propre travail. D’où sans doute l’idée d’assimiler l’Algérie des années 1960 à un pays rentier. L’idée a été élargie au concept dit de la rente pétrolière, lequel a perduré au-delà des nationalisations et de l’implication industrielle de l’Algérie dans les opérations pétrolières, s’appliquant dès lors à nos revenus pétroliers. En vérité, par son effort d’industrialisation, l’Algérie était sorti de l’ère rentière et, bon an mal an, la formule de Belaïd Abdesselam «semer du pétrole pour récolter l’industrie» aura été plus ou moins concrétisée.

Cette précision sert à nous guider pour déchiffrer le contexte dans lequel a été promulguée puis amendée la loi Khelil. Elle a souvent été présentée comme la fin de l’ère rentière, ce qui s’avère faux au vu des éléments d’analyse précités. Elle devait servir, cela étant, à libéraliser le marché en repoussant les limites de la loi Ghozali de 1991 qui permettait l’association avec Sonatrach en amont comme en aval. Ce qui devait changer avec la première mouture de la loi Khelil, c’était la réduction de l’emprise de Sonatrch sur le domaine minier. Sans plus. Tout le reste ne relève que d’ajustements et de régulation adaptable au gré des conjonctures. S’il est démontré que le contexte de 1991 n’est pas celui d’aujourd’hui (marqué par une hausse record des prix et de la demande), ce n’est certainement pas aujourd’hui que l’Algérie aurait le plus de raison de faire autant de concessions comme envisagé au départ. C’est que Sonatrach contrôler plus de 75% des hydrocarbures et possède plus de 43% des périmètres du domaine miner relatif aux hydrocarbures. Reste maintenant à se demander ce qui pourrait changer avec les derniers amendements, lesquels donnent jusqu’à 51% de participation à Sonatrach dans tous les contrats futurs. Sachant les limites technologiques, économiques et managériales de celle-ci, il va sans dire que c’est une véritable aubaine pour cette compagnie que de se voir profiter sans trop d’effort de l’investissement d’autrui. Il ne faut certainement pas se leurrer sur le fait que Sonatrach sera appelée à investir sur ses ressources au prorata de sa participation et de ses bénéfices. Mais n’ayant pas ses ressources, elle sera, en résumé, amenée à contracter des crédits en pariant sur les découvertes et le produit des explorations à venir. Ce qui risque, dans les faits, de réduire sa part réelle à une mesure moindre que celle prévue par la toute nouvelle loi. Et entre l’énoncé de cette dernière et la réalité, il y aura un fossé qui se répercutera sur les revenus du Trésor public. C’est ce qui explique, histoire de boucler la boucle, le réaménagement de la fiscalité et des taxes (qui seront des royalties en vérité) dans le secteur des hydrocarbures avec pour objectif de limiter les dégâts. Et, n’est-ce pas ce qui nous rapproche plus de la rente proprement dite que de l’industrie. Tel est le prix d’un arbitrage entre les impératifs de la mondialisation et ceux de la politique interne. Un arbitrage qui ne fera que prolonger l’immobilisme et qui n’apporte aucune réponse aux multiples besoins d’adaptation et de mise à niveau de Sonatrach et de ses filiales qui commencent à peine à maîtriser leurs coûts d’exploitation.

C’est qui nous pousse à conclure, que quelle que soit X, le pétrole étant encore là et ce n’est pas comment le valoriser qui pose problème, mais comment en répartir les recettes et quel usage en faire et, partant, comment exploiter le pétrole pour bâtir un modèle économique diversifié. Chose qu’on ne vit malheureusement pas venir, ni à court ni à long terme. Voilà le véritable débat de fond, dans la mesure où l’argument ultime des partisans de l’immobilisme, et on devine sans peine de quel bord ils sont, est de préserver le pétrole pour les générations futures. Des générations qui feront exactement comme nous si rien n’est changé, c’est-à-dire le vendre et bouffer ses recettes jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.

 

Nabil Benali

 

Sources :

-         Conférence de M. Sid Ahmed Ghozali au printemps 2000 : le pétrole, bénédiction ou malédiction ?

-         Une lecture économique de la crise algérienne, par Jacques Ould Aoudia, 1998.

-         Fondement de l'avant projet de loi des hydrocarbures, Adem, 2002.

 

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