Semaine du  3 au 9 Août  2005

 

De Maghnia à El-Kala

Les Béni Snous

 

 
 
 Chronique d'été  

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De Maghnia à El-Kala

Les Béni Snous

A Maghnia, il nous faut nous décider d’un itinéraire secondaire pour visiter la région.

Pour cela, il faut absolument quitter le train et choisir un autre moyen de locomotion. Le choix peut se porter sur six grandes directions qui offrent chacune plusieurs possibilités. Une route, la plus occidentale, nous mène sur un chemin tortueux au Sud, vers le djebel Ténouchfi et longe indéfiniment la frontière algéro-marocaine jusqu’à Sidi El-Djilali. La première quarantaine de kilomètres se pratique sans histoire dans une montagne abrupte, spectaculaire par endroits, mais après le kilomètre 44 et l’espace qui lui fait suite, il faut s’arrêter, surtout si vous êtes équipé d’un appareil photos. Le panorama est remarquable.

Une petite route de montagne se détache à droite sans trop oser s’approcher du Maroc et nous revient ensuite. Notre voyage continue jusqu’à El-Abed, centre minier important quasiment assis sur le tracé de la frontière. Cependant, la route va trop loin et dégringole l’autre versant des monts occidentaux de Tlemcen jusqu’à El-Aricha, point qui marque les Hauts-Plateaux algériens et les déserts.

Pour aller à Sidi El-Djilali, il faut quitter cette voie à quelques encablures de la bifurcation d’El-Abed. Sidi Djilali est un village de montagne où le terme froid a réellement du sens. En été, il respire le bonheur et la fraîcheur. Les hommes qui y circulent sont robustes, sobres, mais franchement gais. Les enfants aux yeux rieurs n’hésitent pas à s’immobiliser devant vous crânement pour planter sur vous leurs regards pétillants.

Ne vous avisez pas de refuser le café et l’éternelle carafe d’eau qu’on vous met sous le nez, simplement, au détour d’une rue, à même le trottoir ou sur le capot de votre voiture. Si vous n’êtes pas pressé, on vous conviera sûrement à quelque dîner royal. Ne vous avisez surtout pas de mettre la main à la poche, ce serait une insulte intolérable car, de Maghnia à El-Kala, partout sur ces montagnes d’Algérie, dans les plaines et les déserts, les hommes ont la main sur le cœur.

De Sidi El-Djilali, le chemin de wilaya 107, après 33 kilomètres, rejoint Sebdou, dont nous parlerons plus tard.

Dans ce même itinéraire, au sud de Maghnia, nous pouvions, à partir de la même route, prendre la départementale n°106, à gauche, à 44 kilomètres de notre départ et rejoindre, après 40 km, les fameux Béni-Snous, population relique fabuleuse, vivant dans un écrin de verdure prolongé de montagnes abruptes et spectaculaires.

Abdelkader Alloula(1) nous dit dans un opuscule sur la Tafna(2) que “c’est un pays montagneux de quatre cent trente kilomètres carrés, bien boisé et pittoresque qui offre des excursions intéressantes. Il est habité par la tribu des Béni-Snous. Il s’étend entre Maghnia et Sebdou, entre le massif du Ténouchfi et la haute Tafna”.

Les Béni-Snous habitent à l’ouest de Sebdou, mais aussi au Kef et au Khémis, importants centres de la région, près du barrage Béni Bahdel. Ils sont aussi en territoire Azaïl, à l’est de Oued Khémis, donc au nord de Sidi Djilali, près des Ouled El-Arbi. Les Béni-Zidaz sont au sud.

“Les Béni-Snous, écrit Thomas Shaw(3), est le nom d’une tribu qui habite plusieurs dachras(4) à environ douze lieues(5) au sud d’Harchegoun (Rachgoun)(4).”

Le pays des Béni-Snous est merveilleux. Sur le plan du support physique, dame nature s’est laissée aller aux plus grandes extravagances. Des sources sourdent, disparaissent et reviennent dans un décor féerique de monts déchiquetés. On ne peut faire un pas, du moins dans le pays proche, sans entendre le tonnerre des eaux gronder sous les pieds et dans toute la montagne. L’espace est hérissé de kefs à l’assaut du ciel, comme si la matière, devenue subitement sensible, se fuyait elle-même pour s’agripper au ciel. L’espace est torturé et on ne sait si la beauté, le charme envoûtant des lieux provient intrinsèquement du gigantisme fou et débridé des formes qui nous assaillent ou par une mise en condition à laquelle même l’air et la température ambiante participent, réveillant en notre mémoire l’antériorité d’un sentiment étrangement confus. Il y a comme une peur du beau produite par le ganz andere (le tout autre), espace grandiose face au rien que nous sommes… Puis tout s’estompe avec le passage en V d’une escadrille de grues cendrées occupées laborieusement à tenir bon rang en formation de voyage.

Les enfants des Béni-Snous comptent ces voyageuses taciturnes à chaque franchissement de leur pays et c’est probablement ainsi que tous ont appris à compter dans ces parages.

Dès lors, quand tout est rythmé ainsi par le vent, l’eau et les étoiles, quand le vol des aigles, dont on connaît à quelques minutes près l’heure de passage, impose son cycle, quand par habitude, ces gens regardent tout de haut, dès lors, comment ne pas croire en leurs légendes ?

S’il vous arrive, par hasard ou intentionnellement, de visiter les Béni-Snous durant le naïr, vous serez les témoins privilégiés d’une des plus vieilles traditions du vieux monde. La conservation de ces reliques immatérielles d’une civilisation antique, plus conservées ici qu’ailleurs en raison de l’isolement, est très émouvante à cause du dénuement avec lequel tous les gestes sont accomplis.

Le principe festif du naïr est toujours le même comme dans l’ensemble du Maghreb. Cette manifestation organise des rites agraires extrêmement précis, dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Le plus apparent de la fête touche les enfants qui se débandent, le moment venu, dans les rues, en tenue traditionnelle, portant chacun une ch’kara(6) cousue la veille, contenant fèves et blé bouilli.

Le rappel du passage de l’humanité à l’agriculture, chez les Béni-Snous est très évident. Au début de l’hiver (7), le matin, dès que l’horizon blanchit, grands et petits entrent dans la forêt, vaste domaine des dieux, et cueillent en groupe, comme au temps d’Adonis, des herbes sacrées : palmiers nains, branches d’oléastres, caroubiers et caroubes, lentisques, asphodèles, romarin, fenouil, etc. Les bouquets d’herbes “sucrées”, ramassées puis éparpillées sur le toit des maisons, resteront là toute la saison, jusqu’à leur désèchement pour conserver la douceur de l’année en cours.

C’est pour cette raison qu’on ne cueillera que des plantes douces et non le â’râ’r (thuya) ou le kerrouch (chêne) qui sont des plantes amères.

Ce jour-là, les femmes changent les trois pierres du kanoun (foyer), fondement symbolique de la famille. Les nouvelles pierres sont enduites d’une argile rouge qu’on a fait détremper dans de l’eau. Puis le feu est allumé avec des bouquets d’alfa, en nombre pair, les uns secs et les autres verts. La nouvelle année peut repartir sur de bonnes auspices. On mange, ce deuxième jour, du lapin, de la volaille ou, à défaut, le mouton que les hommes ont égorgé le matin. Le soir, un bon aïch, berkoukès au lait, est de rigueur.

Mais si vous allez chez les Béni-Snous durant le printemps ou l’été, n’hésitez pas devant le berkoukès aux tripes. Le carvi et le cumin sont en proportion plus importantes dans le ras el-hanout (curry à l’algérienne) et on omet rarement dans ces cas-là le felfel gnaoui (la sassafinda(8) séchée de Mascara), ainsi que le vrai safran, dont les charmes dorés s’ajoutent souvent à ce plat très coloré.

Après les agapes fraternelles du naïr, on met des grains de aïch sur les gontass (poutres) de la maison, symbole de la stabilité familiale.

Les beignets et le rogueg(9) brûlants sont inoubliables, mais le pain aux œufs, la tha dja’outh (le djou’out mascaréen(10)) est encore plus délicieux. Quand les enfants parcourant les maisons viennent par grappes joyeuses dans la maison, on leur demande d’en emporter pour leurs parents. On leur offre des hbali (colliers de figues séchées), des grenades, des fruits hors saison et rares. Parfois, on y ajoute des friandises, des gâteaux aux raisins secs (zbib) et toutes sortes de douceurs rapportées de Maghnia pour l’occasion. S’il arrivent au moment de la cuisson, ils mangeront des feuilles du rogueg brûlantes et des beignets succulents, à la grande joie de leurs hôtes.

Les adolescents organisent une sorte de carnaval avec deux “lions”, en fait deux jeunes hommes robustes qu’on a chargé d’une selle de mulet (tellis). Ils sont promenés de maison en maison, poursuivis par les cris des enfants. Chaque porte s’ouvre devant eux.

“Il faut donner à manger au lion, demandent les adolescents.

– Bien volontiers”, répond la mère de famille avec le plus grand sérieux.

On leur offre un peu de chaque friandise et ils repartent pour la maison suivante.

Pendant ce temps, les petites filles ont habillé une louche ou une cuillère, et s’amusent à déambuler en chantant comme pour la fête de la pluie, la fête de banzar qui est peut-être une vieille divinité païenne du nord de l’Afrique.

Ce monde est à la joie et vous aurez de la peine à vous décider de reprendre la route, car il vous restera à découvrir mille et un rites, comme celui du chameau, de la chasse mythique à la perdrix et tant d’autres.

Mais pas de regrets, on retrouvera toutes ces fêtes extraordinaires dans d’autres régions.

(A suivre)

Ali Beloud

__________

1). - Il s’agit d’un homonyme de Abdelkader Alloula, l’un de nos grands hommes de théâtre.

2). - Le Miracle de la Tafna ENAL Alger (1989), page 27.

3). - Le docteur Thomas Shaw, ecclésiastique anglais, résida 12 ans à Alger, au XVIIIe siècle, comme responsable d’une agence commerciale. Son livre Voyage dans la régence d’Alger (traduction de Mac Carthy) est une véritable mine d’or pour les chercheurs.

 

4). - Correction de l’auteur.

5). - La lieue est une ancienne mesure itinéraire. Elle valait environ quatre de nos kilomètres. Rachgoun, selon Shaw, serait donc distante de 48 kilomètres, ce qui est loin de faire le compte, puisque nous comptons par les chemins les plus courts au moins 80 km. Ceci dit, Thomas Shaw fut celui qui se trompa le moins dans ce type de calculs.

6). - Sorte de sac miniature en tissu (environ 20 x 15 x 3 cm).

7). - Cette fête correspond au 1er janvier de l’année julienne et au treizième jour calendaire actuel.

8). - Petit piment vraiment corrosif qui ferait reculer le plus rude champion de nos Chaouïas mangeurs de har. On sait que ces derniers se targuent fièrement d’être les plus grands et les plus courageux consommateurs de piment à la saveur très forte qui brûle la bouche.

9). - Le rogueg est une feuille de pâte, sorte de crêpe mince, cuite sur un mri (tôle en fonte chauffée) que les uns utilisent dans la chakhchoukha très pimentée (Bou-Saâda, Biskra, etc.) et que les Oranais mangent avec une sauce blanche avec pois chiches et poulet.

10). - Le terme djou’th a pratiquement disparu du langage courant et même dans les années cinquante, il n’avait plus que le sens commun de “pain”.

 

 

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