Semaine du 30 mars au 5 avril 2005

 

Histoire

Les bijoux d’or dans les Aurès

 

 
 
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Les bijoux d’or dans les Aurès

La ville de Batna compte à l’heure actuelle plus de 650 bijouteries (676 exactement), d’après les services fiscaux concernés, sans compter une cinquantaine travaillant au noir, le plus souvent chez eux.

De Bouâkal à Bouzourane en passant par toutes les rues de la ville, les devantures, généralement en aluminium doré, attirent l’attention par leur luxe agressif et la disponibilité de la marchandise : chaînes, bracelets, bagues, colliers, pendentifs, etc. Agenor, l’organisme étatique chargé de la commercialisation de l’or, a pratiquement cessé  d’approvisionner les bijoutiers depuis le mois de janvier 1986, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est depuis cette date que les bijouteries ont commencé à proliférer avec une rapidité incroyable à travers toute la cité, dans une anarchie totale, installées dans les locaux les mieux placés et les plus chers.

Comment ces artisans travaillent-ils ? D’où vient la matière première ? Ces commerçants fabriquent eux-mêmes, dans un atelier aménagé dans l’arrière-boutique, certains articles. Beaucoup d’entre eux travaillent à la commande, transformant à la demande du client ramène un bijou cassé. L’artisan bijoutier le fait fondre pour en faire une autre pièce, non poinçonnée, donc sans aucune garantie pour le client qui acquiert un produit, dans la teneur en or est nettement en dessous des normes.

Il existe bien sûr une contrebande de l’or, en général en provenance d’Europe, du Moyen-Orient et de Turquie via le Maroc. C’est pourquoi une certaine appréhension s’est manifestée au sein de la corporation, après le refus de l’Algérie d’entériner la décision chérifienne d’ouvrir les frontières et de supprimer le visa d’entrée entre les deux pays voisins.

A Batna et à travers toute la wilaya, cette activité lucrative, à la limite de la légalité, pour ne pas dire illicite et nettement préjudiciable aux finances et aux intérêts du pays, a été et reste le domaine exclusif et sans partage des bijoutiers artisans originaires du massif auréssien, principalement de la vallée de Oued Abdi (Oued Tagga, Tlet, Chir, Teniet El-Abed, Bouzina, Tagoust, Menaâ, etc). Cette activité était, avant 1954, partagée entre les Ouled Abdi et les Beni Frah (tribu autochtone du versant sud-ouest du massif auréssien). Mais à partir de 1962, les Ouled Abdi ont pratiquement monopolisé le commerce de l’or.

C’est à partir de 1970 que les bijoutiers auréssiens se sont déployés à travers tout le pays, d’est en ouest, du nord au sud, de La Calle à Maghnia et jusqu’au fin fond de l’extrême-sud algérien, à Tamanrasset. Dans toutes les agglomérations d’Algérie, de la plus grande à la plus petite, il y a un artisan bijoutier auréssien car dans le massif on l’est de père en fils ; de véritables dynasties se sont constituées et ont prospéré à une vitesse insoupçonnable.

Il est incontestable que la prolifération de cette activité et sa prospérité certaine laisse supposer que le créneau est des plus lucratifs ; des fortunes fabuleuses se sont faites en quelques décennies, sinon en quelques années.

Il n’existe pas dans la capitale des Aurès une avenue, une rue ou une ruelle où ne se trouvent quatre, cinq et jusqu’à dix bijouteries. Toutes, de la plus grande à la plus petite, sont largement achalandées et regorgent du précieux métal. Dans le quartier populaire La Verdure, une venelle d’une cinquantaine de mètres, on ne compte pas moins de dix-huit bijoutiers, l’une jouxtant l’autre ; dans les devantures richement agencées, les bijoux brillent au soleil, donnant à la ruelle un aspect choquant au milieu de la misère et la saleté du quartier.

Il est évident que la clientèle est en général féminine ; du matin au soir, ces boutiques, ces temples de l’or ne désemplissent pas. A voir tout ce précieux métal exposé à profusion, jamais on ne penserait qu’une crise économique frappe de plein fouet le pays et la région en particulier, que le chômage est endémique et qu’une grande partie de la population végète en-dessous du seuil de pauvreté, provoquant un climat malsain et des tensions sociales explosives.

Il est non moins vrai que l’or a toujours exercé sur les êtres humains, depuis la nuit des temps, un pouvoir mystérieux, inexplicable, magique. Le précieux métal a été recherché à partir du néolithique, à l’âge du bronze et du fer. Les principaux pays producteurs du continent africain étaient la Nubie (Soudan) et l’Ethiopie. Les Perses ont exploité les mines de l’Oural et des Indes, peut-être même de la Sibérie. Après l’épuisement de ces gisements, l’Occident s’est trouvé démuni du précieux métal. Les filons de Hongrie, de Sibérie, de Prusse orientale, et aussi l’or volé par les Croisés en Palestine et en Syrie, n’ont pas comblé le déficit. C’est seulement après la découverte de l’Amérique et les pillages systématiques par les conquistadors espagnols au Mexique et au Pérou, qui ont rétabli l’équilibre et fait de l’Espagne le plus grand détenteur d’or.

A l’heure actuelle, c’est l’Afrique du Sud (Transval et Orange) qui est le premier producteur, devant les Etats-Unis, l’ex-Union soviétique, le Canada et l’Australie. La production d’or, depuis les temps immémoriaux, n’a pas atteint les 80 millions de tonnes : seulement 200 tonnes pour les dix premiers siècles de l’ère chrétienne, 700 tonnes du XIe au XVIe siècle, 900 tonnes pour le XVIIe, 7 900 tonnes pour le XVIIIe, 1 200 pour le XIXe et, enfin, 40 000 tonnes pour la première moitié du XXe siècle. On remarquera la progression lente mais régulière de la production du précieux métal à travers le monde.

Toute cette masse d’or a été tirée des entrailles de la terre, sous forme de paillettes ou de pépites, à l’état pur ou mélangé à d’autres métaux.

Depuis les temps les plus reculés, l’homme a tenté, vainement du reste, à fabriquer de l’or à partir d’autres métaux : Zoroastre (réformateur religieux), Caracalla (empereur romain), les alchimistes byzantins et arabes ; ils ont cherché sans succès la “pierre philosophale”. Savants, charlatans de tous acabits ont tenté de percer, sans résultat, le secret du précieux métal. Des chercheurs américains, il y a quelques décennies, y sont parvenus après des échecs retentissants et à un prix exorbitant, donc non rentable. Il faut l’admettre, du moins actuellement, la fabrication de l’or en laboratoire n’est pas résolue, et qui plus est, le produit obtenu par manipulation scientifique ne possède pas, loin s’en faut, les propriétés du précieux métal ; sur le plan économique, il revient trois fois plus cher que l’or trouvé dans la nature.

L’extraordinaire, l’inexplicable attrait que l’or a exercé sur les hommes de toutes les sociétés, même les plus arriérées et les moins touchées par le progrès, s’explique bien moins par ses qualités physiques ou chimiques que par une inexplicable attraction, pour ne pas dire une véritable fascination paralysante, qui relève de la psychologie et du subconscient.

A l’heure actuelle, il est plus que certain que l’or, ce produit rare, aussi utile que néfaste, sert aussi à financer les trafics et autres combines de toutes sortes : financement de la subversion, déstabilisation de régimes politiques, complots meurtriers, achat d’armes, blanchiment d’argent sale de la drogue et autres conspirations inavouées et inavouables.

Chenouf Ahmed Boudi

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