Semaine du 4 au 10 octobre 2006

Economie politique

Un système rentier, cela existe-t-il ? (5° partie)

 

 
 
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 Economie politique (partie 5)

Un système rentier, cela existe-t-il ?

Le débat, toujours recommencé, sur ce qu’est réellement le système économique algérien n’est pas purement économique, il s’en faut de beaucoup. En fait, sous le rapport des seules catégories économiques, rien ne le distingue fondamentalement du capitalisme le plus moderne, sinon le sous-développement dont il est affecté, et qui d’ailleurs ne lui est pas particulier. Une économie qui retarde par rapport à d’autres n’en appartient pas moins en effet à la même période historique que celles-ci ; elle en subit les lois tout comme elles,  à supposer que ce ne soit pas avec plus de rigueur encore, compte tenu de ses faiblesses et des dépendances que cela entraîne. Pour les Algériens en tout cas, il s’agit moins de comprendre ce système que de le transformer. Chez eux tout au moins, toute caractérisation recèle, porte plus ou moins explicitement un programme tout à la fois politique et économique, car il n’est possible d’apporter une réforme à ce deuxième niveau que par l’entremise du premier. Selon donc qu’ils optent pour la qualification-stigmatisation de système rentier, ou qu’ils lui préfèrent celle qui s’en saisit comme d’un capitalisme somme toute ordinaire, ils sont partisans, qu’ils le disent ou qu’ils s’en cachent, d’un certain programme politique.

Ce sont les partisans d’une libéralisation complète et rapide qui se montrent le plus disposés à faire le procès de l’économie rentière. Ce choix fondamental leur fait rejeter sans appel toute idée de redistribution des richesses nationales. D’après eux, cela aurait pour première conséquence de retarder la transition vers une économie qui soit à la fois de marché et de production. Comment ne pas voir dans cette conception les grandes lignes d’une politique droitière à qui il ne manque finalement que d’être assumée au plan politique ? Il faut dire que si cette politique est bien mise en œuvre par les gouvernements successifs depuis maintenant de longues années, mais de façon plus marquée avec l’application des plans d’ajustement structurel, elle n’a toujours pas trouvé une expression politique franche et argumentée. Si la partie de l’opinion acquise à ce programme ne ressent pas la nécessité pressante d’une représentation autonome, c’est peut-être qu’elle estime que les tenants du pouvoir en assurent pour l’essentiel la réalisation, et que tout ce qu’elle est en droit de leur reprocher tient au rythme qu’elle leur voit imprimer, ce qui ne justifie pas nécessairement une prise de risque politique.

Et ce n’est pas la nouvelle loi sur les hydrocarbures, même avec les amendements qui viennent de lui être apportés, qui les inciterait à réviser cette attitude. Elle les conforterait plutôt dans l’idée que le pays s’oriente dans la bonne direction. De fait, on n’a vu aucun des partisans de la rupture préalable d’avec le système rentier trouver quelque chose à redire aux nouvelles dispositions en matière d’hydrocarbures. A cet égard tout au moins, il est évident qu’ils n’iraient pas eux-mêmes aussi loin dans la réforme libérale. Il faut donc croire que la loi de juillet 2005 a comblé toutes leurs attentes. Il est en effet impossible d’aller plus loin dans le sens de la libéralisation du secteur des hydrocarbures. L’amendement principal qu’elle vient de connaître, ayant trait à l’obligation pour SONATRACH  de prendre 51%  de participation dans tous les contrats impliquant des opérateurs étrangers, ne change rien quant au fait que les hydrocarbures ont cessé de constituer une richesse à part, de nature stratégique,  justiciable de règles qui lui soient propres. Tout l’esprit de la loi Chakib Khellil est dans cette banalisation du secteur, comme en témoigne l’alignement de la fiscalité pétrolière à la fiscalité ordinaire, à quelques différences près, d’ailleurs de peu d’importance. Il serait difficile de trouver un pays tirant l’essentiel de ses ressources extérieures de l’industrie pétrolière qui soit allé aussi loin, à l’exception peut-être de la Libye, dont on peut penser que les motivations ne sont pas toutes d’ordre économique, ayant eu beaucoup à se reprocher à une époque antérieure, sur un autre plan. En tout cas, aucun  des pays dont l’Algérie est traditionnellement proche en matière de défense des intérêts des pays producteurs, comme le Venezuela et l’Iran, et même depuis quelque temps la Russie, bien que celle-ci ne soit pas membre de l’Opep, ne lui a servi de modèle ni n’a pris exemple sur elle. La tendance parmi les pays producteurs les plus importants est plutôt à une révision visant à accroître leurs recettes, ainsi qu’il est de règle dans une phase de forte demande et donc de prix élevés, une fiscalité révisée étant le moyen de prédilection par lequel ces pays  s’assurent une meilleure part de la rente pétrolière dans une conjoncture  favorable. C’est ainsi que la tentation est toujours grande pour eux de mettre à profit les chocs pétroliers à cet effet. La loi de juillet 2005 prend nettement le contrepied d’une politique qui n’a pas peu contribué à la prise de contrôle par les pays producteurs de leurs ressources, du moins pour ce qu’il est convenu d’appeler l’amont pétrolier, et qui de plus a pour elle d’être passée dans les mœurs. D’une certaine façon cette loi est révolutionnaire : elle a été élaborée puis adoptée totalement à contre-courant du marché, elle dont l’inspiration libérale n’est guère douteuse. Les plus grandes difficultés qu’elle a eu à affronter tiennent à une conjoncture qui semblait prendre un malin plaisir à démentir, d’une manière quasi-irréfutable,  l’exposé des motifs  que le ministre de l’Energie égrenait devant l’opinion nationale avec une conviction dont chacun pouvait constater qu’elle faiblissait continuellement. Si bien que Chakib Khellil a fini par ne plus en tenir compte, par répéter ses arguments sans plus se donner la peine de vérifier leur conformité avec les réalités. Il a fallu tout de même prendre son temps, attendre qu’un premier mandat du président Bouteflika prenne fin et qu’un deuxième commence, pour faire passer, à la faveur de l’état de grâce consécutif à la réélection, une loi dont le bien-fondé échappait à tous, et d’abord à la centrale syndicale. Pour secondaires qu’ils soient, les amendements introduits d’autorité par le Président n’en disent pas moins à leur manière détournée qu’on a été un peu trop loin dans la direction suivie, et qu’à défaut de battre en retraite, ce qui n’est pas l’objectif, il serait judicieux  de lâcher du lest sur des points sur lesquels  en leur temps les oppositions se sont concentrées, sans être cruciaux cependant.

Ce qui a en effet semblé intolérable à beaucoup, c’est que SONATRACH ne dispose plus d’office de 51% dans tout contrat nouveau en association avec un partenaire étranger, qu’elle puisse même s’en détourner totalement,  de sa propre initiative ou sur instruction de sa hiérarchie, le crime envers la Nation étant  le même. S’il n’ y a pas là-dedans l’effet d’une collusion coupable avec les Etats-Unis, quand donc y en aurait-il ? Et le Parti des Travailleurs de se lancer dans la bataille, d’occuper le devant de la scène, pour ainsi dire toutes affaires cessantes,  se répandant en accents tragiques, invoquant le serment des Martyrs, prenant à témoin le peuple, démontrant chiffres à l’appui que Chakib Khellil, qui n’en serait pas à son premier désastre fomenté de ses propres mains, ne vise à rien moins qu’à « vendre le pays », et pas même au plus offrant, non, pas du tout, au moins offrant, cela par pur amour des  impérialistes américains. Le plus amusant dans tout cela, ou le plus triste, c’est selon, c’est que la réalité semble s’être au bout du compte rendue aux arguments développés par Louisa Hanoun et ses amis, et par tous ceux qui ont puisé dans le même registre qu’elle. Désormais l’entreprise nationale est tenue de prendre pas moins de 51% des parts quel que soit l’objet de l’association avec le partenaire étranger ; tout est finalement rentré  dans l’ordre, et tous ceux qui ont joué à la mouche du coche, force est maintenant de reconnaître qu’ils ont eu raison de le faire, qu’ils ont eu raison de s’obstiner pour la bonne cause et pour leurs convictions. Ce n’est pas vouloir  rabattre de leur triomphe que de leur signaler que les 51% ou plus en question, ce n’est pas seulement la part la plus grande des bénéfices qu’il y a lieu   de réserver à SONATRACH et par contrecoup  à la collectivité nationale, c’est également 51% des dépenses dont il faut s’acquitter, avec tous les risques que cela comporte. Il n’est pas évident que ce soit dans tous les cas profitable au Trésor public, ni que l’entreprise nationale soit toujours suffisamment armée pour faire face à ses obligations, notamment techniques. Mais aucun des arguments de cet ordre, qui du reste n’ont pas été invoqués par le ministre de l’Energie du temps où il semblait vouloir convaincre, n’aurait pu les toucher. C’est sans doute qu’ils avaient une certaine idée de l’industrie pétrolière, qui leur faisait apparaître celle-ci comme étant peu de choses par rapport à la ressource et aux richesses auxquelles elle a pour vocation de donner accès. L’idée qu’il s’agit là d’un bien naturel qui n’attend que d’être sorti du sous-sol pour être transformé automatiquement en beaucoup de dollars sonnants et trébuchants les prédispose à une certaine intransigeance devant une réforme dont l’horizon intellectuel et les non-dits sont autres, sans être mieux fondés. A l’évidence, ce qu’ils pensent être la rente pétrolière leur a dicté leur attitude de rejet. Penser que celle-ci se ramène à beaucoup de nature et à peu d’industrie leur fait refuser et avec véhémence toute idée d’un partage tendant à rééquilibrer la part respective de l’un et l’autre facteur. Au fond, il suffit d’examiner d’un peu plus près cette conception pour s’apercevoir que ses tenants n’admettent  déjà qu’avec beaucoup de réticence le fait qu’il soit vraiment nécessaire de faire appel aux entreprises étrangères quand on dispose de l’essentiel,  de la ressource elle-même. Et si, de plus, il faut songer à leur concéder une part plus grande dans les profits, voilà une perspective tout à  fait inacceptable à leurs yeux. A croire qu’il existe bien un nationalisme pétrolier dont le soubassement idéologique, les ressorts et le carburant sont spécifiques.

Or, l’industrie pétrolière nécessite de gros investissements. C’est une industrie de capitaux fixes (d’actifs immobilisés) bien plus que de capitaux variables. S’il était vrai que l’accès à la ressource est aussi facile que l’ont supposé la plupart de ceux qui se sont inscrits en faux contre la nouvelle loi sur les hydrocarbures, il en serait tout autrement : le capital non immobilisé serait nettement prépondérant. Qui veut  réaliser des profits dans cette activité doit donc commencer par consentir à des coûts souvent importants. Cela est si vrai que la loi en question prévoit le cas de découvertes, en particulier en matière de gaz, importantes sans qu’elles soient automatiquement suivies d’exploitation, celle-ci nécessitant et des installations, diverses, et des clients. L’imagerie d’un or noir affleurant de lui-même, désireux de répandre ses bienfaits sur ceux qui le possèdent, est sans doute poétique et pousse à l’exaltation, mais elle est trompeuse.

Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’on soit là en présence d’une bonne loi sur les hydrocarbures. Et d’abord, rien n’obligeait les autorités algériennes à ravaler ceux-ci au niveau de n’importe quelle autre matière première. Ils ne peuvent en effet se ramener à aucune autre. En conséquence, leur fiscalité devrait être spécifique, d’autant que leur commercialisation représente l’essentiel des rerssources extérieures. Ne serait-ce qu’à ce dernier titre, il était indiqué de leur conférer un statut fiscal spécifique, leur taxation devant être supérieure par rapport à celle qui se pratique dans les autres secteurs de l’économie. Alors que cette loi a multiplié les taxes secondaires pour mieux cacher la banalisation fiscale du secteur, son alignement sur les autres,  son passage sous le règne de l’imposition ordinaire. Tout ce qui est propre à la fiscalité pétrolière, ou plutôt qu’on lui impute traditionnellement, comme la redevance et l’impôt sur le revenu pétrolier s’efface devant l’impôt classique sur les sociétés, qui est le seul véritablement dû, les autres étant déductible. Ainsi, pas trace de bonus. De par cette fiscalité, il reviendra au trésor public ce qui lui reviendrait en pourcentage  en provenance d’une autre activité économique. Il n’est même pas exclu que ce soit moins encore, compte tenu du large éventail des taux, de la confidentialité des contrats et de la flexibilité des prix de référence pour le calcul du résultat net, une fois déduits amortissements et provisions.

Pour camoufler cette banalisation si poussée qu’il serait difficile de l’approfondir, elle-même déclinée en une suite de concessions, à moins qu’il ne s’agisse avant tout de proclamer sur le terrain de prédilection de la fiscalité pétrolière sa profession de foi libérale, il n’y avait plus qu’à se rabattre sur la sémantique, et à appeler Impôt Complémentaire sur le Résultat ce qui constitue le seul impôt réellement prélevé.

M. Habili

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