Semaine du 5 au 11  juillet 2006

 

Histoire

L’émir Khaled et la citadinité à l’heure des grands choix

 

 
 
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L’émir Khaled et la citadinité à l’heure des grands choix

S’il est une personnalité politique dont il est rarement question en Algérie, c’est bien l’émir Khaled, fils d’al-Hachémi, lui-même fils de l’émir Abdelkader. Et c’est loin d’être fortuit, convient-il de souligner. Parler de cet homme qui aura marqué sensiblement la vie politique en Algérie, c’est à l’évidence mettre en relief le rôle moteur joué par la citadinité dans la prise de conscience nationale et l’érection du mouvement de libération. Dans un pays où certains esprits chagrins mettent outrageusement l’accent sur le fait combien approximatif que la guerre de libération fut celle de la paysannerie. Oubliant, une fois n’est pas coutume, que le triomphe de la Révolution nationale aura été rendu possible grâce à une unité des rangs au sein d’une société globale algérienne généreusement irriguée par le sang de martyrs originaires des campagnes comme des villes de ce merveilleux pays.   Pourtant rien ne laissait présager une évolution qualitative de la pensée politique de l’émir Khaled, personnage exceptionnel à bien des égards. A fortiori lorsque ses convictions correspondaient parfaitement, dès le départ, à la ligne générale d’un mouvement politique appelé plus communément alors les Jeunes-Algériens.

Un mouvement constitué, on s’en doute, par la jeune élite intellectuelle de l’Algérie musulmane formée dans les écoles françaises et les éléments indépendants de l’Administration, croit savoir l’historien français Charles-Robert Ageron. Du reste, le petit-fils de l’émir Abdelkader mettait à profit chacune de ses sorties médiatiques pour mettre en avant les prises de position des éléments lettrés, généralement favorables à l’assimilation et à une représentation plus étendue et plus authentique des musulmans dans les assemblées locales.  Combattu par l’Administration coloniale et la presse locale de l’époque, mais soutenu en France par une pléiade d’hommes politiques libéraux à la tête desquels se trouvaient, Georges Clémenceau, le mouvement des Jeunes-Algériens n’en était pas moins dans une position fort inconfortable. Surtout lorsqu’il tentait  de faire admettre à l’opinion musulmane hostile le service militaire obligatoire (imposé en 1912) en vue de mériter l’octroi de droits politiques. En France, selon toujours la même source, les esprits politiques les plus sérieux sentaient et disaient qu’il fallait admettre dans la cité française ces évolués pour ne pas en faire les révoltés de demain. C’est certainement pour cette raison, et pour bien d’autres, que l’émir Khaled entreprend, à la fin de l’année 1913, une tournée dans la capitale française à l’effet de sensibiliser les Parisiens autour des conditions politiques et sociales de la société globale algérienne, croient savoir al-Islam et  al-Akhbar dans leur édition de décembre 1913. Les deux hebdomadaires bilingues paraissant à Alger en ont même proposé des comptes-rendus dont voici quelques extraits : « Nous sommes les fils d’une race qui a eu son passé, sa grandeur et qui n’est pas une race inférieure. Elle prouverait cependant une grande incapacité de jugement en refusant de s’engager dans les voies d’avenir que vous lui ouvrez. Mais elle ne refuse pas de le faire. Les Musulmans ne se plaignent que du trop peu d’instruction qui leur est consenti et du régime d’exception qui leur est imposé. Instruisez-nous, assistez-nous comme vous pouvez le faire en temps de paix. Associez-nous à votre prospérité et à votre justice. Nous serons avec vous aux heures de danger. » Un discours qu’il n’aura de cesse de tenir des années durant, mais en vain.

La visite du Président de la République Française Etienne Alexandre Millerand en Algérie donnera l’occasion au petit-fils du grand résistant algérien de rebondir et d’attirer  d’une manière plus spectaculaire l’attention, souligne Charles-Robert Ageron, sur la revendication des Jeunes-Algériens : « L’émir Khaled obtint du gouverneur-général Steeg, malgré les démarches hostiles du préfet d’Alger, l’autorisation de s’adresser au Président de la République. Ce qu’il fit le 20 avril 1922, au lieu choisi par l’Administration, à la mosquée de Sidi Abderrahmane à Alger. L’émir Khaled voulait voir dans le déplacement du chef de l’Etat sa volonté de proclamer que les habitants de l’Algérie, sans distinction de confession ni de race, étaient également les enfants de la France et avaient un droit égal à son foyer. »

 Et la goutte fit déborder le vase et l’imagination fertile de la caste coloniale

La même source estime qu’au nom des sacrifices consentis par les Musulmans pendant la Première Guerre mondiale, comme de « la lente et sûre association des intérêts et des idées », l’émir Khaled entendait revendiquer « le développement des libertés déjà si généreusement accordées, afin de prendre définitivement rang dans la grande famille française. » A cette revendication, le Président Etienne Alexandre Millerand répondit ainsi : « Je ne doute pas qu’un jour où les droits politiques déjà si considérables des indigènes soient augmentés encore… Je crois prudent d’attendre que la loi de 1919 ait porté ses fruits. »

Alors que la presse française, certainement offusquée par une revendication pourtant mesurée, allait crier au scandale et qualifier l’initiative  de l’émir Khaled « de hautaine et d’irrespectueuse », les hebdomadaires al-Islam et al-Akhbar mettaient expressément l’accent sur le fait que la réponse de Etienne Alexandre Millerand ne fermait nullement la porte aux revendications des autochtones, et jugeaient que le Président français ne pouvait pas s’exprimer autrement sans sortir de son rôle et des faibles prérogatives telles que définies par les pouvoirs constitutionnels.

C’est assurément dans ce contexte politique qu’intervint la décision de l’émir Khaled de confier la direction du premier conservatoire de musique arabe à un Algérien de confession israélite, Edmond Nathan Yafil, alors qu’au même moment il était sévèrement reproché au descendant de l’émir Abdelkader de revendiquer l’enseignement de l’arabe dialectal  et de promouvoir des actions allant dans le sens de la construction d’une grande école libre arabe.

Et c’est la goutte qui fera déborder le vase et l’imagination fertile autant que machiavélique de la presse coloniale qui accusera l’élu municipal algérien de « fomenter des troubles contre la France et d’exciter à la guerre civile et au séparatisme ». C’est ainsi que le Code de l’indigénat, remis déjà au goût du jour pour 2 ans en 1920,  sera prorogé de 5 ans, le parti des Jeunes-Algériens contraint à une débâcle électorale savamment orchestrée et l’émir Khaled poussé vers la retraite, d’abord et le chemin de l’exil, ensuite.

Evoquant cette retraite, les hebdomadaires algérois al-Islam et al-Akhbar proposeront à leurs lecteurs quelques extraits d’une lettre de l’émir Khaled adressée à la presse le 11 avril 1923 : « Fatigué par une longue carrière militaire, réformé à 100% d’incapacité, désirant prendre un repos indispensable à ma santé devenue précaire, je me retire de la politique, tout en renonçant à mes mandats de délégué financier, de conseiller général et municipal. »  A l’évidence, cette lettre ne trompera personne. A commencer par le général Louis Hubert Gonzalve Lyautey qui n’avait pas manqué de tirer la sonnette d’alarme, dès le 26 mars de la même année plus précisément, dans une correspondance privée : « J’ai été effaré, pendant mon séjour à Alger dans mes conversations avec mes vieux amis indigènes, de l’évolution survenue… Je n’avais jamais constaté cette profondeur d’amertume, de découragement et de rancune. C’est une politique vraiment criminelle. »      

Ce qui n’empêchera pas pour autant l’officier supérieur français de pourfendre par la suite l’émir et de le vouer aux gémonies unissant sa voix à celles des représentants par trop zélés de la caste coloniale.

Il sera, à partir de cette date, énormément question de retraite et d’exil du petit-fils d’Abdelkader, cependant que la thèse d’expulsion a été longtemps évoquée  quand elle n’a pas irrigué de nombreux débats. Débats que prendra à son compte le journal L’Humanité qui ne manquera pas, dans une de ses éditions, d’affirmer qu’il « avait été brutalement expulsé par le proconsul Steeg, sur l’ordre formel de M. Raymond Poincaré. »

Pour sa part, le Bulletin du Comité de l’Afrique française croit savoir qu’il  avait été éloigné d’Algérie, du fait qu’il se serait, « laissé glisser, une fois de plus, à la politique d’agitation il avait fallu l’éloigner d’Algérie. » C’est la version qui prévalut peu à peu en Algérie où, de l’avis même de Charles-Robert Ageron, l’on dut inventer pour cette peine nouvelle, inconnue en droit algérien pour les sujets français, le mot d’« externer », par allusion à la peine (supprimée) d’internement administratif.

 Le plus formidable réquisitoire qu’on n’ait jamais prononcé du colonialisme

C’est la mort dans l’âme que l’émir Khaled rejoindra l’Egypte où il aura cependant tout le loisir d’assister, à Alexandrie, au retour triomphal de Zaghloul Pacha que le gouvernement travailliste de Sa Majesté la Reine d’Angleterre avait consenti à restaurer dans ses droits.

Cette nouvelle donne confortée par la victoire électorale du cartel des Gauches en mai 1924 allait lui permettre de nourrir les espoirs les plus fous. Surtout que le nouveau Président français, Edouard Herriot, était particulièrement connu tant pour ses sympathies à l’égard de l’argumentaire développé par les Jeunes-Algériens que pour son  statut de premier responsable de la Ligue française pour la représentation des indigènes algériens au Parlement.

Ce qui explique peut-être les raisons qui ont poussé l’émir Khaled à rejoindre la France à l’effet d’y mener, dès le mois de juillet, une campagne de sensibilisation vite prise en charge par les communistes français dont l’organe central, L’Humanité, s’empressa de publier sa lettre programme adressée au Président Edouard Herriot. De conférence en conférence l’orateur algérien aura tout le loisir de développer un argumentaire particulièrement acerbe que d’aucuns, allant vite en besogne, présenteront comme «  le plus formidable réquisitoire qu’on ait jamais prononcé du colonialisme. »

A l’évidence, les contradictions secondaires à l’honneur au sein de la gauche française auront quelques fâcheuses répercussions sur le sentiment spontané d’attraction des animateurs de la Ligue française pour la représentation des indigènes algériens présidée par Edouard Herriot à l’égard des thèses du petit fils de l’émir Abdelkader . Surtout après que le Bulletin du Comité de l’Afrique française eut annoncé son « adhésion solennelle » au parti communiste. En réalité, c’est l’interprétation de ses différentes interventions par les foules qui provoquera l’ire de l’Administration française. Les Mémoires de Ferhat Abbas sont, de ce point de vue, on ne peut plus édifiantes : « Les émigrés nord-africains qui assistaient à la réunion se seraient séparés au cri de Vive l’Afrique du Nord indépendante. » Comme pour battre en brèche les griefs mis en avant par la gauche réformiste française, Charles-Robert Ageron relativisera les intentions prêtées au tribun et préfère autant dire qu’il était plutôt dans la logique d’une politique d’assimilation et rappeler qu’il trouva satisfaction entière dans les réformes de 1944 et le statut de 1947.

Le parti qui lui tenait à cœur, celui des Jeunes-Algériens en l’occurrence, le défendit contre cette qualification de nationaliste, tenue pour une calomnie de la colonisation et des élus administratifs : « On a douté d’un soldat dont le passé devait répondre et l’on donna alors créance à l’existence d’un nationalisme algérien qui n’avait existé que dans l’esprit de certains faux frères mais qui n’avait jamais trouvé asile dans le cerveau d’un Khaled. » (in La Défense du 13 mars 1936.).

S’il est vrai, compte tenu de la réalité concrète de l’époque dominée par une répression féroce contre la société globale algérienne, que l’énoncé de l’émir ne contenait aucune revendication à caractère nationaliste, il va sans dire que certains thèmes qui y sont développés seront largement repris par le mouvement national en formation : la glorification du passé de l’Algérie, à travers les centaines de millions de biens habous et les 300.000 élèves des écoles coraniques d’avant la conquête, et la dénonciation sans équivoque de l’accroissement du paupérisme induit par les spoliations coloniales et une exploitation éhontée des masses populaires.

Traité de tous les noms d’oiseaux, de « recrue peu banale » du bolchévisme et d’agitateur anti-français, l’émir Khaled quittera la France pour rejoindre l’Egypte avant de s’établir, jusqu’à sa mort intervenue en janvier 1936, à Damas en Syrie. Organe des Jeunes Algériens, le journal La Défense, que dirigeait alors Lamine Lamoudi, lui rendit un vibrant hommage : « L’Algérie musulmane pleure en lui le chevalier, le militant dont le grand nom reste étroitement lié à ce mouvement jeune algérien  qu’il a animé de son souffle puissant et nourri de toute l’ardeur de sa foi. »

L’action politique de l’émir Khaled et de ses amis prouve, à l’évidence, qu’elle a été, quelque part, à la base des premiers balbutiements de l’expression politique du nationalisme algérien. Même si telle n’est pas la conclusion de Charles-Robert Ageron qui semble même l’avoir ignorée superbement. C’est du moins l’avis de Mahfoud Kaddache, un avis que l’auteur de « La vie politique à Alger de 1919 à 1939 » (Editions SNED Alger 1970) nuancera insistant même sur le fait avéré, ou peu ou prou, que les prises de position, les déclarations, les écrits du petit-fils de l’émir Abdelkader peuvent en effet donner lieu à des interprétations différentes.

L’émir Khaled a grandement contribué à l’éveil national

La démarche un tant soit peu rigoureuse de Charles-Robert Ageron, une démarche quelque peu dominée par une vision exogène de la société globale algérienne, ne doit pas faire perdre de vue à l’observateur averti que la personnalité charismatique de l’émir Khaled a grandement contribué à l’éveil national. Il y avait dans son action, soutient Mahfoud Kaddache, une référence constante à l’Islam : « cette référence a une signification profonde en matière de politique algérienne. Dans la mesure où légalement le nationalisme politique ne pouvait s'exprimer ouvertement, c’est dans la religion, dans la défense de la personnalité musulmane, qu’il puisait son inspiration. Il ne faut pas oublier que durant toute la période de l’occupation française, l’Islam a été la garantie première de la personnalité algérienne. C’est dans le rattachement au vaste mouvement de l’Islam et du monde musulman que le nationalisme algérien trouvait son argumentation et sa première expression politique. Khaled apparut comme un promoteur de la « Nahda ».

L’intérêt accordé à l’émir Khaled est loin d’être fortuit, de relever d’un simple exercice de style. Il procède, bien au contraire, d’une volonté délibérée de prouver, une fois n’est pas coutume, que la  résistance s’est manifestée tout d’abord sur le terrain de la culture où le petit-fils de l’émir Abdelkader se distingua singulièrement par la création de nombreuses associations culturelles et sportives dont les objectifs sont ainsi décrits par Mahfoud Kaddache : « Ces associations à caractère social ou politique furent créées au lendemain de la guerre. Quels que soient les objectifs qu’elles se donnaient légalement et qui visaient l’éducation sportive, la formation morale, la défense des intérêts de Musulmans , le fait de regrouper uniquement les indigènes donnait à ces associations un caractère politique qui n’échappa ni à l’Administration ni aux affiliés. » Parmi les associations recensée par l’historien algérien figurent « La Jeunesse Musulmane d’éducation sociale », « La Fraternité algérienne », « Le Croissant algérien », « L’Avant-garde » dont l’activité est axée sur le développement de la pratique de la gymnastique, sans oublier le doyen des clubs algériens, le Mouloudia Club Algérois qui joua un rôle de premier ordre dans le domaine du raffermissement du sentiment national, sans oublier celui intimement lié à la création de nombreux clubs sportifs musulmans et de sociétés musicales chargées de promouvoir la sauvegarde et la propagation de la musique classique algéroise. A l’image de « La Fraternité algérienne », une association présidée par l’émir Khaled, ces espaces d’expression et d’épanouissement pluriels avaient, de l’avis même de Mahfoud Kaddache, des objectifs cardinaux : la défense et l’amélioration morale, matérielle, intellectuelle, économique et politique de la population musulmane algérienne : « La Fraternité algérienne se voulait combative, elle ne voulait pas rester indifférente devant les manifestations d’hostilité à l’encontre des intérêts des Musulmans français d’Algérie. Son objectif était de demander que toutes les mesures d’exception auxquelles étaient soumis les indigènes musulmans disparaissent. Pratiquement, elle chercha à obtenir l’application intégrale de la loi du 4 février 1919 et la représentation parlementaire des indigènes musulmans français. » Des exigences grandement amplifiées par le journal L’Ikdam qui, dans son édition du 11 août 1922, rapporte que ladite association estimait criminelle l’inertie, au lendemain de la Première Guerre mondiale, vis-à-vis des morts et vis-à-vis des vivants.

A noter aussi que le petit-fils du grand résistant algérien a contribué pleinement à l’éclosion, en 1919, du Club Sportif Algérien (CSA) dont la première crise précipita la création du Mouloudia Club Algérois en 1921. Durant la saison 1919-1920, le Conseil d’administration du CSA était dirigé par Mohamed Branki, M’hamed Kaïd-Hamoud, Ali-Chérif Zahar, Djillali Bentami, Mohamed Damerdji, Mahmoud Adjali, Ahmed Kalla et Mohamed Bouali. C’est encore lui qui insistera sur le rôle éminemment positif de l’expression théâtrale dans le domaine de l’éveil des connaissances et du goût de la lutte entraînant, en 1924, et ce dans le cadre de la troupe « El Hillal El Djazaïri » (Le Croissant algérien), Djelloul Bachdjerrah, Allalou, Dahmoun, et Rachid Ksentini, pour ne citer que les ténors de l’époque. Le signifié des nombreux sketchs à l’honneur confirme les intentions réelles de leur promoteur. Du moins si l’on se réfère à « La Vie politique à Alger de 1919 à 1939 », un ouvrage d’une importance capitale, où Mahfoud Kaddache nous apprend que c’est de cette période aussi que date la création de « L’Amicale des Etudiants Musulmans de l’Afrique du Nord », une création qui intervient au moment même où « L’Association générale des Etudiants d’Alger »  prit la décision d’exclure de son bureau les Musulmans et les Israélites. 

Abdelhakim Meziani

 

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