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Les bijoux d’or dans les
Aurès
La ville de Batna compte à
l’heure actuelle plus de 650 bijouteries (676 exactement), d’après les services
fiscaux concernés, sans compter une cinquantaine travaillant au noir, le plus
souvent chez eux.
De Bouâkal à Bouzourane en
passant par toutes les rues de la ville, les devantures, généralement en
aluminium doré, attirent l’attention par leur luxe agressif et la disponibilité
de la marchandise : chaînes, bracelets, bagues, colliers, pendentifs, etc.
Agenor, l’organisme étatique chargé de la commercialisation de l’or, a
pratiquement cessé d’approvisionner les bijoutiers depuis le mois de janvier
1986, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est depuis cette date que
les bijouteries ont commencé à proliférer avec une rapidité incroyable à travers
toute la cité, dans une anarchie totale, installées dans les locaux les mieux
placés et les plus chers.
Comment ces artisans
travaillent-ils ? D’où vient la matière première ? Ces commerçants fabriquent
eux-mêmes, dans un atelier aménagé dans l’arrière-boutique, certains articles.
Beaucoup d’entre eux travaillent à la commande, transformant à la demande du
client ramène un bijou cassé. L’artisan bijoutier le fait fondre pour en faire
une autre pièce, non poinçonnée, donc sans aucune garantie pour le client qui
acquiert un produit, dans la teneur en or est nettement en dessous des normes.
Il existe bien sûr une
contrebande de l’or, en général en provenance d’Europe, du Moyen-Orient et de
Turquie via le Maroc. C’est pourquoi une certaine appréhension s’est manifestée
au sein de la corporation, après le refus de l’Algérie d’entériner la décision
chérifienne d’ouvrir les frontières et de supprimer le visa d’entrée entre les
deux pays voisins.
A Batna et à travers toute la
wilaya, cette activité lucrative, à la limite de la légalité, pour ne pas dire
illicite et nettement préjudiciable aux finances et aux intérêts du pays, a été
et reste le domaine exclusif et sans partage des bijoutiers artisans originaires
du massif auréssien, principalement de la vallée de Oued Abdi (Oued Tagga, Tlet,
Chir, Teniet El-Abed, Bouzina, Tagoust, Menaâ, etc). Cette activité était, avant
1954, partagée entre les Ouled Abdi et les Beni Frah (tribu autochtone du
versant sud-ouest du massif auréssien). Mais à partir de 1962, les Ouled Abdi
ont pratiquement monopolisé le commerce de l’or.
C’est à partir de 1970 que les
bijoutiers auréssiens se sont déployés à travers tout le pays, d’est en ouest,
du nord au sud, de La Calle à Maghnia et jusqu’au fin fond de l’extrême-sud
algérien, à Tamanrasset. Dans toutes les agglomérations d’Algérie, de la plus
grande à la plus petite, il y a un artisan bijoutier auréssien car dans le
massif on l’est de père en fils ; de véritables dynasties se sont constituées et
ont prospéré à une vitesse insoupçonnable.
Il est incontestable que la
prolifération de cette activité et sa prospérité certaine laisse supposer que le
créneau est des plus lucratifs ; des fortunes fabuleuses se sont faites en
quelques décennies, sinon en quelques années.
Il n’existe pas dans la
capitale des Aurès une avenue, une rue ou une ruelle où ne se trouvent quatre,
cinq et jusqu’à dix bijouteries. Toutes, de la plus grande à la plus petite,
sont largement achalandées et regorgent du précieux métal. Dans le quartier
populaire La Verdure, une venelle d’une cinquantaine de mètres, on ne compte pas
moins de dix-huit bijoutiers, l’une jouxtant l’autre ; dans les devantures
richement agencées, les bijoux brillent au soleil, donnant à la ruelle un aspect
choquant au milieu de la misère et la saleté du quartier.
Il est évident que la
clientèle est en général féminine ; du matin au soir, ces boutiques, ces temples
de l’or ne désemplissent pas. A voir tout ce précieux métal exposé à profusion,
jamais on ne penserait qu’une crise économique frappe de plein fouet le pays et
la région en particulier, que le chômage est endémique et qu’une grande partie
de la population végète en-dessous du seuil de pauvreté, provoquant un climat
malsain et des tensions sociales explosives.
Il est non moins vrai que l’or
a toujours exercé sur les êtres humains, depuis la nuit des temps, un pouvoir
mystérieux, inexplicable, magique. Le précieux métal a été recherché à partir du
néolithique, à l’âge du bronze et du fer. Les principaux pays producteurs du
continent africain étaient la Nubie (Soudan) et l’Ethiopie. Les Perses ont
exploité les mines de l’Oural et des Indes, peut-être même de la Sibérie. Après
l’épuisement de ces gisements, l’Occident s’est trouvé démuni du précieux métal.
Les filons de Hongrie, de Sibérie, de Prusse orientale, et aussi l’or volé par
les Croisés en Palestine et en Syrie, n’ont pas comblé le déficit. C’est
seulement après la découverte de l’Amérique et les pillages systématiques par
les conquistadors espagnols au Mexique et au Pérou, qui ont rétabli l’équilibre
et fait de l’Espagne le plus grand détenteur d’or.
A l’heure actuelle, c’est
l’Afrique du Sud (Transval et Orange) qui est le premier producteur, devant les
Etats-Unis, l’ex-Union soviétique, le Canada et l’Australie. La production d’or,
depuis les temps immémoriaux, n’a pas atteint les 80 millions de tonnes :
seulement 200 tonnes pour les dix premiers siècles de l’ère chrétienne,
700 tonnes du XIe au XVIe siècle, 900 tonnes pour le XVIIe, 7 900 tonnes pour le
XVIIIe, 1 200 pour le XIXe et, enfin, 40 000 tonnes pour la première moitié du
XXe siècle. On remarquera la progression lente mais régulière de la production
du précieux métal à travers le monde.
Toute cette masse d’or a été
tirée des entrailles de la terre, sous forme de paillettes ou de pépites, à
l’état pur ou mélangé à d’autres métaux.
Depuis les temps les plus
reculés, l’homme a tenté, vainement du reste, à fabriquer de l’or à partir
d’autres métaux : Zoroastre (réformateur religieux), Caracalla (empereur
romain), les alchimistes byzantins et arabes ; ils ont cherché sans succès la
“pierre philosophale”. Savants, charlatans de tous acabits ont tenté de percer,
sans résultat, le secret du précieux métal. Des chercheurs américains, il y a
quelques décennies, y sont parvenus après des échecs retentissants et à un prix
exorbitant, donc non rentable. Il faut l’admettre, du moins actuellement, la
fabrication de l’or en laboratoire n’est pas résolue, et qui plus est, le
produit obtenu par manipulation scientifique ne possède pas, loin s’en faut, les
propriétés du précieux métal ; sur le plan économique, il revient trois fois
plus cher que l’or trouvé dans la nature.
L’extraordinaire,
l’inexplicable attrait que l’or a exercé sur les hommes de toutes les sociétés,
même les plus arriérées et les moins touchées par le progrès, s’explique bien
moins par ses qualités physiques ou chimiques que par une inexplicable
attraction, pour ne pas dire une véritable fascination paralysante, qui relève
de la psychologie et du subconscient.
A l’heure actuelle, il est
plus que certain que l’or, ce produit rare, aussi utile que néfaste, sert aussi
à financer les trafics et autres combines de toutes sortes : financement de la
subversion, déstabilisation de régimes politiques, complots meurtriers, achat
d’armes, blanchiment d’argent sale de la drogue et autres conspirations
inavouées et inavouables.
Chenouf Ahmed Boudi
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