Semaine du 5 au 11 Avril 2006

Constitutionnalisation de l’islam

Hérésie ou particularisme ?

Cultes étrangers en Algérie

Peu d’Algériens concernés

L’islamisme dans la communauté politique algérienne

Plus de questions que de réponses

Mohamed Hachemaoui, politologue
 «Nous ne savons pas encore quelle société nous voulons»

 

 
 
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Constitutionnalisation de l’islam

Hérésie ou particularisme ?

La référence à l’islam dans la Constitution algérienne n’est pas le fruit d’un «militantisme islamiste» comme on voudrait bien le faire croire. Présent dans d’autres textes et contextes avant, pendant et après la révolution algérienne, l’islam a toujours été à la bonne (ou mauvaise, selon les appréciations) place, comme l’affirmation d’une identité parfois décriée mais généralement adoptée par la grande majorité de la population. Comparaison faite avec les constitutions de pays arabes et musulmans, il se trouve que l’Algérie indépendante n’a rien inventé en canonisant l’islam comme «la religion de l’Etat».

La référence à l’islam dans les textes fondateurs de l’Etat algérien remonte à bien plus loin que l’Indépendance. La colonisation a toujours été perçue par les Algériens comme une «tentative de dépersonnalisation» d’où le renvoi à la «personnalité musulmane» des populations autochtones. Une notion utilisée même par le colonisateur pour qui les Algériens sont les «musulmans» (d’où, peut-être, l’idée d’extraire la composante juive de la population autochtone en lui octroyant la nationalité française).

Comme le souligne Mohamed Lebdjaoui (in Vérités sur la révolution algérienne, éditions Gallimard), «depuis la conquête française, la ferveur islamique des masses n’a pas cessé de se manifester, surtout parce que le colonialisme voulait bafouer et détruire cette religion. Le sentiment religieux des Algériens s’est donc confondu avec un véritable réflexe d’autodéfense. L’islam a constitué pour eux un des éléments majeurs de la préservation de leur personnalité contre les tentatives d’assimilation accompagnées d’évangélisation».

Il n’est donc pas étonnant de trouver la référence à l’islam aussi bien dans les textes, comme la déclaration du 1er novembre 1954, qui explique clairement que l’objectif de la lutte contre le colonisateur français est de recouvrer l’indépendance ainsi que «la restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques» tout en respectant «toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions».

On peut multiplier les exemples de la référence à l’islam durant la présence coloniale, comme dans le Congrès musulman algérien (qui regroupait les oulémas et les communistes algériens - 1936), ou le «M» de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA). Ceci est particulièrement valable depuis la naissance du FLN, même si ce dernier, qui se proclamait un mouvement populaire et laïc, ne pouvait échapper aux influences arabo-islamiques, comme le souligne également George A. Talaidoros dans son étude consacrée  à La Culture politique arabo-islamique et la naissance du nationalisme algérien, 1830-1962 (ENAL 1985) où il explique que pour la population algérienne, la tradition arabo-islamique était «la seule institution organisationnelle qui pouvait rivaliser efficacement avec la force politique coloniale de la France».

L’islam dans les Constitutions algériennes

Quant aux lois fondamentales qu’a connu l’Algérie, l’islam y figure toujours. C’est la première Constitution (l’Algérie en a connu trois autres) de l’Etat national indépendant qui balise la référence à l’islam. En effet, la loi fondamentale de 1963 affirme dès le préambule que «l’islam et la langue arabe ont été des forces de résistance efficaces contre la tentative de dépersonnalisation des Algériens menée par le régime colonial» et que «l’Algérie se doit d’affirmer que la langue arabe est la langue nationale et officielle et qu’elle tient sa force spirituelle essentielle de l’islam». Immédiatement après, la Constitution précise toutefois que «la République garantit à chacun le respect de ses opinions, de ses croyances et le libre exercice des cultes».

«L’Islam est la religion de l’Etat» figurait dans l’article 4 de la Constitution de 1963, dans lequel il est également ajouté que «la République garantit à chacun le respect de ses opinions et de ses croyances et le libre exercice des cultes».

Dès la Constitution de 1976, dont le préambule ne fait pourtant aucune référence à la religion, «l'islam est la religion de l'État» passe à l’article 2, suivi de l’article 3 qui consacre la langue arabe comme «langue nationale et officielle». Plus loin, l’article 19, qui définit les objectifs de la révolution culturelle, oblige les Algériens à «adopter un style de vie en harmonie avec la morale islamique et les principes de la Révolution socialiste, tels que définis par la Charte nationale».

Dans la Constitution de 1989, qui marque un profond changement idéologique des institutions de l’Etat au point de consacrer le multipartisme, le préambule définit le contexte géopolitique de l’Algérie comme étant «terre d’islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain (qui) s’honore du rayonnement de sa Révolution du 1er Novembre et du respect que le pays a su acquérir et conserver en raison de son engagement pour toutes les causes justes dans le monde». Ce texte maintient l’article 2, tandis qu’il remplace l’article 19 de la précédente Constitution par l’article 9 qui interdit, entre autres, aux institutions algériennes «les pratiques contraires à la morale islamique et aux valeurs de Novembre».

La Constitution de 1996, née dans un contexte national assez particulier, énonce les «composantes fondamentales» de l’identité du peuple algérien que sont «l'islam, l'arabité et l'amazighité », tout en reconduisant in extenso les articles 2 et 9 du précédent texte.

… et les Constitutions arabes

A quelques exceptions près, la référence à l’islam comme religion d’Etat est présente dans la quasi-totalité des Constitutions des pays arabes et musulmans.

Cependant, la nature de «l’Etat islamique» (notion qu’on oppose souvent, à tort, à celle d’«Etat républicain») est généralement plurielle. Elle diffère d’un pays à autre selon qu’il s’agisse d’une république, d’un royaume ou d’un sultanat, ou d’un pays du Golfe, du Maghreb, du Machrek ou des îles Comores. En effet, être un «Etat musulman» c’est affirmer, à travers la dénomination officielle, son caractère musulman (Républiques islamiques d’Iran, de Mauritanie, des Comores, du Pakistan), se qualifier constitutionnellement comme tel, comme c’est le cas de la plupart des pays arabes dont la majorité de la population se réclame de l’islam, de la civilisation musulmane ou du «patrimoine musulman».

Nous examinerons, dans ce qui suit, les différentes formulations relatives à la place de l’islam dans les Constitutions de certains pays arabes et musulmans. A titre d’exemple, la Constitution de la République islamique de Mauritanie proclame l’«attachement à l'islam», son respect des «préceptes de l'islam, seule source de droit et ouverte aux exigences du monde moderne». L’article 5 fait de l’islam la religion «du peuple et de l'État». Notons au passage que la Mauritanie reconnaît (art. 6) plusieurs langues nationales autres que l’arabe comme le poular, le soninké et le wolof. Mais l’arabe reste la langue officielle de la Mauritanie.

La République arabe sahraouie démocratique (RASD) décrète (art. 2) que «l’islam est religion d'État et source de loi» et que «la famille est la base de la société, fondée sur les valeurs de l'islam et de l'éthique» (art. 7).

Pour la Constitution du royaume du Maroc, «l'islam est la religion de l'Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes» (art. 6), et le roi «veille au respect de l'islam» (art. 19).

Dans son préambule, la Constitution tunisienne promet «fidélité aux enseignements de l'islam». Son article premier énonce que «la Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion est l'islam, sa langue l'arabe et son régime la république». L’article 38 précise que le président de la République doit être nécessairement musulman.

La Constitution du voisin libyen énonce également, dans son article 2, que l’islam est la religion de l’Etat. Que la doctrine socialiste du pays s’inspire des héritages arabe et musulman (art. 6), et l’article 8 précise que les questions de l’héritage sont «gouvernés par la charia islamique».

Au Soudan, «l’islam est la religion de la majorité de la population», il est aussi la source de la législation ainsi que «le consensus de la nation» exprimé à travers les traditions et par référendum.

En Egypte, l’article 2 consacre également l’islam comme «religion de l'Etat dont la langue officielle est l'arabe ; les principes de la loi islamique constituent la source principale de législation». Par ailleurs, «l’égalité hommes/femmes dans les domaines politique, social, culturel et économique» est assurée «sans préjudice des dispositions de loi islamique» (art. 11).

Dans la Constitution koweïtienne, «l’islam est la religion de l’Etat» et la charia est «la principale source de législation».

En Syrie, l’islam n’est pas religion d’Etat. Par contre, le président de la République doit être musulman et la jurisprudence islamique est la principale source de la législation.

La Constitution palestinienne énonce également que «l’arabe et l’islam sont la langue et la religion palestiniennes officielles», que «la chrétienté et toutes les autres religions monothéistes seront également révérées et respectées» et que «la Constitution garantit l’égalité en droits et en devoirs de tous les citoyens, indistinctement de leur croyance religieuse».

En Malaisie aussi, «l’Islam est la religion de la fédération, mais les autres religions peuvent êtres pratiquées dans la paix et l’harmonie dans n’importe quelle partie de la fédération».

Seule les Constitutions turque (Etat laïc) et libanaise (Etat multiconfessionnel) ne font pas référence à l’islam.

Abdelkader Djalil

 

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Cultes étrangers en Algérie

Peu d’Algériens concernés

Selon les statistiques officielles, seuls 0,5% des Algériens ne sont pas musulmans. Ce chiffre minime démontre, si besoin est, que l’islam est profondément ancré dans la société algérienne, mais il signifie aussi que d’autres cultes existent chez nous. En effet, les jours de messes, les églises ne sont pas visitées uniquement par les étrangers qui vivent chez nous, mais aussi par des Algériens.

Personne ne sait exactement le nombre de ces Algériens qui assistent aux messes tous les dimanches dans les églises chrétiennes. Même si, en septembre 2002, un rapport établi par l’ONU faisait état de l’existence de 10 000 catholiques et de 5 000 à 20 000 protestants algériens. Ces chiffres sont approximatifs et il n’est pas impossible que dans les faits, ils soient plus importants, surtout si l’on tient compte des conversions dont parlent les médias dans la région de Kabylie. Des conversions qui ne laissent personne indifférent. On en parle un peu partout. Dans les mosquées, dans les journaux et même à l’Assemblée nationale. On parle de l’émergence du courant évangélique comme d’une nouveauté, alors que l’histoire est là pour nous rappeler que la présence chrétienne en terre d’Afrique du Nord remonte à une époque où la région était connue sous le nom de Numidie.

Dès le VIIe siècle après J.-C., de nombreux Berbères s’étaient convertis au christianisme que les Romains n’avaient pas manqué de répandre autour d’eux. Le plus illustre représentant de la communauté chrétienne de cette époque fut sans conteste le philosophe et théologien Saint-Augustin.

Le christianisme n’a pourtant pas pu opposer une grande résistance aux légions arabo-musulmanes qui étaient venues, au VIIe siècle, conquérir le Maghreb et convertir son peuple à l’islam. Peu à peu, le Maghreb est devenu une terre d’islam. Mais l’histoire, qui est en soi un perpétuel changement, réintroduit le christianisme avec la colonisation française de l’Algérie, en 1830. Pourtant, après la capitulation du dey d’Alger, une clause très importante interdisait les missions chrétiennes en Algérie et assurait le soutien des Français à l’islam. Mieux encore. Quand, en 1822, la Société des missions évangéliques chez les peuples non chrétiens (SMEP) fut créée, à Paris, avec pour but principal de «propager l’évangile parmi les païens et autres peuples non chrétiens», l’idée était de répandre autant que possible la religion chrétienne dans les contrées éloignées. Des années après, il n’était pas question pour la SMEP d’envoyer des missions dans les colonies françaises d’Afrique, telles que Sénégal et l’Algérie, car le gouvernement français s’était engagé auprès des autorités musulmanes à ne pas favoriser la mission chrétienne.

Fallait-il faire confiance à des engagements pris peut-être à la légère, dans l’esprit de rassurer les musulmans inquiets d’une invasion qui ne peut que être néfaste désormais sur leur existence ? Car ces Français qui allaient s’approprier les richesses du pays, et Dieu sait toutes celles que les colons ont confisquées, les laisseraient-ils vivre comme avant ou alors allaient-ils imposer leur langue, leur culture, mais aussi et surtout leur religion ? C’était la hantise du peuple algérien, aussi l’engagement du gouvernement français à respecter la religion du pays a dû les rassurer quelque peu sur le devenir de ce pays désormais colonisé.

Ces engagements furent-ils totalement respectés ? Encore une fois, l’histoire est là pour nous éclairer sur les intentions du colonisateur, qui avait promis tant de choses mais avait fini par oublier volontairement ses promesses.

Nommé en 1867 archevêque d’Alger, le cardinal Charles Martial Lavigerie fonde, une année après, en 1868, la congrégation des pères blancs, puis, en 1869, la congrégation des sœurs missionnaires. Maîtrisant parfaitement l’arabe et le kabyle, ces religieux construisent des hôpitaux, des orphelinats et des écoles, même dans les villages les plus reculés. Habillés en indigènes, ils sillonnent le pays, soignent les malades, accueillent les enfants orphelins, dispensent le savoir dans les écoles. Tout en donnant l’impression d’aider leurs proches sans contrepartie et de dispenser le bien-être à des populations souvent très pauvres, l’objectif primordial de ces religieux était on ne peut plus clair : convertir les populations locales à la religion chrétienne.

Ces efforts ont-ils porté leurs fruits ? Certainement, car déjà en 1955, un rapport pastoral faisait état de la conversion de 230 familles kabyles, soit 900 personnes, auxquelles il fallait ajouter 300 personnes des villages d’origine. Mais il faut reconnaître que nous étions loin d’un phénomène de masse.

La résistance du peuple algérien aux manœuvres des religieux se traduisait par la prolifération des écoles coraniques où les enfants apprenaient à la fois la langue arabe, le Coran, les rudiments de l’islam, mais aussi le nationalisme. Très jeune, l’enfant savait déjà qu’il était Algérien et musulman et que les Français étaient les colonisateurs de son pays.

Aujourd’hui, l’Algérie est un pays libre qui a durement reconquis cette liberté. Les cimetières chrétiens et les églises qui existent encore ne sont pas seulement les vestiges d’une époque passée, ils sont le signe qu’une communauté chrétienne vit en Algérie et a le droit de pratiquer sa religion. Mais cette communauté est-elle seulement composée d’étrangers qui vivent chez nous ? Certainement pas. Pour preuve, l’église méthodiste épiscopale et son institut biblique sont toujours présents à Oran et à Constantine et ont pu regrouper des témoins de diverses dénominations qui, en 1972, ont fondé l’Eglise protestante algérienne (EPA).

Aujourd’hui, les conversions qui ont lieu en Kabylie ne sont, paraît-il, pas rattachées à l’église protestante d’Algérie. L’archevêque d’Alger, Monseigneur Henri Tessier, a, dans une déclaration au Quotidien d’Oran, dégagé la responsabilité des religieux et religieuses d’Alger dans dans ces conversions. «Ce n’est pas nous qui les avons suscitées ni qui en assurons la promotion. Nous ne les avons pas organisées», affirmait-il. «Depuis quarante ans, nous avons des bibliothèques ouvertes pour les étudiants. En quarante ans, nous n’en avons pas baptisé un seul.»

C’est donc dans le souci de mieux encadrer la situation que le gouvernement a adopté un projet de loi pour fixer les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans. Ce projet vient combler un vide juridique, car jusque-là aucun texte n’encadrait l’activité ou les manifestations religieuses autres que musulmanes. Ainsi, désormais, la pratique des autres cultes doit se faire «dans un cadre associatif, au sein d’associations à caractère religieux, qui seront constituées conformément aux lois et règlements en vigueur».

Ce projet, qui conforte la portée de l’article 2 de la Constitution qui proclame l’islam religion de l’Etat, tend aussi à «mettre un terme aux activités anarchiques d’associations ainsi que de personnes étrangères en Algérie et à contenir par la loi les entreprises de prosélytisme menées à l’endroit des musulmans dans notre pays».

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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L’islamisme dans la communauté politique algérienne

Plus de questions que de réponses
Effet réel ou supposé de la réconciliation nationale et des libérations massives d’anciens membres des groupes armés et d’anciens dirigeants du FIS, ce qui est redouté — ne nous voilons pas la face — c’est ce retour annoncé des islamistes radicaux sur la scène médiatique qui préfigurerait pour certains, tel le diplomate international Lakhdar Ibrahimi ou même le «Monsieur droits de l’homme» en Algérie, Farouk Ksentini, leur retour sur la scène politique.
Dans le même temps, il serait naïf de croire que la leçon de la dernière décennie n’a pas été apprise ; on peut se référer en cela aux propos sans ambages du ministre de l’Intérieur ou du chef du gouvernement : le pardon aux anciens militants du FIS ou aux anciens membres des groupes armés ne signifie pas l’absolution et l’effacement de ce qui a été commis. Pour preuve, le ministre de l’Intérieur a indiqué, de manière générale, que les anciens terroristes libérés ne seront pas réintégrés dans les postes dits sensibles. On aurait imaginé que leurs seraient interdites des fonctions liées à des questions de sécurité nationale ou de manipulation de produits dangereux ; on saura que même l’enseignement leur sera interdit.
Ce qui n’est pas dit, c’est bien le véhicule idéologique qui leur a permis d’agir. Il s’agit de la religion, mais certainement perçue d’une autre manière que ne le fait la société dans son ensemble. Les islamistes passent finalement pour être une donnée incontournable sur la scène politique, mais même leur forme la plus extrémiste et la plus radicale est supposée porteuse de projet.
Dans le même temps, l’analyse de ce retour des islamistes radicaux sur la scène politique ne peut pas ne pas prendre en compte le drame vécu par l’Algérie dans les années 1990 et surtout ne peut se faire sans déterminer la place qu’aura cette part de l’histoire récente de l’Algérie dans les données politiques des années à venir.


Mohamed Hachemaoui, universitaire, politologue, qui publie régulièrement ses analyses dans le quotidien El Watan  explique dans cette contribution pourquoi les islamistes sont devenus incontournable dans un contexte socio politique complexe où les questions sont plus nombreuses que les réponses. 
Les analyses les plus audacieuses indiquent dans le même temps que les islamistes sont en fait un des moyens effectifs du maintien du système politique actuel (classe politique issue de la Guerre de Libération et héritière du FLN) dans la mesure où ils sont aujourd’hui l’option qui a le plus de chances de gagner des élections face à une classe politique incapable de se renouveler et surtout de mobiliser, mais également dans un contexte où le système actuel se présente comme la seule alternative aux islamistes. Autrement dit, les islamistes constituent une alternative sur une scène politique stérilisée.
Par ailleurs, si tant est que l’on veuille se poser la question du devenir de cet islamisme à la lumière des dispositions de la réconciliation nationale, on fait fi de la revendication de justice transitionnelle posée notamment par les victimes du terrorisme et certaines familles de disparus.
 Amine Esseghir

 

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Mohamed Hachemaoui, politologue
«Nous ne savons pas encore quelle société nous voulons»

Le spectre du retour du fondamentalisme à la légalité politique pose  une série de problèmes. Le refus signifié à la légalisation de ce courant est le révélateur de la crise de la représentation politique. Ce refus, signifié également à d’autres courants non religieux, exprime on ne peut plus explicitement le verrouillage autoritaire opéré en amont. Ce problème en cache un autre, bien plus décisif, celui de la re-définition de la communauté politique. Les acteurs en conflit s’opposent sur une base culturelle, ethnique, religieuse, et rarement politique : « hizb frança » vs « Afghans », les uns voulant exclure les autres de la communauté. Il n’est guère d’ordre politique durable tant que l’aspect irradiant du conflit est d’ordre culturel, touchant à la définition de la nation. Le problème est celui du vivre ensemble ; or une nation n’est autre chose que l’expression du vouloir-vivre-ensemble, un plébiscite de tous les jours. Ce problème est récurrent, la conscience nationale le traîne depuis le mouvement national.

L’Algérie couve une grosse contradiction. Une contradiction qui hypothèque son devenir. les termes de cette contradiction intenables sont les suivants. La Constitution décrète, dans son article 2, « l’Islam religion de l’Etat ». Deux principales conséquences découlent de cet article constitutionnel, fondamental entre tous. Primo : la religion est au fondement de l’Etat et de l’identité nationale. Secundo : l’instrumentation de la religion par l’Etat devient légale, ce que les dirigeants successifs de l’Etat algérien n’ont pas manqué de faire depuis l’indépendance. Ce rapport à la religion  n’est pas seulement d’ordre constitutionnel. S’il a atteint cette importance, c’est qu’il a des fondements culturels lointains. Pour aller vite, on peut soutenir, à la suite de Mohammed Harbi, que le nationalisme populiste a opéré un transfert de la ferveur religieuse. Le nationalisme populiste algérien, formé dans l’urgence de la lutte coloniale, n’a pas opéré de rupture culturelle avec le mysticisme populaire, le surnaturel, le communautarisme, le code de l’honneur, le patriarcat, tous traits répandus parmi le peule. Les foyers de modernité politique existaient mais étaient minoritaires. Pour certains nationalistes, ce rapport à la religion était instrumental, pour d’autres, il était normatif. Les seconds avaient le dessus sur les premiers ; au final c’est l’instrumentation politique de la religion qui a prévalu dans la légitimation de la guerre de libération, de l’édification du « socialisme spécifique ». le problème posé est de l’ordre de la théologie politique. Les islamistes sont fondés à retourner cela contre les tenants du régime en se posant dans la continuité originelle du nationalisme algérien et de l’article 2 de la Constitution. Le fondamentalisme islamique n’est pas seulement le fruit de cette instrumentation, loin s’en faut. Il est le produit de la faillite de la modernisation autoritaire comme idéologie fourvoyée de la modernité et de la légitimation religieuse de l’ordre politique.

L’Algérie paye chère le prix de cette ambivalence : instituer l’islam comme fondement de l’Etat et de l’identité nationale, d’un côté, et refuser l’accès à la légalité des tenants de l’application de la charia. Ni l’on a le courage, la volonté et l’intelligence d’entreprendre une profonde réforme culturelle et morale du peuple pour fonder une société de citoyenneté, garante de l’Etat de droit ; ni l’on ne laisse exprimer les islamistes radicaux dont on encourage l’émergence par ailleurs. Le régime, comme à son habitude, n’a pas résolu la contradictions, « équilibres » oblige, mais a choisi de les jeter littéralement  à la face de la société, en enfermant celle-ci sous un ordre de plus en plus policier…. Or ce courant, à qui on refuse la légalité politique, est en plein expansion. Plusieurs facteurs contribuent à son regain. Parmi les facteurs d’ordre interne, on peut noter : l’impunité du jihad, l’instrumentation politique déclarée de la religion par le régime (à travers zaouias et mosquées), la montée de fléaux sociaux tels que la toxicomanie, la prostitution, la dilution du lien social, tous vécus comme les symptômes d’une fitna, d’une malédiction d’Allah décrétée en réaction à la perte de la religion. Les facteurs internationaux alimentent et exacerbent ce regain du néo-fondamentalisme :   l’arrogance d’un Occident dominateur, la guerre civile en Irak, la Palestine. Ces facteurs, internes et externes, exacerbent le désespoir des masses, or le fondamentalisme islamique se pose comme la solution terminale à ce tourment. En l’absence d’une réforme culturelle et morale, ce courant est en mesure de constituer, derechef, l’alternative aux yeux des masses ….d’autant que plus que le pardon de fuite s’est fait sur la base de l’impunité.

Amine Esseghir

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