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8 mai 1945
Le massacre
enfin reconnu par la France (2e partie)
La tragédie du 8
mai 1945 a fait de 35 000 à 45 000 victimes entre les villes de
Sétif, Guelma et Kherrata.
Paris reconnaît
que ce massacre était “inexcusable”, mais s’abstient de reconnaître
sa responsabilité dans le drame rwandais où elle a prêté main-forte
aux génocidaires plutôt que de secourir les victimes.
De nombreux
historiens situent le déclenchement de la guerre d’indépendance
algérienne non pas le 1er novembre 1954 comme on le lit dans les
livres d’histoire, mais le 8 mai 1945 et même bien avant, en 1830.
Une loi scélérate,
qui impose l’enseignement public des “bienfaits” de la colonisation
et de l’esclavagisme français, a été promulguée pour occulter les
ravages et le caractère répressif du colonialisme qui a asservi des
décennies durant des peuples entiers, afin de réhabiliter la mémoire
des nostalgiques endurcis, rapatriés, tortionnaires de tout poil et
pieds noirs irréductibles. Le Mouvement contre le racisme et pour
l’amitié entre les peuples (MRAP) s’indigne de cette “glorification
du colonialisme, qui équivaut à un hommage au colonialisme séculaire
et à une reconnaissance officielle de la torture”. “En ne retenant
que le rôle positif de la colonisation, la loi impose un mensonge
officiel sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur
l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé”, affirme
l’association.
Dans cette
logique, le massacre du 8 mai 1945 aurait été productif et
bénéfique pour les victimes qui ont péri en grand nombre, alors
qu’on ne devrait peut-être pas oublier de faire l’éloge de leurs
bourreaux qui se sont illustrés par des méthodes expéditives dans
leur tâche d’extermination.
A quelques jours
du soixantième anniversaire des massacres du 8 mai 1945, l’absence
de réaction algérienne à l’égard de la loi française sur l’histoire
coloniale est déconcertante car elle efface le petit pas effectué
dans la bonne direction effectué à Sétif, le 27 février dernier,
par l’ambassadeur de France qui avait parlé des massacres du 8 mai
1945 en les qualifiant de “tragédie inexcusable”.
Certains
philosophes français, qui nient l’ampleur de la tragédie du 8 mai
1945 perpétrée par la France, minimisent et relativisent ce massacre
accompagné d’une répression sanglante et d’une cruauté extrême,
peut-être, on s’en doute, pour ne jamais révéler le chiffre exact
des victimes qui ont péri ce jour fatidique et les jours qui ont
succédé à cette boucherie ignoble, au lendemain de l’armistice
signée entre la France et l’occupant nazi. Cette stratégie de ne
pas vouloir mettre en exergue la réalité de cette tragédie
semblerait encore inexcusable si une main occulte tentait de faire
main basse sur la réalité de ce drame, alors que la polémique enfle
sur le nombre exact des victimes ; certains historiens n’hésitent
pas à parler de plus de 100 000 victimes. Des journaux occidentaux,
qui auraient avancé des chiffres fantaisistes afin de relativiser ce
drame, témoignent d’une propagande totalitaire négationniste. Si
cette presse connaît parfaitement le nombre de victimes de la shoa,
elle préfère spéculer en occultant le chiffre exact des victimes du
génocide indéniable du 8 mai 1945.
Ce qui est
scandaleux, c’est le moins qu’on puisse dire, est qu’une mémoire
sélective qui met en avant la commémoration du débarquement du 6
juin 1944 sur les plages de Normandie “oublie” fortuitement le rôle
historique des combattants issus des anciennes colonies. Ils ont été
sacrifiés sur l’autel de la réconciliation du monde occidental.
Apparemment, l’histoire officielle préfère un Africain mort à un
Africain vivant, qui a donné sa vie pour la libération de la France.
Le devoir de mémoire a ses privilèges et ses exclus. Le débarquement
de Normandie de juin 1944 a pris le pas sur le débarquement de
Provence de novembre 1944, massivement composé de combattants venus
des colonies. Alors, à qui a-t-on octroyé les pensions de retraite
revenant de plein droit aux combattants africains engagés dans le
débarquement de Provence, alors que les résistants français étaient
absents lors du débarquement de Provence ?
L’apologie du
crime
Plus de 1 000
historiens, écrivains et intellectuels ont signé une pétition
demandant la révocation de la nouvelle loi qui oblige les
professeurs d’histoire à mettre en exergue les “aspects positifs” du
colonialisme français. “En ne retenant que les aspects positifs du
colonialisme, cette loi impose un mensonge d’Etat sur des massacres
qui aboutirent parfois en génocide, en traite des esclaves et au
racisme que la France a hérité”, nous dit la pétition qui a aussi
été signée par un des humoristes les plus aimés de France, Guy
Bedos, et un producteur de cinéma d’avant-garde, Patrice Chérau.
Des professeurs
d’histoire viennent de lancer une pétition pour demander
l’abrogation d’une loi votée en France le 23 février dernier et qui
stipule que “les programmes scolaires reconnaissent en particulier
le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en
Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des
combattants de l’armée française issus de ces territoires la place
éminente à laquelle ils ont droit”.
Les combattants
français se sont taillé la part du lion en se voyant octroyer des
rentes décentes, voire surévaluées, au détriment des étrangers qui
eux, doivent se contenter de retraites dérisoires, tels leurs
homologues algériens auxquels on a réservé un traitement particulier
inique. En vertu de cette loi qui accorde aux anciens rapatriés
tous les honneurs – même ceux qui ont commis des crimes dans les
anciennes colonies – le concept de colonialisme positif a emboîté le
pas à la discrimination positive si chère à Nicolas Sarkozy.
Une autre
discrimination pour le moins scandaleuse et irrationnelle, qui est
toujours d’actualité, concerne les disparités criantes en matière de
distribution des pensions de retraite, lesquelles sont loin de
correspondre au sacrifice énorme des combattants algériens qui se
sont investis corps et âme. Ces valeureux combattants de la première
heure se sont illustrés par des actes héroïques et de bravoure qui
ont conduit à la libération de la France, un pays qui les a trop
longtemps superbement ignorés et érige une autre histoire fictive en
se forgeant une notoriété derrière ceux qui ont réellement combattu
l’occupation allemande.
La commémoration
du 60e anniversaire du massacre du 8 mai 1945, loin d’être
intempestive, serait l’opportunité de régler plusieurs problèmes en
suspens, d’éclaircir des zones d’ombre et de réparer de nombreuses
injustices. Aucun compromis ne pourra faire l’objet de discussions
pour les négationnistes qui relativisent le premier massacre
inauguré par la France dès la fin de la seconde guerre mondiale. Ce
serait le moment ultime, à Sétif, et par extension dans l’Est
algérien, de franchir certains clivages et d’annihiler des préjugés
qui n’ont plus aucune raison d’être ; l’administration française
doit prendre le taureau par les cornes, faire le plus rapidement
possiblement son travail de mémoire tant que le fer est chaud et
mettre sur un même pied d’égalité le traitement inique afférent aux
pensions de retraites instauré par le secrétariat d’Etat français
aux anciens combattants et allouées à des mêmes recrues qui
contribué à la libération de la France
Un massacre
réhabilité
Pour que cette
reconnaissance puisse avoir une portée optimale dans le contexte du
travail de mémoire et du souvenir permanent, l’Etat français devrait
s’investir beaucoup plus pour répondre aux sollicitations du peuple
algérien, qui ne peut se contenter de déclarations exclusivement,
fussent-elles de repentance. Pour se débarrasser de ce fardeau
qu’elle a si longtemps porté et occulté par le truchement d’une
démarche purement formaliste fondée sur une reconnaissance et un
recueillement devant la stèle commémorative du 8 mai 1945 et tout en
déplorant cette tragédie, la France se doit d’assumer pleinement ses
responsabilités, au-delà de simples déclarations a posteriori
reconnaissant cette “tragédie inexcusable”. Une tout autre démarche
efficiente, complémentaire à la première effectuée par l’ambassadeur
de France en Algérie, s’impose impérieusement pour donner un sens
véritable à un carnage consommé qui ne peut être sujet à ambiguïté
et ce, afin d’éviter toute querelle sémantique sur la nature d’une
tout autre reconnaissance revenant de plein droit aux familles des
victimes et aux survivants.
La reconnaissance
du massacre du 8 mai 1945, si émouvante soit-elle, devrait être
estimée à sa vraie valeur car elle ne saurait exonérer les
tortionnaires de tout reproche et de comptes à rendre à une
juridiction pénale ; il faut que les coupables rendent compte de
leur méfaits et du chef d’accusation de “crime contre l’humanité”.
La France, mise sur la sellette pour son implication directe et sa
responsabilité dans les massacres du 8 mai 1945 perpétrés dans l’Est
algérien, ne peut effacer les exactions commises contre les
populations civiles dont elle s’est rendu coupable au lendemain de
la fin de la Deuxième Guerre mondiale, même en faisant son mea-culpa
et amende honorable pour tenter désespérément d’amoindrir ou de
relativiser le bilan de ce déchaînement de folie sanglante. Même si
un tabou vient d’être brisé, force est de constater que le massacre
de Sétif a donné naissance au nationalisme et que l’Algérie réclame
un pardon officiel et des subventions visant à indemniser les
familles des victimes qui ont péri dans une horrible boucherie.
L’observateur
algérien, qui se réjouit de l’opportunité de la célébration des
cérémonies commémoratives du massacre du 8 mai 1945, se demande si
cette manifestation se fera devant un parterre de représentants
étrangers, à l’instar de la commémoration du 60e anniversaire de la
libération du camp d’Auschwitz. La France, mise sur la sellette pour
son implication directe et sa responsabilité, se repent dans une
certaine proportion car il est toutefois considéré que la
déclaration du diplomate français “constitue un début de
reconnaissance du bien-fondé de la revendication” de la Fondation du
8-Mai 1945 et que la France “en prend acte”.
Ce serait la
meilleure occurrence pour que l’Algérie, “meurtrie mais libérée”,
reçoive l’expression de reconnaissance et la demande de pardon de
l’Etat français, note la Fondation du 8-Mai 1945.
Ce serait aussi
l’occasion de rappeler qu’en 1995, à l’occasion du 50e anniversaire
du 8 mai de la Victoire, le président Chirac a reconnu
solennellement et publiquement la responsabilité de l’Etat français
dans la déportation des juifs au camp d’Auschwitz. Aujourd’hui, il
s’agit, poursuit le communiqué de la Fondation, “d’attendre et de
souhaiter un autre geste, avec la même compassion et la même
contrition exprimant le regret et le pardon à l’égard du peuple
algérien” dont la mémoire collective conserve à jamais les 45 000
martyrs de mai 1945, bien que ce chiffre soit bien en dessous de la
réalité.
A la fin de la
Deuxième Guerre mondiale qui a vu la libération de la France encore
sous le choc des effets dévastateurs du nazisme, les victimes d’hier
étaient devenus les bourreaux pour perpétuer à la manière des hauts
dignitaires de l’Allemagne nazie le massacre à ciel ouvert et, dans
certains cas, à huis clos, sans ébruiter des actes de torture qui
ont donné plus tard naissance au concept de crime contre l’humanité.
Cette
reconnaissance tardive, qui se doit d’être sans restriction, répond
à un souci de l’Etat français de restituer à sa place originelle et
à l’histoire commune de l’Algérie et de la France cette période
douloureuse, pleine de rebondissements, sans faire preuve de
négationnisme, pour faire apparaître le premier massacre perpétré
par l’armée coloniale. Cette reconnaissance devrait conduire à une
demande de pardon par les pouvoirs publics français qui sont
interpellés afin de s’investir de manière formelle pour estimer à sa
vraie valeur la gravité du préjudice occasionné aux populations
civiles, sans démystifier les événements tragiques du 8 mai 1945 qui
doivent figurer dans les manuels scolaires.
L’Algérie, qui a
payé un lourd tribut, ne peut se contenter de déclarations
semblables à une simple forme de repentance car elle est en droit de
réclamer des dommages et intérêts pour le premier génocide fomenté
par la puissance coloniale qui s’était accaparé notre pays en 1830.
Les affres d’un colonialisme séculaire et sanglant ne peuvent être
banalisés au point où la démarche expiatoire entreprise par Hubert
Colin de Verdière ne saurait tout excuser, même l’inexcusable de
cette tragédie inexcusable. Il demeure absolument nécessaire de
sacraliser les événements du 8 mai 1945 afin de maintenir vivace le
devoir de mémoire inaliénable et inaltérable qui s’impose afin que
la protesta nationaliste algérienne prenne acte. La France viendrait
à s’acquitter de sa dette incompressible si le versement
d’indemnités à titre de mesure réparatrice venait à se concrétiser.
N. Rahal
Haut
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