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De Maghnia à
El-Kala
Les Béni Snous
A Maghnia, il nous
faut nous décider d’un itinéraire secondaire pour visiter la région.
Pour cela, il faut
absolument quitter le train et choisir un autre moyen de locomotion.
Le choix peut se porter sur six grandes directions qui offrent
chacune plusieurs possibilités. Une route, la plus occidentale, nous
mène sur un chemin tortueux au Sud, vers le djebel Ténouchfi et
longe indéfiniment la frontière algéro-marocaine jusqu’à Sidi
El-Djilali. La première quarantaine de kilomètres se pratique sans
histoire dans une montagne abrupte, spectaculaire par endroits, mais
après le kilomètre 44 et l’espace qui lui fait suite, il faut
s’arrêter, surtout si vous êtes équipé d’un appareil photos. Le
panorama est remarquable.
Une petite route
de montagne se détache à droite sans trop oser s’approcher du Maroc
et nous revient ensuite. Notre voyage continue jusqu’à El-Abed,
centre minier important quasiment assis sur le tracé de la
frontière. Cependant, la route va trop loin et dégringole l’autre
versant des monts occidentaux de Tlemcen jusqu’à El-Aricha, point
qui marque les Hauts-Plateaux algériens et les déserts.
Pour aller à Sidi
El-Djilali, il faut quitter cette voie à quelques encablures de la
bifurcation d’El-Abed. Sidi Djilali est un village de montagne où le
terme froid a réellement du sens. En été, il respire le bonheur et
la fraîcheur. Les hommes qui y circulent sont robustes, sobres, mais
franchement gais. Les enfants aux yeux rieurs n’hésitent pas à
s’immobiliser devant vous crânement pour planter sur vous leurs
regards pétillants.
Ne vous avisez pas
de refuser le café et l’éternelle carafe d’eau qu’on vous met sous
le nez, simplement, au détour d’une rue, à même le trottoir ou sur
le capot de votre voiture. Si vous n’êtes pas pressé, on vous
conviera sûrement à quelque dîner royal. Ne vous avisez surtout pas
de mettre la main à la poche, ce serait une insulte intolérable car,
de Maghnia à El-Kala, partout sur ces montagnes d’Algérie, dans les
plaines et les déserts, les hommes ont la main sur le cœur.
De Sidi El-Djilali,
le chemin de wilaya 107, après 33 kilomètres, rejoint Sebdou, dont
nous parlerons plus tard.
Dans ce même
itinéraire, au sud de Maghnia, nous pouvions, à partir de la même
route, prendre la départementale n°106, à gauche, à 44 kilomètres de
notre départ et rejoindre, après 40 km, les fameux Béni-Snous,
population relique fabuleuse, vivant dans un écrin de verdure
prolongé de montagnes abruptes et spectaculaires.
Abdelkader Alloula(1)
nous dit dans un opuscule sur la Tafna(2) que “c’est un pays
montagneux de quatre cent trente kilomètres carrés, bien boisé et
pittoresque qui offre des excursions intéressantes. Il est habité
par la tribu des Béni-Snous. Il s’étend entre Maghnia et Sebdou,
entre le massif du Ténouchfi et la haute Tafna”.
Les Béni-Snous
habitent à l’ouest de Sebdou, mais aussi au Kef et au Khémis,
importants centres de la région, près du barrage Béni Bahdel. Ils
sont aussi en territoire Azaïl, à l’est de Oued Khémis, donc au nord
de Sidi Djilali, près des Ouled El-Arbi. Les Béni-Zidaz sont au sud.
“Les Béni-Snous,
écrit Thomas Shaw(3), est le nom d’une tribu qui habite plusieurs
dachras(4) à environ douze lieues(5) au sud d’Harchegoun (Rachgoun)(4).”
Le pays des
Béni-Snous est merveilleux. Sur le plan du support physique, dame
nature s’est laissée aller aux plus grandes extravagances. Des
sources sourdent, disparaissent et reviennent dans un décor féerique
de monts déchiquetés. On ne peut faire un pas, du moins dans le pays
proche, sans entendre le tonnerre des eaux gronder sous les pieds et
dans toute la montagne. L’espace est hérissé de kefs à l’assaut du
ciel, comme si la matière, devenue subitement sensible, se fuyait
elle-même pour s’agripper au ciel. L’espace est torturé et on ne
sait si la beauté, le charme envoûtant des lieux provient
intrinsèquement du gigantisme fou et débridé des formes qui nous
assaillent ou par une mise en condition à laquelle même l’air et la
température ambiante participent, réveillant en notre mémoire
l’antériorité d’un sentiment étrangement confus. Il y a comme une
peur du beau produite par le ganz andere (le tout autre), espace
grandiose face au rien que nous sommes… Puis tout s’estompe avec le
passage en V d’une escadrille de grues cendrées occupées
laborieusement à tenir bon rang en formation de voyage.
Les enfants des
Béni-Snous comptent ces voyageuses taciturnes à chaque
franchissement de leur pays et c’est probablement ainsi que tous ont
appris à compter dans ces parages.
Dès lors, quand
tout est rythmé ainsi par le vent, l’eau et les étoiles, quand le
vol des aigles, dont on connaît à quelques minutes près l’heure de
passage, impose son cycle, quand par habitude, ces gens regardent
tout de haut, dès lors, comment ne pas croire en leurs légendes ?
S’il vous arrive,
par hasard ou intentionnellement, de visiter les Béni-Snous durant
le naïr, vous serez les témoins privilégiés d’une des plus vieilles
traditions du vieux monde. La conservation de ces reliques
immatérielles d’une civilisation antique, plus conservées ici
qu’ailleurs en raison de l’isolement, est très émouvante à cause du
dénuement avec lequel tous les gestes sont accomplis.
Le principe festif
du naïr est toujours le même comme dans l’ensemble du Maghreb. Cette
manifestation organise des rites agraires extrêmement précis, dont
l’origine se perd dans la nuit des temps. Le plus apparent de la
fête touche les enfants qui se débandent, le moment venu, dans les
rues, en tenue traditionnelle, portant chacun une ch’kara(6) cousue
la veille, contenant fèves et blé bouilli.
Le rappel du
passage de l’humanité à l’agriculture, chez les Béni-Snous est très
évident. Au début de l’hiver (7), le matin, dès que l’horizon
blanchit, grands et petits entrent dans la forêt, vaste domaine des
dieux, et cueillent en groupe, comme au temps d’Adonis, des herbes
sacrées : palmiers nains, branches d’oléastres, caroubiers et
caroubes, lentisques, asphodèles, romarin, fenouil, etc. Les
bouquets d’herbes “sucrées”, ramassées puis éparpillées sur le toit
des maisons, resteront là toute la saison, jusqu’à leur désèchement
pour conserver la douceur de l’année en cours.
C’est pour cette
raison qu’on ne cueillera que des plantes douces et non le â’râ’r
(thuya) ou le kerrouch (chêne) qui sont des plantes amères.
Ce jour-là, les
femmes changent les trois pierres du kanoun (foyer), fondement
symbolique de la famille. Les nouvelles pierres sont enduites d’une
argile rouge qu’on a fait détremper dans de l’eau. Puis le feu est
allumé avec des bouquets d’alfa, en nombre pair, les uns secs et les
autres verts. La nouvelle année peut repartir sur de bonnes
auspices. On mange, ce deuxième jour, du lapin, de la volaille ou, à
défaut, le mouton que les hommes ont égorgé le matin. Le soir, un
bon aïch, berkoukès au lait, est de rigueur.
Mais si vous allez
chez les Béni-Snous durant le printemps ou l’été, n’hésitez pas
devant le berkoukès aux tripes. Le carvi et le cumin sont en
proportion plus importantes dans le ras el-hanout (curry à
l’algérienne) et on omet rarement dans ces cas-là le felfel gnaoui
(la sassafinda(8) séchée de Mascara), ainsi que le vrai safran, dont
les charmes dorés s’ajoutent souvent à ce plat très coloré.
Après les agapes
fraternelles du naïr, on met des grains de aïch sur les gontass
(poutres) de la maison, symbole de la stabilité familiale.
Les beignets et le
rogueg(9) brûlants sont inoubliables, mais le pain aux œufs, la tha
dja’outh (le djou’out mascaréen(10)) est encore plus délicieux.
Quand les enfants parcourant les maisons viennent par grappes
joyeuses dans la maison, on leur demande d’en emporter pour leurs
parents. On leur offre des hbali (colliers de figues séchées), des
grenades, des fruits hors saison et rares. Parfois, on y ajoute des
friandises, des gâteaux aux raisins secs (zbib) et toutes sortes de
douceurs rapportées de Maghnia pour l’occasion. S’il arrivent au
moment de la cuisson, ils mangeront des feuilles du rogueg brûlantes
et des beignets succulents, à la grande joie de leurs hôtes.
Les adolescents
organisent une sorte de carnaval avec deux “lions”, en fait deux
jeunes hommes robustes qu’on a chargé d’une selle de mulet (tellis).
Ils sont promenés de maison en maison, poursuivis par les cris des
enfants. Chaque porte s’ouvre devant eux.
“Il faut donner à
manger au lion, demandent les adolescents.
– Bien
volontiers”, répond la mère de famille avec le plus grand sérieux.
On leur offre un
peu de chaque friandise et ils repartent pour la maison suivante.
Pendant ce temps,
les petites filles ont habillé une louche ou une cuillère, et
s’amusent à déambuler en chantant comme pour la fête de la pluie, la
fête de banzar qui est peut-être une vieille divinité païenne du
nord de l’Afrique.
Ce monde est à la
joie et vous aurez de la peine à vous décider de reprendre la route,
car il vous restera à découvrir mille et un rites, comme celui du
chameau, de la chasse mythique à la perdrix et tant d’autres.
Mais pas de
regrets, on retrouvera toutes ces fêtes extraordinaires dans
d’autres régions.
(A suivre)
Ali Beloud
__________
1). - Il s’agit
d’un homonyme de Abdelkader Alloula, l’un de nos grands hommes de
théâtre.
2). - Le Miracle
de la Tafna ENAL Alger (1989), page 27.
3). - Le docteur
Thomas Shaw, ecclésiastique anglais, résida 12 ans à Alger, au
XVIIIe siècle, comme responsable d’une agence commerciale. Son livre
Voyage dans la régence d’Alger (traduction de Mac Carthy) est une
véritable mine d’or pour les chercheurs.
4). - Correction
de l’auteur.
5). - La lieue est
une ancienne mesure itinéraire. Elle valait environ quatre de nos
kilomètres. Rachgoun, selon Shaw, serait donc distante de 48
kilomètres, ce qui est loin de faire le compte, puisque nous
comptons par les chemins les plus courts au moins 80 km. Ceci dit,
Thomas Shaw fut celui qui se trompa le moins dans ce type de
calculs.
6). - Sorte de sac
miniature en tissu (environ 20 x 15 x 3 cm).
7). - Cette fête
correspond au 1er janvier de l’année julienne et au treizième jour
calendaire actuel.
8). - Petit piment
vraiment corrosif qui ferait reculer le plus rude champion de nos
Chaouïas mangeurs de har. On sait que ces derniers se targuent
fièrement d’être les plus grands et les plus courageux consommateurs
de piment à la saveur très forte qui brûle la bouche.
9). - Le rogueg
est une feuille de pâte, sorte de crêpe mince, cuite sur un mri
(tôle en fonte chauffée) que les uns utilisent dans la chakhchoukha
très pimentée (Bou-Saâda, Biskra, etc.) et que les Oranais mangent
avec une sauce blanche avec pois chiches et poulet.
10). - Le terme
djou’th a pratiquement disparu du langage courant et même dans les
années cinquante, il n’avait plus que le sens commun de “pain”.
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