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Un
traité inutile
Il fallait
franchement manquer de patriotisme pour ne pas être scandalisé par
les attaques grossières dont le président Bouteflika a été la cible
lors de son hospitalisation au Val-de-Grâce de la part de l’extrême
droite et d’une partie de la droite françaises, qui trouvaient là
une occasion inespérée pour régler leurs comptes avec un homme qui
n’a fait que rappeler une vérité historique somme toute indéniable.
Rien de ce qu’a dit le chef de l’Etat ne peut être sincèrement
démenti, à moins d’être d’une totale mauvaise foi ou d’avoir intérêt
à nier des faits que les historiens d’un bord comme de l’autre ont
été nombreux à décrire sous tous leurs aspects. Le génocide
identitaire, la barbarie, la comparaison avec des pratiques nazies,
beaucoup de mots graves ont été successivement employés par le
président de la République pour qualifier des crimes contre
l’humanité commis sous la couverture de l’œuvre civilisatrice.
N’omettons pas au passage de dire que le colonialisme français en
Algérie a été unique dans l’Histoire pour s’être doublé d’une
accumulation capitaliste qui s’est appuyée sur la spoliation pour
renforcer le modèle économique et social naissant dans l’Hexagone et
propulser la révolution industrielle en France.
Comme de constat,
le chef de l’Etat a tenu, bien après que la polémique ait atteint
son paroxysme, à démontrer toute la sincérité de sa démarche en
présidant personnellement à la réédition d’une série d’ouvrages,
tous des classiques, qui ont eu à conceptualiser et à décortiquer le
processus de la colonisation, ses objectifs et surtout ses
conséquences sur les sociétés et les individus. Il est intervenu
personnellement dans cette entreprise de rétablissement de la vérité
en les préfaçant et en disant clairement ses pleines convictions sur
la question. Car Bouteflika a eu le mérite de poser la bonne
question : qui a le droit d’écrire l’Histoire ?
Pour nous les
Algériens – et sans doute aussi pour certaines personnes de l’autre
rive qui aiment autant leur patrie que la vérité – Abdelaziz
Bouteflika ne nous apprend rien. Il se fait un devoir de rappeler ce
que, en face, certains nostalgiques ne veulent toujours pas
admettre. La promulgation de la loi du 23 février – et son fameux
article 4 glorifiant le colonialisme – a été une étincelle pour une
polémique sans cesse ravivée par la demande de repentance du
président Bouteflika et, en réaction, par les insistances sur les
bienfaits de la colonisation provenant d’officiels français. Tout
cela, c’est tout sauf un débat d’historiens, même si le pyromane de
Douste-Blazy, comme tant d’autres, a tenté de faire l’impasse sur le
sujet en proposant un travail de mémoire à faire communément.
A dire vrai, la
polémique sur le colonialisme n’aurait peut-être, on dit bien
peut-être, pas pris la dimension qui fut la sienne si le traité
d’amitié, souhaité au plus haut niveau entre les deux parties,
n’avait fini par constituer un enjeu central. La position du
président Bouteflika est largement compréhensible dans la mesure où
les implications d’un tel engagement de l’Etat ne permettait rien
qui vaille sans qu’il soit fait montre de la capacité suffisante
d’appréhender un lourd passé. Pour Alger, le problème se pose de
1830 à 1962. Pour Paris, le passif a eu lieu au lendemain de
l’indépendance. Ce grand malentendu entre les deux Etats n’est pas
des moindres.
La pression des
groupes de harkis, des organisations de pieds-noirs et des anciens
propriétaires de biens qui ont de leur côté, sinon la vérité
historique, le récent droit international dont leurs pays sont les
concepteurs, empêche, par exemple, la France d’aller vers un traité
où ce qu’elle considère comme une partie de ses citoyens ne soient
pas autorisés à se rendre librement avec le pays
cosignataire. Il est vrai que cela pose un problème de
cohésion sociale interne pour l’ancienne puissance colonisatrice.
Etait-elle pour autant obligée de commettre l’excès de tout
rattraper au détriment de la vérité ? Assurément non. Mais que le
traité d’amitié, passablement compromis, peut-être jusqu’à la
prochaine génération, ne soit pas signé ne semble pas changer
grand-chose à un resserrement des liens entres les deux Etats et
même entre les deux peuples, comme c’est le cas un peu plus chaque
jour. Une évolution à contresens de bien des mauvaises intentions et
qui donne de l’espoir. L’Algérie, par la bouche de son premier
dirigeant, a eu raison de dire son mot à propos d’une loi qui se
voulait au départ franco-française. Et c’est à cette limite du
patriotisme qui ne doit pas se transformer en un nationalisme tourné
contre l’autre qu’il faut continuer de s’en tenir.
Nabil Benali
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