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Réconciliation
nationale
L’irréalisme au
pouvoir
Rarement on aura
été confronté à un discours officiel aussi éloigné des réalités
qu’il prétend recouvrir. Parler d’autisme du pouvoir en l’espèce ne
serait pas excessif. A-t-on le droit en effet d’employer la notion
de réconciliation nationale s’agissant d’un pays en paix avec
lui-même, en butte depuis des années à une violence sans merci de la
part d’un groupe terroriste qui, de l’aveu même des autorités,
compte maintenant moins d’un millier d’individus, et dont on nous
dit, de plus, qu’il se réduit de jour en jour, sa totale éradication
étant désormais envisageable sinon dans le court, du moins dans le
moyen terme ?
Pour parler de
réconciliation nationale, le bon sens le plus élémentaire veut qu’il
y ait devant nos yeux un tableau différent de celui que donne à voir
en ce moment l’Algérie. Il faut que chacun puisse constater que ce
pays connaît une guerre civile mettant aux prises au moins deux
factions, une guerre qu’une partie de la population fait à une
autre, susceptible, de par sa nature même, de durer longtemps, étant
entendu que dans ce type de conflit aucune des forces en présence
n’est généralement en mesure de l’emporter une bonne fois pour
toutes, pour ensuite imposer sa domination et son ordre. Dans ce cas
de figure, en effet, un projet de réconciliation nationale serait
non seulement une bonne chose, mais le but auquel tout le monde, et
pas seulement les détenteurs du pouvoir d’Etat, devrait tendre,
l’objectif auquel il serait impératif de tout subordonner. Et il ne
s’agirait pas seulement de rétablir la paix civile, encore que ce
soit là un point essentiel, mais de jeter, au cours des négociations
faisant suite à l’arrêt des hostilités, les bases d’un ordre
politique nouveau, dont la quintessence est précisément l’engagement
des parties prenantes à respecter les accords intervenus entre
elles. De fait, c’est un renouveau national qui se trouverait dans
cette hypothèse inauguré, une reconstruction politique fondée sur le
compromis historique par lequel il aurait été mis fin à une crise
particulièrement grave. Un contrat national reconstitué ouvrirait
une ère nouvelle dans l’histoire de ce pays.
Ce cas de figure
ne correspond pas à la réalité algérienne. Notons d’abord
l’absurdité d’un discours où il est question de réconciliation, mais
où on se refuse à désigner les parties en conflit. Et pour cause, on
serait dans l’incapacité de prononcer jusqu’au vocable, tant il est
impropre, si l’on spécifiait quels sont les protagonistes à
réconcilier. Théoriquement, il ne peut pas s’agir de réconcilier
plus de 32 millions d’Algériens avec quelques centaines de
terroristes, devant lesquels d’ailleurs- faut-il le rappeler ? – les
portes de la rahma ne se sont pas refermées depuis qu’elles avaient
été ouvertes voilà maintenant une décennie. Dans le discours tout au
moins, les gouvernants se disent rechercher comme par le passé
l’élimination complète du terrorisme. L’état d’urgence décrété dès
les débuts de la violence est toujours en vigueur. Le président
Bouteflika a toujours été opposé à sa levée. Le fait qu’il ait
annoncé, à l’occasion de la fête de l’indépendance, la tenue
prochaine du référendum sur la réconciliation nationale, n’a été
suivi d’aucune mesure qui soit plus ou moins à l’avenant, pour
autant qu’il soit possible d’envisager une qui n’aurait pas été déjà
prise, notamment dans le cadre de la politique de la concorde
civile.
Que le contexte ne
soit guère favorable à ce genre d’initiative, la meilleure preuve en
a été donnée dernièrement, avec l’assassinat abject par le groupe d’El-zarkaoui
des deux diplomates, Ali Belaroussi et Azzedine Belkadi. L’attitude
du GSPC, qui, pour obtenir l’exécution des deux otages, n’a pas
hésité à mentir, ainsi que les déclarations de Ali Benhadj à
El-jazira justifiant par avance l’assassinat,s’inscrivent en faux
contre toute forme de réconciliation. Les djihadistes ne montrent
aucun intérêt pour cette politique. Ils n’ont pas même l’air de
s’apercevoir que c’est à eux qu’elle s’adresse en premier lieu.
C’est dire tout le mépris qu’ils ressentent pour elle. Certes, il y
a eu un moment (il y a quelques mois de cela, précisément du temps
où les déclarations de Farouk Ksentini et celles émanant de la
défunte commission nationale pour l’amnistie générale laissaient
penser qu’une espèce de paix des braves était en train de prendre
forme) où Hassan Hattab a semblé intéressé par le projet, à supposer
que soit authentique le communiqué où il engageait les autorités à
se rapprocher de Ali Benhadj pour en discuter, arguant de la nature
essentiellement politique de ce qu’il prenait, ou affectait de
prendre, pour une offre de paix. Depuis, plus rien qui soit de cet
ordre. Tout au contraire, le terrorisme n’a pas baissé d’un cran ;
le sentiment dominant serait plutôt qu’il est monté en puissance par
rapport à la période antérieure. En d’autres termes, il n’y a pas un
seul signe pour le moment qui milite en faveur d’un retour à la
paix, ou de l’abandon par les groupes terroristes de la violence. Ce
n’est pas la moindre des singularités de ce projet d’avoir tout
contre lui, les actes comme les déclarations, chaque jour, à tout
moment, et pourtant d’être poursuivi par son initiateur et ses
partisans envers et contre tout, comme s’il leur était impossible de
lui trouver une alternative, ou même d’admettre que la réalité lui
soit à ce point opposé. On serait tenté de dire que leur obstination
n’a d’égale que leur aveuglement. L’assassinat des deux diplomates à
Bagdad par le groupe d’El-zarkaoui, et plus encore le soutien
apporté à cette organisation criminelle par le GSPC, dont
l’affiliation au terrorisme international est maintenant avérée, ne
ferait sans doute pas réviser une ligne où les considérations
idéologiques tiennent une place aussi importantes que le souci
politique immédiat, qui est de garder le pouvoir au bénéfice du bloc
nationaliste mâtiné d’islamisme. Le président Bouteflika, de même
que la coalition dont procède le gouvernement, est réellement
incapable de concevoir une autre politique que celle-là. Pour eux,
résoudre définitivement la crise ayant donné naissance à la
violence, cela revient à réconcilier les deux composantes qui
formaient précédemment le bloc au pouvoir, à savoir nationalistes au
sens conservateur, c’est-à-dire tout près d’être eux-mêmes des
islamistes, et islamistes radicaux. A leurs yeux, aucune autre voie
n’est possible. Que la réalité ne cesse de montrer la fausseté de ce
choix stratégique ne change rien à l’affaire. Du moment qu’il n’ y a
pas pour eux d’alternative à ce choix, compte tenu de leur vision du
monde, ils reprendront les mêmes tentatives autant de fois qu’il est
nécessaire. Concrètement, cela revient à proposer un marché aux
islamistes qui les combattent par les moyens extrêmes que l’on
sait : la vie sauve contre l’arrêt de la violence. C’est là tout le
sens de la politique de réconciliation à laquelle Abdelaziz
Bouteflika voudrait que son nom reste attaché, outre le fait que sa
concrétisation aurait pour première traduction la conservation du
pouvoir entre ses mains propres et celle de la famille politique à
laquelle il
appartient.
Par rapport à
cette finalité, où le politique et l’idéologique se rejoignent
jusqu’à se confondre, les incohérences, l’absurdité même de
l’entreprise pour qui l’appréhende de l’extérieur, ne sont pas de
nature à décourager durablement ses tenants. Ils continueront d’en
appeler à la réconciliation quand tout les poussera à l’abandonner.
Tant que leur camp tiendra les rênes du pays, ils tendront vers
elle, quitte à paraître souvent déconnecté du monde tel qu’il est,
et surtout tel qu’il se hâte d’être. Or, les problèmes de sécurité,
en somme les questions de guerre et de paix, ressemblent désormais
aux problèmes environnementaux, en ce qu’ils outrepassent eux aussi
les frontières entre les Etats. C’est ainsi que la dimension
internationale de cette forme de guerre moderne qu’est le terrorisme
intégriste prend le pas désormais sur sa dimension nationale. S’il
était encore possible de ramener le terrorisme en Algérie à des
causes purement internes, cela ne l’est plus avec l’assassinat de
nos deux diplomates à Bagdad, épisode qui a montré cruellement que
pour les groupes en guerre contre leur peuple et leur Etat, il n’y a
qu’une seule véritable patrie, et elle est sans frontières, c’est
l’idéologie dont ils se réclament. On peut se faire à partir de là
une idée de la signification que doit revêtir à leurs yeux la notion
de réconciliation nationale. Sûrement elle ne représente rien pour
eux. Elle est lettre morte. S’ils ont paru quelquefois lui prêter
attention, c’est sans doute qu’ils y ont vu, à tort bien sûr, un
moyen inventé par le pouvoir en place aux fins de se rendre à leurs
raisons, c’est-à-dire pour se rendre tout court. Ils sont en effet
engagés contre lui dans un guerre inexpiable qui ne diffère en rien
de celle que mène Al-qaïda à l’échelle mondiale, contre les juifs et
les croisés.
Les partisans de
cette politique indéfectible ne doivent sans doute plus se faire
d’illusions sur la détermination du “terrorisme en voie
d’extinction” à rester en activité jusqu’au bout, jusqu’au dernier
homme. Ils poursuivront sur leur lancée eux aussi. Ils ne se
laisseront décourager ni par les difficultés ni par les sarcasmes de
leurs adversaires, que ceux-ci soient à l’intérieur ou à l’extérieur
du pays. Après tout, le charbonnier a la foi, et il est, n’en
déplaise aux puissants de ce monde, maître chez lui. Les autorités
algériennes feront ce qu’elles jugeront bon pour leur pays. Et
justement, l’intérêt de leur pays c’est de maintenir le cap sur la
réconciliation, font-ils comprendre ici et là, mezza voce toutefois,
l’heure n’étant plus aux déclarations tonitruantes, quoi que fasse
le terrorisme pour ne pas se laisser subjuguer par l’appel de la
raison, c’est-à-dire celui du sang. La persistance du terrorisme,
c’est un épiphénomène, qui ne doit pas empêcher la nation de se
réconcilier avec elle-même, et ses composantes de renouveler le
pacte sacré qui fait l’Algérie. Qu’après cela, nous ayons à déplorer
quasi quotidiennement des vies du fait du terrorisme, qu’y
pouvons-nous ? N’en perdons-nous pas plus sur la route ? Il est de
par le monde des pays qui payent à la violence endémique un tribut
bien plus lourd que celui que nous coûte le terrorisme. Il est
certes préférable de vivre sans, mais essayons quand même de vivre
avec, puisque ainsi semble le prescrire la Providence. Ne
voyons-nous pas les plus grandes puissances liguées contre lui sans
parvenir à le terrasser ? Elles aussi vivent maintenant sous sa
menace constante. Certes, elles ne cherchent pas à le désarmer en
lui faisant une offre de paix. Pas encore. Quand le phénomène aura
pris chez les Occidentaux les proportions qu’il a chez nous, on les
verra peut-être mettre en œuvre une autre politique que celle qu’ils
se plaisent à arborer pour le moment. Avec les succès que l’on sait.
Ben Laden ne court-il pas toujours ? Et d’autres aussi ?
C’est donc faire
preuve d’une grande naïveté, commencent déjà à nous seriner les
partisans de ce projet à nul autre pareil (qui se trouvent être les
mêmes que ceux d’une révision constitutionnelle qui définirait une
bonne fois pour toutes la nature du régime, en clair qui permettrait
au président Bouteflika de briguer un troisième mandat) que de
croire que la violence cesserait comme par enchantement, seulement
parce que les Algériens auraient approuvé massivement la proposition
du chef de l’Etat. Seulement, à les en croire, la situation sera
substantiellement différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Sans
doute le terrorisme continuera-t-il de frapper ; à cette aune-là, à
celle des réalités les plus apparentes, effectivement, rien n’aura
vraiment changé. Dans le fond, en revanche, tout sera autre. Car
alors le terrorisme sera nu, délesté de toute couverture politique.
Comme, par la grâce de la réconciliation, tous les Algériens jaloux
de leur pays seront d’un côté, et les tenants de la violence de
l’autre, tout un chacun pourra voir de lui-même de quel côté se
situent les terroristes. On saura enfin qui tue qui. Ce mystère une
fois élucidé, le pays verra la paix se restaurer peu à peu, et son
horizon se dégager à mesure.
M. Habili
Haut
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