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La paix armée
Dire que la
situation de la presse dans notre pays est bonne serait un peu
exagéré. Dire qu’elle est mauvaise l’est aussi. Tant nous restons
dans le monde arabo-musulman, le seul pays où des journalistes
peuvent tout de même écrire ce qu’ils veulent et s’en prendre de la
façon la plus extrême parfois, à leurs dirigeants sans que cela
n’entraîne des réactions répressives automatiques. Ce qui est
certain, c’est que lorsque les critiques sont faites intelligemment,
sans recours à l’injure et avec des arguments solides, la répression
est totalement inexistante, du moins d’un point de vue judiciaire.
Il reste évidemment alors à l’Etat le recours à des moyens
coercitifs moins spectaculaires, mais c’est là la règle du jeu dans
toutes les démocraties du monde. Cela dit les journaux ne sont pas
eux non plus à l’abri de défaillances parfois graves, qui se
manifestent notamment par la soumission au diktat des annonceurs,
par la faiblesse des ressources réinvesties dans l’outil de
production, et par des positionnements idéologiques et politiques
qui influent lourdement sur la qualité de l’information vendue aux
lecteurs. Les causes de l’insuffisance de notre presse qui influent
inévitablement sur sa liberté d’action sont évidemment partagées.
Les journaux sont loin du niveau de professionnalisme qui est exigé
d’eux et l’Etat ne fait en vérité pas beaucoup d’efforts pour aider
à remédier à ces carences, lorsqu’il ne les entretient pas par une
attitude défensive aujourd’hui de moins en moins compréhensible. Ce
n’est bien sur pas très adroit de faire un pareil constat le jour de
la célébration de la journée de la presse, mais quelle meilleure
occasion peut nous être offerte de nous livrer à une introspection
qui peut se révéler salutaire, des deux côtés de la barrière
d’ailleurs. Tant il est vrai que si nous continuons à ce rythme et
sur cette voie, l’Algérie perdra inexorablement l’un des plus grands
atouts qu’elle a toujours su avoir de l’indépendance à nos jours,
une presse de qualité capable de livrer bataille sur tous les fronts
et dans deux langues à la fois. Une presse qui a su faire entendre
la voix de son pays à des moments décisifs, aussi bien pendant la
bataille des nationalisations par exemple qu’à celui des tentatives
d’interventions étrangères en plein terrorisme. Cette arme est trop
précieuse pour la laisser couler sous le poids de son obésité
pécuniaire ou la considérer comme définitivement perdue parce que
tentée par le clinquant des réceptions dans les ambassades. Comme
pour un certain nombre d’autres secteurs, celui des médias est trop
important pour ne pas le revitaliser et lui donner la possibilité
d’opérer sa mue et de passer à une vitesse supérieure. Un dialogue
national autour de la question de la liberté de la presse et aussi
de celle d’une presse de qualité est à ce titre plus
qu’indispensable et il est tout à fait déplorable que les assises
que comptait organiser le défunt ministère de la communication en
septembre 2004 aient été tout bonnement passées par la trappe sans
même que personne n’éprouve le besoin d’expliquer pourquoi. Même si
les lutes d’appareil encore en cours à ce moment là avaient visé à
empêcher Boudjemaâ Haichour de tenter de caporaliser de façon très
astucieuse une corporation qui en a pourtant vu d’autres et que ni
Hamrouche ni même feu Belkaïd, pourtant fin manœuvrier n’avaient
guère réussi à mettre dans la poche du FLN. La diversité éditoriale
est si grande aujourd’hui dans les rédactions algériennes qu’il ne
faut guère plus craindre une mainmise totale et absolue de l’ancien
parti unique sur la presse privée ou publique, même si les plus gros
tirages restent évidemment dans son orbite. Mais gros tirage ne
signifie pas nécessairement grosse influence, l’obésité n’ayant
jamais signifié bonne santé, bien au contraire. Aussi ces assises
sont plus que jamais nécessaires si nous voulons poser les vrais
problèmes de la profession et surtout si nous voulons renouer le fil
du dialogue entre les journalistes leurs hiérarchies et les pouvoirs
publics. Un dialogue à trois sans lequel il est difficile d’imaginer
qu’il puisse être possible de sortir de la logique d’ostracisme
aujourd’hui à l’œuvre dans les rapports entre les diverses
composantes de la société intéressées à la production d’une presse
de qualité travaillant dans un climat moins tendu pour le plus grand
profit de tous. Une presse plus libre aussi, qui ne soit soumise ni
au diktat des annonceurs, ni à celui des groupes d’intérêts
politiques et financiers, ni à celui d’un Etat trop défensif et en
proie à la crainte de se voir déborder par les attaques d’une
coalition médiatique dopée au délit d’initié. Ce qui est certain,
c’est que la logique répressive qui maintient toujours Mohamed
Bentchicou en prison et qui use de l’incarcération des journalistes
comme moyen de régulation absolu de la scène médiatique, n’est pas
le chemin le plus court pour instaurer le dialogue, tout comme les
attaques en dessous de la ceinture de quelques confrères contre le
Président de la République et contre son chef du gouvernement ne
sont pas non plus très indiqués pour décrisper l’ambiance et faire
converger des positions pas si antagoniques qu’il n’y paraît. Nous
avons bien vu, une fois encore à l’occasion de l’odieuse attitude
adoptée par une partie de la droite française dans le dernier
épisode en date de la prise en charge médicale de Abdelaziz
Bouteflika, que la presse algérienne s’est dressée comme un seul
homme pour défendre l’honneur de l’Algérie, comme elle a toujours su
le faire tout au long de ces quinze dernières années.
A. M.
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