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Référendum
du 29 septembre
Le temps des
leçons (Partie I)
On le savait :
l’enjeu du référendum sur la charte « pour la paix et la
réconciliation nationale » n’était pas entre le oui et le non au
document proposé par le président Bouteflika, mais bien plutôt entre
la participation massive et l’abstention massive. L’on savait aussi
que quel que soit le vote des Algériens -à plus forte raison s’il
est négatif, étant entendu que s’abstenir dans le cas présent c’est
aussi exprimer son opinion, c’est aussi se prononcer- les résultats
officiels seraient non seulement de dimension plébiscitaire, mais
ils seraient tenus d’accuser une progression certaine par rapport
aux élections précédentes, notamment par rapport à la toute
dernière, l’élection présidentielle d’avril 2004.Ainsi le veut la
logique interne d’un système en construction (il n’est pas acquis
aujourd’hui que le processus enclenché dès 1999 soit mené à son
terme car les Algériens aspirent à une démocratie réelle) où la
légitimité du chef doit croître sans cesse , faute de quoi survient
la bifurcation soudaine, la révision en catastrophe, et
probablement, en un cours laps de temps, la décomposition suivie ou
non d’une nouvelle révolution de palais, d’un réaménagement
susceptible ou non de tenir ensemble les factions en lutte pour la
réalité du pouvoir.
A mesure que l’on
s’approchait de la date du scrutin, prévalait à un rythme croissant
l’hypothèse que l’abstention serait massive. Ce qui avait pu
paraître au départ comme une simple formalité, comme une affaire
tranchée d’avance car fortement prédéterminée, s’était mis à prendre
une autre allure. En fait, ceux qui ne se laissaient pas
impressionner par les apparences, ou plus exactement par le
déséquilibre apparent des forces, étaient, pour donner un
pourcentage que la suite des événements n’a que très relativement
fait mentir, à peu près à 80% sûrs que l’abstention allait être
« franche et massive », ou, pour paraphraser l’initiateur du projet,
convaincante et écrasante. A quelques jours de la consultation, il
était devenu perceptible que la grande masse des Algériens ne se
reconnaissait pas dans la démarche consignée dans la charte. La
crainte de l’abstention s’affirmait d’ailleurs chez les partisans
eux-mêmes de celle-ci en dépit (à moins que ce ne soit à cause, au
moins dans une certaine mesure) du fait qu’ils étaient les seuls à
avoir le droit de faire campagne. Il s’en trouvera peut-être plus
tard parmi eux qui oseront attribuer à l’absence de débat
contradictoire la forte abstention qui a marqué le référendum du 29
septembre. Mais si de telles voix s’élevaient, se
contenteraient-elles de suggérer seulement cette explication, dans
le but d’amoindrir par là leur propre déconfiture, cela voudrait
dire qu’une recomposition est enclenchée qui devrait déboucher sur
bien des révisions. Le plus probable toutefois est que personne au
sein de la coalition dont est issu le gouvernement ne fera preuve
d’une pareille audace politique. D’autant que tous doivent savoir
dès aujourd’hui que cela revient à porter la critique au cœur du
système en construction depuis 1999, et qu’il n’est pas sûr que les
Algériens se soient abstenus seulement parce que les gouvernants
n’ont pas respectés les règles démocratiques. Il se peut, en effet,
qu’ils soient déjà parvenus à la conclusion qu’il n’y a désormais
plus rien de positif à attendre d’un pouvoir pour qui « demande
populaire » rime avec refus de la contradiction.
Il reste que
l’abstention massive n’a été à vrai dire une surprise pour
personne, et donc pas même pour le gouvernement, ce dernier terme
entendu au sens large. Au cours de la campagne, encore que ce soit
plutôt vers sa fin, il est arrivé aux orateurs de trahir leur
crainte par rapport à ce que les journaux ont appelé le spectre de
l’abstention. C’est ainsi que A. Belkhadem, le représentant
personnel du président Bouteflika, devant répondre à la question de
savoir pourquoi une telle débauche de moyens et de partialité quand
le projet est présenté comme l’émanation de la volonté populaire et
qu’il est donc appelé à passer comme une lettre à la poste, n’a pas
caché que la campagne visait surtout à conjurer l’abstention.
Certes, il donnait alors le sentiment d’un responsable qui
appréhende au premier chef la trop confiance en soi d’électeurs
sûrs de représenter l’écrasante majorité, et qui pour cela sont
portés à se démobiliser le jour du scrutin. Cette affectation ne
trompe pourtant personne, pour la bonne raison que depuis le début,
pas seulement les derniers jours d’une campagne particulièrement
longue, le véritable enjeu était celui de la participation. Du
moment que la campagne n’avait d’autre but, aux dires mêmes de A.
Belkhadem, que de prévenir une importante abstention, celle-ci,
ayant eu lieu effectivement, était une éventualité que les
initiateurs du projet étaient loin d’écarter. Ce qu’ils craignaient
s’est finalement produit : l’abstention, ou plus exactement le
boycott, a pris une ampleur telle que les résultats annoncés,
établis en ce qui les concerne sur la base des impératifs politiques
propres au pouvoir, ont fortement détonné par rapport à une
désaffection populaire record.
Belkhadem, porté
au zèle et dès lors à dévoiler des détails qui ne sont pas
insignifiants pour des gens avertis, commentant les résultats
annoncés, et voulant dire qu’ils lui paraissaient dans l’ordre des
choses (ce qui, soit dit en passant, n’est pas littéralement parlant
une fausseté), a révélé que des sondages d’opinion avaient été
réalisées tout au long de la campagne qui laissaient présager
l’apothéose du 29 septembre, le tsunami en faveur du oui, par lequel
s’est finalement soldé le scrutin. Quand on met cette espèce d’aveu
en relation avec cet autre qui lui a été soutiré pendant la campagne
relatif à la crainte de l’abstention, on est fondé de penser que les
gouvernants savaient que celle-ci serait massive, et qu’ils ont
maintenu le cap malgré cela, dans la certitude où ils étaient de
pouvoir appliquer leur ligne, ou plus exactement celle du président
Bouteflika, qu’elle ait ou non obtenu le soutien populaire qu’on
affecter de rechercher. Ce n’est pas là le seul détail (le diable,
n’est-ce pas, est dans les détails, ce que d’ailleurs a presque
reconnu Aboujerra Soltani à l’une ou l’autre de ses interventions
durant sa tournée dans le pays), il y en a un autre qui dit plus
clairement encore que les tenants du pouvoir savaient que les
Algériens n’allaient pas voter, du moins avaient-ils pris en compte
cette tendance dans le peuple et tenté de la renverser : les
déclarations pour le moins intempestives du Président faites à
Constantine selon lesquelles tamazight ne serait jamais langue
officielle. On a parlé à ce propos d’un manque de self control de la
part d’Abdelaziz Bouteflika, qui aurait mal digéré l’accueil qu’il
avait reçu en Kabylie, où il s’était bien gardé de tenir le même
langage. Cette explication est d’autant moins convaincante qu’on a
interprété la reprise du dialogue avec les arouch comme un
stratagème destiné à empêcher ceux-ci d’appeler au boycott du
référendum. La référence à la psychologie de Bouteflika, qui
n’aurait pas pu résister au plaisir de rendre coup pour coup à une
population qui le reçoit différemment que le reste du pays, fait bon
marché du fait que le dialogue n’a été initié que dans la
perspective du référendum, et qu’un Bouteflika aussi impulsif n’est
pas très vraisemblable. Pourquoi n’aurait-il pas pu se « contrôler »
si près du but recherché ? Pourquoi prendre le risque de
compromettre toute l’entreprise alors que les arouch emmenés par B.
Abrika respectaient le deal passé avec le chef du gouvernement et
faisaient entendre un autre son de cloche que celui du boycott en
Kabylie, du moment que les apparences sont en l’occurrence
essentielles et que le discrédit du « mouvement citoyen » était tel
qu’il ne pouvait rien faire concrètement pour amoindrir le taux
d’abstention. Conscients que l’explication par la psychologie du
Président était un peu courte, d’autres ont cru voir dans la
« provocation » en question, un message brutal à l’adresse du chef
du gouvernement, le signe annonciateur de son éviction. Ce point de
vue est tout autant que le premier incapable de rendre compte de la
précipitation du Président. Serait-il fou pour inciter toute une
région à boycotter, avec tous les risques que cela comporte et pour
le pays et pour lui-même, quand il n’avait rien de plus urgent que
de s’assurer du soutien populaire le plus large possible, et qu’il
se déplaçait dans le pays justement pour le convaincre d’approuver
massivement sa politique en vue de la paix et de la réconciliation ?
Sans doute existe-t-il beaucoup de gens que ces deux éclairages
flattent dans le sens du poil et qui sont dès lors en quelque sorte
déterminés à les accepter, sinon à les soutenir malgré leur
évidente faiblesse intrinsèque. En fait, cette sortie du Président,
survenant apparemment tout à fait contretemps, si elle était
imprévisible, ne se laisse pas moins élucider, il est vrai après
coup, comme un effet de la crainte, ou plutôt de la quasi assurance
où l’on devait être que l’abstention allait être importante. Il
faut en effet se rappeler qu’il est d’avis que si la question plus
générale de la reconnaissance (donc pas seulement elle de
l’officialisation) de tamazight était soumise à référendum, elle
serait rejetée par le peuple. D’ailleurs, pour peu qu’on y pense,
pourquoi serait-il d’un avis contraire quand il voit les défenseurs
de cette langue refuser le recours au peuple sur ce point? Non qu’il
soit légitime de passer par un référendum dans ce cas ; mais comme
ce conflit d’ordre linguistique clive le champ politique, et
peut-être aussi jusqu’à un certain point la société civile, ce
serait faire preuve de naïveté de croire qu’un adversaire, comme
l’est assurément le pouvoir en place, ne va pas l’instrumentaliser
toutes les fois que le besoin s’en fait sentir. Le spectre de
l’abstention rend compte à lui tout seul de ce qui a semblé une
provocation que rien ne justifie, du moins rien dans l’immédiat.
Abdelaziz Bouteflika a eu, avec les propos qu’il a tenus à
Constantine, notamment par son insistance sur le mot jamais (on dit
que contrairement à son habitude il l’a répété quatre fois plutôt
que trois fois), une attitude incantatoire, il a cherché à conjurer
l’abstention en promettant à la majorité, à qui il prêtait
évidemment le même avis que le sien sur la question, qu’elle pouvait
lui faire confiance, que jamais, lui aux commandes, tamazight ne
serait officialisé. C’est une promesse de campagne, et ceux qui
prévoient qu’elle connaîtra le même sort que le refus de la même
personne de constitutionnaliser tamazight, n’ont peut-être pas tort.
Néanmoins cet argument, que l’aile dialoguiste des arouch n’a
évidemment pas manqué de faire valoir auprès d’une opinion pour le
moins choquée, est bien étrange pour un partisan du dialogue, il
consiste à se réclamer non pas des engagements publics de quelqu’un
mais de ses inconséquences. Joli dialogue que celui où il ne faut se
régler que sur le contraire de ce que proclame une des deux parties.
La première
question qui se pose, en concurrence certes avec celle de savoir
quel bord les Algériens ont préféré écouter en refusant dans leur
écrasante majorité de se rendre aux urnes le jeudi 29 septembre,
concerne l’attitude qu’adopteront les tenants du pouvoir au regard
du désaveu qu’ils viennent de subir. Sans doute ne convient-il pas
en toute rigueur de les tenir pour un ensemble homogène qui gagne ou
perd comme tel à chaque échéance majeure. Néanmoins, cette remarque
est de principe, et d’une certaine façon convenue, car il est
pratiquement impossible de savoir de l’extérieur qui pense quoi, ou
qui fait quoi dans la sphère des dirigeants. C’est tirer des plans
sur la comète que de tabler sur de supposés et invérifiables
divergences au sommet. Et s’il en existe, elles sont peu de chose
par rapport aux intérêts communs. Les gens qui nous campent un
Ouyahia continuellement aux prises avec un Belkhadem, un RND et un
FLN qui ne pensent qu’à en découdre entre eux, aiment voir les
choses sous cet angle-là, voilà tout. Cela n’empêche pas bien sûr
que tout ce monde se tire dans les pieds, que les rivalités
s’exacerbent à l’occasion, et notamment sur le partage des honneurs
et des prébendes, mais cela arrive aussi dans les familles les plus
unies. Mais prendre les tenants du pouvoir comme un tout tient aussi
à ce que l’abstention lors du référendum est un revers qui rejaillit
sur toutes les factions. Des règlements de compte sont susceptibles
d’éclater parmi elles, chacune cherchant à faire porter le chapeau
de l’échec à ses rivales, peut-être seulement pour échapper aux
foudres du Président. Mais tout cela, ce n’est pas pour tout de
suite. Pour le moment, il s’agit surtout de se féliciter d’avoir
remporté tous ensemble une victoire éclatante, dont le principal
mérite revient, cela va sans dire, au président de la République,
car il ne faut surtout pas ajouter de l’eau au moulin de ceux qui
crient déjà à la forfaiture, et qui seraient trop heureux de voir
les dirigeants du pays se renvoyer la responsabilité du cinglant, et
néanmoins prévisible, désaveu populaire du 29 septembre.
La question qui
importe est en fait celle-ci : le pouvoir va-t-il agir conformément
à la sanction réelle des urnes, ou bien va-t-il poursuivre dans la
voie où il s’était engagé et tenter de traduire dans la réalité la
victoire extravagante qu’il s’est octroyée envers et contre tout, et
à laquelle personne ne croit, parce que les Algériens ont pu quand
même voir qu’ils n’ont pas voté ? L’histoire de la mystérieuse
ménagère qui vient remplir son devoir électoral, sauvant par son
civisme jusque-là méconnu la charte ainsi que la face à tous les
dirigeants du pays, a tout pour passer en proverbe. En d’autres
termes, que vont-ils croire, à quoi vont-ils obéir, où vont-ils
chercher leur inspiration, est-ce dans les faits indubitables et
connus de l’opinion nationale, ou bien est-ce dans le plébiscite
qu’ils se sont accordés si généreusement ? Selon qu’ils feront l’un
ou l’autre choix, c’est toute la suite des événements qui s’en
ressentira.
M. Habili
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