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Le
jeu pervers du FLN
En lançant
résolument le débat autour de la révision constitutionnelle, alors
que rien ni personne ne l’y oblige, le secrétaire général du FLN
confirme, s’il en était encore besoin, que l’ancien parti unique
reste bien le lieu où se fait la politique. Au sens noble comme au
sens le plus trivial du terme. C’est en tout cas là que se nouent
les intrigues, avant qu’elles ne se dénouent généralement dans la
rue.
Profitant d’un
statut historique particulier et de moyens logistiques et humains
acquis au bout d’un long et intime compagnonnage avec l’Etat, le FLN
a fini par acquérir avec le temps un véritable sixième sens qui lui
fait sentir les bonnes opportunités politiques aussi sûrement que le
fumet d’un bon méchoui. Intimement attaché au pouvoir du fait d’un
parcours qui a fait qu’il en est pratiquement le géniteur, il sait
donc très bien quels ressorts en actionnent la mécanique et quels
leviers il faut activer pour le contrôler ou, en tout cas, rester
dans son immédiate périphérie. Alors que pour tout autre parti que
lui, le pouvoir est un moyen, pour le FLN le pouvoir est une fin. A
partir de là, tout est dit et il devient plus aisé de comprendre
comment une organisation qui a tout fait pour se débarrasser d’un
homme qu’elle pense dangereux pour sa propre survie se met ensuite à
tout faire pour se l’attacher intimement.
Le FLN d’avant
et d’après le 8 avril
Il faut en effet,
pour bien saisir l’ampleur de la manœuvre visant à s’approprier le
débat autour de la révision constitutionnelle, se remettre en
mémoire quelques éléments d’appréciation, dont le plus important est
assurément que le FLN d’aujourd’hui, donc celui issu du 8e congrès
bis, est à peu de chose près le même que celui qui a donné lieu au
8e congrès tout court. Car si nous y trouvons à présent ce qu’il est
convenu d’appeler les redresseurs, nous y trouvons également
l’ensemble de la composante humaine acquise à Ali Benflis et
notamment le staff dirigeant qui constitue la tête pensante du FLN
depuis plus d’une trentaine d’années au moins. Le seul changement
notable étant le fait que le 8e congrès originel avait commis
l’erreur de marginaliser l’un des courants fondateurs du parti,
celui que nous pourrions qualifier de courant de droite. Un courant
qui s’est toujours opposé de façon plus ou moins directe aux choix
socialistes du pays et qui comporte en son sein un certain nombre
d’éléments adeptes d’une certaine forme de libéralisme mâtiné de
social. Le courant opposé, celui de Ali Benflis, se situant beaucoup
plus à gauche et prônant par contre ce qu’il a qualifié d’économie
sociale de marché. Ce qui, globalement, n’enlève rien au caractère
profondément rentier et bureaucratique de ce parti qui, dans ses
deux déclinaisons idéologiques apparemment antagoniques, reste
d’abord attaché à conserver ses positions au sein des appareils de
l’Etat quels qu’en soient les choix fondamentaux. L’erreur
monumentale commise par Ali Benflis, consistant à purger le parti
comme aux pires jours du stalinisme, n’ayant fait que l’affaiblir et
le rendre moins résistant aux coups de boutoir de ses adversaires
politiques immédiats que sont le RND et le MSP.
La leçon semble
cependant avoir été comprise, puisqu’aussitôt passée l’élection
d’avril 2004, le FLN n’a rien eu de plus urgent à faire que de
ressouder ses rangs en organisant les grandes retrouvailles entre
ses deux ailes idéologiques, avec pour principal facteur de
rapprochement la promesse de goûter à nouveau aux délices du
pouvoir. Le garant de cet éden retrouvé étant alors le président de
la République dont le FLN a pris bien soin d’en faire d’abord son
propre président. Un véritable marché de dupes, sachant que si le
vieux parti a un besoin vital de Abdelaziz Bouteflika pour accéder
encore au pouvoir, il n’est pas sûr du tout que l’inverse soit vrai.
Fort du soutien du
RND et des principaux secteurs économiques autant que sociaux du
pays, le Président a plus à perdre qu’à gagner avec un parti dont la
réputation est globalement aux antipodes de toute idée de démocratie
ou de libéralisme économique. Sachant que le courant dit redresseur
représente une infime minorité au sein d’un parti profondément
enraciné dans la rente.
Aussi n’est-il pas
étonnant que le FLN cherche tout naturellement à se rendre utile à
un Président qui n’a en définitive accepté la présidence de ce parti
que contraint et forcé, à l’issue d’un congrès qui menaçait de se
terminer en queue de poisson faute de point de convergence
consistant, avec toutes les conséquences que cela aurait encore pu
avoir sur la stabilité et la sécurité du pays.
Le retour
d’ascenseur
Abdelaziz
Bouteflika a d’autant moins besoin du FLN que ce dernier ne lui
apporte pas grand-chose sur quelques-uns des points de son programme
politique et économique qui lui tiennent le plus à cœur. Comment
pouvait-il en être autrement lorsque nous savons le sort qui a été
fait aux ministres dits redresseurs, qui représentent, que nous le
voulions ou pas, les seuls cadres du parti à soutenir clairement et
à mettre en œuvre ses choix libéraux dans les secteurs qu’ils
contrôlent. Hormis Amar Tou, ils seront tous exclus des instances
dirigeantes et exécutives et l’un d’entre eux, Mourad Redjimi, sera
même carrément éliminé du gouvernement. Quant au gros morceau de la
réconciliation nationale où le FLN était naturellement attendu, il
sera outrageusement dévoyé vers un projet tout à fait irréalisable
en l’état actuel des choses, celui d’une amnistie générale pensée
purement et simplement comme un moyen de réhabiliter le FIS dissous.
Une idée fort attrayante il est vrai, sauf qu’elle implique des
conséquences absolument inacceptables pour une société qui ne peut
guère prendre le risque encore élevé de remettre en selle un parti
dont les tendances hégémoniques sont au moins égales à celles de son
parrain politique et qui n’a toujours pas renoncé à ses fantasmes
d’instauration d’un régime théocratique. Les fortes résistances
rencontrées par ce projet au sein des appareils de l’Etat aussi bien
qu’au sein de larges secteurs de la population, l’ont en tout cas
rendu tout à fait utopique à court terme, même si l’ancien président
Ahmed Ben Bella tente de le ranimer à partir du Caire à travers des
annonces médiatiques complètement farfelues.
Aussi est-ce avec
un grand sens de l’opportunisme que le FLN a estimé utile de
rebondir sur une idée qu’il croit, une fois encore, chère au
président de la République et qui consiste en une révision de la
Constitution de 1996. Abdelaziz Belkhadem se comportant alors
exactement comme Shéhérazade qui, pour sauver sa tête, racontait un
conte par nuit au roi pour l’amener à surseoir à son exécution.
Le secrétaire
général du FLN, pour sa part, lance un projet tous les semestres, de
façon à tenir en haleine un chef de l’Etat qui, de toute évidence,
n’a pas encore bien saisi l’astuce mais qui n’aura certainement pas
la patience d’entendre mille et un contes pour savoir à quoi s’en
tenir sur les capacités de manœuvre d’un partenaire politique même
pas aussi affriolant que la belle conteuse.
Le plus incroyable
dans tout cela étant dans l’exposé des motifs présenté par Belkhadem
qui, pour justifier une éventuelle révision constitutionnelle, ne
trouve rien de mieux à faire que de déclarer ne pas savoir si nous
sommes dans un régime parlementaire ou dans un régime présidentiel
et qui milite pour le second alors que son parti tient formellement
la majorité des assemblées élues. Une façon de se faire hara-kiri
qui tient du surréalisme lorsque nous savons que dans un régime
présidentiel absolu, le FLN perdra automatiquement toute chance de
garder le pouvoir ou d’y accéder s’il ne compte que sur la seule
possibilité de présenter un candidat à la présidentielle. Sachant
toute la différence qu’il y a entre un scrutin pour la
représentation locale ou parlementaire et une élection pour la
magistrature suprême.
Cependant, sans
entrer dans le détail des motivations formelles et apparentes
présentées par Belkhadem pour justifier son entrée en campagne pour
une éventuelle révision constitutionnelle, il est clair que
l’objectif essentiel est, pour lui, de se présenter en courtisan
attentionné et prompt à prendre en charge les désirs les plus
secrets du maître. Sauf qu’il court alors le risque de se tromper
sur deux points importants. Le premier étant de savoir si Abdelaziz
Bouteflika a toujours autant envie de changer une Constitution qui
lui assure tout de même d’importants pouvoirs de décision même si
elle lui interdit de postuler à un troisième mandat, et le second
point étant de s’assurer que cette révision est non seulement
opportune, mais aussi et surtout consensuelle tant au niveau de la
société que de l’Etat.
L’objet de notre
analyse n’étant pas de nous approfondir sur le sujet de la révision
constitutionnelle lui-même à propos duquel nous avons élaboré notre
dossier de la semaine dernière, mais de dévoiler la supercherie qui
consiste pour le FLN à donner l’illusion de militer pour un projet
alors qu’il essaye tout juste de se placer sur l’échiquier et pas
nécessairement dans le sens que souhaiterait le président de la
République. Sachant que l’ouverture d’un dossier pareil ressemble en
bien des aspects à l’ouverture de la bouteille dans lequel est
enfermé le djinn : s’il est facile d’ouvrir la bouteille, il est
ensuite beaucoup plus ardu d’y remettre le démon. Et Dieu seul sait
dans quel sens peuvent alors partir les débats.
Le piège ?
Sans compter
qu’avec un parti aussi retors, nul ne peut deviner les intentions
réelles d’un FLN qui n’a jamais porté Abdelaziz Bouteflika dans son
cœur. Ce dernier, est-il utile de le préciser, n’ayant jamais
appartenu à la direction d’un parti qui l’a toujours tenu sous haute
suspicion du fait de ses relations privilégiées avec Houari
Boumediene et, partant, avec l’institution militaire. Ecarté de la
course à la Présidence en 1979, il subira en même temps le double
anathème d’être considéré comme un libéral caché et celui d’avoir
joué contre le parti. Ce qui lui vaudra une année plus tard d’être
tout bonnement exclu du FLN et menacé de poursuites judiciaires dans
un dossier de détournement de devises monté de toutes pièces. Il
faudra attendre l’année 1987 pour que le FLN fasse appel à lui, en
même temps que toutes les anciennes figures politiques de l’ère Ben
Bella et de l’ère Boumediene, pour le voir intégrer ès qualité un
comité central élargi où il ne jouera aucun rôle en particulier. La
méfiance à son égard étant toujours de rigueur, au vu de ses
positionnements discrets en faveur d’une ouverture de type libéral
prônée indirectement par Chadli Bendjedid. Le fait qu’il ait été
sollicité par l’ANP en 1994 pour prendre le relais du HCE n’étant
pas fait pour arranger ses relations avec un parti qui se situait à
ce moment là franchement du côté de l’insurrection islamiste contre
l’armée. En acceptant, cette fois, la proposition en 1999,
Bouteflika se situait évidemment comme un homme en qui le FLN ne
pourrait jamais placer sa confiance, à supposer qu’il soit possible
de parler de confiance s’agissant de ce parti.
Aussi est-ce tout
naturellement que le huitième congrès originel a réglé
définitivement son compte à un homme qui, même en sa qualité de
président de la République, présentait plus d’inconvénients que
d’avantages pour un parti qui a une sainte horreur de l’indépendance
d’esprit, de l’indiscipline organique et des coquetteries
intellectuelles de quelque nature qu’elles soient. Sans compter que
Abdelaziz Bouteflika vient de faire une série d’annonces qui le
mettent une fois encore en situation de rébellion caractérisée par
rapport aux canons d’une organisation qui tient pour hautement
préjudiciable le fait de s’en prendre aux fondements idéologiques de
la rente que sont la légitimité révolutionnaire, la langue et la
religion. L’homme tient des discours officiels en langue française,
il annonce la fin de la légitimité révolutionnaire et confirme
officiellement la suppression de la filière islamique du cycle
d’enseignement secondaire. Comment pouvons-nous imaginer une seule
seconde que Belkhadem pense à lui pour un troisième mandat ?
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
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