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Colonisation
française de l’Algérie
Est-il
hérétique de parler de génocide ?
″Il n’y a pas de
colonialisme sans racisme″, disait Aimé Césaire. Cela devrait être
suffisant comme réponse à Philipe Douste-Blazy, le ministre français
des Affaires étrangères, lui qui pense le plus sérieusement du monde
que le colonialisme a quelque chose de ″positif″ et que les crimes
qui ont été commis par la France en Algérie ne relèvent pas de la
préméditation.
M. Douste-Blazy
a, selon l’AFP, demandé à Abdelaziz Bouteflika de ne pas ″galvauder″
le terme génocide. ″Concernant le génocide, un mot qui a été employé
récemment, des philosophes et des intellectuels nous ont appris, en
particulier (l'écrivain italien) Primo Levi, qu'il ne faut jamais
galvauder ce type de terme parce que derrière le mot génocide, il y
a évidemment une envie systématique″, a-t-il déclaré le samedi 22
avril sur la radio juive Radio J.
Pour le MAE
français, ″le travail de mémoire″ doit être fait par des historiens
et des chercheurs et non pas par ″des hommes politiques, fussent-ils
de grands responsables, ni par des députés et des sénateurs″.
Suivons le dans son propre raisonnement. Ceci n’est-il donc pas
valable pour les concepteurs (hommes politiques et députés de droite
comme de gauche) de la loi du 23 février 2005 qui glorifie le
colonialisme ? C’est à peine si elle ne demande pas aux anciennes
colonies de remercier l’œuvre ″civilisatrice″ de la France.
Faut-il rappeler
à M. Douste-Blazy que ce sont justement les historiens français qui
se sont opposés au texte de loi ? Et que si l’homme politique
français avait respecté l’avis des experts, il n’aurait pas commis
un texte de loi aussi insultant ?
D’ailleurs, c’est
grâce à d’honnêtes historiens français (rares quand même ont été
ceux qui ont raconté avec précision les conditions abominables de la
conquête de l'Algérie par la France), que nous avons pu prendre
connaissance de la véritable action ″civilisatrice″ du colonialisme
dès les premières années de la présence française en algérie.
Les Français
prétendaient mener une mission ″libératrice″ et ″civilisatrice″ aux
″sauvages″ que nous étions. ″C’était le progrès de la civilisation
qui était en jeu et si l’on tuait, c’était en son nom ! ″, comme
l’affirme l’historien Marc Ferro.
A partir de ce
mode de pensée, tous les crimes sont permis. Dans Françalgérie :
crimes et mensonges d’Etats, Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire
font justement état de la ″logique génocidaire″ qui a prévalu entre
1830 et 1848. Durant cette première période de la colonisation, les
troupes françaises engagées dans la conquête de l'Algérie
multiplient les expéditions meurtrières. En 1834, une mission
parlementaire dresse, à son retour d'Algérie, un sévère bilan de la
conquête : "En un mot, nous avons débordé en barbarie les Barbares
que nous venions civiliser et nous nous plaignons de ne pas réussir
auprès d'eux." Ils y expliquent que ″l'objectif affiché, que l'on
n'hésiterait pas aujourd'hui à qualifier de génocidaire, est de
réduire les effectifs des populations algériennes, pour permettre à
la colonisation de prendre ses aises″, en particulier depuis
″l'arrivée de la légion étrangère commandée par Achille de
Saint-Arnaud sous la supervision du général Bugeaud″.
Dans Lettres d'un
soldat, le lieutenant-colonel de Montagnac écrit : ″Toutes les
populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées.
Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe :
l'herbe ne doit plus pousser où l'armée française a mis le pied. Qui
veut la fin veut les moyens, quoiqu'en disent nos philanthropes.
Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont
prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe
vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre. (...)
Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes :
tuer tous les hommes jusqu'à l'âge de quinze ans, prendre toutes les
femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux
îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne
rampera pas à nos pieds comme des chiens. ″
Jacques Morel,
dans son Calendrier des crimes de la France outre-mer, fait
également état des ″exploits″ du général Bugeaud. ″A Orléansville,
le 11 juin 1845, le général Bugeaud prodigue un conseil à ses
subordonnés pour réduire la résistance des populations de la région
du Chélif : ‘Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez
Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez-les à outrance comme des renards.’"
″La répression
est rapide et rigoureuse : le colonel Jean-Jacques Pélissier
n'hésite pas à asphyxier plus de 1 000 personnes, hommes, femmes et
enfants, des Ouled Riah qui s'étaient réfugiées dans la grotte de
Gharel Frechih ou grottes du Nekmaria dans le Dahra (triangle Ténès,
Cherchell, Miliana) ″, écrit-il encore.
Morel rapporte la description faite par un soldat français après
l’enfumage de ces 1 000 Algériens. ″Les grottes sont immenses ; on a
compté 760 cadavres ; une soixantaine d'individus seulement sont
sortis aux trois quarts morts ; quarante n'ont pu survivre ; dix
sont à l'ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui
peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner
dans leurs tribus ; ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines.″
″Après son
forfait, ajoute Jacques Morel, Pélissier répond à quelques bonnes
consciences inquiètes : ‘La peau d'un seul de mes tambours avait
plus de prix que la vie de tous ces misérables.’"
Dans son
excellent ouvrage Coloniser – Exterminer : sur la guerre et l'Etat
colonial (édité également en Algérie par Casbah Editions), Olivier
Le Cour Grandmaison dénude complètement le système colonial. Il
montre qu’outre les hommes en armes, la sauvagerie de la
colonisation avait aussi un important support ″intellectuel″. Il
rapporte les propos d’un «″grand esprit″ comme Alexis de Tocqueville
qui avait soutenu l’invasion de l’Algérie. ″J’ai souvent entendu en
France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas,
trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et
enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des
enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais
auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera
obligé de se soumettre. Je crois que le droit de la guerre nous
autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en
détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les
temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et
qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux″, écrit
cet ″apôtre de la colonisation″ dans Travail sur l'Algérie.
D’autres
illustres écrivains et penseurs français de cette époque avaient
également soutenu la colonisation française de l’Algérie et d’autres
contrées. Il s’agit, entre autres, d’Alphonse de Lamartine qui, dans
un discours prononcé le 2 mai 1834 devant la Chambre des députés,
encouragea vivement la colonisation de toute l’Algérie. ″Dans ma
conviction, de grandes colonisations entrent indispensablement dans
le système politique que l'époque assigne à la France et à l'Europe.
L'Orient les rappelle et le défaut de débouchés intérieurs les rend
nécessaires à nos populations croissantes. Les orateurs qui ont
parlé contre ce système, n'ont envisagé les colonisations que sous
le rapport commercial et agricole ; ils ont négligé le côté
politique de la question. (…) Abdiquerons-nous volontairement enfin
cependant que la conquête d'Alger nous a donné sur le mahométisme
dans tout l'Orient, et que nous perdrions le jour même où le drapeau
français s'abaisserait sur le rivage d'Afrique ? Non, Messieurs, ce
serait renier notre mission et notre gloire ; ce serait trahir la
Providence qui nous a fait ses instruments dans la conquête la plus
juste, peut-être, qu'une nation ait jamais accomplie ; ce serait
mépriser le sang de ces braves que nous avons sacrifié dans cet
assaut donné à la barbarie…″
Victor Hugo n’en
pense pas moins lui aussi. ″Je crois que notre nouvelle conquête est
chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la
barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la
nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le
monde″, disait-il.
Pensée voulue et
réfléchie, l’entreprise de colonisation de l’Algérie par a France
s’est concrétisée, comme l’histoire le montre, par une ″envie
systématique″ de génocide. Ce n’est qu’à partir d’une reconnaissance
officielle de ces crimes qu’une relation amicale peut être envisagée
entre l’Algérie et la France. Moins que cela serait un véritable
marché de dupes.
Abdelkader Djalil
Ecriture de l’histoire
Pourquoi ce
silence ?
Finalement, que
savons-nous réellement de la présence française en Algérie ? Une
présence commencée par une invasion armée en 1830 et qui s’est
éternisée par la suite pendant pas moins de 130 années. Les vestiges
de cette colonisation existent un peu partout, même dans les
villages les plus reculés et nous renseignent sur le désir des
Français de s’ancrer en cette terre. Que sait-on des faits de la
Guerre de Libération, sinon qu’elle a permis à l’Algérie de
recouvrer son indépendance ? Tout ce que nous en savons, nous
l’avons appris à travers des cours d’histoire enseignés d’après des
manuels pédagogiques conçus de façon à distiller de cette tranche de
notre histoire des faits au compte-gouttes.
Les médias n’ont
pas fait mieux. Télévision, radio et journaux n’ont jamais
réellement fait un travail de mémoire et nous ont, à leur tour,
servi une histoire aseptisée au mieux. Faut-il croire que le fait de
survoler cette tranche de notre histoire, en s’arrêtant de temps à
autre sur des faits marquants, soit une volonté d’aller de l’avant
et ne plus se morfondre sur ce qui s’est passé ? Mais avant que de
tourner une nouvelle page de l’histoire, il est important de passer
au peigne fin le passé, mais aussi et surtout d’écrire et d’archiver
le tout.
Chez nous, ce
travail de mémoire n’a pas été fait. Et sitôt l’Algérie devenue pays
libre, les longues années de colonisation et leur cortège de misères
sont relégués aux oubliettes. Mais, curieux paradoxe, ce que nous
avons omis de faire, les Français l’ont fait pour nous. Avec une
différence qui est tout de même de taille : les Français ont
beaucoup écrit sur leur présence en Algérie mais n’ont pas manqué
d’embellir la vérité, à leur avantage, bien entendu.
Ainsi, il ressort
de toute cette littérature que la colonisation n’a apporté que des
bienfaits à un peuple qui vivait en dehors de la civilisation. Les
Algériens étaient alors décrits comme des indigènes sans culture,
paresseux, retors… et parfois à la limite de l’idiotie. Apporter
culture, savoir et civilisation à ces indigènes était parfois même
assimilé à une mission humanitaire dont le but est de faire
connaître les bienfaits de la culture européenne au peuple qui vit
sur cette terre de l’Afrique du Nord. Une terre tellement riche
qu’elle n’a pas manqué de susciter la convoitise de ces
colonisateurs, qui avaient décidé de rester et aussi de s’approprier
cette terre par tous les moyens possibles. Tout ceci, la littérature
française ne le mentionne pas quand elle raconte sa présence en
Algérie. Elle ne raconte pas non plus le travail de sape qui a
commencé dès le début. Et ce, malgré l’assurance faite aux Algériens
de respecter leur langue et leur religion.
En effet, après la
capitulation du Dey d’Alger, une clause très importante interdisait
les missions chrétiennes en Algérie et garantissait le soutien des
Français à l’islam. Cette assurance n’a pas été respectée longtemps
puisqu’en 1868 et 1869, le cardinal Charles Martial Lavigerie fonde
la congrégation des pères blancs et celle des sœurs missionnaires.
Ces religieux, qui maîtrisaient aussi bien l’arabe que le kabyle,
avaient pour mission de sillonner le pays et d’aller dans les
endroits les plus reculés. Ils construisaient des hôpitaux, des
orphelinats et des écoles. Dispenser le savoir et le bien-être
autour semblait, de prime abord, leur préoccupation essentielle,
mais leur objectif était des plus clairs : convertir les populations
locales à la religion chrétienne.
Ces missions, même
si elles ont réellement soulagé quelques misères, ne sont-elles pas
en contradiction avec les garanties données dès le début de la
colonisation ? Mais que fallait-il en réalité attendre d’un
colonisateur qui voulait à tout prix s’enrichir pour sortir son pays
de la mauvaise passe dans laquelle il se trouvait ? Sûrement pas de
tenir ses promesses et de se conduire avec une rectitude parfaite.
Donc sitôt les
garanties données au Dey oubliées, c’est un vrai travail de sape qui
commence. Gommer petit à petit la culture algérienne et détruire
tout ce qui peut rappeler la présence d’une civilisation antérieure
à 1830. Le travail de sape ne s’est pas limité à cela ; on a
déshérité de nombreuses familles et donné leurs terres aux colons
qui ont quitté la misère d’une Europe où ils pouvaient à peine se
nourrir pour se retrouver du jour au lendemain de riches
propriétaires terriens. Beaucoup de ces colons étaient des
hors-la-loi qui sont devenus, par la force des choses, de
respectables propriétaires. La littérature française leur donne de
grands mérites, entre autres celui d’avoir asséché les marécages de
la plaine de la Mitidja et d’en avoir fait une terre riche où ils
ont pu mettre au point une agriculture des plus développées.
Mais ce que ces
livres omettent de dire, c’est que la plaine de la Mitidja a
toujours été une terre fertile, bien avant l’arrivée des colons, et
que les Algériens qui y vivaient ont été contraints d’abandonner
leurs terres qui, après des années, sont devenues des marécages.
Les livres ne
racontent pas toutes les humiliations subies par les Algériens qui
ont dû fuir pour aller vivre dans les endroits les plus reculés à la
recherche d’un peu de paix.
Les livres
disent-ils que des villages entiers ont été décimés et qu’il n’en
est resté personne ? Les livres disent-ils les massacres, les
enfûmades, les incendies… et toutes les horreurs subies par un
peuple qui vivait en paix avant que les Français ne décident que
désormais leur pays fera partie de leurs colonies ? Déposséder tout
un peuple des richesses de son pays et le faire vivre dans le
dénuement le plus total peut-il être assimilé à une mission
humanitaire ? Procéder à un génocide systématique ne peut être
assimilé qu’à ce qu’il est en réalité. Pendant un siècle un quart,
les Français ont dépossédé les Algériens de leurs biens, les ont
obligés à utiliser une autre langue que celle qu’ils ont toujours
connue ; ils ont tué, assassiné, déporté, torturé ceux qui ont eu le
courage de leur tenir tête. Malgré cela ils continuent, jusqu’à ce
jour, de clamer haut et fort qu’ils nous ont apporté la civilisation
qui nous faisait défaut à nous, le peuple de sauvages qu’ils ont
discipliné.
D’un autre côté,
l’histoire écrite par les Algériens reste très superficielle. Si
elle retrace les grandes lignes et les grands faits, elle reste un
peu frileuse sur la nature de cette colonisation qui a déchiré tout
le peuple et semé les graines de la discorde, à ce jour palpables à
travers la tendance à la régionalisation qui ne peut être d’aucun
bien pour le pays. Pourtant, le mal fait par cette présence
coloniale ne peut être dénié ou pardonné.
C’est
indéniablement la nature de ce passé qui fait que nos relations avec
la France n’ont jamais été paisibles, tant que les Français se
considèrent comme nos civilisateurs et que nous n’aurons pas le
courage d’aller leur dire qu’ils n’ont apporté que misère et horreur
dans notre pays, la balance ne sera jamais équilibrée et ils
continueront à nous toiser.
Le président
Abdelaziz Bouteflika a compris cette logique, lui qui a conditionné
la signature du traité d’amitié à la reconnaissance par la France de
son passé colonial. ″Nous sommes des amis et non des ennemis. Nous
ne voulons que la paix et la sécurité, mais aussi entretenir des
relations d’égal à égal″, avait-il alors déclaré.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Polémique algéro-française, islamophobie, présidentielle 2007
Le malaise de
la communauté immigrée
Déjà en proie à
une pression hostile de la part de certains milieux politiques en
France, la communauté algérienne risque-t-elle, à cause de la
polémique sur la colonisation, d’en faire les frais ? Si beaucoup
tablent aujourd’hui sur l’improbabilité d’un changement de politique
de la part des autorités françaises à l’égard de nos immigrés,
personne ne peut nier qu’en Hexagone, le climat général n’est plus
le même.
“La France et
l’Algérie rappellent toute l’importance qu’elles accordent à la
communauté algérienne établie en France qui a toute sa place dans la
société française, à la prospérité de laquelle elle contribue
activement.” Telle a été la vision portée sur la communauté
algérienne en France par la déclaration commune de Abdelaziz
Bouteflika et Jacques Chirac, dite “Déclaration d’Alger”, signée le
2 mars 2003. Cette reconnaissance faite au plus haut niveau des deux
Etats témoigne à la fois de l’important rôle de lien que joue encore
cette communauté, estimée à près de 5 millions de personnes, rôle
qui peut être entrevu différemment de part et d’autre de la
Méditerranée.
Pour l’Etat
algérien, d’une manière générale, une importance manifeste a de tout
temps été exprimée à l’égard de celle-ci, avec une priorité
prononcée envers celle établie en France, non seulement à cause de
son importance démographique, mais aussi au vu de la nature des
relations avec le pays d’accueil. Quant aux autorités française, en
sus du facteur démographique, l’immigration algérienne dispose
juridiquement d’un régime particulier qui la distingue du reste de
l’immigration prise dans son ensemble, y compris celle issue des
pays voisins du Maghreb. Cela, au contraire des ressortissants
algériens désirant se rendre en France ou ayant, pour une raison ou
une autre, à y séjourner ; mais cela n’est pas notre propos.
Retenons que cette distinction dont jouit la communauté d’origine
algérienne n’a rien d’accidentel, elle est le résultat de liens
étroits de celle-ci avec la population française de par l’importance
des mariages mixtes et de la population qui en est issue ; elle est
aussi le fait d’une présence antérieure à l’Indépendance d’Algériens
qui, alors, avaient la nationalité française, ce qui mit l’Etat
français dans l’obligation d’étendre le régime juridique qui fut
adopté à leur égard à l’ensemble de leurs compatriotes venus par la
suite grossir les rangs de immigrés.
En dehors de ces
facteurs, somme toute indépendant de la volonté des pouvoirs
politiques, mais qui sont imputables au cours d’une histoire
récente, la communauté algérienne en France a de tout temps été
confrontée à une déchirure sur laquelle la littérature a été
suffisamment abondante, à un tiraillement entre la nécessaire
intégration et la réalité de l’identité et de l’origine. Cela
suffit, en soi, à faire de la communauté algérienne un enjeu
politique et ce, sous plusieurs angles. L’on peut en citer le
réservoir électoral qu’elle représente pour la classe politique
française ; le fait qu’elle dispose de la majorité aussi au sein de
la communauté musulmane et arabe, connaissant la tradition de la
politique arabe de la France inaugurée par De Gaulle ainsi que le
fait qu’elle constitue un pan non négligeable du marché français
pour tous les secteurs d’activité, y compris les plus anodins comme
le sport ou l’édition musicale.
Dans ce qui nous
préoccupe, il faut rappeler également que la communauté algérienne a
très tôt constitué un enjeu politique de taille entre Alger et
Paris, situation qui trouve son origine historique dans les
événements du 17 octobre 1961 dont la conséquence directe a été
d’avoir porté ”la guerre d’Algérie“ en France et d’avoir fait de
l’Etat français le responsable de victimes dont il ne pouvait se
séparer par le seul fait de l’indépendance de leur pays d’origine.
Cet épisode explique en partie le traitement particulier cité plus
haut, mais il a été le moteur d’un processus d’intégration
particulier à la France, visant davantage la cassure avec le pays
d’origine que l’égalité des chances, en somme à priver les pouvoirs
politiques des pays sources d’immigration de toute emprise sur leurs
communautés respectives. Et plus qu’une préoccupation de sécurité,
cette doctrine insiste surtout sur le maintien de l’influence de
Paris sur ses anciennes colonies.
C’est dans ce
contexte général de la réalité politique de l’immigration – d’autres
aspects peuvent compléter cette vue d’ensemble – qu’a lieu la
polémique sur la colonisation, dont l’immigration est le produit,
bien que l’on constate qu’à aucun moment la communauté n’a pris part
au sujet, bien que l’on imagine que le débat interne doit être de
mise. Un débat et, parfois, une mobilisation marquée lorsque, pour
des raisons à élucider, les autorités françaises en viennent à
”équilibrer“ l’hommage de la mémoire des victimes de 17 octobre 1961
par une célébration des anciens de l’OAS. On voit surtout, il est
vrai, certaines associations et autres collectifs marcher et se
rassembler pour dénoncer le racisme ou la discrimination s’agissant
de questions qui relèvent de l’exercice de la citoyenneté française,
mais la communauté algérienne avait-t-elle intérêt à être mêlée à la
polémique sur la loi du 23 févier ? Comment le peut-elle alors
qu’elle risquerait, alors, de se voir demander d’être “conséquente”
avec elle-même, soit de rentrer chez elle comme ose le formuler
franchement et sans demi-mot l’extrême-droite et d’autres qui n’en
pensent pas moins ? D’autres, car on ne reproche pas aujourd’hui à
l’immigration de “manger le pain des Français” mais aussi, de par sa
simple présence, d’alimenter le discours et de favoriser la montée
de l’extrême-droite. C’est surtout l’analyse d’une certaine droite,
celle de Nicolas Sarkozy, qui l’utilise comme premier argument quand
il s’adresse ouvertement à son camp et indirectement aux Français,
pourquoi il est préférable de ne pas laisser le Front national
appliquer lui-même ses vues et de le faire avec la dose républicaine
que la droite actuellement au pouvoir peut garantir. Mais, déjà en
proie à l’islamophobie et, pour une dimension plus grande, aux chocs
de civilisation et au racisme avec soubassement de conflits
confessionnels, fossé exacerbé depuis le 11 septembre qui a vu les
quartiers où vivent les communautés musulmanes se transformer en
terrain de chasse aux suspects, légalisant ainsi les entorses à des
règles constitutionnelles bien défendues jusqu’alors.
Nous savons que
l’appareil diplomatique algérien sur place a déjà engagé, depuis
quelques années, un plus grand rapprochement envers sa communauté.
Le nouvel ambassadeur d’Algérie en France, Missoum Sbih, mène depuis
sa nomination un véritable forcing en direction des associations et
des organisations ; il le fait également en direction des milieux
d’affaires français qu’il tente de convaincre de venir investir en
Algérie, le tout avec cet objectif de jeter de nouveaux ponts pour
des relations nettement décentralisées de part et d’autre. Mais
est-ce suffisant ? N’est-il pas temps de nommer un ministre de la
communauté à l’étranger, poste vacant depuis le dernier remaniement
gouvernemental, pour empêcher que cette communauté ne devienne un
enjeu dont elle ne maîtriserait pas les aboutissants, sachant les
attaques et autres agressions dont elle peut “collatéralement” faire
les frais ? Ce risque est d’autant plus menaçant avec l’accentuation
de la compétition en vue de la présidentielle de 2007 qui promet
déjà une âpreté inédite, comme en témoigne par exemple le scandale
Clearstream où il semble que tous les coups soient permis. Cela,
dans un contexte de divorce entre l’Etat français et les
organisations musulmanes depuis que la crise du CFCM, qui n’attend
que l’officialisation de son éclatement, est devenue chose admise.
Nabil Benali
Les écrits sur les crimes
de la colonisation sont nombreux en France
Quand relira-t-on la vraie histoire ?
Le
crime de la colonisation ne peut être qualifié qu’à la lumière des
faits et ces derniers ont été clairement établis par des historiens
français qui ont du mal à se faire entendre dans leur propre pays.
Rappels et notes de lecture.
François Maspéro a écrit L’Honneur de Saint Arnaud en 1992. Dans la
préface de l’édition algérienne (éditions Casbah, 2004) il indiquait
que “cette
année là, un sondage réalisé par la revue L’Histoire indiquait que
56% des Français considéraient que la présence de la France avait
été ‘une bonne chose’… pour l’Algérie”.
Bien
avant la loi du 23 février 2004 régnait dans la société française le
sentiment que la colonisation avait été quelque chose d’éminemment
positif pour un peuple et une société qui n’en demandaient pas tant.
Une réaction par méconnaissance et par ignorance, voire par
désintérêt. Même durant leurs études secondaires, pour les Français,
la Guerre de Libération (dite guerre d’Algérie) tient en quelques
cours superficiels.
Maspéro soulignait que l’on commençait tout de même à reconnaître
les crimes commis au nom de la colonisation ou de l’œuvre
civilisatrice de la France en Algérie. Il avait indiqué avoir choisi
sciemment de raconter l’histoire de Saint Arnaud comme il aurait pu
choisir un autre et souligne qu’effectivement, son ouvrage est
truffé de noms de ses semblables,
“auteurs
comme lui de crime contre l’humanité au nom de la grandeur de son
pays et pour le plus grand profit de sa fortune personnelle”.
Il cite ainsi les mots de Savary, duc de Rovigo : “Des
têtes… apportez des têtes, bouchez les conduites d’eau crevées avec
la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez”,
ou la consigne de Bugeaud : “Enfumez
les comme des renards. ”
Les résultats de ces méthodes ont été d’une extrême efficacité,
notamment par l’extermination de tribus algériennes entières. Nous
n’étions plus très loin du génocide, mais le crime contre l’humanité
était qualifié.
Pourtant, ces mots de la conquête, nous les avons rarement lus ou
entendus, probablement autant en Algérie qu’en France. A-t-on voulu
construire des relations entre l’Algérie et la France sur
l’apaisement des peines ? Peut-être, mais cela n’a servi qu’à
occulter les faits et favoriser l’amnésie. Faut-il s’étonner alors
que l’opinion française considère que la colonisation de l’Algérie
fut une bonne chose ? Le travail des historiens qui ont rendu une
image fidèle de ce que fut la guerre de conquête de l’Algérie sont
rares.
Toutefois, il est intéressant de noter que François Maspéro n’a pas
écrit son livre à partir d’un désert historique dans lequel le
négationnisme était savamment organisé. Son livre est menée à la
manière d’un récit. Il est truffé de références historiques
collectées dans tout ce qui avait été écrit sur l’Algérie et la
conquête depuis le XIXe siècle.
Les cartons de la mémoire
Maspéro est allé chercher même dans les panégyriques
“érigés”
à la mémoire de
Saint Arnaud et à la gloire de la conquête pour dresser le portrait
sans complaisance de celui qui a été inscrit à la naissance par son
père sous le nom de Arnaud Jacques Leroy. Plus tard, arriviste et
ambitieux officier de l’armée, il devient Achille ; et de prendre,
dans le feu de l’action, le sobriquet aux sonorités aristocratiques
de Saint Arnaud.
Les
documents de travail de Maspéro sont puisés dans les références
apologétiques dédiées à cet Arnaud. Dans Une Grande figure : Saint
Arnaud, maréchal de France de Louis de Charbonnière, l’auteur de L’Honneur
de Saint Arnaud souligne que “cet
ouvrage présente l’intérêt en ce qui concerne la période algérienne
et la stratégie des colonnes infernales”
(ardemment défendues par l’auteur qui n’hésite pas d’ailleurs à
comparer Saint Arnaud à Lyautey contre toute évidence historique).
Et d’insérer Saint Arnaud dans le contexte de l’armée d’Afrique :
“Ces tristes nécessités de la
guerre d’Afrique où Saint Arnaud n’eut ni plus ni moins part que
tant d’autres. ”
On en pleurerait. Maspéro recense dans ses notes bibliographiques 98
ouvrages et monographies allant du portrait dithyrambique à l’étude
politique universitaire ou militante, du banal témoignage au journal
intime d’un général en campagne. Assez pour éclairer un ouvrage
aussi croustillant de vérités qu’est L’Honneur de Saint Arnaud.
L’ouvrage met en scène un militaire français présenté comme un héros
et couvert d’honneurs qui n’a pas hésité à prendre part aux
massacres de trois peuples : le peuple algérien durant la guerre de
conquête, le peuple français après la révolte de 1848 et
l’écrasement de la deuxième République par Napoléon III et la guerre
de Crimée. Le livre permet aussi de comprendre dans quel contexte
politique s’était faite la conquête de l’Algérie par la France et
comment on a suscité les appétits voraces et l’instinct de razzia
chez les militaires français pour hâter l’occupation.
Omerta
Malheureusement, l’ouvrage de Maspéro(1) n’a pas beaucoup
marqué l’actualité à cause d’une omerta convenue qui veut que les
ouvrages qui dérangent ne bénéficient en France d’aucune publicité.
Cette même omerta a frappé le livre de Pierre Péan Main basse sur
Alger. Cet ouvrage est une véritable enquête policière. Elle conclut
que la prise d’Alger en juillet 1830 n’était qu’un vaste hold-up
conçu au plus haut niveau de l’autorité politique en France. Que
raconte Pierre Péan ? Charles X préparait le retour à l’ancien
régime dans un contexte marqué par une forte contestation. Il
préparait une expédition sur l’Algérie qui devait lui assurer la
fidélité de l’armée après une victoire facile et surtout une razzia
organisée et un pillage autorisé. Les militaires français ont raflé,
au nom de la France, le trésor du Dey, en fait l’argent de ce qu’on
appelle la République d’Alger. La capture du trésor du Dey, donttout
le monde a voulu prendre une part, aurait permis aussi d’organiser
des élections favorables aux desseins de Charles X.
La
prise d’Alger, présentée comme menée
“au nom des
puissances chrétiennes” et “pour
le bien de l’humanité entière”,
n’avait que des objectifs vénaux et malsains. Péan se réfère dans
son ouvrage notamment aux archives familiales du maréchal de
Bourmont, chef de l’expédition.
L’insurrection de Paris de 1848, à l’écrasement de laquelle
participa Saint Arnaud, changeait les donnes et dès lors le partage
du butin ne servait plus les objectifs politiques moyennant
commission, mais l’enrichissement personnel dont bénéficia aussi
l’ancêtre de Ernest-Antoine Seillière, patron des patrons en France.
Bien
entendu, lorsqu’on recouvre des pans d’histoire, il ne s’agit pas
d’aller demander des comptes aux Saint Arnaud, aux Sellière ou à
d’autres, mais juste de remettre les faits à leur juste place et
d’éviter des errements – comme la loi du 23 février –nuisibles aux
relations actuelles, voulues apaisées et bonnes, entre la France et
l’Algérie.
Finalement, lorsqu’on en arrive a autant d’incompréhension entre
Français et Algériens, on ne peut plus mettre cela sur le compte
d’une simple divergence d’opinion. Il y a foncièrement une
mésentente sur le sens des mots parce que nous ne parlons pas
finalement des mêmes choses.
Amine Esseghir
1
François Maspéro n’est pas un inconnu. Fondateur de la maison
d’édition qui porte son nom, a toujours œuvré pour les causes
auxquelles il a cru, notamment dans les années 1960 et 1970. Il est
également l’auteur d’ouvrages historiques et de plusieurs romans,
dont Le Sourire du chat et Le Figuier.
2
Après avoir été journaliste durant quatorze ans, Pierre Péan se
présente comme enquêteur. Il a signé vingt et un livres en vingt-six
ans, dont certains ont été des succès de librairie tels TF1, L'Argent
noir (sur le premier scandale d'Elf), son best seller Une jeunesse
française. François Mitterrand. 1934-1947 et bien entendu son
ouvrage cosigné avec Philippe Cohen La Face cachée du Monde. Sans
jamais déroger à sa méthode, ses livres, s’ils ont suscité des
polémiques ou même des procès, n’ont jamais été pris en défaut. Cela
vaut forcément pour Main basse sur Alger qui n’a bénéficié pourtant
d’aucune publicité ou communication en France, si ce n’est une
émission de télévision (Tout le monde en parle) diffusée le samedi
soir sur la chaîne de télévision France 2, qui a certes une bonne
audience, mais dont le public averti est déjà au fait des choses.
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