Semaine du 5 au 11 octobre 2005

 

Référendum du 29 septembre

Le temps des leçons (Partie I)

 

 
 
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 Référendum du 29 septembre

Le temps des leçons (Partie I)

On le savait : l’enjeu du référendum sur la charte « pour la paix et la réconciliation nationale » n’était pas entre le oui et le non au document proposé par le président Bouteflika, mais bien plutôt entre la participation massive et l’abstention massive. L’on savait aussi que quel que soit le vote des Algériens  -à plus forte raison s’il est négatif, étant entendu que s’abstenir dans le cas présent c’est aussi exprimer son opinion, c’est aussi se prononcer- les résultats officiels seraient non seulement de dimension plébiscitaire, mais ils seraient tenus d’accuser une progression certaine par rapport aux élections précédentes, notamment par rapport à la toute dernière, l’élection présidentielle d’avril 2004.Ainsi le veut la logique interne d’un système en construction (il n’est pas acquis aujourd’hui que le processus enclenché dès   1999 soit mené à son terme car les Algériens aspirent à une démocratie réelle) où la légitimité du chef doit croître sans cesse , faute de quoi survient la bifurcation soudaine, la révision en catastrophe, et probablement, en un cours laps de temps, la décomposition suivie ou non d’une nouvelle révolution de palais, d’un réaménagement susceptible ou non de tenir ensemble les factions en lutte pour la réalité du pouvoir.

A mesure que l’on s’approchait de la date du scrutin, prévalait à un rythme croissant l’hypothèse que l’abstention serait massive. Ce qui avait pu paraître au départ comme une simple formalité, comme une affaire tranchée d’avance car fortement prédéterminée, s’était mis à prendre une autre allure. En fait, ceux qui ne se laissaient pas impressionner par les apparences, ou plus exactement par le déséquilibre apparent des forces, étaient, pour donner un pourcentage que la suite des événements n’a que très relativement fait mentir, à peu près à 80% sûrs que l’abstention allait être « franche et massive », ou, pour paraphraser l’initiateur du projet, convaincante et écrasante. A quelques jours de la consultation, il était devenu perceptible que la grande masse des Algériens ne se reconnaissait pas dans la démarche consignée dans la charte. La crainte de l’abstention s’affirmait d’ailleurs chez les partisans eux-mêmes de celle-ci en dépit (à moins que ce ne soit à cause, au moins dans une certaine mesure) du fait qu’ils étaient les seuls à avoir le droit de faire campagne. Il s’en trouvera peut-être plus tard parmi eux qui oseront attribuer à l’absence de débat contradictoire la forte abstention qui a marqué le référendum du 29 septembre. Mais si de telles voix s’élevaient, se contenteraient-elles de suggérer seulement  cette explication, dans le but d’amoindrir par là  leur propre déconfiture, cela voudrait dire qu’une recomposition est enclenchée qui devrait déboucher sur bien des révisions. Le plus probable toutefois est que personne au sein de la coalition dont est issu le gouvernement ne fera preuve d’une pareille audace politique. D’autant que tous doivent savoir dès aujourd’hui que cela revient à porter la critique au cœur du système en construction depuis 1999, et qu’il n’est pas sûr que les Algériens se soient abstenus seulement parce que les gouvernants n’ont pas respectés les règles démocratiques. Il se peut, en effet, qu’ils soient déjà parvenus à la conclusion qu’il n’y a désormais plus rien de positif à attendre d’un pouvoir pour qui « demande populaire » rime avec refus de la contradiction.

Il reste que l’abstention massive n’a été à vrai dire  une surprise pour personne, et donc pas même pour le gouvernement, ce dernier terme entendu au sens large. Au cours de la campagne, encore que ce soit plutôt vers sa fin, il est arrivé aux orateurs de trahir leur crainte par rapport à ce que les journaux ont appelé le spectre de l’abstention. C’est ainsi que A. Belkhadem, le représentant personnel du président Bouteflika, devant répondre à la question de savoir pourquoi une telle débauche de moyens et de partialité quand le projet est présenté comme l’émanation de la volonté populaire et qu’il est donc appelé à passer comme une lettre à la poste, n’a pas caché que la campagne visait surtout à conjurer l’abstention. Certes, il donnait alors le sentiment d’un responsable qui appréhende  au premier chef la trop confiance en soi d’électeurs sûrs de représenter l’écrasante majorité, et qui pour cela sont portés à se démobiliser le jour du scrutin. Cette affectation ne trompe pourtant personne, pour la bonne raison que depuis le début, pas seulement les derniers jours d’une campagne particulièrement longue, le véritable enjeu était celui de la participation. Du moment que la campagne n’avait d’autre but, aux dires mêmes de A. Belkhadem, que de prévenir une importante abstention, celle-ci, ayant eu lieu effectivement, était une éventualité que les initiateurs du projet étaient loin d’écarter. Ce qu’ils craignaient s’est finalement produit : l’abstention, ou plus exactement le boycott, a pris une ampleur telle que les résultats annoncés, établis en ce qui les concerne sur la base des impératifs politiques propres au pouvoir, ont fortement détonné par rapport à une désaffection populaire record.

Belkhadem, porté au zèle et dès lors à dévoiler des détails qui ne sont pas insignifiants pour des gens avertis, commentant les résultats annoncés, et voulant dire qu’ils lui paraissaient dans l’ordre des choses (ce qui, soit dit en passant, n’est pas littéralement parlant une fausseté), a révélé que des sondages d’opinion avaient été réalisées tout au long de la campagne qui laissaient présager l’apothéose du 29 septembre, le tsunami en faveur du oui, par lequel s’est finalement soldé le scrutin. Quand on met cette espèce d’aveu en relation avec cet autre qui lui a été soutiré pendant la campagne relatif à la crainte de l’abstention, on est fondé de penser que les gouvernants savaient que celle-ci serait massive, et qu’ils ont maintenu le cap malgré cela, dans la certitude où ils étaient de pouvoir appliquer leur ligne, ou plus exactement celle du président Bouteflika, qu’elle ait ou non obtenu le soutien populaire qu’on affecter de rechercher. Ce n’est pas là le seul détail (le diable, n’est-ce pas, est dans les détails, ce que d’ailleurs a presque reconnu Aboujerra Soltani à l’une ou l’autre de ses interventions durant sa tournée dans le pays), il y en a un autre qui dit plus clairement encore que les tenants du pouvoir savaient que les Algériens n’allaient pas voter, du moins avaient-ils pris en compte cette tendance dans le peuple et tenté de la renverser : les déclarations pour le moins intempestives du Président faites à Constantine selon lesquelles  tamazight ne serait jamais langue officielle. On a parlé à ce propos d’un manque de self control de la part d’Abdelaziz Bouteflika, qui aurait mal digéré l’accueil qu’il avait reçu en Kabylie, où il s’était bien gardé de tenir le même langage. Cette explication est d’autant moins convaincante qu’on a interprété la reprise du dialogue avec les arouch comme un stratagème destiné à empêcher ceux-ci d’appeler au boycott du référendum. La référence à la psychologie de Bouteflika, qui n’aurait pas pu résister au plaisir de rendre coup pour coup à une population qui le reçoit différemment que le reste du pays, fait bon marché du fait que le dialogue n’a été initié que dans la perspective du référendum, et qu’un Bouteflika aussi impulsif n’est pas très vraisemblable. Pourquoi n’aurait-il pas pu se « contrôler » si près du but recherché ? Pourquoi prendre le risque de compromettre toute l’entreprise alors que les arouch emmenés par B. Abrika respectaient le deal passé avec le chef du gouvernement et faisaient entendre un autre son de cloche que celui du boycott en Kabylie, du moment que les apparences sont en l’occurrence essentielles et que le discrédit du « mouvement citoyen » était tel qu’il ne pouvait rien faire concrètement pour amoindrir le taux d’abstention. Conscients que l’explication par la psychologie du Président était un peu courte, d’autres ont cru voir dans la « provocation » en question, un message brutal à l’adresse du chef du gouvernement, le signe annonciateur de son éviction. Ce point de vue est tout autant que le premier incapable de rendre compte de la précipitation du Président. Serait-il fou pour inciter toute une région à boycotter, avec tous les risques que cela comporte et pour le pays et pour lui-même, quand il n’avait rien de plus urgent que de s’assurer du soutien populaire le plus large possible, et qu’il se déplaçait dans le pays justement pour le convaincre d’approuver massivement sa politique en vue de la paix et de la réconciliation ? Sans doute existe-t-il beaucoup de gens que ces deux éclairages flattent dans le sens du poil et qui sont dès lors en quelque sorte déterminés à les accepter, sinon à les soutenir malgré leur évidente  faiblesse intrinsèque. En fait, cette sortie du Président, survenant apparemment tout à fait contretemps, si elle était imprévisible, ne se laisse pas moins élucider, il est vrai après coup, comme un effet de la crainte, ou plutôt de la quasi assurance où l’on devait être que l’abstention  allait être importante. Il faut en effet se rappeler qu’il est d’avis que si la question plus générale de la reconnaissance (donc pas seulement elle de l’officialisation) de tamazight était soumise à référendum, elle serait rejetée par le peuple. D’ailleurs, pour peu qu’on y pense, pourquoi serait-il d’un avis contraire quand il voit les défenseurs de cette langue refuser le recours au peuple sur ce point? Non qu’il soit légitime de passer par un référendum dans ce cas ; mais comme ce conflit d’ordre linguistique clive le champ politique, et peut-être aussi jusqu’à un certain point la société civile,  ce serait faire preuve de naïveté de croire qu’un adversaire, comme l’est assurément le pouvoir en place, ne va pas l’instrumentaliser toutes les fois que le besoin s’en fait sentir. Le spectre de l’abstention rend compte à lui tout seul de ce qui a semblé une provocation que rien ne justifie, du moins rien dans l’immédiat. Abdelaziz Bouteflika a eu, avec les propos qu’il a tenus à Constantine, notamment par son insistance sur le mot jamais (on dit que contrairement à son habitude il l’a répété quatre fois plutôt que trois fois), une attitude incantatoire, il a cherché à conjurer l’abstention en promettant à la majorité, à qui il prêtait évidemment le même avis que le sien sur la question, qu’elle pouvait lui faire confiance, que jamais, lui aux commandes, tamazight ne serait officialisé. C’est une promesse de campagne, et ceux qui prévoient qu’elle connaîtra le même sort que le refus de la même personne de constitutionnaliser tamazight, n’ont peut-être pas tort. Néanmoins cet argument, que l’aile dialoguiste des arouch n’a évidemment pas manqué de faire valoir auprès d’une opinion pour le moins choquée, est bien étrange pour un partisan du dialogue, il consiste à se réclamer non pas des engagements publics de quelqu’un mais de ses inconséquences. Joli dialogue que celui où il ne faut se régler que sur le contraire de ce que proclame une des deux parties.

La première question qui se pose, en concurrence certes avec celle de savoir quel bord les Algériens ont préféré écouter en refusant dans leur écrasante majorité de se rendre aux urnes le jeudi 29 septembre, concerne l’attitude qu’adopteront les tenants du pouvoir au regard du désaveu qu’ils viennent de subir. Sans doute ne convient-il pas en toute rigueur de les tenir pour un ensemble homogène qui gagne ou perd comme tel à chaque échéance majeure. Néanmoins, cette remarque est de principe, et d’une certaine façon convenue, car il est pratiquement impossible de savoir de l’extérieur qui pense quoi, ou qui fait quoi dans la sphère des dirigeants. C’est tirer des plans sur la comète que de tabler sur de supposés et invérifiables divergences au sommet. Et s’il en existe, elles sont peu de chose par rapport aux intérêts communs. Les gens qui nous campent un Ouyahia continuellement aux prises avec un Belkhadem, un RND et un FLN qui ne pensent qu’à en découdre entre eux, aiment voir les choses sous cet angle-là, voilà tout. Cela n’empêche pas bien sûr que tout ce monde  se tire dans les pieds, que les rivalités s’exacerbent à l’occasion, et notamment sur le partage des honneurs et des prébendes, mais cela arrive aussi dans les familles les plus unies. Mais prendre les tenants du pouvoir comme un tout tient aussi à ce que l’abstention lors du référendum est un revers qui rejaillit sur toutes les factions. Des règlements de compte sont susceptibles d’éclater parmi elles, chacune cherchant à faire porter le chapeau de l’échec à ses rivales, peut-être seulement pour échapper aux foudres du Président. Mais tout cela, ce n’est pas pour tout de suite. Pour le moment, il s’agit surtout de se féliciter d’avoir remporté tous ensemble une victoire éclatante, dont le principal mérite revient, cela va sans dire, au président de la République, car il ne faut surtout pas ajouter de l’eau au moulin de ceux qui crient déjà à la forfaiture, et qui seraient trop heureux de voir les dirigeants du pays se renvoyer la responsabilité du cinglant, et néanmoins prévisible, désaveu populaire du 29 septembre.

La question qui importe est en fait celle-ci : le pouvoir va-t-il agir conformément à la sanction réelle des urnes, ou bien va-t-il poursuivre dans la voie où il s’était engagé et tenter de traduire dans la réalité la victoire extravagante qu’il s’est octroyée envers et contre tout, et à laquelle personne ne croit, parce que les Algériens ont pu quand même voir qu’ils n’ont pas voté ? L’histoire de la mystérieuse ménagère qui vient remplir son devoir électoral, sauvant par son civisme jusque-là méconnu la charte ainsi que la face à tous les dirigeants du pays, a tout pour passer en proverbe. En d’autres termes, que vont-ils croire, à quoi vont-ils obéir, où vont-ils chercher leur inspiration, est-ce dans les faits indubitables et connus de l’opinion nationale, ou bien est-ce dans le plébiscite qu’ils se sont accordés si généreusement ? Selon qu’ils feront l’un ou l’autre choix, c’est toute la suite des événements qui s’en ressentira.

M. Habili 

 

 

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