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Cas d’espèce
Ce n’est que maintenant qu’il
a remis son rapport sur les disparus au président de la République, qu’on peut
comprendre la propension de Farouk Ksentini à se répandre dans les médias. Ce
n’était pas par goût personnel, par envie de faire parler de lui, comme on
pouvait le croire. En tout cas, pas seulement. Il le faisait surtout parce qu’il
y voyait l’essentiel de la mission à lui confiée. De fait, quel travail peut-il
se targuer d’avoir accompli pendant les dix-huit mois qu’il a passés à élaborer
son dossier de cinquante pages, remis jeudi dernier au président de la
République ?
Le dossier en question, qui se
ramène en fait à une liste, était fin prêt, la gendarmerie s’en étant occupée
dès le début, c’est-à-dire depuis 1998, et attendait seulement d’être remis
selon un cérémonial propre à le mettre en valeur, à le médiatiser, à lui
conférer une visibilité particulière. Cela fait dix-huit mois que Farouk
Ksentini tient l’opinion nationale en haleine dans ce dessein. Voilà qui est
fait. Ce n’est qu’après coup qu’il a défini le type de disparitions que le
comité ad hoc avait pris en considération durant tout ce temps. La liste ne
comprend que les cas de disparitions forcées imputables aux seules forces de
l’ordre. Les autres disparitions, celles perpétrées par les groupes terroristes,
ne sont pas prises en compte par lui, parce que, explique-t-il, ces gens-là ne
font pas de prisonniers. Pas de doute à avoir sur le sort final des victimes, en
conséquence pas de disparitions. Juste des personnes assassinées. Tous les
malheureux enlevés par les terroristes sont morts, on ne peut plus morts. Ils
sont néanmoins enterrés quelque part. Ils ne peuvent pas l’être ailleurs. Si on
cherche quelque part leurs cadavres, on les trouvera sûrement.
Faut-il conclure de ces
prémisses que s’agissant des disparitions commises par les forces de l’ordre, il
persiste un doute sur le sort des victimes ? Ce n’est certainement pas ce que
voulait dire F. Ksentini. Comme il devait justifier pourquoi il a tenu compte
d’une catégorie de disparitions, et pas de l’autre, le seul argument qui lui ait
paru soutenable, c’était celui-là. Il ne croit pas, évidemment, que sur les 6
146 cas contenus dans sa liste, il en est qui soient assez douteux pour ne pas
exclure a priori le fait qu’il s’agisse de personnes encore en vie – quelque
part. En réalité les 6 146 disparus sont on ne peut plus morts, aussi morts que
ceux attribuables aux terroristes. S’ils se distinguent les uns des autres,
c’est pour une raison politique : seuls les 6 146 cas sont, en effet,
susceptibles de conduire à une mesure d’amnistie générale, qui fait partie du
programme présidentiel. Les autres ne jouent, par rapport à ce projet, qu’un
rôle pour ainsi dire subsidiaire ; ils servent à justifier en l’occurrence le
qualificatif de générale.
En somme, F. Ksentini n’a fait
et dit que ce qui était attendu de lui. De sorte qu’il va maintenant s’éclipser,
ou du moins, se faire plus rare. La suite à donner à son travail, c’est la
politique la plus ésotérique qui va s’en charger. Or la chose est loin d’être
tranchée, étant donné que le Président lui-même pense que les conditions ne sont
pas encore réunies pour qu’il faille dès maintenant proclamer une amnistie
générale, qui n’a donc de générale que le nom.
La question alors se pose : à
quel moment le Président jugera-t-il que les conditions sont enfin réunies ?
Elle se pose d’autant plus qu’il a dès maintenant les moyens de sa politique en
la matière. Il dispose, en effet, d’une large majorité à l’Assemblée, qui a déjà
affirmé son soutien au projet. Et, de plus, il n’a pas besoin de recourir à un
référendum, une loi étant suffisante. En effet, une loi approuvée par référendum
n’en devient par pour cela une loi d’un genre supérieur. Aux yeux de ceux qui
seront tenus de l’appliquer, elle aura le même statut qu’une loi ordinaire. Il
est toutefois vrai qu’au point de vue politique, elle vaudra plus. Encore que
selon toute vraisemblance, il s’agisse là plus de diplomatie que de politique
intérieure.
De ce point de vue, le
plébiscite a plus de chance d’en imposer qu’une loi simple. L’hypothèse ne vaut
évidemment que pour un cas d’espèce. Quand on est sûr de son bon droit, on a
tendance à faire juste le nécessaire pour le faire valoir. Et pour cause, il va
de soi.
Le fait de craindre un tollé
général, et de vouloir le conjurer en arborant l’onction populaire, revient
seulement à reconnaître qu’on fait dans la transgression, mais que malgré cela
on signe et persiste. Il ne faut pas s’étonner dès lors que cette attitude de
défi soit universellement interprétée autant comme un aveu de culpabilité que
comme une auto-absolution.
M. Habili
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