Semaine du 6 au 12 juillet 2005

 

Le CNES et le gouvernement à l’assaut de la Banque d’Algérie

Social

Le marasme

Gestion de l’eau

Les expériences bolivienne et argentine

 

 
 
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Le CNES et le gouvernement

à l’assaut de la Banque d’Algérie

L’Exécutif cherche à lever tous les verrous qui l’empêchent de disposer de l’ensemble des ressources financières nationales pour subvenir, par la suite, à la plus grande opération de dépense budgétaire que le pays ait connu. Le premier de ces verrous s’appelle la Banque centrale.

Le procès de la cigale-gouvernement contre la fourmi- Banque centrale, accusée d’avoir longtemps commis ce qu’elle a justement pour vocation de faire : du monétarisme. C’est à cet étrange exercice que s’est prêté le CNES dans ses derniers rapports, aligné qu’il est sur les positions du gouvernement Ouyahia dont il a tenté, non sans quelques failles, de construire

l’argumentaire.

Le monétarisme considérant que c’est essentiellement la quantité de monnaie en circulation qui fixe le niveau des prix, toutes les banques centrales sont, par nature, monétaristes. En revanche, les gouvernements sont par nature keynésiens dans la mesure où ils ont la tentation, pour toute sorte de raisons, de vouloir dépenser et de recourir à la Banque centrale pour financer leurs projets, de sorte que l’on peut déceler une opposition inévitable. Cette opposition, sous quelque forme qu’elle puisse se présenter, reste nécessaire parce qu’elle crée une situation d’équilibre entre les impératifs de stabilité macroéconomique et les objectifs de la politique budgétaire, l’une des plus importantes intersections entre les deux étant celle du taux d’inflation et du taux de chômage.

En Algérie, ce clivage est déjà perceptible depuis quelques années, traduit en raison du rapport de force favorable à l’Exécutif par deux amendements consécutifs de la Loi 90-10 sur la monnaie et le crédit (LMC), qui a eu pour effet de limiter les pouvoir et surtout l’autonomie de la Banque d’Algérie. Les périodes antérieures, soit de 2001 à 2004, ont vu se concentrer les efforts du gouvernement pour bouter celle-ci hors du cercle de décision sur le dossier de la réforme bancaire. Sur ce point, le ministère des Finances a seul son mot à dire, et c’est dans ce cadre d’ailleurs que ce dernier ne cesse de presser les banques primaires à baisser leurs taux d’intérêts.

Aujourd’hui, c’est un CNES entièrement acquis à l’Exécutif depuis le départ de M. Mentouri et l’arrivée de M. Babès qui s’immisce (est-ce sa fonction ?) dans ce clivage. Il le fait avec d’autant plus d’énergie qu’il va jusqu’à imputer les limites des résultats de la croissance et la faiblesse de celle-ci à la politique monétaire de la Banque d’Algérie.

“Le conservatisme avec lequel la Banque centrale s’est contentée de conduire la politique monétaire, depuis 2000/2001, doit céder un peu de place à une vision plus progressiste et plus large”, relève le CNES. C’est-à-dire ? Le CNES demande à la Banque d’Algérie d’orienter les banques en matière de crédit, d’accélérer les réformes des institutions relevant de sa responsabilité et de veiller à un meilleur financement des PMI/PME, ce qui revient à interférer dans le champ de compétence du ministère des Finances qui travaille déjà sur tous ces dossiers avec un programme aux grandes lignes bien définies.

Les arguments du CNES

Dans son rapport intitulé Regards sur la politique monétaire en Algérie, le CNES commence par minimiser les acquis de cette politique en terme de maîtrise de l’inflation, argument-clé de la BA. “A quoi bon avoir un taux d’inflation de moins de 3% et un taux de chômage de 17% ?”, s’interroge le rapport, qui va plus loin en remettant en cause ce taux moyen : si le taux d’inflation est donné à partir de l’Indice des prix à la consommation (IPC) à Alger, le CNES souligne que l’IPC dans l’arrière-pays est plus important encore, ce qui amène à conclure à une inflation effective plus forte. Lorsque le CNES estime que les résultats en matière de contrôle de l’inflation sont largement satisfaisants, il ne peut s’empêcher de considérer aussi qu’on ne peut pas attribuer tout le mérite à la seule politique monétaire.

A ces assauts contre “les pratiques monétaristes”, le CNES ajoute un avertissement fort en prévenant contre l’avènement du “syndrome hollandais”, avec, d’un côté, un unique secteur fort (les hydrocarbures) et de l’autre, des secteurs en érosion, notamment l’industrie, concluant que c’est à la Banque d’Algérie de tout faire pour que cesse la stérilisation des surliquidités dans les banques de l’Etat et que soient octroyés plus de crédits aux PMI/PME.

Au chapitre des surliquidités inutilisées, que reproche-t-on à l’institut d’émission ? Issues de la hausse constante des recettes des hydrocarbures parallèlement à une faible utilisation des produits “crédit”, le volume des surliquidités a pris une ampleur inédite depuis 1999. Pour éponger le surplus, la BA a fait jouer l’instrument monétaire en rémunérant la reprise de liquidité au taux de 0,75%. Objectif : susciter le placement des dépôts dormants à son niveau pour garder la maîtrise de la masse monétaire en circulation. Le CNES s’oppose totalement à cette pratique, vu que “le secteur économique rencontre des difficultés énormes dans la mobilisation des crédits pour son développement”. En clair, la BA est accusée de faire obstacle à une hausse substantielle de l’offre en capitaux au profit des investisseurs. Mais écoutons aussi les analystes de la BA sur la

question.

La BA n’en pense pas moins

Dans leur rapport sur l’exercice 2004, ils sont, eux aussi, “inquiets” de la surliquidité bancaire. “Pour faire face à l’excès de liquidités sur le marché monétaire interbancaire (…) la Banque d’Algérie a continué d’activer  au cours de l’année 2004 le principal instrument indirect de politique monétaire dit reprises de liquidités sur le marché monétaire.” Cette politique a conduit, selon la Banque, “au recul de l’inflation monétaire (elle a été de 2%) et à la bonne tenue de l’inflation des prix et à la croissance économique”. Et la BA de préciser que “malgré cette performance en matière de reprise des crédits à l’économie en 2004, le niveau d’intermédiation bancaire en Algérie, en terme d’allocation des ressources, reste faible vu le développement très important de l’épargne intérieure depuis l’année 2000”, renvoyant ainsi la balle aux banques primaires.

En 2004, les dépôts dans les banques ont augmenté de plus de 10%. “Une telle stabilité monétaire est propice à une amélioration soutenue des ratios d’intermédiation bancaire, notamment une bonne reprise des crédits à l’économie orientés vers l’investissement productif, les PME et l’habitat”, conclut-on à titre de recommandation.

On ne voit, a priori, aucune contradiction entre les deux institutions. On peut dire que tout le monde est d’accord. Le sommet de la décision aussi, puisque le chef de l’Etat, lors de son discours aux cadres de la nation, a sommé les banques de favoriser le crédit à l’investissement. Ce qui revient à en assouplir l’accès et, partant, à réduire davantage les taux

d’intérêts.

La réalité du terrain

Reste à savoir si, en effet, les banques de l’Etat peuvent suivre. La question paraît incongrue, sachant que ces établissements ont de tout temps fonctionné sous le régime de l’injonction administrative, provenant généralement du ministère des Finances (le propriétaire) qui va même jusqu’à modifier la composante des staffs dirigeants lorsqu’il perçoit des résistances en retour. Mais que peut-on demander aujourd’hui aux banques qui ne soit pas contraire au bon sens ? Jusqu’à quel plancher ces banques “trop prudentes” peuvent-elles baisser encore leurs taux ? On sait que la recapitalisation de ces dernières, éprouvées par le dispositif catastrophique banques-entreprises pour sauver nombre d’EPE, n’est pas encore terminée. On sait également qu’en raison du taux d’inflation, situé à moins d’un point sous le taux directeur émis par la Banque centrale, la marge de bénéfice des banques, surtout pour les crédits à court terme, n’est pas importante. Les bénéfices des banques le sont d’autant moins que le volume des créances malsaines (dont les crédits non remboursés représentent une bonne tranche) ne cesse de prendre de l’ampleur et risque d’aller crescendo si l’on oblige les banques à augmenter leur portefeuille de crédit à l’ombre d’une relative insécurité du marché.

Plus important encore, on escamote le fait que, structurellement et fonctionnellement, les banques de l’Etat sont des banques commerciales qui n’ont pas pour vocation de financer les entreprises. L’architecture financière étant à réformer, par la création de fonds d’investissement, de société de capital-risque, de fonds de garantie à l’investissement, etc., il faut encore se garder de hâter les banques publique à aggraver le gaspillage des ressources, dont la preuve la plus concrète est la disparition de 50% de PME au bout de 4 ans d’activité (sources officielles). Cela d’autant que les réformes dites de deuxième génération, celles qui doivent reprofiler l’environnement de l’entreprise, sont loin d’aboutir.

Néanmoins, il est intéressant de constater que les critiques du CNES nous sortent de la logique de l’Algérien “bon épargnant”, selon les vœux du FMI, et ouvrent la réflexion sur d’autres politiques “plus innovantes” qui, cela dit, ne sont pas du ressort de la BA, mais du gouvernement.

Reste cette interrogation relative au travail très fouillé accompli par le CNES : pourquoi insiste-t-on particulièrement sur le volume de surliquidités détenu par la BEA, qualifié de record, alors que l’on reconnaît “la faiblesse de la demande solvable sur ces produits financiers et bancaires” ? Pourquoi de cette banque, qui est celle du secteur des hydrocarbures, il est exigé l’utilisation des ressources, sachant pertinemment qu’en réalité cet argent appartient non pas à la banque, mais à Sonatrach ?

Nabil Benali

 

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Social

Le marasme

Le citoyen ne sait plus où donner de la tête. Ballotté qu’il est entre les différentes augmentations qui, depuis une année, touchent sans distinction les produits alimentaires, les transports, les loyers, les télécommunications, l’électricité et le gaz. Il sue sang et eau pour pouvoir joindre les deux bouts.

Les fins de mois de plus en plus difficiles, chacun en connaît désormais un bout. La hantise de ne plus pouvoir honorer les factures, qui se font un malin plaisir d’arriver quand le budget est au plus mal, est là de plus en plus présente. Le pouvoir d’achat se réduit comme peau de chagrin. Une fois empoché, le salaire fond comme par magie. C’est que la vie devient de plus en plus chère et que les salaires sont toujours aussi maigres.

L’Etat, qui a subventionné pendant de longues années les produits alimentaires, ne le fait plus. La valse des augmentations des prix n’en finit pas, au grand dam du consommateur qui doit faire toute une gymnastique pour équilibrer son budget.

En une année, tout a augmenté. Selon les chiffres fournis par l’Office national des statistiques (ONS), les loyers ont grimpé de 13,60% entre mai 2004 et le même mois de l’année 2005 ; les transports et les télécommunications ont connu une hausse de 11,40% ; les soins de santé ont augmenté de 0,60% ; les prix des produits agricoles ont augmenté de 2,40% et les produits alimentaires ont connu une hausse de 0,20% ; les fruits et légumes connaissent périodiquement des hausses importantes. Aucun pourcentage de ces hausses n’est enregistré, car les hauts et les bas dans ce secteur sont fréquents et sont souvent le fait des agriculteurs, mais aussi et surtout des mandataires qui fixent les prix à leur guise. Mais ils ne se gênent nullement pour expliquer cette valse des prix par les caprices de la nature, au détriment des ménagères qui doivent faire preuve d’imagination pour nourrir leurs familles.

Les factures d’électricité et de gaz seront pour leur part de plus en plus lourdes. A l’augmentation enregistrée en juin, qui est de 5% pour les ménages et 10% pour les industriels et les gros consommateurs, une autre augmentation, du même ordre, se profile pour la fin de l’année. Ces augmentations annoncées par le président de la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (CREG), sont justifiées par les investissements réalisés par l’opérateur pour assurer une meilleure gestion et une bonne qualité de services, ainsi que par le taux d’inflation qui a atteint, jusqu’au mois de mai 2005, 3,2%.

Si les augmentations font désormais partie du quotidien, un quotidien pas toujours joyeux, ne dit-on pas qu’il faut faire contre mauvaise fortune, bon cœur ? Il n’en demeure pas de même pour les salaires qui sont toujours aussi maigres et en complète inadéquation avec la conjoncture économique.

En effet, lors de la tripartite qui a eu lieu en mars 2005, l’UGTA avait demandé, entre autres, la révision de l’article 87 bis qui limite le Salaire minimum garanti (SNMG) à 10 000 DA, et qui de ce fait empêche une augmentation conséquente des salaires et bloque pour ainsi dire le dialogue. A l’issue de la tripartite, l’article 87 bis est toujours là et la situation est presque au point de départ.

Résultat de tout cela : les conditions de vie sont de plus en plus difficiles. La pauvreté avance à grands pas et fait qu’il n’existe plus de classe moyenne en Algérie. C’est sans doute pour cette raison que le ministère de la Solidarité nationale a mis en chantier, en collaboration avec le CENEAP et l’ANAT, trois études qui touchent chacune un aspect, à savoir : le niveau de vie et mesure de la pauvreté, l’actualisation de la carte de la pauvreté en Algérie et enfin la mobilité sociale.

Ceci pour mieux relancer la stratégie de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, qui, au début, avait connu quelques balbutiements car elle s’est faite dans l’urgence et ne répondait pas à des études bien définies. Il était plus impératif de prendre en charge la misère, qui commençait à refaire surface alors qu’on croyait l’avoir éradiquée. La création d’un ministère de la Solidarité est à lui seul un indice que la pauvreté est répandue en Algérie.

La création de l’Observatoire national de l’emploi et de la lutte contre la pauvreté, par le ministère de la Solidarité nationale, et la promesse faite par Djamel Ould Abbas de réduire le taux de chômage à moins de 10% à l’horizon 2009 par la création de deux millions d’emplois, aura-t-elle un impact réel sur la lutte contre le chômage ?

Beaucoup d’argent sera investi pour mener à bien ce projet, dont l’objectif est d’aider les jeunes sans emploi à se lancer dans la vie active et quitter peu à peu les méandres du chômage. Ainsi, 60 milliards de dinars seront débloqués par le ministère de la Solidarité nationale, qui dispose d’un budget de 96 milliards de dinars sur les 55 milliards de dollars consacrés pour le deuxième plan quinquennal de relance économique, pour concrétiser ce projet qui consiste en la construction de 154 000 locaux d’ici fin 2007, à raison de 100 locaux par commune. D’une superficie qui variera entre 20 et 40 mètres carrés, ces locaux serviront à promouvoir le secteur productif et les services dans les domaines de la médecine, l’architecture ou les prestations informatiques. Toute forme d’activité commerciale y sera formellement interdite. Une façon de demander aux gens d’être plus imaginatifs, mais aussi et surtout de faire valoir leur savoir et leurs diplômes. Le jeune qui bénéficiera d’un local aura à payer un loyer, symbolique au départ pour l’aider à démarrer. Au fil du temps, ce loyer évoluera progressivement jusqu’à atteindre enfin le prix réel du marché, car il ne s’agit nullement de faire de la charité, mais bel et bien d’aider les jeunes chômeurs à émerger d’une situation qui n’a rien d’enviable.

Un projet certes intéressant, mais aura-t-il les résultats escomptés ? Son application sur le terrain sera-t-elle conforme à ce qui a été tracé au départ ? Y aura-t-il beaucoup de chômeurs qui en bénéficieront, ou y aura-t-il des privilégiés qui en profiteront à la place de ceux qui ont en réellement besoin ? Car il faut savoir que les autres dispositifs mis en place ont certes donné des résultats, mais ont fait bénéficier aussi des gens qui n’étaient nullement dans le besoin. La distribution de ces locaux se fera par le wali, en concertation avec le directeur de l’emploi et de la solidarité. Serait-ce une garantie pour la justesse de l’application du projet ? Les jeunes qui attendent depuis longtemps que se profile un horizon prometteur ne méritent pas d’être déçus une fois de plus. Ils ont le droit d’aspirer à une vie meilleure. Une vie où les privations qu’ils connaissent ne seront enfin qu’un mauvais souvenir.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Gestion de l’eau

Les expériences bolivienne et argentine

Durant l’été 2002, marqué par une très grande sécheresse et une réduction drastique des ressources hydriques, les pouvoirs publics avaient réellement eu la frousse d’une émeute de l’eau dans la capitale. Pour une fois, l’inquiétude n’était pas exagérée. Le manque d’eau peut, effectivement, être source d’exaspération sociale ajoutée à tant d’autres frustrations quotidiennes. D’où les mesures prises, à l’époque, de recourir au dessalement d’eau de mer et de donner un coup de fouet au secteur de ressources hydriques. Plusieurs projets ont été lancés et d’autres ont vu le jour depuis, en partenariat avec des compagnies étrangères disposant de l’ingénierie nécessaire.

Par contre, ces derniers temps, il est question de recourir aux capacités de management des transnationales de l’eau pour aider l’Algérie à mieux gérer ses ressources hydriques. Le projet-phare entrant dans le cadre de cette démarche est celui d’octroyer à l’entreprise française Suez la gestion de la distribution de l’eau au sein de la capitale. Il ne s’agit, selon les responsables du secteur, que “d’une gestion déléguée et non pas d’une privatisation ou d’une concession”. Par conséquent, précise-t-on, “il n’y aura aucune implication sur le prix de l’eau”. “L’objectif de ce partenariat étant de gagner sur les pertes d’eau potable (qui s’élèvent à 40%) au lieu d’augmenter les prix”, ajoute-t-on dans une tentative de dissiper le doute qui s’installe chez les citoyens concernant sur les conséquences de ce genre de contrat sur le droit d’accès à l’eau. Cette denrée vitale pour tout être vivant sur cette terre peut-elle se transformer en une marchandise qui sera soumise à la sacro-sainte loi du marché ? N’y a-t-il pas de risque à ce que l’accès à l’eau potable pour les couches défavorisées soit remis en cause pour des considérations de “rentabilité” financière des entreprises de gestion. Si rien ne permet de douter de la parole donnée par les responsables algériens du secteur des ressources en eau, il y a quand même lieu d’explorer les expériences précédentes, et qui ont cours actuellement dans d’autres pays, pour mesurer l’ampleur du risque. Car, jusqu’à présent, aucune de ces expériences n’a été positive. Dans certains cas, il a fallu que les populations se soulèvent pour reprendre leur droit à un accès à l’eau potable que les pouvoirs publics sont obligés d’assurer pour les catégories de citoyens qui n’ont pas les moyens de suivre les hausses continues des tarifs de l’eau.

Les expériences de Suez en Argentine, en Bolivie, aux Philippines et en Afrique du Sud ne sont pas des cas “rares” dans l’histoire des concessions dans le secteur de la distribution de l’eau. Elles peuvent se produire dans n’importe quel pays si l’on n’y prend pas garde.

Bolivie

Le 13 janvier 2005, après trois jours de mobilisation des habitants d’El-Alto, le président bolivien a émis un décret à travers lequel il met fin à la concession de 30 ans accordée à la transnationale Suez des eaux. Déjà que la manière dont a été attribuée – sans appel d’offres – cette concession pour la distribution d’eau potable et l’assainissement des eaux usées de la municipalité d’El-Alto et de la capitale, La Paz, à la Lyonnaise des eaux (Suez) avait suscité pas mal de débats. Mais les événements qui ont suivi ont confirmé les craintes des habitants de ces régions. Selon Eric Toussaint, du Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM), “Suez privait 200 000 habitants d’El-Alto d’eau potable”. Ce dernier explique que 70 000 habitants n’étaient pas raccordés au réseau d’eau potable “car le prix du raccordement était exorbitant” et “atteignait même la somme astronomique de 445 dollars, soit approximativement 8 mois de salaire minimum”.

Par ailleurs, ajoute-t-il, “130 000 Boliviens vivant sur le territoire de la concession accordée à Aguas del Illimani (entreprise détenue à plus de 50% par Suez) sont en dehors de l’aire desservie par la transnationale”.

Par ailleurs, il note que l’insuffisance d’investissement dans l’entretien et l’amélioration des installations “s’est traduite par des foyers de contaminations dans certains quartiers dus à la distribution d’eau non potable”. En parallèle, les prix ont augmenté de 19% à la suite de l’octroi de la concession. Le coût du raccordement a, lui aussi, connu une hausse de 33%. Mieux encore, Suez avait obtenu l’inscription dans le contrat la garantie “qu’en cas de non renouvellement de la concession en 2027, les autorités publiques devraient rembourser à l’entreprise tous les investissements réalisés”.

Argentine

Le cas de ce pays met en évidence les mêmes pratiques. Suez, qui a obtenu en mai 1993, pour une durée de 5 ans, la concession de la distribution de l’eau potable et la gestion des réseaux d’égouts, n’a pas respecté ses engagements, encouragée par le manque de contrôle étatique.

Décidée par décret, la concession à l’entreprise Suez devait donner lieu à une réduction des tarifs. En fait, explique un journaliste argentin, le principe de ces entreprises est d’acquérir un marché puis de renégocier progressivement par la suite. Ainsi, au bout de huit mois, l’entreprise annonce un “déficit opérationnel” pour justifier une hausse des tarifs de l’ordre de 13,5%. “Après cette première renégociation, l’entreprise s’est mise à réaliser un chiffre d’affaires de 350 millions de dollars et à gagner 50 millions”. D’un autre côté, “l’investissement effectué par l’entreprise est très en dessous de ses engagements initiaux”, soit “moins de 60% de ce qui a été annoncé”.

Récemment, le groupe Suez a annoncé qu’il abandonnerait le contrôle d’Aguas Provinciales de Santa Fe (la société des eaux de Santa Fe - Argentine), après le refus du gouvernement provincial de lui permettre d’augmenter ses tarifs de 60%.

Philippines et Afrique du Sud

A Manille, capitale des Philippines, “l’eau coûte quatre fois plus cher en 2004 depuis que sa distribution a été privatisée” au profit de la société Maynilad (en partenariat avec la française Suez-Lyonnaise des eaux). On estime à 10% le pourcentage des revenus consacré à l’eau par les ménages. Sans raccordement, le commerce de l’eau potable se multiplie dans les quartiers défavorisés de Manille, ce qui augmente le risque de contamination, dont la conséquence est la réapparition du choléra dans cette ville.

En Afrique du Sud c’est également Suez qui gère, depuis 2001, les services d’eau et d’assainissement de la ville de Johannesburg, à travers le consortium Jowam (Johannesburg Water Management). Durant la même année, le gouvernement sud-africain décida d’octroyer gratuitement une dotation mensuelle de 6 m3 d’eau aux foyers les plus pauvres. Malgré cette démarche, les coupures d’eau se font plus courantes et l’accès à l’or bleu devient une véritable problématique pour les plus démunis pour cause de “factures impayées”. En fait, “après la première tranche gratuite, les foyers paient les tranches suivantes à un taux élevé. Ce qui veut dire que “la plupart des familles paient autant, sinon plus, qu’avant l’introduction des 6 m3 gratuits”, affirment des militants sud-africains pour le droit d’accès à l’eau, et 17% de la population ne peut payer les factures de l’eau, selon une enquête menée en 2001.

Expériences à méditer…

Abdelkader Djalil

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