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Constitutionnalisation de l’islam
Hérésie ou
particularisme ?
La référence à
l’islam dans la Constitution algérienne n’est pas le fruit d’un
«militantisme islamiste» comme on voudrait bien le faire croire.
Présent dans d’autres textes et contextes avant, pendant et après la
révolution algérienne, l’islam a toujours été à la bonne (ou
mauvaise, selon les appréciations) place, comme l’affirmation d’une
identité parfois décriée mais généralement adoptée par la grande
majorité de la population. Comparaison faite avec les constitutions
de pays arabes et musulmans, il se trouve que l’Algérie indépendante
n’a rien inventé en canonisant l’islam comme «la religion de
l’Etat».
La référence à
l’islam dans les textes fondateurs de l’Etat algérien remonte à bien
plus loin que l’Indépendance. La colonisation a toujours été perçue
par les Algériens comme une «tentative de dépersonnalisation» d’où
le renvoi à la «personnalité musulmane» des populations autochtones.
Une notion utilisée même par le colonisateur pour qui les Algériens
sont les «musulmans» (d’où, peut-être, l’idée d’extraire la
composante juive de la population autochtone en lui octroyant la
nationalité française).
Comme le souligne
Mohamed Lebdjaoui (in Vérités sur la révolution algérienne, éditions
Gallimard), «depuis la conquête française, la ferveur islamique des
masses n’a pas cessé de se manifester, surtout parce que le
colonialisme voulait bafouer et détruire cette religion. Le
sentiment religieux des Algériens s’est donc confondu avec un
véritable réflexe d’autodéfense. L’islam a constitué pour eux un des
éléments majeurs de la préservation de leur personnalité contre les
tentatives d’assimilation accompagnées d’évangélisation».
Il n’est donc pas
étonnant de trouver la référence à l’islam aussi bien dans les
textes, comme la déclaration du 1er novembre 1954, qui
explique clairement que l’objectif de la lutte contre le
colonisateur français est de recouvrer l’indépendance ainsi que «la
restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social
dans le cadre des principes islamiques» tout en respectant «toutes
les libertés fondamentales sans distinction de races et de
confessions».
On peut
multiplier les exemples de la référence à l’islam durant la présence
coloniale, comme dans le Congrès musulman algérien (qui regroupait
les oulémas et les communistes algériens - 1936), ou le «M» de
l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA). Ceci est
particulièrement valable depuis la naissance du FLN, même si ce
dernier, qui se proclamait un mouvement populaire et laïc, ne
pouvait échapper aux influences arabo-islamiques, comme le souligne
également George A. Talaidoros dans son étude consacrée à La
Culture politique arabo-islamique et la naissance du nationalisme
algérien, 1830-1962 (ENAL 1985) où il explique que pour la
population algérienne, la tradition arabo-islamique était «la seule
institution organisationnelle qui pouvait rivaliser efficacement
avec la force politique coloniale de la France».
L’islam dans les
Constitutions algériennes
Quant aux lois
fondamentales qu’a connu l’Algérie, l’islam y figure toujours. C’est
la première Constitution (l’Algérie en a connu trois autres) de
l’Etat national indépendant qui balise la référence à l’islam. En
effet, la loi fondamentale de 1963 affirme dès le préambule que
«l’islam et la langue arabe ont été des forces de résistance
efficaces contre la tentative de dépersonnalisation des Algériens
menée par le régime colonial» et que «l’Algérie se doit d’affirmer
que la langue arabe est la langue nationale et officielle et qu’elle
tient sa force spirituelle essentielle de l’islam». Immédiatement
après, la Constitution précise toutefois que «la République garantit
à chacun le respect de ses opinions, de ses croyances et le libre
exercice des cultes».
«L’Islam est la
religion de l’Etat» figurait dans l’article 4 de la Constitution de
1963, dans lequel il est également ajouté que «la République
garantit à chacun le respect de ses opinions et de ses croyances et
le libre exercice des cultes».
Dès la
Constitution de 1976, dont le préambule ne fait pourtant aucune
référence à la religion, «l'islam est la religion de l'État» passe à
l’article 2, suivi de l’article 3 qui consacre la langue arabe comme
«langue nationale et officielle». Plus loin, l’article 19, qui
définit les objectifs de la révolution culturelle, oblige les
Algériens à «adopter un style de vie en harmonie avec la morale
islamique et les principes de la Révolution socialiste, tels que
définis par la Charte nationale».
Dans la
Constitution de 1989, qui marque un profond changement idéologique
des institutions de l’Etat au point de consacrer le multipartisme,
le préambule définit le contexte géopolitique de l’Algérie comme
étant «terre d’islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays
arabe, méditerranéen et africain (qui) s’honore du rayonnement de sa
Révolution du 1er Novembre et du respect que le pays a su
acquérir et conserver en raison de son engagement pour toutes les
causes justes dans le monde». Ce texte maintient l’article 2, tandis
qu’il remplace l’article 19 de la précédente Constitution par
l’article 9 qui interdit, entre autres, aux institutions algériennes
«les pratiques contraires à la morale islamique et aux valeurs de
Novembre».
La Constitution
de 1996, née dans un contexte national assez particulier, énonce les
«composantes fondamentales» de l’identité du peuple algérien que
sont «l'islam, l'arabité et l'amazighité », tout en reconduisant in
extenso les articles 2 et 9 du précédent texte.
… et les
Constitutions arabes
A quelques
exceptions près, la référence à l’islam comme religion d’Etat est
présente dans la quasi-totalité des Constitutions des pays arabes et
musulmans.
Cependant, la
nature de «l’Etat islamique» (notion qu’on oppose souvent, à tort, à
celle d’«Etat républicain») est généralement plurielle. Elle diffère
d’un pays à autre selon qu’il s’agisse d’une république, d’un
royaume ou d’un sultanat, ou d’un pays du Golfe, du Maghreb, du
Machrek ou des îles Comores. En effet, être un «Etat musulman» c’est
affirmer, à travers la dénomination officielle, son caractère
musulman (Républiques islamiques d’Iran, de Mauritanie, des Comores,
du Pakistan), se qualifier constitutionnellement comme tel, comme
c’est le cas de la plupart des pays arabes dont la majorité de la
population se réclame de l’islam, de la civilisation musulmane ou du
«patrimoine musulman».
Nous examinerons,
dans ce qui suit, les différentes formulations relatives à la place
de l’islam dans les Constitutions de certains pays arabes et
musulmans. A titre d’exemple, la Constitution de la République
islamique de Mauritanie proclame l’«attachement à l'islam», son
respect des «préceptes de l'islam, seule source de droit et ouverte
aux exigences du monde moderne». L’article 5 fait de l’islam la
religion «du peuple et de l'État». Notons au passage que la
Mauritanie reconnaît (art. 6) plusieurs langues nationales autres
que l’arabe comme le poular, le soninké et le wolof. Mais l’arabe
reste la langue officielle de la Mauritanie.
La République
arabe sahraouie démocratique (RASD) décrète (art. 2) que «l’islam
est religion d'État et source de loi» et que «la famille est la base
de la société, fondée sur les valeurs de l'islam et de l'éthique»
(art. 7).
Pour la
Constitution du royaume du Maroc, «l'islam est la religion de l'Etat
qui garantit à tous le libre exercice des cultes» (art. 6), et le
roi «veille au respect de l'islam» (art. 19).
Dans son
préambule, la Constitution tunisienne promet «fidélité aux
enseignements de l'islam». Son article premier énonce que «la
Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion
est l'islam, sa langue l'arabe et son régime la république».
L’article 38 précise que le président de la République doit être
nécessairement musulman.
La Constitution
du voisin libyen énonce également, dans son article 2, que l’islam
est la religion de l’Etat. Que la doctrine socialiste du pays
s’inspire des héritages arabe et musulman (art. 6), et l’article 8
précise que les questions de l’héritage sont «gouvernés par la
charia islamique».
Au Soudan,
«l’islam est la religion de la majorité de la population», il est
aussi la source de la législation ainsi que «le consensus de la
nation» exprimé à travers les traditions et par référendum.
En Egypte,
l’article 2 consacre également l’islam comme «religion de
l'Etat dont la langue officielle est l'arabe ; les principes de la
loi islamique constituent la source principale de législation». Par
ailleurs, «l’égalité hommes/femmes dans les domaines politique,
social, culturel et économique» est assurée «sans préjudice des
dispositions de loi islamique» (art. 11).
Dans la
Constitution koweïtienne, «l’islam est la religion de l’Etat» et la
charia est «la principale source de législation».
En Syrie, l’islam
n’est pas religion d’Etat. Par contre, le président de la République
doit être musulman et la jurisprudence islamique est la principale
source de la législation.
La Constitution
palestinienne énonce également que «l’arabe et l’islam sont la
langue et la religion palestiniennes officielles», que «la
chrétienté et toutes les autres religions monothéistes seront
également révérées et respectées» et que «la Constitution garantit
l’égalité en droits et en devoirs de tous les citoyens,
indistinctement de leur croyance religieuse».
En Malaisie
aussi, «l’Islam est la religion de la fédération, mais les autres
religions peuvent êtres pratiquées dans la paix et l’harmonie dans
n’importe quelle partie de la fédération».
Seule les
Constitutions turque (Etat laïc) et libanaise (Etat
multiconfessionnel) ne font pas référence à l’islam.
Abdelkader Djalil
Haut
Cultes étrangers en Algérie
Peu d’Algériens
concernés
Selon les
statistiques officielles, seuls 0,5% des Algériens ne sont pas
musulmans. Ce chiffre minime démontre, si besoin est, que l’islam
est profondément ancré dans la société algérienne, mais il signifie
aussi que d’autres cultes existent chez nous. En effet, les jours de
messes, les églises ne sont pas visitées uniquement par les
étrangers qui vivent chez nous, mais aussi par des Algériens.
Personne ne sait
exactement le nombre de ces Algériens qui assistent aux messes tous
les dimanches dans les églises chrétiennes. Même si, en septembre
2002, un rapport établi par l’ONU faisait état de l’existence de
10 000 catholiques et de 5 000 à 20 000 protestants algériens. Ces
chiffres sont approximatifs et il n’est pas impossible que dans les
faits, ils soient plus importants, surtout si l’on tient compte des
conversions dont parlent les médias dans la région de Kabylie. Des
conversions qui ne laissent personne indifférent. On en parle un peu
partout. Dans les mosquées, dans les journaux et même à l’Assemblée
nationale. On parle de l’émergence du courant évangélique comme
d’une nouveauté, alors que l’histoire est là pour nous rappeler que
la présence chrétienne en terre d’Afrique du Nord remonte à une
époque où la région était connue sous le nom de Numidie.
Dès le VIIe
siècle après J.-C., de nombreux Berbères s’étaient convertis au
christianisme que les Romains n’avaient pas manqué de répandre
autour d’eux. Le plus illustre représentant de la communauté
chrétienne de cette époque fut sans conteste le philosophe et
théologien Saint-Augustin.
Le christianisme
n’a pourtant pas pu opposer une grande résistance aux légions
arabo-musulmanes qui étaient venues, au VIIe siècle,
conquérir le Maghreb et convertir son peuple à l’islam. Peu à peu,
le Maghreb est devenu une terre d’islam. Mais l’histoire, qui est en
soi un perpétuel changement, réintroduit le christianisme avec la
colonisation française de l’Algérie, en 1830. Pourtant, après la
capitulation du dey d’Alger, une clause très importante interdisait
les missions chrétiennes en Algérie et assurait le soutien des
Français à l’islam. Mieux encore. Quand, en 1822, la Société des
missions évangéliques chez les peuples non chrétiens (SMEP) fut
créée, à Paris, avec pour but principal de «propager l’évangile
parmi les païens et autres peuples non chrétiens», l’idée était de
répandre autant que possible la religion chrétienne dans les
contrées éloignées. Des années après, il n’était pas question pour
la SMEP d’envoyer des missions dans les colonies françaises
d’Afrique, telles que Sénégal et l’Algérie, car le gouvernement
français s’était engagé auprès des autorités musulmanes à ne pas
favoriser la mission chrétienne.
Fallait-il faire
confiance à des engagements pris peut-être à la légère, dans
l’esprit de rassurer les musulmans inquiets d’une invasion qui ne
peut que être néfaste désormais sur leur existence ? Car ces
Français qui allaient s’approprier les richesses du pays, et Dieu
sait toutes celles que les colons ont confisquées, les
laisseraient-ils vivre comme avant ou alors allaient-ils imposer
leur langue, leur culture, mais aussi et surtout leur religion ?
C’était la hantise du peuple algérien, aussi l’engagement du
gouvernement français à respecter la religion du pays a dû les
rassurer quelque peu sur le devenir de ce pays désormais colonisé.
Ces engagements
furent-ils totalement respectés ? Encore une fois, l’histoire est là
pour nous éclairer sur les intentions du colonisateur, qui avait
promis tant de choses mais avait fini par oublier volontairement ses
promesses.
Nommé en 1867
archevêque d’Alger, le cardinal Charles Martial Lavigerie fonde, une
année après, en 1868, la congrégation des pères blancs, puis, en
1869, la congrégation des sœurs missionnaires. Maîtrisant
parfaitement l’arabe et le kabyle, ces religieux construisent des
hôpitaux, des orphelinats et des écoles, même dans les villages les
plus reculés. Habillés en indigènes, ils sillonnent le pays,
soignent les malades, accueillent les enfants orphelins, dispensent
le savoir dans les écoles. Tout en donnant l’impression d’aider
leurs proches sans contrepartie et de dispenser le bien-être à des
populations souvent très pauvres, l’objectif primordial de ces
religieux était on ne peut plus clair : convertir les populations
locales à la religion chrétienne.
Ces efforts
ont-ils porté leurs fruits ? Certainement, car déjà en 1955, un
rapport pastoral faisait état de la conversion de 230 familles
kabyles, soit 900 personnes, auxquelles il fallait ajouter 300
personnes des villages d’origine. Mais il faut reconnaître que nous
étions loin d’un phénomène de masse.
La résistance du
peuple algérien aux manœuvres des religieux se traduisait par la
prolifération des écoles coraniques où les enfants apprenaient à la
fois la langue arabe, le Coran, les rudiments de l’islam, mais aussi
le nationalisme. Très jeune, l’enfant savait déjà qu’il était
Algérien et musulman et que les Français étaient les colonisateurs
de son pays.
Aujourd’hui,
l’Algérie est un pays libre qui a durement reconquis cette liberté.
Les cimetières chrétiens et les églises qui existent encore ne sont
pas seulement les vestiges d’une époque passée, ils sont le signe
qu’une communauté chrétienne vit en Algérie et a le droit de
pratiquer sa religion. Mais cette communauté est-elle seulement
composée d’étrangers qui vivent chez nous ? Certainement pas. Pour
preuve, l’église méthodiste épiscopale et son institut biblique sont
toujours présents à Oran et à Constantine et ont pu regrouper des
témoins de diverses dénominations qui, en 1972, ont fondé l’Eglise
protestante algérienne (EPA).
Aujourd’hui, les
conversions qui ont lieu en Kabylie ne sont, paraît-il, pas
rattachées à l’église protestante d’Algérie. L’archevêque d’Alger,
Monseigneur Henri Tessier, a, dans une déclaration au Quotidien
d’Oran, dégagé la responsabilité des religieux et religieuses
d’Alger dans dans ces conversions. «Ce n’est pas nous qui les avons
suscitées ni qui en assurons la promotion. Nous ne les avons pas
organisées», affirmait-il. «Depuis quarante ans, nous avons des
bibliothèques ouvertes pour les étudiants. En quarante ans, nous
n’en avons pas baptisé un seul.»
C’est donc dans
le souci de mieux encadrer la situation que le gouvernement a adopté
un projet de loi pour fixer les conditions et règles d’exercice des
cultes autres que musulmans. Ce projet vient combler un vide
juridique, car jusque-là aucun texte n’encadrait l’activité ou les
manifestations religieuses autres que musulmanes. Ainsi, désormais,
la pratique des autres cultes doit se faire «dans un cadre
associatif, au sein d’associations à caractère religieux, qui seront
constituées conformément aux lois et règlements en vigueur».
Ce projet, qui
conforte la portée de l’article 2 de la Constitution qui proclame
l’islam religion de l’Etat, tend aussi à «mettre un terme aux
activités anarchiques d’associations ainsi que de personnes
étrangères en Algérie et à contenir par la loi les entreprises de
prosélytisme menées à l’endroit des musulmans dans notre pays».
Khadidja Mohamed Bouziane
Haut
L’islamisme dans la communauté politique algérienne
Plus de
questions que de réponses
Effet réel ou supposé de la
réconciliation nationale et des libérations massives d’anciens
membres des groupes armés et d’anciens dirigeants du FIS, ce qui est
redouté — ne nous voilons pas la face — c’est ce retour annoncé des
islamistes radicaux sur la scène médiatique qui préfigurerait pour
certains, tel le diplomate international Lakhdar Ibrahimi ou même le
«Monsieur droits de l’homme» en Algérie, Farouk Ksentini, leur
retour sur la scène politique.
Dans le même temps, il serait naïf de croire que la leçon de la
dernière décennie n’a pas été apprise ; on peut se référer en cela
aux propos sans ambages du ministre de l’Intérieur ou du chef du
gouvernement : le pardon aux anciens militants du FIS ou aux anciens
membres des groupes armés ne signifie pas l’absolution et
l’effacement de ce qui a été commis. Pour preuve, le ministre de
l’Intérieur a indiqué, de manière générale, que les anciens
terroristes libérés ne seront pas réintégrés dans les postes dits
sensibles. On aurait imaginé que leurs seraient interdites des
fonctions liées à des questions de sécurité nationale ou de
manipulation de produits dangereux ; on saura que même
l’enseignement leur sera interdit.
Ce qui n’est pas dit, c’est bien le véhicule idéologique qui leur a
permis d’agir. Il s’agit de la religion, mais certainement perçue
d’une autre manière que ne le fait la société dans son ensemble. Les
islamistes passent finalement pour être une donnée incontournable
sur la scène politique, mais même leur forme la plus extrémiste et
la plus radicale est supposée porteuse de projet.
Dans le même temps, l’analyse de ce retour des islamistes radicaux
sur la scène politique ne peut pas ne pas prendre en compte le drame
vécu par l’Algérie dans les années 1990 et surtout ne peut se faire
sans déterminer la place qu’aura cette part de l’histoire récente de
l’Algérie dans les données politiques des années à venir.
Mohamed Hachemaoui, universitaire, politologue, qui publie
régulièrement ses analyses dans le quotidien El Watan explique dans
cette contribution pourquoi les islamistes sont devenus
incontournable dans un contexte socio politique complexe où les
questions sont plus nombreuses que les réponses.
Les analyses les plus audacieuses indiquent dans le même temps que
les islamistes sont en fait un des moyens effectifs du maintien du
système politique actuel (classe politique issue de la Guerre de
Libération et héritière du FLN) dans la mesure où ils sont
aujourd’hui l’option qui a le plus de chances de gagner des
élections face à une classe politique incapable de se renouveler et
surtout de mobiliser, mais également dans un contexte où le système
actuel se présente comme la seule alternative aux islamistes.
Autrement dit, les islamistes constituent une alternative sur une
scène politique stérilisée.
Par ailleurs, si tant est que l’on veuille se poser la question du
devenir de cet islamisme à la lumière des dispositions de la
réconciliation nationale, on fait fi de la revendication de justice
transitionnelle posée notamment par les victimes du terrorisme et
certaines familles de disparus.
Amine Esseghir
Haut
Mohamed Hachemaoui, politologue
«Nous ne savons pas encore quelle société nous voulons»
Le spectre du
retour du fondamentalisme à la légalité politique pose une série de
problèmes. Le refus signifié à la légalisation de ce courant est le
révélateur de la crise de la représentation politique. Ce refus,
signifié également à d’autres courants non religieux, exprime on ne
peut plus explicitement le verrouillage autoritaire opéré en amont.
Ce problème en cache un autre, bien plus décisif, celui de la
re-définition de la communauté politique. Les acteurs en conflit
s’opposent sur une base culturelle, ethnique, religieuse, et
rarement politique : « hizb frança » vs « Afghans », les uns voulant
exclure les autres de la communauté. Il n’est guère d’ordre
politique durable tant que l’aspect irradiant du conflit est d’ordre
culturel, touchant à la définition de la nation. Le problème est
celui du vivre ensemble ; or une nation n’est autre chose que
l’expression du vouloir-vivre-ensemble, un plébiscite de tous les
jours. Ce problème est récurrent, la conscience nationale le traîne
depuis le mouvement national.
L’Algérie couve
une grosse contradiction. Une contradiction qui hypothèque son
devenir. les termes de cette contradiction intenables sont les
suivants. La Constitution décrète, dans son article 2, « l’Islam
religion de l’Etat ». Deux principales conséquences découlent de cet
article constitutionnel, fondamental entre tous. Primo : la religion
est au fondement de l’Etat et de l’identité nationale. Secundo :
l’instrumentation de la religion par l’Etat devient légale, ce que
les dirigeants successifs de l’Etat algérien n’ont pas manqué de
faire depuis l’indépendance. Ce rapport à la religion n’est pas
seulement d’ordre constitutionnel. S’il a atteint cette importance,
c’est qu’il a des fondements culturels lointains. Pour aller vite,
on peut soutenir, à la suite de Mohammed Harbi, que le nationalisme
populiste a opéré un transfert de la ferveur religieuse. Le
nationalisme populiste algérien, formé dans l’urgence de la lutte
coloniale, n’a pas opéré de rupture culturelle avec le mysticisme
populaire, le surnaturel, le communautarisme, le code de l’honneur,
le patriarcat, tous traits répandus parmi le peule. Les foyers de
modernité politique existaient mais étaient minoritaires. Pour
certains nationalistes, ce rapport à la religion était instrumental,
pour d’autres, il était normatif. Les seconds avaient le dessus sur
les premiers ; au final c’est l’instrumentation politique de la
religion qui a prévalu dans la légitimation de la guerre de
libération, de l’édification du « socialisme spécifique ». le
problème posé est de l’ordre de la théologie politique. Les
islamistes sont fondés à retourner cela contre les tenants du régime
en se posant dans la continuité originelle du nationalisme algérien
et de l’article 2 de la Constitution. Le fondamentalisme islamique
n’est pas seulement le fruit de cette instrumentation, loin s’en
faut. Il est le produit de la faillite de la modernisation
autoritaire comme idéologie fourvoyée de la modernité et de la
légitimation religieuse de l’ordre politique.
L’Algérie paye
chère le prix de cette ambivalence : instituer l’islam comme
fondement de l’Etat et de l’identité nationale, d’un côté, et
refuser l’accès à la légalité des tenants de l’application de la
charia. Ni l’on a le courage, la volonté et l’intelligence
d’entreprendre une profonde réforme culturelle et morale du peuple
pour fonder une société de citoyenneté, garante de l’Etat de droit ;
ni l’on ne laisse exprimer les islamistes radicaux dont on encourage
l’émergence par ailleurs. Le régime, comme à son habitude, n’a pas
résolu la contradictions, « équilibres » oblige, mais a choisi de
les jeter littéralement à la face de la société, en enfermant
celle-ci sous un ordre de plus en plus policier…. Or ce courant, à
qui on refuse la légalité politique, est en plein expansion.
Plusieurs facteurs contribuent à son regain. Parmi les facteurs
d’ordre interne, on peut noter : l’impunité du jihad,
l’instrumentation politique déclarée de la religion par le régime (à
travers zaouias et mosquées), la montée de fléaux sociaux tels que
la toxicomanie, la prostitution, la dilution du lien social, tous
vécus comme les symptômes d’une fitna, d’une malédiction d’Allah
décrétée en réaction à la perte de la religion. Les facteurs
internationaux alimentent et exacerbent ce regain du
néo-fondamentalisme : l’arrogance d’un Occident dominateur, la
guerre civile en Irak, la Palestine. Ces facteurs, internes et
externes, exacerbent le désespoir des masses, or le fondamentalisme
islamique se pose comme la solution terminale à ce tourment. En
l’absence d’une réforme culturelle et morale, ce courant est en
mesure de constituer, derechef, l’alternative aux yeux des masses
….d’autant que plus que le pardon de fuite s’est fait sur la base de
l’impunité.
Amine Esseghir
Haut
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