|
Accueil
Le CNES et le
gouvernement
à l’assaut de
la Banque d’Algérie
L’Exécutif cherche
à lever tous les verrous qui l’empêchent de disposer de l’ensemble
des ressources financières nationales pour subvenir, par la suite, à
la plus grande opération de dépense budgétaire que le pays ait
connu. Le premier de ces verrous s’appelle la Banque centrale.
Le procès de la
cigale-gouvernement contre la fourmi- Banque centrale, accusée
d’avoir longtemps commis ce qu’elle a justement pour vocation de
faire : du monétarisme. C’est à cet étrange exercice que s’est prêté
le CNES dans ses derniers rapports, aligné qu’il est sur les
positions du gouvernement Ouyahia dont il a tenté, non sans quelques
failles, de construire
l’argumentaire.
Le monétarisme
considérant que c’est essentiellement la quantité de monnaie en
circulation qui fixe le niveau des prix, toutes les banques
centrales sont, par nature, monétaristes. En revanche, les
gouvernements sont par nature keynésiens dans la mesure où ils ont
la tentation, pour toute sorte de raisons, de vouloir dépenser et de
recourir à la Banque centrale pour financer leurs projets, de sorte
que l’on peut déceler une opposition inévitable. Cette opposition,
sous quelque forme qu’elle puisse se présenter, reste nécessaire
parce qu’elle crée une situation d’équilibre entre les impératifs de
stabilité macroéconomique et les objectifs de la politique
budgétaire, l’une des plus importantes intersections entre les deux
étant celle du taux d’inflation et du taux de chômage.
En Algérie, ce
clivage est déjà perceptible depuis quelques années, traduit en
raison du rapport de force favorable à l’Exécutif par deux
amendements consécutifs de la Loi 90-10 sur la monnaie et le crédit
(LMC), qui a eu pour effet de limiter les pouvoir et surtout
l’autonomie de la Banque d’Algérie. Les périodes antérieures, soit
de 2001 à 2004, ont vu se concentrer les efforts du gouvernement
pour bouter celle-ci hors du cercle de décision sur le dossier de la
réforme bancaire. Sur ce point, le ministère des Finances a seul son
mot à dire, et c’est dans ce cadre d’ailleurs que ce dernier ne
cesse de presser les banques primaires à baisser leurs taux
d’intérêts.
Aujourd’hui, c’est
un CNES entièrement acquis à l’Exécutif depuis le départ de M.
Mentouri et l’arrivée de M. Babès qui s’immisce (est-ce sa fonction
?) dans ce clivage. Il le fait avec d’autant plus d’énergie qu’il va
jusqu’à imputer les limites des résultats de la croissance et la
faiblesse de celle-ci à la politique monétaire de la Banque
d’Algérie.
“Le conservatisme
avec lequel la Banque centrale s’est contentée de conduire la
politique monétaire, depuis 2000/2001, doit céder un peu de place à
une vision plus progressiste et plus large”, relève le CNES.
C’est-à-dire ? Le CNES demande à la Banque d’Algérie d’orienter les
banques en matière de crédit, d’accélérer les réformes des
institutions relevant de sa responsabilité et de veiller à un
meilleur financement des PMI/PME, ce qui revient à interférer dans
le champ de compétence du ministère des Finances qui travaille déjà
sur tous ces dossiers avec un programme aux grandes lignes bien
définies.
Les arguments
du CNES
Dans son rapport
intitulé Regards sur la politique monétaire en Algérie, le CNES
commence par minimiser les acquis de cette politique en terme de
maîtrise de l’inflation, argument-clé de la BA. “A quoi bon avoir un
taux d’inflation de moins de 3% et un taux de chômage de 17% ?”,
s’interroge le rapport, qui va plus loin en remettant en cause ce
taux moyen : si le taux d’inflation est donné à partir de l’Indice
des prix à la consommation (IPC) à Alger, le CNES souligne que l’IPC
dans l’arrière-pays est plus important encore, ce qui amène à
conclure à une inflation effective plus forte. Lorsque le CNES
estime que les résultats en matière de contrôle de l’inflation sont
largement satisfaisants, il ne peut s’empêcher de considérer aussi
qu’on ne peut pas attribuer tout le mérite à la seule politique
monétaire.
A ces assauts
contre “les pratiques monétaristes”, le CNES ajoute un avertissement
fort en prévenant contre l’avènement du “syndrome hollandais”, avec,
d’un côté, un unique secteur fort (les hydrocarbures) et de l’autre,
des secteurs en érosion, notamment l’industrie, concluant que c’est
à la Banque d’Algérie de tout faire pour que cesse la stérilisation
des surliquidités dans les banques de l’Etat et que soient octroyés
plus de crédits aux PMI/PME.
Au chapitre des
surliquidités inutilisées, que reproche-t-on à l’institut d’émission
? Issues de la hausse constante des recettes des hydrocarbures
parallèlement à une faible utilisation des produits “crédit”, le
volume des surliquidités a pris une ampleur inédite depuis 1999.
Pour éponger le surplus, la BA a fait jouer l’instrument monétaire
en rémunérant la reprise de liquidité au taux de 0,75%. Objectif :
susciter le placement des dépôts dormants à son niveau pour garder
la maîtrise de la masse monétaire en circulation. Le CNES s’oppose
totalement à cette pratique, vu que “le secteur économique rencontre
des difficultés énormes dans la mobilisation des crédits pour son
développement”. En clair, la BA est accusée de faire obstacle à une
hausse substantielle de l’offre en capitaux au profit des
investisseurs. Mais écoutons aussi les analystes de la BA sur la
question.
La BA n’en
pense pas moins
Dans leur rapport
sur l’exercice 2004, ils sont, eux aussi, “inquiets” de la
surliquidité bancaire. “Pour faire face à l’excès de liquidités sur
le marché monétaire interbancaire (…) la Banque d’Algérie a continué
d’activer au cours de l’année 2004 le principal instrument indirect
de politique monétaire dit reprises de liquidités sur le marché
monétaire.” Cette politique a conduit, selon la Banque, “au recul de
l’inflation monétaire (elle a été de 2%) et à la bonne tenue de
l’inflation des prix et à la croissance économique”. Et la BA de
préciser que “malgré cette performance en matière de reprise des
crédits à l’économie en 2004, le niveau d’intermédiation bancaire en
Algérie, en terme d’allocation des ressources, reste faible vu le
développement très important de l’épargne intérieure depuis l’année
2000”, renvoyant ainsi la balle aux banques primaires.
En 2004, les
dépôts dans les banques ont augmenté de plus de 10%. “Une telle
stabilité monétaire est propice à une amélioration soutenue des
ratios d’intermédiation bancaire, notamment une bonne reprise des
crédits à l’économie orientés vers l’investissement productif, les
PME et l’habitat”, conclut-on à titre de recommandation.
On ne voit, a
priori, aucune contradiction entre les deux institutions. On peut
dire que tout le monde est d’accord. Le sommet de la décision aussi,
puisque le chef de l’Etat, lors de son discours aux cadres de la
nation, a sommé les banques de favoriser le crédit à
l’investissement. Ce qui revient à en assouplir l’accès et, partant,
à réduire davantage les taux
d’intérêts.
La réalité du
terrain
Reste à savoir si,
en effet, les banques de l’Etat peuvent suivre. La question paraît
incongrue, sachant que ces établissements ont de tout temps
fonctionné sous le régime de l’injonction administrative, provenant
généralement du ministère des Finances (le propriétaire) qui va même
jusqu’à modifier la composante des staffs dirigeants lorsqu’il
perçoit des résistances en retour. Mais que peut-on demander
aujourd’hui aux banques qui ne soit pas contraire au bon sens ?
Jusqu’à quel plancher ces banques “trop prudentes” peuvent-elles
baisser encore leurs taux ? On sait que la recapitalisation de ces
dernières, éprouvées par le dispositif catastrophique
banques-entreprises pour sauver nombre d’EPE, n’est pas encore
terminée. On sait également qu’en raison du taux d’inflation, situé
à moins d’un point sous le taux directeur émis par la Banque
centrale, la marge de bénéfice des banques, surtout pour les crédits
à court terme, n’est pas importante. Les bénéfices des banques le
sont d’autant moins que le volume des créances malsaines (dont les
crédits non remboursés représentent une bonne tranche) ne cesse de
prendre de l’ampleur et risque d’aller crescendo si l’on oblige les
banques à augmenter leur portefeuille de crédit à l’ombre d’une
relative insécurité du marché.
Plus important
encore, on escamote le fait que, structurellement et
fonctionnellement, les banques de l’Etat sont des banques
commerciales qui n’ont pas pour vocation de financer les
entreprises. L’architecture financière étant à réformer, par la
création de fonds d’investissement, de société de capital-risque, de
fonds de garantie à l’investissement, etc., il faut encore se garder
de hâter les banques publique à aggraver le gaspillage des
ressources, dont la preuve la plus concrète est la disparition de
50% de PME au bout de 4 ans d’activité (sources officielles). Cela
d’autant que les réformes dites de deuxième génération, celles qui
doivent reprofiler l’environnement de l’entreprise, sont loin
d’aboutir.
Néanmoins, il est
intéressant de constater que les critiques du CNES nous sortent de
la logique de l’Algérien “bon épargnant”, selon les vœux du FMI, et
ouvrent la réflexion sur d’autres politiques “plus innovantes” qui,
cela dit, ne sont pas du ressort de la BA, mais du gouvernement.
Reste cette
interrogation relative au travail très fouillé accompli par le CNES
: pourquoi insiste-t-on particulièrement sur le volume de
surliquidités détenu par la BEA, qualifié de record, alors que l’on
reconnaît “la faiblesse de la demande solvable sur ces produits
financiers et bancaires” ? Pourquoi de cette banque, qui est celle
du secteur des hydrocarbures, il est exigé l’utilisation des
ressources, sachant pertinemment qu’en réalité cet argent appartient
non pas à la banque, mais à Sonatrach ?
Nabil Benali
Haut
Social
Le marasme
Le citoyen ne sait
plus où donner de la tête. Ballotté qu’il est entre les différentes
augmentations qui, depuis une année, touchent sans distinction les
produits alimentaires, les transports, les loyers, les
télécommunications, l’électricité et le gaz. Il sue sang et eau pour
pouvoir joindre les deux bouts.
Les fins de mois
de plus en plus difficiles, chacun en connaît désormais un bout. La
hantise de ne plus pouvoir honorer les factures, qui se font un
malin plaisir d’arriver quand le budget est au plus mal, est là de
plus en plus présente. Le pouvoir d’achat se réduit comme peau de
chagrin. Une fois empoché, le salaire fond comme par magie. C’est
que la vie devient de plus en plus chère et que les salaires sont
toujours aussi maigres.
L’Etat, qui a
subventionné pendant de longues années les produits alimentaires, ne
le fait plus. La valse des augmentations des prix n’en finit pas, au
grand dam du consommateur qui doit faire toute une gymnastique pour
équilibrer son budget.
En une année, tout
a augmenté. Selon les chiffres fournis par l’Office national des
statistiques (ONS), les loyers ont grimpé de 13,60% entre mai 2004
et le même mois de l’année 2005 ; les transports et les
télécommunications ont connu une hausse de 11,40% ; les soins de
santé ont augmenté de 0,60% ; les prix des produits agricoles ont
augmenté de 2,40% et les produits alimentaires ont connu une hausse
de 0,20% ; les fruits et légumes connaissent périodiquement des
hausses importantes. Aucun pourcentage de ces hausses n’est
enregistré, car les hauts et les bas dans ce secteur sont fréquents
et sont souvent le fait des agriculteurs, mais aussi et surtout des
mandataires qui fixent les prix à leur guise. Mais ils ne se gênent
nullement pour expliquer cette valse des prix par les caprices de la
nature, au détriment des ménagères qui doivent faire preuve
d’imagination pour nourrir leurs familles.
Les factures
d’électricité et de gaz seront pour leur part de plus en plus
lourdes. A l’augmentation enregistrée en juin, qui est de 5% pour
les ménages et 10% pour les industriels et les gros consommateurs,
une autre augmentation, du même ordre, se profile pour la fin de
l’année. Ces augmentations annoncées par le président de la
Commission de régulation de l’électricité et du gaz (CREG), sont
justifiées par les investissements réalisés par l’opérateur pour
assurer une meilleure gestion et une bonne qualité de services,
ainsi que par le taux d’inflation qui a atteint, jusqu’au mois de
mai 2005, 3,2%.
Si les
augmentations font désormais partie du quotidien, un quotidien pas
toujours joyeux, ne dit-on pas qu’il faut faire contre mauvaise
fortune, bon cœur ? Il n’en demeure pas de même pour les salaires
qui sont toujours aussi maigres et en complète inadéquation avec la
conjoncture économique.
En effet, lors de
la tripartite qui a eu lieu en mars 2005, l’UGTA avait demandé,
entre autres, la révision de l’article 87 bis qui limite le Salaire
minimum garanti (SNMG) à 10 000 DA, et qui de ce fait empêche une
augmentation conséquente des salaires et bloque pour ainsi dire le
dialogue. A l’issue de la tripartite, l’article 87 bis est toujours
là et la situation est presque au point de départ.
Résultat de tout
cela : les conditions de vie sont de plus en plus difficiles. La
pauvreté avance à grands pas et fait qu’il n’existe plus de classe
moyenne en Algérie. C’est sans doute pour cette raison que le
ministère de la Solidarité nationale a mis en chantier, en
collaboration avec le CENEAP et l’ANAT, trois études qui touchent
chacune un aspect, à savoir : le niveau de vie et mesure de la
pauvreté, l’actualisation de la carte de la pauvreté en Algérie et
enfin la mobilité sociale.
Ceci pour mieux
relancer la stratégie de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion
sociale, qui, au début, avait connu quelques balbutiements car elle
s’est faite dans l’urgence et ne répondait pas à des études bien
définies. Il était plus impératif de prendre en charge la misère,
qui commençait à refaire surface alors qu’on croyait l’avoir
éradiquée. La création d’un ministère de la Solidarité est à lui
seul un indice que la pauvreté est répandue en Algérie.
La création de
l’Observatoire national de l’emploi et de la lutte contre la
pauvreté, par le ministère de la Solidarité nationale, et la
promesse faite par Djamel Ould Abbas de réduire le taux de chômage à
moins de 10% à l’horizon 2009 par la création de deux millions
d’emplois, aura-t-elle un impact réel sur la lutte contre le chômage
?
Beaucoup d’argent
sera investi pour mener à bien ce projet, dont l’objectif est
d’aider les jeunes sans emploi à se lancer dans la vie active et
quitter peu à peu les méandres du chômage. Ainsi, 60 milliards de
dinars seront débloqués par le ministère de la Solidarité nationale,
qui dispose d’un budget de 96 milliards de dinars sur les 55
milliards de dollars consacrés pour le deuxième plan quinquennal de
relance économique, pour concrétiser ce projet qui consiste en la
construction de 154 000 locaux d’ici fin 2007, à raison de 100
locaux par commune. D’une superficie qui variera entre 20 et 40
mètres carrés, ces locaux serviront à promouvoir le secteur
productif et les services dans les domaines de la médecine,
l’architecture ou les prestations informatiques. Toute forme
d’activité commerciale y sera formellement interdite. Une façon de
demander aux gens d’être plus imaginatifs, mais aussi et surtout de
faire valoir leur savoir et leurs diplômes. Le jeune qui bénéficiera
d’un local aura à payer un loyer, symbolique au départ pour l’aider
à démarrer. Au fil du temps, ce loyer évoluera progressivement
jusqu’à atteindre enfin le prix réel du marché, car il ne s’agit
nullement de faire de la charité, mais bel et bien d’aider les
jeunes chômeurs à émerger d’une situation qui n’a rien d’enviable.
Un projet certes
intéressant, mais aura-t-il les résultats escomptés ? Son
application sur le terrain sera-t-elle conforme à ce qui a été tracé
au départ ? Y aura-t-il beaucoup de chômeurs qui en bénéficieront,
ou y aura-t-il des privilégiés qui en profiteront à la place de ceux
qui ont en réellement besoin ? Car il faut savoir que les autres
dispositifs mis en place ont certes donné des résultats, mais ont
fait bénéficier aussi des gens qui n’étaient nullement dans le
besoin. La distribution de ces locaux se fera par le wali, en
concertation avec le directeur de l’emploi et de la solidarité.
Serait-ce une garantie pour la justesse de l’application du projet ?
Les jeunes qui attendent depuis longtemps que se profile un horizon
prometteur ne méritent pas d’être déçus une fois de plus. Ils ont le
droit d’aspirer à une vie meilleure. Une vie où les privations
qu’ils connaissent ne seront enfin qu’un mauvais souvenir.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
Gestion de
l’eau
Les expériences
bolivienne et argentine
Durant l’été 2002,
marqué par une très grande sécheresse et une réduction drastique des
ressources hydriques, les pouvoirs publics avaient réellement eu la
frousse d’une émeute de l’eau dans la capitale. Pour une fois,
l’inquiétude n’était pas exagérée. Le manque d’eau peut,
effectivement, être source d’exaspération sociale ajoutée à tant
d’autres frustrations quotidiennes. D’où les mesures prises, à
l’époque, de recourir au dessalement d’eau de mer et de donner un
coup de fouet au secteur de ressources hydriques. Plusieurs projets
ont été lancés et d’autres ont vu le jour depuis, en partenariat
avec des compagnies étrangères disposant de l’ingénierie nécessaire.
Par contre, ces
derniers temps, il est question de recourir aux capacités de
management des transnationales de l’eau pour aider l’Algérie à mieux
gérer ses ressources hydriques. Le projet-phare entrant dans le
cadre de cette démarche est celui d’octroyer à l’entreprise
française Suez la gestion de la distribution de l’eau au sein de la
capitale. Il ne s’agit, selon les responsables du secteur, que
“d’une gestion déléguée et non pas d’une privatisation ou d’une
concession”. Par conséquent, précise-t-on, “il n’y aura aucune
implication sur le prix de l’eau”. “L’objectif de ce partenariat
étant de gagner sur les pertes d’eau potable (qui s’élèvent à 40%)
au lieu d’augmenter les prix”, ajoute-t-on dans une tentative de
dissiper le doute qui s’installe chez les citoyens concernant sur
les conséquences de ce genre de contrat sur le droit d’accès à
l’eau. Cette denrée vitale pour tout être vivant sur cette terre
peut-elle se transformer en une marchandise qui sera soumise à la
sacro-sainte loi du marché ? N’y a-t-il pas de risque à ce que
l’accès à l’eau potable pour les couches défavorisées soit remis en
cause pour des considérations de “rentabilité” financière des
entreprises de gestion. Si rien ne permet de douter de la parole
donnée par les responsables algériens du secteur des ressources en
eau, il y a quand même lieu d’explorer les expériences précédentes,
et qui ont cours actuellement dans d’autres pays, pour mesurer
l’ampleur du risque. Car, jusqu’à présent, aucune de ces expériences
n’a été positive. Dans certains cas, il a fallu que les populations
se soulèvent pour reprendre leur droit à un accès à l’eau potable
que les pouvoirs publics sont obligés d’assurer pour les catégories
de citoyens qui n’ont pas les moyens de suivre les hausses continues
des tarifs de l’eau.
Les expériences de
Suez en Argentine, en Bolivie, aux Philippines et en Afrique du Sud
ne sont pas des cas “rares” dans l’histoire des concessions dans le
secteur de la distribution de l’eau. Elles peuvent se produire dans
n’importe quel pays si l’on n’y prend pas garde.
Bolivie
Le 13 janvier
2005, après trois jours de mobilisation des habitants d’El-Alto, le
président bolivien a émis un décret à travers lequel il met fin à la
concession de 30 ans accordée à la transnationale Suez des eaux.
Déjà que la manière dont a été attribuée – sans appel d’offres –
cette concession pour la distribution d’eau potable et
l’assainissement des eaux usées de la municipalité d’El-Alto et de
la capitale, La Paz, à la Lyonnaise des eaux (Suez) avait suscité
pas mal de débats. Mais les événements qui ont suivi ont confirmé
les craintes des habitants de ces régions. Selon Eric Toussaint, du
Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM), “Suez
privait 200 000 habitants d’El-Alto d’eau potable”. Ce dernier
explique que 70 000 habitants n’étaient pas raccordés au réseau
d’eau potable “car le prix du raccordement était exorbitant” et
“atteignait même la somme astronomique de 445 dollars, soit
approximativement 8 mois de salaire minimum”.
Par ailleurs,
ajoute-t-il, “130 000 Boliviens vivant sur le territoire de la
concession accordée à Aguas del Illimani (entreprise détenue à plus
de 50% par Suez) sont en dehors de l’aire desservie par la
transnationale”.
Par ailleurs, il
note que l’insuffisance d’investissement dans l’entretien et
l’amélioration des installations “s’est traduite par des foyers de
contaminations dans certains quartiers dus à la distribution d’eau
non potable”. En parallèle, les prix ont augmenté de 19% à la suite
de l’octroi de la concession. Le coût du raccordement a, lui aussi,
connu une hausse de 33%. Mieux encore, Suez avait obtenu
l’inscription dans le contrat la garantie “qu’en cas de non
renouvellement de la concession en 2027, les autorités publiques
devraient rembourser à l’entreprise tous les investissements
réalisés”.
Argentine
Le cas de ce pays
met en évidence les mêmes pratiques. Suez, qui a obtenu en mai 1993,
pour une durée de 5 ans, la concession de la distribution de l’eau
potable et la gestion des réseaux d’égouts, n’a pas respecté ses
engagements, encouragée par le manque de contrôle étatique.
Décidée par
décret, la concession à l’entreprise Suez devait donner lieu à une
réduction des tarifs. En fait, explique un journaliste argentin, le
principe de ces entreprises est d’acquérir un marché puis de
renégocier progressivement par la suite. Ainsi, au bout de huit
mois, l’entreprise annonce un “déficit opérationnel” pour justifier
une hausse des tarifs de l’ordre de 13,5%. “Après cette première
renégociation, l’entreprise s’est mise à réaliser un chiffre
d’affaires de 350 millions de dollars et à gagner 50 millions”. D’un
autre côté, “l’investissement effectué par l’entreprise est très en
dessous de ses engagements initiaux”, soit “moins de 60% de ce qui a
été annoncé”.
Récemment, le
groupe Suez a annoncé qu’il abandonnerait le contrôle d’Aguas
Provinciales de Santa Fe (la société des eaux de Santa Fe -
Argentine), après le refus du gouvernement provincial de lui
permettre d’augmenter ses tarifs de 60%.
Philippines et
Afrique du Sud
A Manille,
capitale des Philippines, “l’eau coûte quatre fois plus cher en 2004
depuis que sa distribution a été privatisée” au profit de la société
Maynilad (en partenariat avec la française Suez-Lyonnaise des eaux).
On estime à 10% le pourcentage des revenus consacré à l’eau par les
ménages. Sans raccordement, le commerce de l’eau potable se
multiplie dans les quartiers défavorisés de Manille, ce qui augmente
le risque de contamination, dont la conséquence est la réapparition
du choléra dans cette ville.
En Afrique du Sud
c’est également Suez qui gère, depuis 2001, les services d’eau et
d’assainissement de la ville de Johannesburg, à travers le
consortium Jowam (Johannesburg Water Management). Durant la même
année, le gouvernement sud-africain décida d’octroyer gratuitement
une dotation mensuelle de 6 m3 d’eau aux foyers les plus pauvres.
Malgré cette démarche, les coupures d’eau se font plus courantes et
l’accès à l’or bleu devient une véritable problématique pour les
plus démunis pour cause de “factures impayées”. En fait, “après la
première tranche gratuite, les foyers paient les tranches suivantes
à un taux élevé. Ce qui veut dire que “la plupart des familles
paient autant, sinon plus, qu’avant l’introduction des 6 m3
gratuits”, affirment des militants sud-africains pour le droit
d’accès à l’eau, et 17% de la population ne peut payer les factures
de l’eau, selon une enquête menée en 2001.
Expériences à
méditer…
Abdelkader
Djalil
Haut
E-mail :contact@lesdebats.com |