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CINEMA
Beyrouth ya
Beyrouth ! (Suite et fin)
Longtemps
anesthésié par le mauvais cinéma égyptien qui lui légua d’emblée un
espace exotique habité de fictions quand il ne lui imposait pas des
archétypes dont la vulgarité occultait la réalité objective de sa
propre société, le cinéma libanais a tout d’abord tenté de renouer
avec l’expérience néoréaliste. Courageuse et avortée que cette
expérience qu’avait tentée en 1958 Georges Nasser avec Vers
l’inconnu et Le petit étranger mais qui aura laissé des traces
indélébiles. De purs moments de vérité, voire de bonheur
cinématographique sont à inscrire à l’actif d’une œuvre qui se joue
royalement de la ligne de démarcation entre le film de fiction et le
documentaire. Autant l’émotion qui se dégage du film est poignante,
autant l’analyse donne l’impression d’être confortée par une sorte
de distanciation où le langage plus personnel du réalisateur semble
annonciateur d’une vision propre.
Plusieurs
générations de jeunes cinéastes s’en réclament, même de nos jours,
surtout lorsqu’elle leur permet de dénoncer le cosmopolitisme et la
mentalité compradore de la bourgeoisie en place. Dans ce contexte,
les films de Jocelyn Saab, journaliste et cinéaste, témoignent des
étapes les plus importantes de son histoire des années 70. Tourné en
1977, Le Liban dans la tourmente rendait compte de la situation qui
prévalait à l’époque. Une situation à tout le moins inextricable que
caractérisait singulièrement l’alliance de la droite chrétienne avec
le régime syrien, le massacre de Tell el Zaâtar, la volonté de
liquidation des progressistes libanais et de la résistance
palestinienne, sans oublier l’encerclement de Beyrouth et
l’occupation israélienne du Sud. C’est très clairement, dira notre
consoeur Chabha Bouslimani, que l’auteur abordait la question sur le
plan politique, situant les diverses forces en présence sur
l’échiquier et mettant en lumière non seulement l’inefficacité du
régime mais les difficultés d’un règlement et les différents types
de réactions provoquées. Fidèle à elle-même, Jocelyne Saab récidive
avec Les nouveaux croisés où elle met en scène un ancien
tortionnaire de la guerre d’Algérie engagé comme instructeur par les
phalangistes. Un court métrage qui n’a pas été sans provoquer, on
s’en doute, une levée de boucliers à l’image d’autres œuvres comme
Le Sud Liban, Les enfants de la guerre et Beyrouth jamais plus. Ou
encore l’incisive Lettre de Beyrouth, un film tourné en juillet 1978
lors de l’occupation israélienne. Une lettre où la cinéaste
libanaise pose la question de savoir comment peut-on vivre dans une
ville en guerre, assister jour après jour à sa désintégration dans
le dédale des juxtapositions et des atavismes culturels ?
Mais c’est avec
Kafr Kassem que le cinéma libanais va sortir de sa léthargie. Nous
sommes en 1974, date que choisira justement Borhan Alaouié pour
commettre un film d’une très grande teneur. Une œuvre dense sur un
massacre, froidement organisé par la horde sioniste, d’une partie
des habitants du village martyr de Kafr Kassem, en Palestine
occupée. Un massacre que le réalisateur a voulu restituer à l’effet
d’établir une relation des faits désamorçant le suspense dramatique
et de nous intéresser, comme l’ont souligné non sans pertinence Les
Cahiers du cinéma en janvier 1975, à la vie de ces gens justement
parce que nous savons qu’ils vont mourir. Se dégageant, par
conséquent, de toute finalité dramatique le film vaut par le fait
même qu’il privilégie l’analyse sans pour autant réduire les
personnages qui rejouent l’Histoire à des silhouettes. Pour le
critique de cinéma Claude Michel Cluny, chacun assume sa part de
réalité, recommence presque les gestes des morts, redit à la radio
israélienne les messages obligatoirement sereins, porte le même
short blanc taillé dans un sac américain que celui qu’on connaissait
à l’un des morts, écoute la voix tutélaire de Nasser à la table du
café et croit comme presque tous les Palestiniens en 1956 que le
Raïs égyptien est seul capable d’assumer leur destin. A ce propos,
l’auteur du Dictionnaire des nouveaux cinémas arabes n’a pas manqué
de souligner, s’agissant du signifié comme du signifiant du film ce
qui suit : « Débarrassé de la tension dramatique qu’un film conçu de
manière traditionnelle n’aurait pas manqué de soutenir jusqu’à son
exploitation spectaculaire, le scénario peut mettre systématiquement
en évidence les rouages de la machine à tuer, comme il dévoile les
contradictions qui l’entourent, de part et d’autre. Le racisme juif
et la démission arabe. » En termes décodés, le film est loin d’être
une sorte de martyrologue. Bien au contraire, il procède d’une
démarche en complète rupture avec le sentimentalisme, l’indignation
et le nationalisme étriqué chers au Monde arabe. En choisissant
délibérément de priver les mythologies de leur support, Kafr Kassem
réussit à démontrer que le processus de mise à mort des habitants du
village est inhérent à la nature d’Israël, et le reconnaître ne peut
que conduire à une analyse positive du réel où, à juste titre
d’ailleurs, les accommodements, l’attentisme et la fatalité sont
particulièrement battus en brèche. C’est, de toute évidence, estime
Claude Michel Cluny, une des œuvres les plus marquantes des cinémas
arabes, par ses thèmes et par sa recherche d’un langage objectif
constamment vérifié au niveau des signes comme de l’expression.
Dans un entretien
accordé à Afrique-Asie, Borhan Alaouié sera on ne peut plus
explicite : « Kafr Kassem et avec Deir-Yassine, l’une des plus
grandes forfaitures du sionisme. »
Kafr Kassem est
surtout, pour le cinéaste libanais, un acte de reconnaissance envers
le peuple palestinien : « C’est la lutte pour la cause
palestinienne, avant-garde du mouvement de libération arabe, qui m’a
poussé à faire du cinéma engagé. »
Il ne suffit
pas que Dieu soit avec les pauvres
C’est, à
l’évidence, dans cette même perspective, portée du reste par la même
problématique, qu’une cinéaste libanaise, Heiny Srour, est allée, en
1972, dans le Sud de la péninsule arabique, tourner un documentaire
intitulé L’heure de la libération a sonné qu’elle présentera, en
1974 à Alger, à l’invitation de la Fédération Algérienne des
Ciné-Clubs. Ce film a été chaleureusement accueilli par la critique
cinématographique en ce qu’il a su concilier un didactisme politique
très clair et très cohérent avec un souffle humain qui confère à
l’œuvre un ton et une respiration remarquables. Pour Guy Hennebelle,
L’heure de la libération a sonné se situe incontestablement à
l’avant-garde du cinéma arabe contemporain. Ce qui a intéressé le
plus Heiny Srour, c’est le caractère radical de la lutte du premier
mouvement marxiste-léniniste arabe de libération nationale, le
FPLOGA (Front populaire de libération d’Oman et du golfe arabe) : «
Mon film est axé sur deux points forts, l’importance d’une ligne
politique juste pour mener à bien une révolution nationale et
sociale, et l’importance de l’émancipation complète de la femme pour
que cette révolution ait tout son sens. »
Et c’est aussi en
essayant de recommencer de l’intérieur l’analyse d’une problématique
de l’habitat, qui avait conduit aux réalisations du grand architecte
égyptien Hassan Fathy, que Borhan Alaouié, aidé en cela par Lotfi
Thabet et un scénario de l’écrivain tunisien Abdelwhab Meddeb,
réalise Il ne suffit pas que Dieu soit avec les pauvres. Un
réquisitoire contre le non-sens des conceptions architecturales
importées de l’Occident (du gothique victorien aux HLM d’enfer), la
dégradation de l’environnement et les pourrissoirs urbains. Une
critique acerbe contre tout ce qui procède d’une mutation de la
société arabe en marche vers les abâtardissements du monde
contemporain, fera judicieusement remarquer Claude Michel Cluny.
Enfin, Il ne suffit pas que Dieu soit avec les pauvres est un essai
lucide qui donne la parole à l’auteur de Construire avec le peuple,
Hassan Fathy en l’occurrence, le seul architecte égyptien qui ait
tenté de régénérer son art en réinstaurant le rapport essentiel de
l’habitat à la vie quotidienne, provoquant une vive réaction de la
censure cairote, sur laquelle l’Unesco a cru nécessaire de
s’aligner.
L’effervescence
artistique et culturelle à l’honneur durant ces années 70 à Beyrouth
allait permettre l’éclosion d’un autre cinéaste militant au talent
indéniable. Jean Chamoun qui, au lieu de prendre le chemin de
l’exil, comme beaucoup d’autres, vivra les événements de 1982 dans
sa chair faisant fi des clivages que sa société continue de vivre.
Il donnera à la cinématographie libanaise des documentaires de
qualité, axés souvent sur la guerre, sur la vie pendant la guerre et
sur des personnages qui ont joué un rôle, surtout des femmes.Tout au
long de son parcours, il tournera plusieurs reportages décrivant les
tourments d’une ville assiégée par la haine de l’autre. Il a
sillonné le pays des cèdres, armé de la seule volonté de déceler la
force et la beauté des hommes dans un paysage ravagé. Ses
documentaires sont durs, parfois insoutenables, mais on comprend en
les voyant l’absurdité de la guerre. Rêves suspendus qui traitent de
l’impact que la guerre a eu sur les gens a été programmé par 90
chaînes de télévision dans le monde alors qu’au Liban les citoyens
ne sont pas habitués au documentaire, encore moins les exploitants
de salles qui seront réceptifs à Terre de femmes. Questionné à la
Cinémathèque algérienne, dont il était un grand habitué, sur la
question de savoir pourquoi a-t-il choisi la forme documentaire, il
aura cette réponse empreinte de bon sens et de franchise : « Ce
n’était pas une nécessité mais il y a, il est vrai, une histoire de
coût. Le documentaire coûte beaucoup mois cher. Le budget de la
fiction que j’ai réalisée, « A l’ombre de la ville », est cinq fois
supérieur au budget d’un de mes documentaires. En même temps, le
cinéma documentaire est à mon avis un style de cinéma direct. J’ai
voulu, pendant la guerre, relater des faits. Je me suis donc tourné
vers le docudrame. Ce n’est pas un documentaire classique. Je crée
des rapports avec les personnages avant de tourner. Je crée une
intimité, je les laisse parler. »
Avec À l’ombre de
la ville, il s’essaie à la fiction avec une histoire vraie, inspirée
par la description d’une réalité et le cinéma réaliste cher à
Georges Nasser. La recherche de la vérité semble être un credo pour
Jean Chamoun : « Il y a une volonté d’effacer la mémoire, ici. La
jeune génération a besoin de savoir et veut savoir ce qui c’est
passé. Rien n’est expliqué ni à l’école, ni à l’Université. C’est
criminel de la part des gens au pouvoir. On ne parle pas de la
guerre. Quand les jeunes Libanais voient mes films, cela suscite un
débat, une discussion et cela dans toutes les régions du Liban. Le
cinéma peut être utile et peut être dangereux. Moi, j’ai choisi
l’utilité. »
Le cinéma libanais
semble souffrir énormément des effets pervers de la censure que lui
imposent deux étapes : la première sur le scénario ou sur le sujet
du film s’il s’agit d’un documentaire, la seconde après le tournage.
Le pouvoir veut avoir un contrôle sur l’image car elle a un impact :
« Nous connaissons la limite que nous ne devons pas dépasser, mais
nous disposons au Liban d’une certaine marge de manœuvre qui
n’existe pas dans d’autres pays arabes. »
La vidéo de
tous les espoirs permis ou non
Les films de Jean
Chamoun décrivent la dureté de la vie mais sont toujours tournés
vers l’avenir, avec une grosse touche d’optimisme. Ils veulent
démontrer que sans mémoire, il n’y a pas de société : « Il faut
connaître son histoire pour ne pas refaire les mêmes erreurs, il
faut connaître son histoire pour pouvoir regarder vers l’avenir.
L’optimisme fait partie de la vie. Malgré la guerre, malgré
l’occupation, les gens continuent de vivre. Ils surmontent
aujourd’hui les difficultés avec un dynamisme incroyable. C’est ce
dynamisme que je veux montrer dans mes films. » Mais ce
documentariste patient et besogneux n’en reste pas moins pessimiste,
s’agissant de la nouvelle génération de réalisateurs et de
techniciens du cinéma dans un pays qui compte pas moins de quatre
instituts de cinéma : « La plupart font des publicités ou des clips.
Sinon, ils émigrent car ils n’ont pas d’avenir dans leur pays. S’ils
sont courageux, ils essaient de faire un court métrage avec des
volontaires. Mais s’il n’y a pas de volonté politique vraiment
solide, une stratégie pour l’industrie du cinéma, le cinéma libanais
va mourir avant même de naître. C’est triste et c’est très difficile
pour les débutants aujourd’hui. » Et pour les aînés aussi, si on
s’en tient à la filmographie de ce réalisateur : Tell El Zaâtar et
Hymne à la liberté (1978), Sous les décombres (1983), Fleur d’ajonc
(1986), Beyrouth, génération de la guerre (1988), Les enfants du feu
(1990), Rêves suspendus (1992), Otages de l’attente (1994), Hanan
Ashrawi: femme de son époque (1996), Les enfants de Chatila (1998),
A l’ombre de la ville (2000)
Mais les enfants
du pays des cèdres ont toujours su transformer leur mauvaise fortune
en possibilités d’action. Ce qui se passe à Beyrouth, et qu’on ne
voit pas forcément dans d’autres pays de la région, c’est qu’il y a
une utilisation de la vidéo qui a permis beaucoup de libertés, fait
émerger des artistes qui ne se destinaient pas forcément au cinéma
mais qui ont utilisé la vidéo, affirme la réalisatrice Hadjithomas
dont le long métrage A perfect day a été un événement
cinématographique dans plusieurs festivals de cinéma dans le monde :
« Comme on n’a pas beaucoup de productions, on a très peu d’argent
pour financer le cinéma, la vidéo a été une démocratisation. Ce que
je veux dire c’est que avant, s’il fallait attendre d’avoir une
production, de l’argent pour travailler en pellicule et s’exprimer,
c’était très complique parce qu’il y avait très peu d’argent et il y
en a toujours très peu. Une toute petite somme est donnée par le
ministère de la culture, et puis le reste on peut trouver des fonds
privés, mais c’est très compliqué, il n’y a pas de mécénat donc, on
se retrouvait souvent dans des projets qui n’aboutissaient pas ou
qui devaient être aidés par l’étranger, l’Europe, en général et la
France, en particulier. Beaucoup de projets ne voyaient pas
forcément le jour alors qu’en vidéo c’est très simple de travailler.
»
En d’autres
termes, Il y a une production cinématographique mais elle ne
s’exprime pas forcément par la pellicule. Ce qui est intéressant au
Liban, c’est que la plupart de ces films n’ont pas essayé de palier
au manque de production cinématographique. Ils ont, au contraire,
essayé de chercher comment tirer profit de la vidéo et utiliser une
écriture très particulière. Même si sa production se situe aux
antipodes de la création collective prônée à l’époque par Maroun
Baghdadi, la nouvelle génération prend beaucoup de libertés au
niveau narratif, au niveau visuel…se défait des carcans de la
narration traditionnelle.
Les thèmes y sont
très divers, même si le poids de la guerre demeure pesant, souligne
Hadjithomas : « Je pense que ce que la vidéo a réussi à faire c’est
parler de notre présent. Peut-être plus que le cinéma, la vidéo a
depuis plus longtemps entamé ce processus de parler de la ville, du
quotidien de certains… c’est assez proche de l’univers personnel de
ceux qui les font. On fait aussi souvent des films assez engagés
politiquement, du fait de notre histoire, de notre position dans le
Moyen Orient entre la Syrie et Israël. On est engagés dans un
processus, qu’on le veuille ou pas. On parle de ça, de ce rapport,
par exemple dans « Beirut : Childish Artwork Raddem, tous les films
de Danielle Arbid, certains films de Akram Zaatari.
Il y a aussi le
fait du 14 février et du 14 mars, c'est-à-dire l’assassinat de Rafik
Hariri et puis le grand mouvement de la révolution, et je crois que
Jacky a voulu en rendre compte. Il y a aussi cet aspect là, rendre
compte de l’évolution politique, de l’évolution sociale, beaucoup de
films traitent des mœurs de chacun, et aussi rendre compte de
l’évolution au niveau de la recherche visuelle. Beyrouth est très
contemporain, c’est un lieu où on cherche des choses. Beaucoup
d’artistes travaillent à cette périphérie artistique. Khalil et moi
on vient de sortir un long métrage. »
En cela, il n’y a
point de conflit de générations cinématographiques. Hadjithomas
comme Jean Chamoun sont conscients que le 7e art a évidemment un
rôle à jouer dans la société libanaise. Tout comme l’art et la
culture en général. La culture doit aider à la construction d’une
nouvelle société, pour regarder vers l’avenir et éviter de nouvelles
guerres. La culture doit aider à unir les gens. Au Liban, le
confessionnalisme se perpétue, la société est divisée. Du nord au
sud, de l’est à l’ouest, 99% des gens critiquent la situation
économique et sociale actuelle même si la dernière invasion
israélienne a précipité une prise de conscience salutaire. C’est
pour cette raison et bien d’autres , dira l’auteur de Rêves
suspendus, qu’il y a lieu d’investir grandement en direction de la
jeunesse. Elle est l’avenir, mais ne sait rien de son passé. Alors
que pour renouer le dialogue au Liban, il faut se réconcilier avec
son histoire, avec soi-même.
Abdelhakim
Meziani
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |