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Amérique du Sud
La gauche monte et attend 2006 pour se rassurer
Avec la victoire d’Evo Morales à l’élection
présidentielle bolivienne, le Péruvien Ollanta Humala porté par les sondages, la
Chilienne Michelle Bachelet en passe de devenir présidente du Chili, Lula et
Hugo Chavez au Brésil et au Venezuela, l’Amérique du Sud prend résolument la
voie de gauche. Cuba y trouve des alliances salutaires. Mais un front commun et
anti-Washington des Sud Américains n’est pas pour demain : les conflits
d’intérêts économiques se juxtaposent à une bataille de leadership naissante
entre les dirigeants, en majorité issus de communautés pauvres et difficiles à
prioriser. Des failles que les Etats-Unis, qui ne doivent pas voir tout cela
d’un très bon œil, ne manqueront pas de tenter d’aggraver.
Le candidat du Mouvement vers le socialisme,
l’Indien Evo Morales, a été élu le 18 décembre avec plus de 50 % des suffrages.
C’est une première car, jusqu’à présent, les Boliviens, souvent très pauvres,
étaient gouvernés par une élite blanche tournée vers l’Europe ou l’Amérique. Un
Indien a donc été élu par la population indienne. Evo Morales veut
renationaliser certains secteurs. Il veut libérer la production de la coca,
cette plante, principale richesse des paysans boliviens et principale source
d’approvisionnement de l’industrie de la cocaïne en Amérique du Nord. En
Amérique latine et en Espagne, on souligne la victoire «écrasante» à l’élection
présidentielle de Evo Morales, mais l’incertitude domine les commentaires sur
les conséquences de ses promesses de nationaliser les ressources naturelles,
dont le gaz et le pétrole, et de légaliser la coca. «C’est la première fois
qu’un indigène authentique parvient à la présidence d’un pays d’Amérique latine.
Sa victoire est celle de secteurs historiquement discriminés» commente le
vice-président du Venezuela, José Vicente Rangel. Selon Ali Rodriguez, ministre
vénézuélien des Affaires étrangères, Evo Morales permettra «d’approfondir la
démocratie, de renforcer la souveraineté de nos pays et de stimuler les
processus d’intégration des pays d’Amérique latine». Evo Morales s’est déclaré à
diverses reprises «admirateur» des deux adversaires notoires des Etats-Unis que
sont le président vénézuélien Hugo Chavez et son allié cubain Fidel Castro. A
Cuba, les principaux médias, tous gouvernementaux, titrent «Evo Morales,
vainqueur à la majorité absolue» ou «Victoire écrasante du peuple bolivien». Le
gouvernement argentin voit dans le triomphe d’Evo Morales «une leçon de
démocratie pour toute l’Amérique latine». Eduardo Sigal, sous-secrétaire à
l’Intégration économique américaine au ministère argentin des Relations
extérieures, conseille «de ne pas se presser» à commenter les éventuelles
mesures que pourrait prendre Evo Morales dans la vente de gaz naturel à
l’Argentine.
Tout nationaliser ?
Les réserves de gaz naturel de la Bolivie sont les
plus importantes d’Amérique du Sud après celles du Venezuela et le Brésil et
l’Argentine sont les principaux clients du gaz bolivien. Carlos Villagas
Quiroga, probablement le futur ministre bolivien des hydrocarbures, estime que
le gaz est vendu au Brésil et à l’Argentine à des prix «extrêmement bas» qui
devront être révisés. Au Brésil, la compagnie nationale Petrobras, principal
investisseur étranger dans le gaz bolivien, a décidé de geler tout nouvel
investissement en Bolivie dans l’attente d’une définition claire des
orientations d’Evo Morales. Inquiétudes économiques en Espagne également. Après
Petrobras, c’est la société espagnole Repsol qui a investi le plus dans
l’exploitation des gisements boliviens d’hydrocarbures. L’on saura bientôt, si
Morales optera pour le modèle de Lula ou pour celui de Chavez, c’est-à-dire
entraîner son pays dans une politique de nationalisations et de musellement
contre l’opposition de droite qui lui attirerait plus d’inimités avec les pays
occidentaux. Aujourd’hui, Morales, qui aime souligner son amitié avec Fidel
Castro et Hugo Chavez, renforce de manière indubitable le virage indigéniste et
vers la gauche d’une partie du sous-continent. Mais Morales, dont les projets
sont une condamnation des riches régions orientales du pays, assises sur le gaz
et le pétrole, devra mettre en oeuvre son agenda explosif en assurant aussi la
gouvernance de la Bolivie.
D’ores et déjà, il s’est déjà prononcé en faveur
d’une révision de tous les contrats conclus en Bolivie avec les multinationales
des hydrocarbures, contrats qu’il juge «illégaux», notamment pour n’avoir pas
été ratifiés par le Congrès (Parlement) de son pays. Leader syndical des
cocaleros, Evo Morales souhaite développer la commercialisation des propriétés
médicinales et alimentaires de la coca, source de revenus de dizaines de
milliers de paysans. Il prétend, sans convaincre ses adversaires, qu’il
combattra le trafic de stupéfiants. Selon lui, les Etats-Unis utiliseraient le
prétexte de la lutte contre la drogue pour établir des bases militaires à
l’étranger. En tout état de causes, le changement est à l’ordre du jour,
largement annoncé : remise en cause du modèle néolibéral et de l’Etat colonial,
nationalisation des ressources naturelles, en particulier les hydrocarbures,
réforme agraire, revalorisation des langues indigènes, processus d’autonomie des
régions, élection d’une Assemblée constituante, en juin 2006, pour refonder le
pays. Autant il devra affronter ses adversaires, majoritaires au Parlement,
autant Evo Morales devra aussi trouver une solution rapide aux relations avec le
Venezuela. Morales a prévu dans son agenda de visiter plusieurs pays sauf ce
dernier, en dépit de tout le bien qu’il ne cesse de dire de Hugo Chavez qu’il
compte parmi ses références politiques. Parti par contre à Cuba pour rencontrer
Castro et témoigner de «la solidarité des générations», Morales sait
parfaitement qu’il devra s’entendre avec Caracas. Le froid actuel entre les deux
pays tient, semble-t-il, aux réticences de Chavez à soutenir Morales durant la
campagne où une aide et une assistance vénézuélienne pour encadrer l’appareil
électoral improvisé du nouveau leader bolivien était promise. De plus, Caracas
vient de s’engager à fournir dès 2006 d’importantes livraisons de gaz naturel à
l’Argentine et au Brésil, les deux principaux clients de la Bolivie, privant Evo
Morales d’une marge de manoeuvre qui lui aurait permis de tenir tête aux
multinationales.
Les jeux ne sont pas faits
Neuf Etats d’Amérique latine organiseront l’année
prochaine des élections présidentielles pluralistes qui témoignent d’une
vitalité démocratique impensable il y a 20 ans, quand la région était déchirée
par les guerres civiles et sous le joug de régimes militaires brutaux.
En 2006, le paysage politique pourrait être
bouleversé chez les géants de la région que sont le Brésil et le Mexique.
Michelle Bachelet, le 15 janvier au Chili, et Lourdes Flores au Pérou pourraient
être les premières femmes à accéder aux fonctions suprêmes dans l’histoire de
leurs pays. Au Venezuela, Hugo Chavez devrait décrocher en décembre un nouveau
mandat de six ans. L’Amérique latine a amorcé ces dernières années un virage à
gauche. Après l’élection au Brésil de Luiz Inacio Lula da Silva en 2002, Nestor
Kirchner a ravi la présidence argentine en 2003 et Tabare Vasquez s’est imposé
l’année suivante en Uruguay.
Cela dit, les conservateurs pourraient
contre-attaquer en 2006 avec Flores au Pérou et Alvaro Uribe en Colombie. Ce
dernier devrait se faire réélire en mai sur son programme de fermeté contre les
guérilléros d’extrême-gauche. Deux anciens présidents des champs de bataille de
la Guerre froide qu’ont été le Nicaragua et le Costa Rica - le sandiniste Daniel
Ortega et le Prix Nobel de la Paix Oscar Arias - tenteront en 2006 un retour au
premier plan.
Mais c’est au Mexique que la gauche
latino-américaine a sans doute le plus à gagner.
L’ancien maire de Mexico Andres Manuel Lopez
Obrador est en tête des sondages pour la présidentielle du 2 juillet. Le
dirigeant de gauche affirme toutefois qu’il manque de moyens financiers pour
réaliser une grande campagne. Il sera opposé à un candidat du Parti
révolutionnaire institutionnel (PRI), défait en 2000 après 71 ans au pouvoir, et
à Felipe Calderon, candidat du Parti d’action nationale (Pan) du président
sortant Vicente Fox.
En revanche, Lula pourrait perdre la présidence
brésilienne en raison du scandale de corruption qui frappe le Parti des
travailleurs et de la déception des Brésiliens face aux promesses non tenues par
l’ancien ouvrier métallurgiste.
A la grande joie des marchés financiers, le premier
président de gauche du Brésil s’était engagé à honorer les dettes de son pays.
Beaucoup de spécialistes affirment de longue date que la mise en oeuvre des
promesses sociales du PT ne peut se faire qu’au cours d’un éventuel second
mandat de Lula, vu les difficultés budgétaires brésiliennes.
L’exception argentine
Le fait le plus marquant a été les élections
législatives du 23 octobre en Argentine, dans lesquelles s’est impliqué le
Président Nestor Kirchner lui-même à la rescousse de son camp. Sans déboucher
sur une majorité absolue au Président au sein du Congrès, elles ont permis que
nombre de ses partisans entrent à la Chambre des députés et au Sénat. Cela lui
permettra d’établir des alliances ponctuelles et de faire ainsi adopter les lois
qui lui semblent les plus importantes. Sur le plan international, deux faits ont
marqué l’année 2005 en Argentine. Début novembre, ont eu lieu le Sommet des
Peuples d’Amérique et le Sommet officiel des présidents du continent, les deux
dans la station balnéaire de Mar del Plata transformée en forteresse par la
venue de Bush. Des dizaines de milliers de personnes ont pris part au premier
des sommets et ont débattu des alternatives d’intégration face à la ZLEA (la
Zone de Libre-échange des Amériques que les Etats-Unis ne sont pas parvenus à
imposer au en 2005, limite qu’ils avaient eux-mêmes fixée).
Le Sommet des peuples s’est terminé en apothéose
avec une immense manifestation contre la présence de Bush et un rassemblement
dans le grand stade de la ville pour écouter un discours percutant du Président
vénézuélien, Hugo Chavez.
Pour terminer l’année, le Président Kirchner a créé
la surprise en annonçant que le pays allait liquider la dette de 10 milliards de
dollars qu’il a contractée auprès du FMI, le Fonds Monétaire International. Il a
signalé que cela sauverait l’Argentine de l’ingérence de cette institution
contrôlée par Washington. Les réactions ont été diverses et, tant de la gauche
que de la droite, sont venues des critiques basées sur des arguments divergents.
Située à équidistance entre les grandes institutions financières, de Washington
avec qui elle garde des attaches solides et conservant un poids certain au sein
du Mercosur (marché commun du cône sud de l’Amérique), l’Argentine pourrait
beaucoup faire pour atténuer les tensions latentes entre les pays voisins où la
gauche incertaine semble encore attendre les différentes échéances de cette
année avant de s’assurer que la vague qui la porte n’est pas tout à fait
conjoncturelle, mais durable. Une vague qui, si elle venait à se briser, verrait
un retour sans merci des anciennes autorités qui s’emploieraient
Nabil Benali
Haut
L’Amérique latine vue par la presse du continent
La presse sud-américaine croit déceler enfin une
alternative au modèle impérialiste des Etats-Unis. «L’élection d’Evo Morales et
de l’Assemblée nationale sont historiques parce qu’elles sont les premières à se
dérouler sans trucages et sans fraudes dans notre pays. Ce qui était impensable
il y a encore peu. Et il est aussi important de signaler que Morales a obtenu 51
% des voix, ce qui signifie que ce ne sont pas seulement les ruraux ou les
mouvements sociaux qui ont voté pour lui, mais une frange plus large encore de
l’électorat», considère le quotidien bolivien La Razón. Pour son confrère
équatorien Hoy, cependant, «la victoire électorale de Morales a un contenu
ethnique évident, le dirigeant des planteurs de coca s’étant déjà décrit
lui-même à l’occasion comme un Indien Aymara, les cheveux noirs, la peau cuivrée
et laid». De son côté, le quotidien mexicain de gauche La Jornada remarque que,
«en Bolivie, la marginalisation et la pauvreté affectent presque 70 % de la
population. Le produit intérieur brut par personne par an s’élève à peine à 2
200 euros et 79 % des ruraux vivent dans la misère la plus totale. Evo Morales
est arrivé pour donner une voix à ce groupe qui historiquement a été exclu du
pouvoir.»
Ainsi, analyse le journal mexicain, «le triomphe du
dirigeant des cocaleros s’inscrit-il dans une tendance qui a marqué les
dernières années en Amérique latine : le processus démocratique. De manière
générale, l’arrivée de Morales à la magistrature suprême de son pays est une
preuve de plus que la démocratie avance en Amérique latine.» Pour La Razón
aussi, «on constate que le reflux historique de la droite, consolidé ces
jours-ci en Bolivie, concerne plusieurs pays d’Amérique du Sud. Le continent est
en train de virer à gauche, et cela fait partie de la dynamique des nations.»
Página 12 relève pour sa part que, «pour la
première fois dans l’histoire de l’Amérique du Sud, un président indien dirigera
le pays qui compte le plus d’Amérindiens, et ce après des élections
démocratiques». Mais cela ne s’arrête pas là, constate le quotidien argentin :
«Voici peu, avec la victoire de Lula au Brésil, c’était un ouvrier qui parvenait
à la présidence du pays le plus industrialisé du continent. Et, si Michelle
Bachelet gagne le 15 janvier au Chili, ce sera la première fois qu’une femme –
une mère célibataire – arrive à ce poste par la voie des urnes. En Uruguay aussi
le gouvernement est maintenant de gauche, et en Argentine également le mouvement
qui dirige est d’une tendance qui s’est fortement opposée à la dictature dans
les années 1970. Au Venezuela, enfin, Hugo Chávez est l’expression des pauvres
historiquement rejetés de la vie politique et économique.» Pour son confrère
Clarín, «le triomphe d’Evo Morales est le produit quasi inévitable d’un
processus historique concret».
Le quotidien colombien El Tiempo va dans le même
sens : «Ce n’est pas un phénomène isolé, mais un signal qu’il ne faut pas
sous-estimer. Alors qu’au Pérou le colonel Ollanta Humala, un populiste de
gauche qui a contribué à chasser le président Fujimori par un coup d’Etat
salutaire, monte de plus en plus dans les sondages avant l’élection
présidentielle prévue le 9 avril 2006, l’Indien bolivien Evo Morales gagne
l’élection présidentielle au premier tour avec une majorité absolue. Ils
marquent tous les deux la fin de ces républiques aristocratiques qui se sont
installées dans les Andes, permettant que, durant des décennies, des élites
politiques et économiques accaparent le pouvoir.»
D’ailleurs, reprend El Tiempo, «il n’y a rien de
fortuit à ce que les deux fassent la promesse d’éradiquer la corruption et de la
sanctionner de manière exemplaire, de tenir compte des cultures indiennes, de
construire une armée moralement solide et physiquement dissuasive et d’interdire
les traités qui ne correspondent pas à nos intérêts nationaux ou qui portent
atteinte à notre souveraineté. Mais il ne faut pas s’y tromper, les votes ou les
intentions de votes au Pérou ou en Bolivie ne sont pas un simple rejet de la
démocratie dirigée. Au-delà des protestations, les électeurs péruviens et
boliviens cherchent un avenir.»
Et ils ne sont pas les seuls, ajoute La Jornada.
«Ces dernières années, les Argentins, les Brésiliens, les Uruguayens, les
Vénézuéliens ont soutenu ce changement, votant pour des projets qui promettent
une vie meilleure, fondés essentiellement sur la modification du modèle
économique dicté depuis des décennies par les Etats-Unis et les organismes
financiers internationaux, cause de la misère dans la région.» El Tiempo met
toutefois en garde : «S’ils veulent faire émerger un nouveau modèle de pouvoir,
ces leaders doivent être conscient qu’ils ne le cherchent pas seulement pour
leur communauté, mais bien pour toute une société.»
«Les origines, les noms, les pratiques, les
identités sont différents, mais tous ces mouvements expriment les mêmes
profondes transformations culturelles, tous sont les protagonistes de phénomènes
de démocratisation et d’intégration sociale. La grande inconnue est que cette
tendance garde aussi sa vigueur au moment de toucher la sphère économique»,
analyse encore Página 12.
«Dans le cas de la Bolivie, Evo Morales est
aujourd’hui face au défi le plus terrible de son existence. Dans les quinze
jours à venir, il va devoir penser et agir comme un mandataire de l’Etat, comme
un homme d’Etat, et faire de la tolérance et du respect des promesses faites une
garantie de confiance», complète La Razón. Mais, attention, s’inquiète La
Jornada, «si, pour obtenir un changement réel, il existe une alternative de
gauche, progressiste, ou quelque dénomination qu’on veuille lui donner, qui
travaille réellement en faveur de la majorité, pour qu’elle parvienne à quelque
chose, il est nécessaire que les Etats-Unis laissent enfin l’Amérique latine
décider de son destin». En gros, selon Clarín, revenir à «l’héritage des années
1950 à 1970, quand les nations du continent cherchaient encore une voie qui leur
était personnelle».
Synthèse : N. B.
Haut
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