Semaine du 6 au 12 juillet 2005

 

 

Le jeu pervers du FLN

 

 
 
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 Le jeu pervers du FLN

En lançant résolument le débat autour de la révision constitutionnelle, alors que rien ni personne ne l’y oblige, le secrétaire général du FLN confirme, s’il en était encore besoin, que l’ancien parti unique reste bien le lieu où se fait la politique. Au sens noble comme au sens le plus trivial du terme. C’est en tout cas là que se nouent les intrigues, avant qu’elles ne se dénouent généralement dans la rue.

Profitant d’un statut historique particulier et de moyens logistiques et humains acquis au bout d’un long et intime compagnonnage avec l’Etat, le FLN a fini par acquérir avec le temps un véritable sixième sens qui lui fait sentir les bonnes opportunités politiques aussi sûrement que le fumet d’un bon méchoui. Intimement attaché au pouvoir du fait d’un parcours qui a fait qu’il en est pratiquement le géniteur, il sait donc très bien quels ressorts en actionnent la mécanique et quels leviers il faut activer pour le contrôler ou, en tout cas, rester dans son immédiate périphérie. Alors que pour tout autre parti que lui, le pouvoir est un moyen, pour le FLN le pouvoir est une fin. A partir de là, tout est dit et il devient plus aisé de comprendre comment une organisation qui a tout fait pour se débarrasser d’un homme qu’elle pense dangereux pour sa propre survie se met ensuite à tout faire pour se l’attacher intimement.

Le FLN d’avant et d’après le 8 avril

Il faut en effet, pour bien saisir l’ampleur de la manœuvre visant à s’approprier le débat autour de la révision constitutionnelle, se remettre en mémoire quelques éléments d’appréciation, dont le plus important est assurément que le FLN d’aujourd’hui, donc celui issu du 8e congrès bis, est à peu de chose près le même que celui qui a donné lieu au 8e congrès tout court. Car si nous y trouvons à présent ce qu’il est convenu d’appeler les redresseurs, nous y trouvons également l’ensemble de la composante humaine acquise à Ali Benflis et notamment le staff dirigeant qui constitue la tête pensante du FLN depuis plus d’une trentaine d’années au moins. Le seul changement notable étant le fait que le 8e congrès originel avait commis l’erreur de marginaliser l’un des courants fondateurs du parti, celui que nous pourrions qualifier de courant de droite. Un courant qui s’est toujours opposé de façon plus ou moins directe aux choix socialistes du pays et qui comporte en son sein un certain nombre d’éléments adeptes d’une certaine forme de libéralisme mâtiné de social. Le courant opposé, celui de Ali Benflis, se situant beaucoup plus à gauche et prônant par contre ce qu’il a qualifié d’économie sociale de marché. Ce qui, globalement, n’enlève rien au caractère profondément rentier et bureaucratique de ce parti qui, dans ses deux déclinaisons idéologiques apparemment antagoniques, reste d’abord attaché à conserver ses positions au sein des appareils de l’Etat quels qu’en soient les choix fondamentaux. L’erreur monumentale commise par Ali Benflis, consistant à purger le parti comme aux pires jours du stalinisme, n’ayant fait que l’affaiblir et le rendre moins résistant aux coups de boutoir de ses adversaires politiques immédiats que sont le RND et le MSP.

La leçon semble cependant avoir été comprise, puisqu’aussitôt passée l’élection d’avril 2004, le FLN n’a rien eu de plus urgent à faire que de ressouder ses rangs en organisant les grandes retrouvailles entre ses deux ailes idéologiques, avec pour principal facteur de rapprochement la promesse de goûter à nouveau aux délices du pouvoir. Le garant de cet éden retrouvé étant alors le président de la République dont le FLN a pris bien soin d’en faire d’abord son propre président. Un véritable marché de dupes, sachant que si le vieux parti a un besoin vital de Abdelaziz Bouteflika pour accéder encore au pouvoir, il n’est pas sûr du tout que l’inverse soit vrai.

Fort du soutien du RND et des principaux secteurs économiques autant que sociaux du pays, le Président a plus à perdre qu’à gagner avec un parti dont la réputation est globalement aux antipodes de toute idée de démocratie ou de libéralisme économique. Sachant que le courant dit redresseur représente une infime minorité au sein d’un parti profondément enraciné dans la rente.

Aussi n’est-il pas étonnant que le FLN cherche tout naturellement à se rendre utile à un Président qui n’a en définitive accepté la présidence de ce parti que contraint et forcé, à l’issue d’un congrès qui menaçait de se terminer en queue de poisson faute de point de convergence consistant, avec toutes les conséquences que cela aurait encore pu avoir sur la stabilité et la sécurité du pays.

Le retour d’ascenseur

Abdelaziz Bouteflika a d’autant moins besoin du FLN que ce dernier ne lui apporte pas grand-chose sur quelques-uns des points de son programme politique et économique qui lui tiennent le plus à cœur. Comment pouvait-il en être autrement lorsque nous savons le sort qui a été fait aux ministres dits redresseurs, qui représentent, que nous le voulions ou pas, les seuls cadres du parti à soutenir clairement et à mettre en œuvre ses choix libéraux dans les secteurs qu’ils contrôlent. Hormis Amar Tou, ils seront tous exclus des instances dirigeantes et exécutives et l’un d’entre eux, Mourad Redjimi, sera même carrément éliminé du gouvernement. Quant au gros morceau de la réconciliation nationale où le FLN était naturellement attendu, il sera outrageusement dévoyé vers un projet tout à fait irréalisable en l’état actuel des choses, celui d’une amnistie générale pensée purement et simplement comme un moyen de réhabiliter le FIS dissous. Une idée fort attrayante il est vrai, sauf qu’elle implique des conséquences absolument inacceptables pour une société qui ne peut guère prendre le risque encore élevé de remettre en selle un parti dont les tendances hégémoniques sont au moins égales à celles de son parrain politique et qui n’a toujours pas renoncé à ses fantasmes d’instauration d’un régime théocratique. Les fortes résistances rencontrées par ce projet au sein des appareils de l’Etat aussi bien qu’au sein de larges secteurs de la population, l’ont en tout cas rendu tout à fait utopique à court terme, même si l’ancien président Ahmed Ben Bella tente de le ranimer à partir du Caire à travers des annonces médiatiques complètement farfelues.

Aussi est-ce avec un grand sens de l’opportunisme que le FLN a estimé utile de rebondir sur une idée qu’il croit, une fois encore, chère au président de la République et qui consiste en une révision de la Constitution de 1996. Abdelaziz Belkhadem se comportant alors exactement comme Shéhérazade qui, pour sauver sa tête, racontait un conte par nuit au roi pour l’amener à surseoir à son exécution.

Le secrétaire général du FLN, pour sa part, lance un projet tous les semestres, de façon à tenir en haleine un chef de l’Etat qui, de toute évidence, n’a pas encore bien saisi l’astuce mais qui n’aura certainement pas la patience d’entendre mille et un contes pour savoir à quoi s’en tenir sur les capacités de manœuvre d’un partenaire politique même pas aussi affriolant que la belle conteuse.

Le plus incroyable dans tout cela étant dans l’exposé des motifs présenté par Belkhadem qui, pour justifier une éventuelle révision constitutionnelle, ne trouve rien de mieux à faire que de déclarer ne pas savoir si nous sommes dans un régime parlementaire ou dans un régime présidentiel et qui milite pour le second alors que son parti tient formellement la majorité des assemblées élues. Une façon de se faire hara-kiri qui tient du surréalisme lorsque nous savons que dans un régime présidentiel absolu, le FLN perdra automatiquement toute chance de garder le pouvoir ou d’y accéder s’il ne compte que sur la seule possibilité de présenter un candidat à la présidentielle. Sachant toute la différence qu’il y a entre un scrutin pour la représentation locale ou parlementaire et une élection pour la magistrature suprême.

Cependant, sans entrer dans le détail des motivations formelles et apparentes présentées par Belkhadem pour justifier son entrée en campagne pour une éventuelle révision constitutionnelle, il est clair que l’objectif essentiel est, pour lui, de se présenter en courtisan attentionné et prompt à prendre en charge les désirs les plus secrets du maître. Sauf qu’il court alors le risque de se tromper sur deux points importants. Le premier étant de savoir si Abdelaziz Bouteflika a toujours autant envie de changer une Constitution qui lui assure tout de même d’importants pouvoirs de décision même si elle lui interdit de postuler à un troisième mandat, et le second point étant de s’assurer que cette révision est non seulement opportune, mais aussi et surtout consensuelle tant au niveau de la société que de l’Etat.

L’objet de notre analyse n’étant pas de nous approfondir sur le sujet de la révision constitutionnelle lui-même à propos duquel nous avons élaboré notre dossier de la semaine dernière, mais de dévoiler la supercherie qui consiste pour le FLN à donner l’illusion de militer pour un projet alors qu’il essaye tout juste de se placer sur l’échiquier et pas nécessairement dans le sens que souhaiterait le président de la République. Sachant que l’ouverture d’un dossier pareil ressemble en bien des aspects à l’ouverture de la bouteille dans lequel est enfermé le djinn : s’il est facile d’ouvrir la bouteille, il est ensuite beaucoup plus ardu d’y remettre le démon. Et Dieu seul sait dans quel sens peuvent alors partir les débats.

Le piège ?

Sans compter qu’avec un parti aussi retors, nul ne peut deviner les intentions réelles d’un FLN qui n’a jamais porté Abdelaziz Bouteflika dans son cœur. Ce dernier, est-il utile de le préciser, n’ayant jamais appartenu à la direction d’un parti qui l’a toujours tenu sous haute suspicion du fait de ses relations privilégiées avec Houari Boumediene et, partant, avec l’institution militaire. Ecarté de la course à la Présidence en 1979, il subira en même temps le double anathème d’être considéré comme un libéral caché et celui d’avoir joué contre le parti. Ce qui lui vaudra une année plus tard d’être tout bonnement exclu du FLN et menacé de poursuites judiciaires dans un dossier de détournement de devises monté de toutes pièces. Il faudra attendre l’année 1987 pour que le FLN fasse appel à lui, en même temps que toutes les anciennes figures politiques de l’ère Ben Bella et de l’ère Boumediene, pour le voir intégrer ès qualité un comité central élargi où il ne jouera aucun rôle en particulier. La méfiance à son égard étant toujours de rigueur, au vu de ses positionnements discrets en faveur d’une ouverture de type libéral prônée indirectement par Chadli Bendjedid. Le fait qu’il ait été sollicité par l’ANP en 1994 pour prendre le relais du HCE n’étant pas fait pour arranger ses relations avec un parti qui se situait à ce moment là franchement du côté de l’insurrection islamiste contre l’armée. En acceptant, cette fois, la proposition en 1999, Bouteflika se situait évidemment comme un homme en qui le FLN ne pourrait jamais placer sa confiance, à supposer qu’il soit possible de parler de confiance s’agissant de ce parti.

Aussi est-ce tout naturellement que le huitième congrès originel a réglé définitivement son compte à un homme qui, même en sa qualité de président de la République, présentait plus d’inconvénients que d’avantages pour un parti qui a une sainte horreur de l’indépendance d’esprit, de l’indiscipline organique et des coquetteries intellectuelles de quelque nature qu’elles soient. Sans compter que Abdelaziz Bouteflika vient de faire une série d’annonces qui le mettent une fois encore en situation de rébellion caractérisée par rapport aux canons d’une organisation qui tient pour hautement préjudiciable le fait de s’en prendre aux fondements idéologiques de la rente que sont la légitimité révolutionnaire, la langue et la religion. L’homme tient des discours officiels en langue française, il annonce la fin de la légitimité révolutionnaire et confirme officiellement la suppression de la filière islamique du cycle d’enseignement secondaire. Comment pouvons-nous imaginer une seule seconde que Belkhadem pense à lui pour un troisième mandat ?

Abderrahmane Mahmoudi

 

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