Semaine du 5 au 11  juillet 2006

 

L'éditorial : Par Abderrahmane Mahmoudi

Un traité inutile

 

 
 
 Editorial

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Un traité inutile

Il fallait franchement manquer de patriotisme pour ne pas être scandalisé par les attaques grossières dont le président Bouteflika a été la cible lors de son hospitalisation au Val-de-Grâce de la part de l’extrême droite et d’une partie de la droite françaises, qui trouvaient là une occasion inespérée pour régler leurs comptes avec un homme qui n’a fait que rappeler une vérité historique somme toute indéniable. Rien de ce qu’a dit le chef de l’Etat ne peut être sincèrement démenti, à moins d’être d’une totale mauvaise foi ou d’avoir intérêt à nier des faits que les historiens d’un bord comme de l’autre ont été nombreux à décrire sous tous leurs aspects. Le génocide identitaire, la barbarie, la comparaison avec des pratiques nazies, beaucoup de mots graves ont été successivement employés par le président de la République pour qualifier des crimes contre l’humanité commis sous la couverture de l’œuvre civilisatrice. N’omettons pas au passage de dire que le colonialisme français en Algérie a été unique dans l’Histoire pour s’être doublé d’une accumulation capitaliste qui s’est appuyée sur la spoliation pour renforcer le modèle économique et social naissant dans l’Hexagone et propulser la révolution industrielle en France.

Comme de constat, le chef de l’Etat a tenu, bien après que la polémique ait atteint son paroxysme, à démontrer toute la sincérité de sa démarche en présidant personnellement à la réédition d’une série d’ouvrages, tous des classiques, qui ont eu à conceptualiser et à décortiquer le processus de la colonisation, ses objectifs et surtout ses conséquences sur les sociétés et les individus. Il est intervenu personnellement dans cette entreprise de rétablissement de la vérité en les préfaçant et en disant clairement ses pleines convictions sur la question. Car Bouteflika a eu le mérite de poser la bonne question : qui a le droit d’écrire l’Histoire ?

Pour nous les Algériens – et sans doute aussi pour certaines personnes de l’autre rive qui aiment autant leur patrie que la vérité – Abdelaziz Bouteflika ne nous apprend rien. Il se fait un devoir de rappeler ce que, en face, certains nostalgiques ne veulent toujours pas admettre. La promulgation de la loi du 23 février – et son fameux article 4 glorifiant le colonialisme – a été une étincelle pour une polémique sans cesse ravivée par la demande de repentance du président Bouteflika et, en réaction, par les insistances sur les bienfaits de la colonisation provenant d’officiels français. Tout cela, c’est tout sauf un débat d’historiens, même si le pyromane de Douste-Blazy, comme tant d’autres, a tenté de faire l’impasse sur le sujet en proposant un travail de mémoire à faire communément.

A dire vrai, la polémique sur le colonialisme n’aurait peut-être, on dit bien peut-être, pas pris la dimension qui fut la sienne si le traité d’amitié, souhaité au plus haut niveau entre les deux parties, n’avait fini par constituer un enjeu central. La position du président Bouteflika est largement compréhensible dans la mesure où les implications d’un tel engagement de l’Etat ne permettait rien qui vaille sans qu’il soit fait montre de la capacité suffisante d’appréhender un lourd passé. Pour Alger, le problème se pose de 1830 à 1962. Pour Paris, le passif a eu lieu au lendemain de l’indépendance. Ce grand malentendu entre les deux Etats n’est pas des moindres.

La pression des groupes de harkis, des organisations de pieds-noirs et des anciens propriétaires de biens qui ont de leur côté, sinon la vérité historique, le récent droit international dont leurs pays sont les concepteurs, empêche, par exemple, la France d’aller vers un traité où ce qu’elle considère comme une partie de ses citoyens ne soient pas autorisés à se rendre librement avec le pays cosignataire. Il est vrai que cela pose un problème de cohésion sociale interne pour l’ancienne puissance colonisatrice. Etait-elle pour autant obligée de commettre l’excès de tout rattraper au détriment de la vérité ? Assurément non. Mais que le traité d’amitié, passablement compromis, peut-être jusqu’à la prochaine génération, ne soit pas signé ne semble pas changer grand-chose à un resserrement des liens entres les deux Etats et même entre les deux peuples, comme c’est le cas un peu plus chaque jour. Une évolution à contresens de bien des mauvaises intentions et qui donne de l’espoir. L’Algérie, par la bouche de son premier dirigeant, a eu raison de dire son mot à propos d’une loi qui se voulait au départ franco-française. Et c’est à cette limite du patriotisme qui ne doit pas se transformer en un nationalisme tourné contre l’autre qu’il faut continuer de s’en tenir.

Nabil Benali

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