Semaine du 6 au 12 avril 2005

Etude

Le retour du FLN (3e partie)

 

 
 
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 Le retour du FLN (3e partie)

Dans cette troisième et dernière partie, nous allons essayer de mieux comprendre les raisons et les conditions qui ont permis ce retour tout à fait inattendu du FLN au devant de la scène politique et, pour plus de clarté, nous allons le faire à la lumière du dossier du retrait des “indus élus” car la lenteur qui caractérise l’opération de renouvellement des Assemblées populaires communales en Kabylie va inévitablement finir par créer un sérieux problème politique en imposant un débat dont nous aurions aisément pu nous passer et qui est celui de savoir si le chef du gouvernement a bien pris toutes ses précautions en annonçant un objectif qu’il peine visiblement à atteindre.

Ce débat en cache en effet un autre qui est celui de savoir si l’Etat algérien a enfin acquis les conditions de légitimité et de légalité qui lui permettent de fonctionner avec le minimum d’homogénéité acceptable. Débat qui, nous nous en souvenons encore, avait été au cœur de la campagne pour l’élection présidentielle d’avril 2004. Deux importants centres de décision se disputant alors le pouvoir et déniant l’un à l’autre le droit d’en exercer la totalité.

Il est bien clair que le problème ne se pose pas de la même façon, aujourd’hui, et que certains acteurs clés de la partie qui s’est jouée alors ne sont plus là pour la continuer dans les mêmes termes. Mais il est indéniable qu’une nouvelle partie est en train de se dérouler qui met aux prises des intérêts pour le moins contradictoires. Sinon comment expliquer qu’une décision officielle prise par le chef du gouvernement et qui vise à dissoudre les assemblées mal élues en Kabylie au cours des dernières élections locales tarde à être mise en œuvre de façon aussi évidente ?

Stratégies en présence

Avant d’aller plus loin dans l’analyse qui nous permettra éventuellement d’en savoir plus sur l’importance et l’éventuelle gravité du problème que nous avons évoqué en introduction, il est utile de situer les forces en présence. Dans un premier temps, nous avons donc un chef du gouvernement qui, au tout début de l’année 2005, décide de reprendre un dialogue interrompu une année plus tôt avec les délégués des arouch de Kabylie et qui réussit, au cours de ce second round, à conclure un accord dont le point le plus important consiste à dissoudre les assemblées élues deux ans auparavant dans des conditions tout à fait discutables. Nous pouvons ici nous poser la question de savoir si le chef du gouvernement a consulté ou non ses partenaires dans une affaire qui les concerne directement à partir du moment où ils ont eux aussi des élus dans la région, surtout le FLN qui contrôle même de nombreuses APC à côté du FFS, mais nous pouvons aussi considérer avec Monsieur Ahmed Ouyahia, qu’étant le seul responsable de l’Exécutif, il n’a à rendre compte de ses actions et de ses initiatives qu’au seul chef de l’Etat qui l’a nommé à son poste et ce, en conformité avec les termes de la Constitution. Bien sûr, il est possible de considérer qu’en vertu des accords passés avec les deux autres membres de l’alliance, elle-même prolongement de la coalition gouvernementale née du pacte national de 1997, il aurait été plus correct de soumettre ce point particulier de l’accord avec les arouch aux autres membres de l’alliance, mais rien n’indique que l’objectif recherché par Ahmed Ouyahia était vraiment d’obtenir l’aval de ses partenaires pour la simple et bonne raison qu’il était certain de ne pas l’obtenir. Car si le RND, dont il est le secrétaire général, n’a pas grand-chose à perdre dans l’affaire, ne comptant qu’une dizaine d’élus en Kabylie, dont un seul président d’APC, ce n’est pas le cas du FLN qui, lui, en compte un peu plus d’une dizaine et une bonne centaine d’élus. Ce qu’il faut déterminer alors étant l’intention réelle du chef du gouvernement qui est en même temps chef d’un parti politique et qui peut effectivement chercher à régler durablement la crise de Kabylie à travers cette mise en œuvre assez hardie des incidences de la fameuse plate-forme d’El-Kseur, tout comme il peut viser un objectif moins avouable qui est celui d’un remodelage de la carte politique régionale et, pourquoi pas nationale, si nous nous fions aux demandes émanant de diverses parties, dont le MSP, qui appellent à des élections nationales anticipées. Un objectif hautement stratégique pour le RND qui avance depuis trois ans sur le fil du rasoir, avec une absence d’emprise sur les principales assemblées élues du pays et une faiblesse patente dans le contrôle des institutions, face à un FLN qui jouit pour sa part d’une situation de suprématie quasi absolue sur ces dernières. Cependant, le paradoxe de cet état de fait consiste également dans le fait que cette domination politique formelle des assemblées élues ne repose en aucune manière sur une quelconque popularité, mais bien plus sur la mainmise exercée par le précédent chef du gouvernement qui avait réussi à instrumentaliser l’administration pour donner aux élections locales et nationales les contours qui profitent le mieux au FLN. Sachant que le principe du jeu est que celui qui contrôle l’administration contrôle par la même les assemblées élues. Or, il se trouve que depuis le 8 avril au moins, c’est le RND qui contrôle l’administration tout en n’ayant aucune emprise sérieuse sur les assemblées élues. Une situation qui ne peut évidemment guère perdurer sans mettre en péril la place du RND sur l’échiquier politique national et d’abord menacer son contrôle de l’Exécutif à travers Ahmed Ouyahia qui est nommé, rappelons-le, par un chef de l’Etat qui est lui même président d’honneur du FLN. Il fallait donc bien s’attendre dans ces conditions à ce que le RND fasse tout ce qui est en son pouvoir pour s’assurer une plus grande sécurité politique, dirons-nous, pour éviter de se voir à terme relégué à la position peu enviable de faire-valoir de l’alliance. D’autant que la question se complique un peu plus lorsque nous savons que le RND ne défend pas que sa propre chapelle, mais une ligne politique qui est celle d’importants centres de pouvoirs agissant et s’exprimant à travers lui. Sans aller dans les détails, il est possible de considérer que le RND est en vérité la matérialisation partisane de l’ensemble des forces qui, à tous les niveaux de la société et de l’Etat, œuvrent à la modernisation et au développement du pays à travers une libéralisation lucide et maîtrisée. Parmi ces forces agissantes, il est possible de compter une bonne partie du haut commandement militaire qui est derrière la victoire de Abdelaziz Bouteflika aux élections d’avril 2004 et ce, contre la volonté de l’appareil d’un FLN qui ne rêve pour sa part que de statu quo et de rente.

Aussi est-il évidemment inconcevable qu’à l’issue d’élections gagnées par les forces de progrès, et donc par le RND qui en est l’expression politique la plus achevée à l’heure actuelle, ce soit le FLN qui récolte les fruits de sa propre défaite. Et ce, par un simple tour de passe-passe qui consiste à obliger le président de la République à accepter la charge de président du parti. Une charge que Abdelaziz Bouteflika considère comme tout à fait honorifique et qu’il a acceptée dans un but strictement tactique, mais que les dirigeants du FLN voient comme une présidence pleine et entière destinée à donner toute sa consistance à un parti qui sait ne plus en avoir beaucoup, même si, comme nous l’écrivions plus haut, il bénéficie encore du coup de force électoral qui lui a permis, grâce à Ali Benflis, de mettre la main sur la majorité des assemblées élues.

La position du Président

Dans tout cela, il est évident que l’ensemble des calculs reposent sur une seule inconnue, Abdelaziz Bouteflika lui-même. Car comme nous l’écrivions dans la seconde partie de cette étude : “Exclu, puis réintégré au FLN, Abdelaziz Bouteflika pouvait être celui par qui la rédemption pouvait se produire et la réconciliation entre les différentes fraction du pouvoir se concrétiser.” Mais la chose n’est pas si simple tant la personnalité du Président est complexe et obéit à des paramètres multiples que chacun croit pouvoir maîtriser en fonction de sa propre lecture du parcours de l’homme. Les gens du FLN, estimant ainsi que Bouteflika reste viscéralement lié au parti malgré tout ce que ce dernier lui a fait subir comme avanies, et les militaires de leur côté étant assurés que jamais il n’oubliera qu’il a été commandant de l’ALN et le bras droit du chef de l’ANP pendant plus de 16 longues années. Son rôle de médiateur dans les diverses crises du régime lui ayant donné la stature d’un homme de compromis hostile à toute solution inéquitable et qui essaye jusqu’au bout de concilier les intérêts des uns et des autres. S’interdisant de faire passer ses convictions les plus intimes avant les impératifs de sauvegarde de l’Etat. Une qualité qui lui vaudra d’ailleurs de quitter le pouvoir car ayant refusé de s’inscrire dans la lutte qui opposa en 1979 les différentes factions qui se le disputaient âprement. Toujours est-il que sa qualité première étant d’être un homme de compromis et de réconciliation, il ne pouvait guère refuser l’offre d’un parti qui cherche avec autant d’insistance à se réconcilier avec lui. Il acceptera donc la présidence du FLN, mais cela ne le conduira pas pour autant à entrer en conflit avec les autres partis et parties de la société algérienne. Et si un choix définitif devait être exigé de lui, il y a de fortes chances pour qu’il renonce à le faire plutôt qu’à sacrifier une partie à l’avantage d’une autre. C’est ce qui explique probablement qu’il a évité jusque-là de s’impliquer directement, de près comme de loin, dans un dossier dans lequel il sait qu’il aura peut-être à exercer un arbitrage qui risque de lui être grandement préjudiciable. Les conséquences d’une telle ligne de conduite ayant probablement été étudié par les états-majors des uns et des autres nous leur laisserons donc tout loisir de mener leurs affaires en fonction des conclusions qu’ils en auront tiré. Nous pouvons tout juste noter qu’en ce qui concerne le retrait des élus de Kabylie, Ahmed Ouyahia affiche un optimisme à toute épreuve puisqu’il ne se fait aucune illusion sur la position de dernière minute des gens du FLN, tandis que Abdelaziz Belkhadem a évoqué le respect des lois de la République, annonçant que de toutes les façons la décision de dissolution allait être prise par décret présidentiel. Une annonce qui en a surpris plus d’un lorsque nous savons que si le Président a choisi, depuis le début de cette affaire, de s’en tenir le plus éloigné possible ce n’est certainement pas pour y jouer les premiers rôles en fin de parcours. L’attitude du secrétaire général du FLN étant alors à interpréter comme un véritable appel au secours, en même temps qu’une dernière tentative de mouiller le Président malgré lui. Ce qui révèle bien la fragilité de la position de ce parti au sein d’un pouvoir fermement tenu en main par le RND et par les forces qui le soutiennent et surtout par ces dernières.

Un retour pour quoi faire ?

C’est donc à travers le dossier des “indus élus” de Kabylie qu’il est possible de comprendre le nouveau rôle qui est imparti au FLN dans la nouvelle carte politique nationale. Un rôle de faire-valoir démocratique beaucoup plus que de stabilisateur des institutions de la République et peut-être qu’en vérité cette stabilisation n’est perçue que sous l’angle du faire-valoir. Mais pas seulement. Il s’agit également de ne pas laisser le RND dans une situation de monopole écrasant sur la scène politique. L’objectif à terme étant de faire tourner cette dernière selon le rythme et le schéma qui s’est imposé un peu partout dans les pays démocratiques, à savoir celui d’une bipolarisation entre conservateurs et libéraux ou entre gauche et droite, tempérée par une sorte de démocratie chrétienne à l’algérienne façon MSP (et éventuellement El Islah sans Djaballah). Les conservateurs (ou gauche) étant bien entendu représentés par le FLN tandis que les libéraux (droite) l’étant par le RND. L’alliance quant à elle est appelée à voler en éclat aussitôt que les concepteurs et les organisateurs de cette stratégie auront acquis la certitude que le FLN ne représente plus aucun danger politique (et économique) pour le pays. C’est-à-dire lorsqu’il aura appris à réfréner ses dangereuses pulsions hégémoniques et qu’il aura accepté les règles de l’alternance.

Abderrahmane Mahmoudi

 

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