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Histoire
L’éléphant du
Maghreb
Nous ne pouvons
pas, à l’heure actuelle, imaginer l’éléphant se déplaçant à travers
le Maghreb, broutant le lentisque (chih) ou encore le genévrier ;
l’image paraît irréelle, pourtant, l’éléphant de Carthage, avec
lequel la grande métropole africaine avait remporté de grandes
victoires dans les guerres publiques contre Rome est bien un
“autochtone”, si on peut utiliser ce terme.
Voici la
définition exacte qu’en donne le Larousse : mammifère proboscidien,
le plus gros des quadrupèdes actuels, à trompe longue et à la peau
rugueuse, propre à l’Asie et à l’Afrique. L’éléphant est docile et
d’une merveilleuse intelligence. Il existe deux espèces : celui
d’Afrique à grandes oreilles et celui d’Asie à petites oreilles.
L’éléphant atteint 5 mètres de hauteur, ses défenses peuvent peser
100 kilos et fournissent de l’ivoire ; l’éléphant peut vivre jusqu’à
150 ans, la femelle porte cependant 21 à 22 mois. C’est un animal
herbivore, vivant en grandes troupes.
La domestication
de l’éléphant se pratique en grand et, dans certaines régions, on
l’utilise pour le transport, les travaux publics, la chasse au
tigre, etc.
L’éléphant
carthaginois
L’éléphant avec
lequel Carthage remporta ses victoires lors des guerres puniques
intéresse deux catégories d’érudits : les zoologistes et les
historiens. Il n’est pas nécessaire de préciser qu’ils travaillent
indépendamment les uns des autres. Il y a entre eux toute
l’épaisseur de la fameuse cloison qui sépare les sciences et les
lettres. Pourtant zoologues et archéologues sont d’accord. Les
premiers ont trouvé des os d’éléphants carthaginois et plus
particulièrement des dents, dont la forme est caractéristique ; ils
les appellent éléphas africanus. Et ceci tranche la question. Il
n’y a, en effet, sur notre planète, que deux espèces, celle
d’Afrique et celle d’Asie. Les os d’éléphant trouvés au Maghreb
appartiennent à l’espèce africaine.
L’apparition de
l’éléphant au Maghreb
L’empire grec
d’Orient, créé par Alexandre le Grand, a duré trois siècles ;
pendant cette période, pour la première fois, l’éléphant d’Asie a eu
libre accès au monde méditerranéen et probablement au Maghreb. En
grec et en latin, quand on évoque l’éléphant maghrébin, on emploie
un mot qui signifie “Indou”.
Polybe, un
historien grec né en 210 avant J.-C., nous dit dans son Histoire
générale, que “des éléphants carthaginois ont été pris avec leurs
Indous”. D’ailleurs, qu’après une défaite d’Asdrubal, les Romains
prirent quatre éléphants, mais les bêtes seulement, sans leurs
Indous. Dans cette même œuvre, l’historien hellénique évoque le
grand Annibal franchissant le Rhône ; des éléphants font naufrage,
les bêtes s’en tirent, la trompe hors de l’eau, mais “tous les
Indous se noient”.
Carthage, pour le
dressage des éléphants, a certainement emprunté à l’Inde les
méthodes et le personnel, mais pas les bêtes.
L’éléphant
lybique
Deux siècles avant
J.-C., c’est-à-dire avant l’époque où l’éléphant maghrébin fut
dressé à la guerre, des auteurs anciens le mentionnent. Hérodote, le
“père de l’histoire”, a entendu parler de l’éléphant de Numidie, à
l’ouest du lac Triton (Djerid), en Tunisie actuelle ; Hammou,
l’auteur du fameux périple, l’a vu sur la côte marocaine de l’océan
Atlantique ; Aristote, le philosophe grec contemporain d’Alexandre
le Grand et, comme lui, né en Macédoine, voit dans la distribution
géographique des éléphants, une preuve que la terre est ronde. En
effet, ces animaux ne se trouvent qu’aux extrêmes de la terre
habitée, d’une part l’Inde, et d’autre part les colonnes d’Hercule
(le Maroc actuel).
Des historiens
postérieurs à Aristote (Polube, Diodore de Sicile, Appien, etc.)
soulignent la différence très apparente entre l’éléphant de combat
maghrébin et son congénère de l’Inde. Lors de la conquête de l’Asie
par les Romains, les éléphants maghrébins dans les armées égyptienne
et romaine, et les éléphants maghrébins se sont maintes fois
affrontés et ont pris mutuellement leur mesure. Tout le monde dit
que le résultat de ces confrontations est connu d’avance. Les bêtes
maghrébines redoutent la taille et la force des éléphants
asiatiques ; elles refusent littéralement le combat, précise Polybe.
Les éléphants
asiatiques, selon Diodore de Sicile, sont plus braves et surtout
plus vigoureux que les éléphants africains. Pline l’Ancien donne la
même précision : “Les éléphants les plus grands sont
incontestablement ceux de l’Inde.” Les bêtes africaines n’en
supportent pas la présence.
Les
caractéristiques des deux espèces ne sont pas similaires, et le fait
a été prouvé d’une façon irréfutable. Il faut admettre que
l’éléphant maghrébin appartient bien à la faune résiduelle. Il est
possible et même certain qu’il a survécu à des bouleversements
climatologiques et écologiques. Par contre, l’éléphant d’Afrique
tropicale est nettement plus grand et plus fort que celui de
l’Inde ; il est également plus agressif et les efforts pour le
dresser n’ont jamais réussi totalement.
L’éléphant
mauritanien
La variété
mauritanienne, éléphas africanus, avait donc dégénéré ; un éminent
zoologiste avance que cette espèce était condamnée à régresser et à
disparaître inéluctablement. Il serait aisé de retrouver dans
quelles parties de la Maurétanie Tingitane (le Maroc actuel) se
maintenait l’espèce libyque au début de l’ère chrétienne. Pline
l’Ancien, qui est d’une précision scientifique, nous informe dans
son œuvre de science naturelle que Sala, qui existe encore, est
incontestablement la ville de Salé, non loin de Rabat, à
l’embouchure de l’oued Bouregreg. C’est là que débutent les
solitudes infestées d’éléphants, de bêtes féroces et de tribus
agressives qui hantent ces parages qu’on aborde par l’Atlas, le
massif montagneux le plus impénétrable et le plus “mystérieux” du
continent africain. D’après le même auteur, un voyageur romain un
peu géographe, Suétone Plaunus, aurait réussi à traverser l’Atlas et
serait parvenu au fleuve Ger (l’oued Guir). Il y aurait vu une
véritable jungle grouillant d’éléphants.
Pline, encore lui,
précise que la province de Maurétanie Tingitane (région de Tanger),
dans sa partie est qui est le Rif, possède, elle aussi, ses
troupeaux d’éléphants ; cela est clair et sans équivoque. D’autres
auteurs anciens, moins précis que Pline l’Ancien, donnent les mêmes
informations. Nous avons le témoignage d’Aristote, qui rapporte que
“l’ivoire est un des produits de la jungle marocaine”.
Les gravures
rupestres de l’Atlas saharien
La certitude de
grandes réserves d’éléphants n’est pas seulement attestée par les
anciens, mais aussi et surtout par des preuves épigraphiques, en
l’occurrence les gravures rupestres. Dans les chaînes montagneuses
du Ksour et le djebel Amour, en Algérie de l’ouest, qui sont le
prolongement saharien de l’Atlas marocain, on trouve sur les roches,
en un grand nombre de points, des éléphants gravés ; le domaine de
ces gravures s’étend jusque dans les montagnes de Figuig. Ce ne sont
pas, il est vrai, des œuvres d’art, mais il serait injuste de les
considérer comme de simples graffitis sans importance archéologique.
Ces éléphants gravés sur les rochers de l’Atlas, quoique leur
témoignage ne puisse être considéré comme irréfutable, illustre le
texte de Pline l’Ancien.
Les éléphants à
l’autre extrémité du Maghreb
Pline l’Ancien,
encore et toujours lui, nous informe d’un autre lieu de prédilection
de l’éléphant : quelque part dans les Syrtes, dans le golfe de Gabès
plus précisément. Dès qu’on s’éloigne du rivage, nous dit-il, se
trouve une jungle impénétrable, au-delà des déserts immenses et
inconnus, plus loin encore que le Fezzan. Il est indéniable qu’il
serait fastidieux de vouloir serrer de près ce texte qui relève un
peu de la légende et manque de précision.
Toutes ces
informations semblent cependant nous diriger sur la cuvette des
chotts de l’oued Righ (Touggourt) et de l’oued Igharghar, peut-être
le Hoggar, et bien sûr le Tassili des Adjers.
Il ne faut surtout
pas tirer une conclusion hâtive. L’éléphant est une bête qui se
déplace constamment, un nomade en quelque sorte.
Un éléphant, nous
apprend l’écrivain anglais Rudyard Kipling, dans Le Livre de la
jungle, ne peut galoper, mais il peut rivaliser avec n’importe
quelle bête. Il est dont impensable qu’un pareil quadrupède reste
parqué dans une zone délimitée.
Il existe d’autres
textes qui contredisent Pline l’Ancien et évoquent d’éléphants en
Numidie, et même non loin de Carthage. L’auteur romain parlait, il
ne faut pas l’oublier à une époque tardive, d’une Afrique largement
occupée par les Romains, où probablement l’espace des pâturages des
éléphants s’était sensiblement réduit. Les deux sanctuaires des
éléphants que Pline l’Ancien nous signale ont cette particularité
d’avoir été les endroits du Maghreb antique les plus inhabités. On
peut supposer que l’Atlas marocain et la cuvette des chotts de la
région de Touggourt, bien qu’éloignés l’un de l’autre, aux deux
extrémités du Maghreb, sont néanmoins reliés par une route
fréquentée. Tout au long de l’Atlas saharien, sur les premières
pentes, se déroule sur des centaines de kilomètres, un oued avec une
multitude de points d’eau, même au plus fort de l’été, et aussi
d’excellents pâturages ; il s’agit de l’oued Djedi.
Peut-on supposer
que des troupeaux d’éléphants suivaient le même chemin, il y a deux
ou trois millénaires ? Supposition un peu audacieuse et un peu trop
précise. Il ne faut pas tant exiger des textes des auteurs anciens.
(A suivre)
Chenouf Ahmed
Boudi
Haut
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