Semaine du 04 au 10 mai 2005

 

Histoire

L’éléphant du Maghreb

 

 
 
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L’éléphant du Maghreb

Nous ne pouvons pas, à l’heure actuelle, imaginer l’éléphant se déplaçant à travers le Maghreb, broutant le lentisque (chih) ou encore le genévrier ; l’image paraît irréelle, pourtant, l’éléphant de Carthage, avec lequel la grande métropole africaine avait remporté de grandes victoires dans les guerres publiques contre Rome est bien un “autochtone”, si on peut utiliser ce terme.

Voici la définition exacte qu’en donne le Larousse : mammifère proboscidien, le plus gros des quadrupèdes actuels, à trompe longue et à la peau rugueuse, propre à l’Asie et à l’Afrique. L’éléphant est docile et d’une merveilleuse intelligence. Il existe deux espèces : celui d’Afrique à grandes oreilles et celui d’Asie à petites oreilles. L’éléphant atteint 5 mètres de hauteur, ses défenses peuvent peser 100 kilos et fournissent de l’ivoire ; l’éléphant peut vivre jusqu’à 150 ans, la femelle porte cependant 21 à 22 mois. C’est un animal herbivore, vivant en grandes troupes.

La domestication de l’éléphant se pratique en grand et, dans certaines régions, on l’utilise pour le transport, les travaux publics, la chasse au tigre, etc.

L’éléphant carthaginois

L’éléphant avec lequel Carthage remporta ses victoires lors des guerres puniques intéresse deux catégories d’érudits : les zoologistes et les historiens. Il n’est pas nécessaire de préciser qu’ils travaillent indépendamment les uns des autres. Il y a entre eux toute l’épaisseur de la fameuse cloison qui sépare les sciences et les lettres. Pourtant zoologues et archéologues sont d’accord. Les premiers ont trouvé des os d’éléphants carthaginois et plus particulièrement des dents, dont la forme est caractéristique ; ils les appellent  éléphas africanus. Et ceci tranche la question. Il n’y a, en effet, sur notre planète, que deux espèces, celle d’Afrique et celle d’Asie. Les os d’éléphant trouvés au Maghreb appartiennent à l’espèce africaine.

L’apparition de l’éléphant au Maghreb

L’empire grec d’Orient, créé par Alexandre le Grand, a duré trois siècles ; pendant cette période, pour la première fois, l’éléphant d’Asie a eu libre accès au monde méditerranéen et probablement au Maghreb. En grec et en latin, quand on évoque l’éléphant maghrébin, on emploie un mot qui signifie “Indou”.

Polybe, un historien grec né en 210 avant J.-C., nous dit dans son Histoire générale, que “des éléphants carthaginois ont été pris avec leurs Indous”. D’ailleurs, qu’après une défaite d’Asdrubal, les Romains prirent quatre éléphants, mais les bêtes seulement, sans leurs Indous. Dans cette même œuvre, l’historien hellénique évoque le grand Annibal franchissant le Rhône ; des éléphants font naufrage, les bêtes s’en tirent, la trompe hors de l’eau, mais “tous les Indous se noient”.

Carthage, pour le dressage des éléphants, a certainement emprunté à l’Inde les méthodes et le personnel, mais pas les bêtes.

L’éléphant lybique

Deux siècles avant J.-C., c’est-à-dire avant l’époque où l’éléphant maghrébin fut dressé à la guerre, des auteurs anciens le mentionnent. Hérodote, le “père de l’histoire”, a entendu parler de l’éléphant de Numidie, à l’ouest du lac Triton (Djerid), en Tunisie actuelle ; Hammou, l’auteur du fameux périple, l’a vu sur la côte marocaine de l’océan Atlantique ; Aristote, le philosophe grec contemporain d’Alexandre le Grand et, comme lui, né en Macédoine, voit dans la distribution géographique  des éléphants, une preuve que la terre est ronde. En effet, ces animaux ne se trouvent qu’aux extrêmes de la terre habitée, d’une part l’Inde, et d’autre part les colonnes d’Hercule (le Maroc actuel).

Des historiens postérieurs à Aristote (Polube, Diodore de Sicile, Appien, etc.) soulignent la différence très apparente entre l’éléphant de combat maghrébin et son congénère de l’Inde. Lors de la conquête de l’Asie par les Romains, les éléphants maghrébins dans les armées égyptienne et romaine, et les éléphants maghrébins se sont maintes fois affrontés et ont pris mutuellement leur mesure. Tout le monde dit que le résultat de ces confrontations est connu d’avance. Les bêtes maghrébines redoutent la taille et la force des éléphants asiatiques ; elles refusent littéralement le combat, précise Polybe.

Les éléphants asiatiques, selon Diodore de Sicile, sont plus braves et surtout plus vigoureux que les éléphants africains. Pline l’Ancien donne la même précision : “Les éléphants les plus grands sont incontestablement ceux de l’Inde.” Les bêtes africaines n’en supportent pas la présence.

Les caractéristiques des deux espèces ne sont pas similaires, et le fait a été prouvé d’une façon irréfutable. Il faut admettre que l’éléphant maghrébin appartient bien à la faune résiduelle. Il est possible et même certain qu’il a survécu à des bouleversements climatologiques et écologiques. Par contre, l’éléphant d’Afrique tropicale est nettement plus grand et plus fort que celui de l’Inde ; il est également plus agressif et les efforts pour le dresser n’ont jamais réussi totalement.

L’éléphant mauritanien

La variété mauritanienne, éléphas africanus, avait donc dégénéré ; un éminent zoologiste avance que cette espèce était condamnée à régresser et à disparaître inéluctablement. Il serait aisé de retrouver dans quelles parties de la Maurétanie Tingitane (le Maroc actuel) se maintenait l’espèce libyque au début de l’ère chrétienne. Pline l’Ancien, qui est d’une précision scientifique, nous informe dans son œuvre de science naturelle que Sala, qui existe encore, est incontestablement la ville de Salé, non loin de Rabat, à l’embouchure de l’oued Bouregreg. C’est là que débutent les solitudes infestées d’éléphants, de bêtes féroces et de tribus agressives qui hantent ces parages qu’on aborde par l’Atlas, le massif montagneux le plus impénétrable et le plus “mystérieux” du continent africain. D’après le même auteur, un voyageur romain un peu géographe, Suétone Plaunus, aurait réussi à traverser l’Atlas et serait parvenu au fleuve Ger (l’oued Guir). Il y aurait vu une véritable jungle grouillant d’éléphants.

Pline, encore lui, précise que la province de Maurétanie Tingitane (région de Tanger), dans sa partie est qui est le Rif, possède, elle aussi, ses troupeaux d’éléphants ; cela est clair et sans équivoque. D’autres auteurs anciens, moins précis que Pline l’Ancien, donnent les mêmes informations. Nous avons le témoignage d’Aristote, qui rapporte que “l’ivoire est un des produits de la jungle marocaine”.

 

Les gravures rupestres de l’Atlas saharien

La certitude de grandes réserves d’éléphants n’est pas seulement attestée par les anciens, mais aussi et surtout par des preuves épigraphiques, en l’occurrence les gravures rupestres. Dans les chaînes montagneuses du Ksour et le djebel Amour, en Algérie de l’ouest, qui sont le prolongement saharien de l’Atlas marocain, on trouve sur les roches, en un grand nombre de points, des éléphants gravés ; le domaine de ces gravures s’étend jusque dans les montagnes de Figuig. Ce ne sont pas, il est vrai, des œuvres d’art, mais il serait injuste de les considérer comme de simples graffitis sans importance archéologique. Ces éléphants gravés sur les rochers de l’Atlas, quoique leur témoignage ne puisse être considéré comme irréfutable, illustre le texte de Pline l’Ancien.

Les éléphants à l’autre extrémité du Maghreb

Pline l’Ancien, encore et toujours lui, nous informe d’un autre lieu de prédilection de l’éléphant : quelque part dans les Syrtes, dans le golfe de Gabès plus précisément. Dès qu’on s’éloigne du rivage, nous dit-il, se trouve une jungle impénétrable, au-delà des déserts immenses et inconnus, plus loin encore que le Fezzan. Il est indéniable qu’il serait fastidieux de vouloir serrer de près ce texte qui relève un peu de la légende et manque de précision.

Toutes ces informations semblent cependant nous diriger sur la cuvette des chotts de l’oued Righ (Touggourt) et de l’oued Igharghar, peut-être le Hoggar,  et bien sûr le Tassili des  Adjers.

Il ne faut surtout pas tirer une conclusion hâtive. L’éléphant est une bête qui se déplace constamment, un nomade en quelque sorte.

Un éléphant, nous apprend l’écrivain anglais Rudyard Kipling, dans Le Livre de la jungle, ne peut galoper, mais il peut rivaliser avec n’importe quelle bête. Il est dont impensable qu’un pareil quadrupède reste parqué dans une zone délimitée.

Il existe d’autres textes qui contredisent Pline l’Ancien et évoquent d’éléphants en Numidie, et même non loin de Carthage. L’auteur romain parlait, il ne faut pas l’oublier à une époque tardive, d’une Afrique largement occupée par les Romains, où probablement l’espace des pâturages des éléphants s’était sensiblement réduit. Les deux sanctuaires des éléphants que Pline l’Ancien nous signale ont cette particularité d’avoir été les endroits du Maghreb antique les plus inhabités. On peut supposer que l’Atlas marocain et la cuvette des chotts de la région de Touggourt, bien qu’éloignés l’un de l’autre, aux deux extrémités du Maghreb, sont néanmoins reliés par une route fréquentée. Tout au long de l’Atlas saharien, sur les premières pentes, se déroule sur des centaines de kilomètres, un oued avec une multitude de points d’eau, même au plus fort de l’été, et aussi d’excellents pâturages ; il   s’agit de l’oued Djedi.

Peut-on supposer que des troupeaux d’éléphants suivaient le même chemin, il y a deux ou trois millénaires ? Supposition un peu audacieuse et un peu trop précise. Il ne faut pas tant exiger des textes des auteurs anciens.

(A suivre)

Chenouf Ahmed Boudi

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