Semaine du 5 au 11 Avril 2006

Religion et vie politique

Un lieu commun à la vie dure

 

 
 
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 Religion et vie politique

Un lieu commun à la vie dure

Tout commence, au regard de l’idéologie islamiste, par le fait que la religion englobe tous les aspects de la vie communautaire. Elle devient donc un élément de la vie sociale et, partant, au cœur de la préoccupation politique, charriant les contenus programmatiques du pouvoir et de la classe politique en compétition.

L’islamisme n’est pas comme on le pense le résultat de la misère ou de la pauvreté, bien que plusieurs événements de par le monde nous en donnent l’impression (Algérie, Iran) car s’étant produit juste après une situation économique et social difficile. Ce ne sont là que des facteurs favorisants. Mais le facteur principal du succès populaire de l’islamisme n’est rien d’autre que la confrontation d’une société musulmane à une phase de tentative d’occidentalisation que son aile islamiste a rejeté (Algérie, Iran, encore). Avant l’intervention de ce choc des valeurs auquel la société n’était pas préparée (on avance le taux d’analphabétisme et l’emprise des pouvoirs conservateurs incapable de produire un contrat social et à qui l’utilisation de la religion fait le cœur de leur appareil idéologique), les Maghrébins vivaient un islam moral (ou traditionnel, c’est selon). Il n’existait pas d’interprétation extrémiste de la chariâa, la musique était très appréciée et le khemar ainsi que le kamis inconnus. Quant au Fiqh, il n’était qu’un document plus théorique que pratique aux mains de quelques oulémas dont les interventions se faisaient sporadiquement et qui ne doivent leur irruption dans le monde politique qu’à la faveur de la constitution du mouvement national.  A cette époque, pas si lointaine cela dit, l’islam est resté plus moral que législatif qu’à cause de l’analphabétisme des masses musulmanes et surtout à cause de leur exclusion de toute vie politique par le colonisateur qui maintenaient séparés dans l’espace les deux communautés de culture et de religion différentes.

Malgré la profusion des études sur la question, surtout dans l’Occident de l’après 11 septembre, on arrive difficilement aujourd’hui à cerner avec précision le phénomène islamiste en tant que mode de pensée d’inspiration religieuse, mais qui est avant tout à caractère politique lorsqu’il lui est nécessaire de se traduire dans la réalité. Néanmoins, le recoupement ou la synthèse de la littérature d’analyse de l’islamisme fait ressortir quelques lieux communs. Ainsi, une différence se dégage entre le musulman et l’islamiste en ce sens que le premier, dans sa vie quotidienne, ne fait pas face aux contraintes que peut poser la trop grande proximité d’un espace de modernité (modernité que nous ne louons pas par tous ses cotés et que nous plaçons sous le sens d’un mode d’essence occidentale, hérité de la révolution industrielle et renforcé par la mondialisation). De la sorte, un musulman vivant loin des grandes villes est moins susceptible d’être atteint par les motivations islamistes, du moment que les menaces réelles ou supposées à la pratique de sa foi ou à son identité s’en trouvent de moindre gravité. En revanche, la sociologie de l’islamiste l’impose dans un décor urbain, issu généralement des classes moyennes ou instruites. Enfin, contrairement à un musulman au sens traditionnel du terme, un islamiste entre dans un processus de résistance à cette «modernité». On peut même dire qu’il a de celle-ci une connaissance aigue. On retrouve l’un des miroirs de cette distinction dans les références passéistes de l’un et de l’autre. Chacun a son age d’or. Pour le commun des musulmans, l’apogée de la Oumma a été son empire de l’Inde à l’Espagne, période des grandes découvertes et des grands poètes. Pour un islamiste, le véritable âge d’or ne va pas plus loin que la vie du prophète Mohamed (QSSSL). En conséquence de quoi, on ne peut nier que le plus grand problème pour un islamiste réside dans sa difficulté à défendre sa religion dans le monde contemporain tel qu’il se présente aujourd’hui. Ce qui n’est pas le cas pour un musulman qui ne ressent pas une menace telle qu’elle susciterait chez lui plusieurs types de réactions.

Le problème peut être placé assurément sous l’angle identitaire et l’une des batailles sourdes livrées et quasiment remportée par les islamistes aura été celle de l’arabisation. Non pas qu’en Etat ne puisse pas avoir sa langue, la nôtre n’étant autre que l’Arabe, mais à cause des enjeux qui ne sont pas les mêmes pou chacun des protagonistes autour de cette question. Après avoir fait le consensus de la restauration d’un droit dénié par le colonisateur, l’arabisation deviendra un facteur de clivages à mesure que l’autorité de l’Etat se dissolvait dans les luttes de factions au pouvoir dans les années 80. On verra ainsi la poursuite de l’arabisation dans plusieurs domaines, mais aussi la naissance des mouvements berbères qui s’y opposent et, peu après, celle du mouvement islamiste qui en fera son indéniable thème de campagne. L’échec du développement et l’institutionnalisation de la corruption suscitent une opposition qui s’incarne progressivement dans le discours des islamistes. Confronté à cette vague qui conteste sa légitimité, le régime tente de se revaloriser en favorisant l’islamisme avec l’objectif de transférer vers le pouvoir politique la légitimité ultime que seul l’islam incarne. On aurait pu aller plus loin dans cette dérive qui a sapé l’échelle des valeurs sociales mise celle-ci au centre des luttes politiques. Le feu des événements des années 90 a seul été en mesure de trancher sur pareille question. La dissociation du couple islamisme-islam n’en a été que plus apparente. La majorité de la population n’approuve pas la forme extrémiste prise par les mouvements islamistes, ni leur comportement. L’islam auquel elle adhère comme fondement de son identité se réfère à une morale dont - à part quelques pratiques spécifiques toujours soulignées - les lignes générales s’apparentent à la morale croyante.

Dans une étude du Crasc (Oran), intitulée «religion et lien social en Algérie», un groupe de chercheur ont posé le constat si au lendemain de l’indépendance, «l’Etat national s’est chargé de former un homme nouveau évoluant dans une société nouvelle», totalement intégré dans la modernité, «deux décennies plus tard et contre toute attente, c’est l’identitaire et le communautaire qui refont surface avec la montée de l’islamisme».

Tenant d’expliquer cette grande surprise du régime, l’étude évoque les «maladresses» dans l’exécution du projet politique qui sont à l’origine d’un repli des individus et des groupes sur «les valeurs sociales et culturelles considérées, à tort ou à raison comme les plus sûres, les plus protectrices». «Il s’en est suivi un regain de religiosité sans précédent. Cette religiosité déjà exacerbée va trouver un terreau favorable avec la mouvance islamiste dont le projet est justement la réislamisation tout azimut de la société», note-t-on encore.

Il s’agit là, sans aucun doute, de faits facilement vérifiables. La simple observation empirique atteste d’un redéploiement massif de la religiosité dont les signes les plus ostensibles restent le port du hijab pour les femmes, et barbes et kamis pour les hommes. Les indicateurs statistiques confirment ce « retour du religieux » comme en témoigne l’accroissement spectaculaire du nombre de mosquées construites en Algérie ces dernières décennies (passant du simple au triple entre 1970 et 1990), alors que l’Etat construit près d’une mosquée par jour aujourd’hui.

Ce n’est pas tout. Les chercheurs du Crasc vont plus loin en révélant un second paradoxe. «Suite à la poussée spectaculaire de la religiosité en Algérie, on est en droit de s’attendre en toute logique sur le plan des relations sociales, à une réactivation positive du lien social et partant à une sociabilité quasi irréprochable. Il n’en est rien, c’est même le contraire qui semble se produire (…) le constat empirique de l’état actuel du lien social et du déploiement des comportements sociaux des individus montre plutôt une régression inquiétante de la sociabilité». En résultant, l’on déduit que la société connaît aujourd’hui «une montée de la religiosité accouplée à une régression de la sociabilité». Pour mieux comprendre cette dichotomie, les chercheurs du Crasc rejoignent ce qui a été écrit plus haut en soulignant la nécessité «d’aborder le face-à-face entre la modernité envahissante et la société algérienne». «Celle-ci se trouve alors empêtrée » dans des contradictions et dans une ambivalence caractérisée par un redéploiement de l’ethos traditionnel (rapports de parenté, d’ordre …) et les exigences d’une sociabilité nouvelle (rapports sociaux nouveaux, de citoyenneté …)».

Plus loin de nous, mais avec un intérêt d’une intensité similaire, Burhan Ghalioun développe davantage ce qui «dérange» dans cette modernité à laquelle s’oppose l’islamisme, contenu dans la notion de la laïcité. Il écrit, à cet égard, que «la laïcité n’a la même valeur et la même signification ni dans les différentes cultures modernes, ni chez les différents groupes sociaux. Comme le montre l’exemple de la Turquie, de l’Asie du Sud-Est, de l’Iran, de l’Asie centrale, de l’Afrique et du monde arabe, le devenir de la laïcité est étroitement lié aux processus particuliers de modernisation, c’est-à-dire aussi aux possibilités d’insertion et d’exclusion que ces processus ouvrent aux différentes parties des populations dans l’exercice réel des valeurs matérielles et morales de la modernité qui est par définition séculière».

L’explication à ce processus ou ce qui s’y oppose, au regard de Ghalioun, de nature historique. «Prises de court par la colonisation européenne avant d’avoir eu le temps de s’initier aux nouvelles valeurs et d’élaborer une culture moderne propre, les sociétés arabes musulmanes n’avaient pas d’autre alternative que de compter sur le seul capital symbolique qui était encore en leur possession si elles ne voulaient pas se laisser emporter par la tempête de la colonisation». De facto, la religion sortait de ce combat à la fois renforcée et rénovée. A sa dimension spirituelle traditionnelle s’ajoutera désormais une dimension géopolitique. «Elle n’était plus un simple culte mais aussi un support identitaire. La critiquer ou la rejeter revenait à se défaire de son identité, à se trahir et à trahir sa communauté».

On ne peut conclure la lecture de ces diverses références citées sans rappeler que les réformistes ont tout fait pour prouver que l’islam ne s’oppose pas à la modernité, bien au contraire, qu’il en est l’initiateur. Ce sont les musulmans qui, en trahissant l’esprit de leur religion, ont sombré dans l’ignorance et l’adversité. Le réformisme musulman a ainsi donné, grâce à la réinterprétation des textes, une signification nouvelle à un ensemble de traditions et de dogmes anciens. L’islam s’est trouvé, par l’intermédiaire de la modernité, transformé et valorisé. Cette tradition de «l’Islah» continue encore aujourd’hui de marquer le rapport entre religieux et politique dans cette région. A tel point que tous les pouvoirs politiques arabes, y compris les plus laïques, ne manquent pas de faire référence à l’islam ou à la religion en général pour légitimer leurs politiques, qu’il s’agisse des conflits avec des pays étrangers, des transformations politiques et sociales, voire même de l’application des politiques économiques. En quoi les intéresse-t-il de mettre en péril la moindre parcelle de leur pouvoir pour dépasser ce cercle vicieux idéologique et historique où restent piégées leurs sociétés, même si l’histoire ne cesse de rappeler que les ombres de nos erreurs sont longues.

Nabil Benali

 

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