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Religion
et vie politique
Un lieu commun
à la vie dure
Tout commence, au
regard de l’idéologie islamiste, par le fait que la religion englobe
tous les aspects de la vie communautaire. Elle devient donc un
élément de la vie sociale et, partant, au cœur de la préoccupation
politique, charriant les contenus programmatiques du pouvoir et de
la classe politique en compétition.
L’islamisme n’est
pas comme on le pense le résultat de la misère ou de la pauvreté,
bien que plusieurs événements de par le monde nous en donnent
l’impression (Algérie, Iran) car s’étant produit juste après une
situation économique et social difficile. Ce ne sont là que des
facteurs favorisants. Mais le facteur principal du succès populaire
de l’islamisme n’est rien d’autre que la confrontation d’une société
musulmane à une phase de tentative d’occidentalisation que son aile
islamiste a rejeté (Algérie, Iran, encore). Avant l’intervention de
ce choc des valeurs auquel la société n’était pas préparée (on
avance le taux d’analphabétisme et l’emprise des pouvoirs
conservateurs incapable de produire un contrat social et à qui
l’utilisation de la religion fait le cœur de leur appareil
idéologique), les Maghrébins vivaient un islam moral (ou
traditionnel, c’est selon). Il n’existait pas d’interprétation
extrémiste de la chariâa, la musique était très appréciée et le
khemar ainsi que le kamis inconnus. Quant au Fiqh, il n’était qu’un
document plus théorique que pratique aux mains de quelques oulémas
dont les interventions se faisaient sporadiquement et qui ne doivent
leur irruption dans le monde politique qu’à la faveur de la
constitution du mouvement national. A cette époque, pas si
lointaine cela dit, l’islam est resté plus moral que législatif qu’à
cause de l’analphabétisme des masses musulmanes et surtout à cause
de leur exclusion de toute vie politique par le colonisateur qui
maintenaient séparés dans l’espace les deux communautés de culture
et de religion différentes.
Malgré la
profusion des études sur la question, surtout dans l’Occident de
l’après 11 septembre, on arrive difficilement aujourd’hui à cerner
avec précision le phénomène islamiste en tant que mode de pensée
d’inspiration religieuse, mais qui est avant tout à caractère
politique lorsqu’il lui est nécessaire de se traduire dans la
réalité. Néanmoins, le recoupement ou la synthèse de la littérature
d’analyse de l’islamisme fait ressortir quelques lieux communs.
Ainsi, une différence se dégage entre le musulman et l’islamiste en
ce sens que le premier, dans sa vie quotidienne, ne fait pas face
aux contraintes que peut poser la trop grande proximité d’un espace
de modernité (modernité que nous ne louons pas par tous ses cotés et
que nous plaçons sous le sens d’un mode d’essence occidentale,
hérité de la révolution industrielle et renforcé par la
mondialisation). De la sorte, un musulman vivant loin des grandes
villes est moins susceptible d’être atteint par les motivations
islamistes, du moment que les menaces réelles ou supposées à la
pratique de sa foi ou à son identité s’en trouvent de moindre
gravité. En revanche, la sociologie de l’islamiste l’impose dans un
décor urbain, issu généralement des classes moyennes ou instruites.
Enfin, contrairement à un musulman au sens traditionnel du terme, un
islamiste entre dans un processus de résistance à cette «modernité».
On peut même dire qu’il a de celle-ci une connaissance aigue. On
retrouve l’un des miroirs de cette distinction dans les références
passéistes de l’un et de l’autre. Chacun a son age d’or. Pour le
commun des musulmans, l’apogée de la Oumma a été son empire de
l’Inde à l’Espagne, période des grandes découvertes et des grands
poètes. Pour un islamiste, le véritable âge d’or ne va pas plus loin
que la vie du prophète Mohamed (QSSSL). En conséquence de quoi, on
ne peut nier que le plus grand problème pour un islamiste réside
dans sa difficulté à défendre sa religion dans le monde contemporain
tel qu’il se présente aujourd’hui. Ce qui n’est pas le cas pour un
musulman qui ne ressent pas une menace telle qu’elle susciterait
chez lui plusieurs types de réactions.
Le problème peut
être placé assurément sous l’angle identitaire et l’une des
batailles sourdes livrées et quasiment remportée par les islamistes
aura été celle de l’arabisation. Non pas qu’en Etat ne puisse pas
avoir sa langue, la nôtre n’étant autre que l’Arabe, mais à cause
des enjeux qui ne sont pas les mêmes pou chacun des protagonistes
autour de cette question. Après avoir fait le consensus de la
restauration d’un droit dénié par le colonisateur, l’arabisation
deviendra un facteur de clivages à mesure que l’autorité de l’Etat
se dissolvait dans les luttes de factions au pouvoir dans les années
80. On verra ainsi la poursuite de l’arabisation dans plusieurs
domaines, mais aussi la naissance des mouvements berbères qui s’y
opposent et, peu après, celle du mouvement islamiste qui en fera son
indéniable thème de campagne. L’échec du développement et
l’institutionnalisation de la corruption suscitent une opposition
qui s’incarne progressivement dans le discours des islamistes.
Confronté à cette vague qui conteste sa légitimité, le régime tente
de se revaloriser en favorisant l’islamisme avec l’objectif de
transférer vers le pouvoir politique la légitimité ultime que seul
l’islam incarne. On aurait pu aller plus loin dans cette dérive qui
a sapé l’échelle des valeurs sociales mise celle-ci au centre des
luttes politiques. Le feu des événements des années 90 a seul été en
mesure de trancher sur pareille question. La dissociation du couple
islamisme-islam n’en a été que plus apparente. La majorité de la
population n’approuve pas la forme extrémiste prise par les
mouvements islamistes, ni leur comportement. L’islam auquel elle
adhère comme fondement de son identité se réfère à une morale dont -
à part quelques pratiques spécifiques toujours soulignées - les
lignes générales s’apparentent à la morale croyante.
Dans une étude du
Crasc (Oran), intitulée «religion et lien social en Algérie», un
groupe de chercheur ont posé le constat si au lendemain de
l’indépendance, «l’Etat national s’est chargé de former un homme
nouveau évoluant dans une société nouvelle», totalement intégré dans
la modernité, «deux décennies plus tard et contre toute attente,
c’est l’identitaire et le communautaire qui refont surface avec la
montée de l’islamisme».
Tenant d’expliquer
cette grande surprise du régime, l’étude évoque les «maladresses»
dans l’exécution du projet politique qui sont à l’origine d’un repli
des individus et des groupes sur «les valeurs sociales et
culturelles considérées, à tort ou à raison comme les plus sûres,
les plus protectrices». «Il s’en est suivi un regain de religiosité
sans précédent. Cette religiosité déjà exacerbée va trouver un
terreau favorable avec la mouvance islamiste dont le projet est
justement la réislamisation tout azimut de la société», note-t-on
encore.
Il s’agit là, sans
aucun doute, de faits facilement vérifiables. La simple observation
empirique atteste d’un redéploiement massif de la religiosité dont
les signes les plus ostensibles restent le port du hijab pour les
femmes, et barbes et kamis pour les hommes. Les indicateurs
statistiques confirment ce « retour du religieux » comme en témoigne
l’accroissement spectaculaire du nombre de mosquées construites en
Algérie ces dernières décennies (passant du simple au triple entre
1970 et 1990), alors que l’Etat construit près d’une mosquée par
jour aujourd’hui.
Ce n’est pas tout.
Les chercheurs du Crasc vont plus loin en révélant un second
paradoxe. «Suite à la poussée spectaculaire de la religiosité en
Algérie, on est en droit de s’attendre en toute logique sur le plan
des relations sociales, à une réactivation positive du lien social
et partant à une sociabilité quasi irréprochable. Il n’en est rien,
c’est même le contraire qui semble se produire (…) le constat
empirique de l’état actuel du lien social et du déploiement des
comportements sociaux des individus montre plutôt une régression
inquiétante de la sociabilité». En résultant, l’on déduit que la
société connaît aujourd’hui «une montée de la religiosité accouplée
à une régression de la sociabilité». Pour mieux comprendre cette
dichotomie, les chercheurs du Crasc rejoignent ce qui a été écrit
plus haut en soulignant la nécessité «d’aborder le face-à-face entre
la modernité envahissante et la société algérienne». «Celle-ci se
trouve alors empêtrée » dans des contradictions et dans une
ambivalence caractérisée par un redéploiement de l’ethos
traditionnel (rapports de parenté, d’ordre …) et les exigences d’une
sociabilité nouvelle (rapports sociaux nouveaux, de citoyenneté …)».
Plus loin de nous,
mais avec un intérêt d’une intensité similaire, Burhan Ghalioun
développe davantage ce qui «dérange» dans cette modernité à laquelle
s’oppose l’islamisme, contenu dans la notion de la laïcité. Il
écrit, à cet égard, que «la laïcité n’a la même valeur et la même
signification ni dans les différentes cultures modernes, ni chez les
différents groupes sociaux. Comme le montre l’exemple de la Turquie,
de l’Asie du Sud-Est, de l’Iran, de l’Asie centrale, de l’Afrique et
du monde arabe, le devenir de la laïcité est étroitement lié aux
processus particuliers de modernisation, c’est-à-dire aussi aux
possibilités d’insertion et d’exclusion que ces processus ouvrent
aux différentes parties des populations dans l’exercice réel des
valeurs matérielles et morales de la modernité qui est par
définition séculière».
L’explication à ce
processus ou ce qui s’y oppose, au regard de Ghalioun, de nature
historique. «Prises de court par la colonisation européenne avant
d’avoir eu le temps de s’initier aux nouvelles valeurs et d’élaborer
une culture moderne propre, les sociétés arabes musulmanes n’avaient
pas d’autre alternative que de compter sur le seul capital
symbolique qui était encore en leur possession si elles ne voulaient
pas se laisser emporter par la tempête de la colonisation». De
facto, la religion sortait de ce combat à la fois renforcée et
rénovée. A sa dimension spirituelle traditionnelle s’ajoutera
désormais une dimension géopolitique. «Elle n’était plus un simple
culte mais aussi un support identitaire. La critiquer ou la rejeter
revenait à se défaire de son identité, à se trahir et à trahir sa
communauté».
On ne peut
conclure la lecture de ces diverses références citées sans rappeler
que les réformistes ont tout fait pour prouver que l’islam ne
s’oppose pas à la modernité, bien au contraire, qu’il en est
l’initiateur. Ce sont les musulmans qui, en trahissant l’esprit de
leur religion, ont sombré dans l’ignorance et l’adversité. Le
réformisme musulman a ainsi donné, grâce à la réinterprétation des
textes, une signification nouvelle à un ensemble de traditions et de
dogmes anciens. L’islam s’est trouvé, par l’intermédiaire de la
modernité, transformé et valorisé. Cette tradition de «l’Islah»
continue encore aujourd’hui de marquer le rapport entre religieux et
politique dans cette région. A tel point que tous les pouvoirs
politiques arabes, y compris les plus laïques, ne manquent pas de
faire référence à l’islam ou à la religion en général pour légitimer
leurs politiques, qu’il s’agisse des conflits avec des pays
étrangers, des transformations politiques et sociales, voire même de
l’application des politiques économiques. En quoi les intéresse-t-il
de mettre en péril la moindre parcelle de leur pouvoir pour dépasser
ce cercle vicieux idéologique et historique où restent piégées leurs
sociétés, même si l’histoire ne cesse de rappeler que les ombres de
nos erreurs sont longues.
Nabil Benali
Haut
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