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Histoire
Cela s’appelle
une mission «civilisatrice»
Les édifices publics, rapportent plusieurs témoignages, les riches
villas des environs d’Alger furent saccagés par les soldats qui
détruisaient pour le plaisir de détruire et qui, pour faire la
soupe, brûlaient de riches et merveilleuses boiseries, coupaient les
arbres fruitiers, sans que les chefs opposassent la moindre
résistance à ce vandalisme.
C’était la France qui se traitait elle-même en peuple conquis,
s’étaient même exclamés les capitaines du génie Rozet et Carette
dans Algérie, un ouvrage publié par les éditions tunisiennes
Bouslama.
A l’instar de nombreux écrivains, Diego Haedo brosse un tableau
attrayant d’Alger, à la veille de la colonisation, évoquant les
jardins et les vignobles irrigués qui s’étaient développés en dehors
de la ville avec toute une luxuriance de fruits, de fleurs,
d’arbres, de légumes, chacun de ces jardins étant rattaché à au
moins une petite maison. Il est vrai que la nuit coloniale a été à
l’origine de plusieurs zones d’ombre assassines, réductrices et
nihilistes, esquissées le plus souvent par des visions assertoriques
mettant au poste de commandement la suprématie de la civilisation
occidentale sur celle des pays nouvellement conquis. Des visions
matérialisées par des actes de destruction barbares contre un bâti
plusieurs fois millénaire et des plus somptueux, pourtant un pur
produit du génie méditerranéen autant qu’un habitacle de
convivialité et de tolérance où musulmans, juifs et chrétiens
donnaient le meilleur d'eux-mêmes à l’effet de réconcilier l’homme
avec lui-même, avec ce qu’il y a de plus beau, son humanisme.
C’est en 1830, nous apprend Nabila Oulebsir dans Les Usages du
patrimoine, monuments, musées et politique coloniale en Algérie,
1830-1930, que les mosquées ainsi que les corporations religieuses
ont été séquestrées par arrêté du 7 décembre, alors que l’aliénation
des maisons et des propriétés urbaines s’est faite par voie
d’adjudication publique. C’est aussi le moment que choisiront les
forces d’occupation pour entreprendre leur gigantesque plan de
destruction de pans importants de la mémoire collective. Selon
toujours la même source, les premiers travaux entamés à Alger en
octobre 1831 ont consisté en la rectification du plan général de la
ville : «Elargissement et alignement de rues, création de places,
construction de marchés et consolidation de fortifications. Des
quatre mosquées importantes de rite hanéfite, seule la mosquée de la
Pêcherie (Djamaâ Djedid) et la mosquée Kléber (Djamaâ es-Safir) ont
résisté au vandalisme de la conquête, les deux autres ayant disparu
en tant que telles. La première, la mosquée es-Sayyida, dont il ne
reste aujourd’hui que des lithographies, a été détruite en 1832 par
le Service du génie lors de la création de la place du Gouvernement,
et la seconde, la mosquée Ketchaoua, a été affectée au culte
catholique après de radicales transformations qui ont duré entre
1845 et 1860». Un véritable génocide lâchement commis à l’intérieur
du même lieu de culte contre des musulmans qui tentaient de
s’opposer à cet acte abominable.
Il faut peut-être porter à la connaissance du lecteur que les
colonnes de marbre blanc embellissant la façade de la Grande Mosquée
(Djamaâ el-Kébir) depuis 1837 constituent, avec bien sûr les
représentations lithographiques, les seuls vestiges de la mosquée
Es-Sayyida. Et c’est loin de donner dans l’inexactitude que de le
souligner ici, d’autant plus que la Grande Mosquée d’Alger, à
l’image de celles de Ténès, de Tlemcen et de Nedroma datent du règne
de la dynastie des Almoravides (Al-Mourabitoun, 1030-1147). Une
dynastie dont l’unité originelle cimentée par la doctrine du
réformateur religieux Abd Allah Ibn Yasîn Ibn Guezzou al-Guezouli,
que cite Abderrahmane Ibn Khaldoun dans sa monumentale Histoire des
Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale,
n’accordait aucune place aux ornementations architecturales. Cela au
nom d’un dogmatisme singulier qui se voulait reflet du modèle du
Prophète de l’Islam (QSSSL) et de Sa communauté primitive et que
portait puissamment l’émir Yûsuf Ibn Tachfin à la tête d’une armée
vigoureuse et résolue, proclamant sa détermination à faire triompher
la vérité et à combattre ceux qui déviaient de la loi religieuse. Le
pouvoir almoravide s’appuyait principalement sur le rite malékite de
stricte observance religieuse et sur ses juristes qui menaient la
vie dure à tous les disciples d’Al-Ghazali, allant jusqu’à interdire
la circulation des ouvrages de l’auteur de La Revivification des
sciences religieuses, de celui qui sut, en son temps, écrire ces
lignes sublimes : «Chaque cœur, malgré les différences
individuelles, est prédisposé à connaître la réalité des choses, car
il est une chose divine – âmr rabbâni – et noble, qui par cela même
se distingue des autres substances du monde (car il est) le lieu de
la science des choses divines.»
Le plus important et peut-être le plus ancien lieu de culte d’Alger,
la Grande Mosquée, était, avant l’arrivée des Mourabitoun, une sorte
de moçalla dont l’érection s’est faite sur l’emplacement même d’une
basilique chrétienne dont le bâtisseur était Lucius Caelius Rufus.
Si l’on s’en tient à une inscription romaine murée dans le minaret
ou à un éclairage proposé par le géographe Abi Obeïd Abou Abdallah
Ibn Abdelaziz al-Bekri, judicieusement cité par Omar Hachi,
conservateur et ancien responsable des archives de la wilaya d’Alger
: «La ville (al-Djezaïr) renferme plusieurs bazars et un djamaâ.
Elle possédait autrefois une vaste église dont il ne reste qu’une
muraille en forme d’abside, se dirigeant de l’est à l’ouest. Cette
muraille sert maintenant de qibla légale lors des deux grandes fêtes
; elle est ornée de panneaux et couverte de sculptures et d’images.»
Le prince Abou Tachefin et la
somptueuse empreinte zianide
La description faite par Al-Bekri, croit savoir Omar Hachi, laisse
supposer que le temple romain a été pendant longtemps utilisé comme
moçalla et qu’il existait par ailleurs dans la cité une mosquée qui
pourrait bien être celle de Sidi Ramdane, sur les hauteurs de La
Casbah. Une médina dont la construction, contrairement aux idées
reçues malheureusement enseignées dans nos écoles, date donc bien
avant l’arrivée en Algérie des frères Barberousse.
Yahia Ibn Khaldoun, l’historien de la dynastie des Zianides, fait
remonter l’achèvement des travaux du minbar à l’année 1018 alors que
la construction de la mosquée proprement dite, dont l’ordonnance est
du même type que celle des mosquées de Cordoue et Sidi Okba de
Kairouan, remonte vraisemblablement à 1097, soit quelques années à
peine après l’arrivée au pouvoir des Mourabitoun au Maghreb central
(1082).
Bien avant la construction du portique avec des colonnes en marbre
blanc intervenue en 1837 à l’instigation de la caste coloniale, le
rigorisme et l’austérité almoravides ont été battus en brèche par la
dynastie des Zianides qui, à l’initiative de Abou Tachefin, roi de
Tlemcen, procéda en 1322 à la construction du minaret de la Grande
Mosquée d’Alger. Une inscription dédicatoire gravée sur une plaque
de marbre et fixée au mur dans la mosquée à l’entrée du minaret
l’atteste. Quoique en prose, fait remarquer Victor Piquet dans
Autour des monuments musulmans du Maghreb (Editions Maisonneuve,
1948), elle mérite, par sa forme agréable, d’être citée : «Au nom de
Dieu Clément et Miséricordieux ! Que Dieu répande ses grâces sur N.
S. Mohammed !»
Lorsque le prince des musulmans Abou Tachefin – que Dieu le fortifie
et l’assiste ! – eut achevé le minaret d’Alger, dans une période
dont le commencement est le dimanche, dix-septième de dhoul qaâda de
l’année 722 (1322) et dont la fin et la clôture est la nouvelle lune
de redjeb de l’année 723 (1323), «ce minaret sembla par son aspect
s’écrier : Quel est le minaret dont la beauté est comparable à la
mienne ? Le prince des musulmans a érigé des boules dont il m’a
composé une parure brillante et complété ma construction, la lune du
firmament s’est présentée à moi dans tout son éclat et m’a dit : sur
toi mon salut, ô toi la seconde lune !
«Aucune vue en effet ne captive les cœurs comme la mienne. Venez
contempler ma beauté et l’aspect réjouissant de mes couronnes.
«Puisse Dieu accroître l’élévation de celui qui m’a achevée, comme
ce dernier l’a fait à mon égard en élevant mes murs.
«Que l’assistance de Dieu ne cesse d’être autour de son étendard, le
suivant comme un compagnon et lui servant de seconde armée.»
Avec l’occupation française, nous sommes bien loin du raffinement et
des projets architecturaux de la dynastie des Zianides dont Alger
était l’une des plus importantes principautés. Le réaménagement, à
partir des matériaux restés inemployés de la mosquée es-Sayyida,
ayant touché en 1837 Djamaâ al-Kébir, n’était que de la poudre aux
yeux. Surtout si l’on s’en tient à l’explication qui en est donnée
par l’intendant civil Stanislas Bresson : «C’est une mission
d’utilité publique et d’intérêt politique, destinée avant tout à
effacer dans l’âme des musulmans des souvenirs pénibles et à leur
faire oublier les saccages perpétrés au lendemain de la prise
d’Alger.» Faire disparaître surtout de leur mémoire le non-respect
de la convention du 4 juillet 1830 signée par Bourmont, lors de la
prise d’Alger, portant sur les droits des Algérois sur la mosquée
Ketchaoua. Une mosquée vite transformée par le duc de Rovigo en
cathédrale à la suite d’une répression aveugle menée à l’intérieur
même de la mosquée.
Accusé de malversations, le muphti hanéfite fut destitué en 1847
pour être officiellement remplacé, le 13 juin 1873, par Hadj Ben
Haffaf et en octobre 1889 par El-Hadj Kaddour Chérif, respectivement
le premier secrétaire et ancien lieutenant de l’Emir Abdelkader.
Des exterminateurs
systématiques du culte musulman
Le haro continuel orchestré le plus souvent contre des mosquées et
des espaces cultuels fera l’objet de sévères réquisitoires du baron
Pichon qui n’hésitera pas à assimiler ses compatriotes à des
exterminateurs systématiques du culte musulman et des populations
qui le professent. A ce propos, il y a lieu de se référer utilement
aux Feuillets d’El-Djazaïr, réédités en 2003 par les éditions du
Tell, pour se faire une idée précise de l’apocalypse imposée à toute
une ville. Une liste exhaustive nous apprend, par exemple, qu’en
plus de la mosquée es-Sayyida détruite en 1831, la chapelle de Sidi
Abdelkader el-Djilani ( ex-rue Waisse, à proximité de l’hôtel Safir,
ex-Aletti), la mosquée Mezzo-Morto construite vers 1685 (rues
Bab-Azoun et de Chartres) par el-Hadj Hossaïn, renégat italien, la
mosquée Khédar-Pacha (rues Scipion et Bab-Azoun), la zaouïa
Ketchaoua (rue du Lézard) édifiée en 1786 par el-Hadj Mohamed Khodja
Makatadji, la mosquée ech-Chemaïn (à l’angle des rues Cléôpatre et
Bab el-Oued), la mosquée d’Aïn al-Hamra (rue Philippe), la mosquée
Ben Négro (à l’angle des rues Bab el-Oued et Sidi Ferruch), la
mosquée d’el-Mocella sur l’emplacement de laquelle se trouve,
présentement, le lycée Emir-Abdelkader, la zaouïa de Sidi Amar
et-Tennessi construite au XVe siècle à proximité du
mausolée de Sidi Aberrahmane et-Thaâlibi, connurent le même sort.
Mais lorsque le commun des mortels jette un regard un tant soit peu
intéressé sur l’évolution urbaine de la cité qui lui tient le plus à
cœur, il ne peut s’empêcher de constater que la transition à travers
les phases coloniale et nationale du Vieil-Alger à l’agglomération
contemporaine s’est accomplie par juxtaposition de formes urbaines
plus ou moins bien soudées les unes aux autres, plus ou moins bien
sédimentées.
De nos jours, la ville ancienne représentée par La Casbah et la
ville telle que réalisée au lendemain de la colonisation, dont
l’espace où se meut le square Bresson est la parfaite illustration,
se présentent toujours comme deux entités morphologiques distinctes
en mal d’intégration, quelles qu’aient été les différentes
tentatives d’en faire une unité.
A l’évidence, les dissonances entre les deux espaces remontent au 27
septembre 1858, date à laquelle le gouverneur général Randon avait
fait venir au square Bresson, pour combattre selon lui l’influence
de sorciers indigènes sur la population, Robert Houdin, l’un des
plus illustres prestidigitateurs français.
Si par hasard vous venait à l’esprit l’idée de consulter les écrits
de l’époque, ceux de Henri Banus pour le compte de Aux Echos d’Alger
par exemple, vous apprendriez que, selon un dessin de 1845, la place
Bresson était un extraordinaire amas de décombres où grouillait une
population de marchandes de pain, de bateleurs, de musiciens
ambulants, de passants, de cavaliers à cheval et à bourricot, au
milieu de chiens hérissés et hurlants. Même les animaux
n’échappaient pas à des descriptions d’un autre monde, à plus forte
raison lorsque les sages et légendaires dromadaires sont traités,
pour la circonstance, de galeux. Au milieu de cuisines fumant en
plein vent, où s’affairaient, selon toujours la même source, de
vieilles négresses, sans oublier quelques cordonniers et vanniers
travaillant sous une tente improvisée, confectionnée à l’aide de
quelques loques omnicolores trouées, jetées, non sans désinvolture,
sur quatre pieux…
Heureusement qu’il y avait dans les céans, et ce sont les frères
Edmond et Jules Goncourt qui le soulignent, la Direction des
affaires arabes pour battre en brèche une représentation d’un autre
âge grâce, notamment, à Six heures d’enthousiasme artistiques.
Le discours à l’honneur était porté, on s’en doute, par des
préoccupations intimement liées à l’expansion coloniale. C’est ainsi
que des pans importants de la mémoire collective, et non des
moindres, devaient connaître les affres de la destruction et de la
négation.
Lorsque l’arroseur se fait
arrosé à l’Opéra d’Alger
C’est sur ces mêmes lieux, étendus à un terrain vague servant de
dépotoir aux immondices de la ville, qu’émergeront du néant de beaux
quartiers coloniaux où, inauguré le 29 septembre 1853, l’Opéra
d’Alger force l’admiration tant par la position stratégique qu’il
occupe que par la somptuosité des matériaux choisis pour sa
réalisation sous la direction d’architectes de renom à l’image de
Chasseriau et de Poussard. Une réalisation que contrariera, une
vingtaine d’années plus tard, le 19 mars 1882, un gigantesque
incendie. La reconstruction est achevée 8 mois après sous la
conduite de l’architecte Oudot. Et la haute surveillance du Cercle
militaire, sur sa droite, un espace qui provient de la
transformation de deux casernes de janissaires, dont l’une existait
déjà en 1595 alors que l’autre fut transformée en 1728. Ce n’était
donc pas sans raison si la direction du Théâtre impérial d’Alger,
c’est du moins sa première dénomination, fut confiée, par décret du
ministre de la Guerre, à Madame Curet. Selon certaines sources, la
salle, rénovée depuis la dernière guerre, dispose d’un aménagement
des plus modernes et, au dessus de la scène, un haut-relief d’André
Greck représente Apollon et les muses.
A partir de cette date, l’espace moderne allait briller de mille
feux à l’effet de drainer la grande foule et de constituer une
véritable plaque tournante.
Si jusqu’à une
certaine date, la médina s’imposait à la ville tout entière tant
elle était le lieu spécifique de l’exercice du culte pour tous les
musulmans, l’espace moderne allait être marqué de façon tangible, à
plus forte raison après la destruction de nombreuses mosquées, par
la construction de lieux de cultes chrétien et juif.
Une programmation artistique et culturelle des plus riches drainait
la grande foule et le square Bresson est vite devenu un lieu
emblématique où les variations musicales contribuaient à étouffer
les cris de désespoir engendrés le plus souvent par des tortures à
la fois inhumaines et avilissantes pratiquées non loin, au Cercle
des officiers pour plus de précision.
A ce propos, le
film Tahia Ya Didou de Mohamed Zinet en constitue une
représentation irréfragable. A fortiori la séquence où cet enfant de
La Casbah met en scène un colonel jouissant avec délices d’un
florilège de musique ancienne proposé par l’Opéra d’Alger au moment
même où, magie du montage parallèle aidant, ses parachutistes
torturaient à mort des militants de la cause nationale.
Selon Mahieddine Bachetarzi, l’un des pères, avec Allalou et Rachid
Ksentini, du théâtre populaire algérien, les autochtones n’avaient
pas accès, au début du siècle dernier, à un espace où ils pouvaient
donner la pleine mesure de leur talent. Disqualifiés qu’ils étaient,
ils ne perdaient pas espoir pour autant surtout qu’avec un Opéra,
devenu subrepticement Théâtre du Tantonville, ils avaient la nette
conviction que les feux de la rampe n’étaient pas bien loin.
Cependant que les stigmates de ségrégation sociale sont sans aucun
doute l’estampille d’une volonté d’imposer à l’Algérie une
exploitation à la fois colonialiste et capitaliste. Dans cette
perspective, le commun des mortels n’est point étonné par le fait
avéré que le processus d’urbanisation demeure dépendant de
l’évolution du mode de production imposé alors par la caste
coloniale, avec sa kyrielle de ségrégations sociales et culturelles.
Portée par une fausse conception de la modernité, la volonté des
pouvoirs dominants de l’époque n’a pas manqué d’exacerber les
contradictions et d’émousser les aspirations à la modernité de la
société globale algérienne accusée, pour la circonstance, de
réfractaire et d’arriérée. Incapable d’être en adéquation avec son
projet prétendument civilisationnel, l’Etat colonial allait, malgré
lui, assister à une contre-offensive du mouvement associatif qui,
par le truchement de créations artistiques et culturelles, devait
profiter de l’infrastructure culturelle mise en place pour fustiger
les soubassements de l’idéologie coloniale.
Abdelhakim MEZIANI
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