Semaine du 6 au 12 septembre 2006

CINEMA

Beyrouth ya Beyrouth ! Act II (Suite et fin)

 

 
 
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Beyrouth ya Beyrouth !   (Suite et fin)

Longtemps anesthésié par le mauvais cinéma égyptien qui lui légua d’emblée un espace exotique habité de fictions quand il ne lui imposait pas des archétypes dont la vulgarité occultait la réalité objective de sa propre société, le cinéma libanais a tout d’abord tenté de renouer avec l’expérience néoréaliste. Courageuse et avortée que cette expérience qu’avait tentée en 1958 Georges Nasser avec Vers l’inconnu et Le petit étranger mais qui aura laissé des traces indélébiles. De purs moments de vérité, voire de bonheur cinématographique sont à inscrire à l’actif d’une œuvre qui se joue royalement de la ligne de démarcation entre le film de fiction et le documentaire. Autant l’émotion qui se dégage du film est poignante, autant l’analyse donne l’impression d’être confortée par une sorte de distanciation où le langage plus personnel du réalisateur semble annonciateur d’une vision propre.

Plusieurs générations de jeunes cinéastes s’en réclament, même de nos jours, surtout lorsqu’elle leur permet de dénoncer le cosmopolitisme et la mentalité compradore de la bourgeoisie en place. Dans ce contexte, les films de Jocelyn Saab, journaliste et cinéaste, témoignent des étapes les plus importantes de son histoire des années 70. Tourné en 1977, Le Liban dans la tourmente  rendait compte de la situation qui prévalait à l’époque. Une situation à tout le moins inextricable que caractérisait singulièrement l’alliance de la droite chrétienne avec le régime syrien, le massacre de Tell el Zaâtar, la volonté de liquidation des progressistes libanais et de la résistance palestinienne, sans oublier l’encerclement de Beyrouth et l’occupation israélienne du Sud. C’est très clairement, dira notre consoeur Chabha Bouslimani, que l’auteur abordait la question sur le plan politique, situant les diverses forces en présence sur l’échiquier et mettant en lumière non seulement l’inefficacité du régime mais les difficultés d’un règlement et les différents types de réactions provoquées. Fidèle à elle-même, Jocelyne Saab récidive avec Les nouveaux croisés où elle met en scène un ancien tortionnaire de la guerre d’Algérie engagé comme instructeur par les phalangistes. Un court métrage qui n’a pas été sans provoquer, on s’en doute, une levée de boucliers à l’image d’autres œuvres comme Le Sud Liban, Les enfants de la guerre et Beyrouth jamais plus. Ou encore l’incisive Lettre de Beyrouth, un film tourné en juillet 1978 lors de l’occupation israélienne. Une lettre où la cinéaste libanaise pose la question de savoir comment peut-on vivre dans une ville en guerre, assister jour après jour à sa désintégration dans le dédale des juxtapositions et des atavismes culturels ?

Mais c’est avec Kafr Kassem que le cinéma libanais va sortir de sa léthargie. Nous sommes en 1974, date que choisira justement Borhan Alaouié pour commettre un film d’une très grande teneur. Une œuvre dense sur un massacre, froidement organisé par la horde sioniste, d’une partie des habitants du village martyr de Kafr Kassem, en Palestine occupée. Un massacre que le réalisateur a voulu restituer à l’effet d’établir une relation des faits désamorçant le suspense dramatique et de nous intéresser, comme l’ont souligné non sans pertinence Les Cahiers du cinéma en janvier 1975, à la vie de ces gens justement parce que nous savons qu’ils vont mourir. Se dégageant, par conséquent, de toute finalité dramatique le film vaut par le fait même qu’il privilégie l’analyse sans pour autant réduire les personnages qui rejouent l’Histoire à des silhouettes. Pour le critique de cinéma Claude Michel Cluny, chacun assume sa part de réalité, recommence presque les gestes des morts, redit à la radio israélienne les messages obligatoirement sereins, porte le même short blanc taillé dans un sac américain que celui qu’on connaissait à l’un des morts, écoute la voix tutélaire de Nasser à la table du café et croit comme presque tous les Palestiniens en 1956    que le Raïs égyptien est seul capable d’assumer leur destin. A ce propos, l’auteur du Dictionnaire des nouveaux cinémas arabes n’a pas manqué de souligner, s’agissant du signifié comme du signifiant du film ce qui suit : « Débarrassé de la tension dramatique qu’un film conçu de manière traditionnelle n’aurait pas manqué de soutenir jusqu’à son exploitation spectaculaire, le scénario peut mettre systématiquement en évidence les rouages de la machine à tuer, comme il dévoile les contradictions qui l’entourent, de part et d’autre. Le racisme juif et la démission arabe. » En termes décodés, le film est loin d’être une sorte de martyrologue. Bien au contraire, il procède d’une démarche en complète rupture avec le sentimentalisme, l’indignation et le nationalisme étriqué chers au Monde arabe. En choisissant délibérément de priver les mythologies de leur support, Kafr Kassem réussit à démontrer que le processus de mise à mort des habitants du village est inhérent à la nature d’Israël, et le reconnaître ne peut que conduire à une analyse positive du réel où, à juste titre d’ailleurs, les accommodements, l’attentisme et la fatalité sont particulièrement battus en brèche. C’est, de toute évidence, estime Claude Michel Cluny, une des œuvres les plus marquantes des cinémas arabes, par ses thèmes et par sa recherche d’un langage objectif constamment vérifié au niveau des signes comme de l’expression.

Dans un entretien accordé à Afrique-Asie, Borhan Alaouié sera on ne peut plus explicite : « Kafr Kassem et avec Deir-Yassine, l’une des plus grandes forfaitures du sionisme. »

Kafr Kassem est surtout, pour le cinéaste libanais, un acte de reconnaissance envers le peuple palestinien : « C’est la lutte pour la cause palestinienne, avant-garde du mouvement de libération arabe, qui m’a poussé à faire du cinéma engagé. »

Il ne suffit pas que Dieu soit avec les pauvres

C’est, à l’évidence, dans cette même perspective, portée du reste par la même problématique, qu’une cinéaste libanaise, Heiny Srour, est allée, en 1972, dans le Sud de la péninsule arabique, tourner un documentaire intitulé L’heure de la libération a sonné qu’elle présentera, en 1974 à Alger, à l’invitation de la Fédération Algérienne des Ciné-Clubs. Ce film a été chaleureusement accueilli par la critique cinématographique en ce qu’il a su concilier un didactisme politique très clair et très cohérent avec un souffle humain qui confère à l’œuvre un ton et une respiration remarquables. Pour Guy Hennebelle, L’heure de la libération a sonné se situe incontestablement à l’avant-garde du cinéma arabe contemporain. Ce qui a intéressé le plus Heiny Srour, c’est le caractère radical de la lutte du premier mouvement marxiste-léniniste arabe de libération nationale, le FPLOGA (Front populaire de libération d’Oman et du golfe arabe) : « Mon film est axé sur deux points forts, l’importance d’une ligne politique juste pour mener à bien une révolution nationale et sociale, et l’importance de l’émancipation complète de la femme pour que cette révolution ait tout son sens. »

Et c’est aussi en essayant de recommencer de l’intérieur l’analyse d’une problématique de l’habitat, qui avait conduit aux réalisations du grand architecte égyptien Hassan Fathy, que Borhan Alaouié, aidé en cela par Lotfi Thabet et un scénario de l’écrivain tunisien Abdelwhab Meddeb, réalise Il ne suffit pas que Dieu soit avec les pauvres. Un réquisitoire contre le non-sens des conceptions architecturales importées de l’Occident (du gothique victorien aux HLM d’enfer), la dégradation de l’environnement  et les pourrissoirs urbains. Une critique acerbe contre tout ce qui procède d’une mutation de la société arabe en marche vers les abâtardissements du monde contemporain, fera judicieusement remarquer Claude Michel Cluny. Enfin, Il ne suffit pas que Dieu soit avec les pauvres est un essai lucide qui donne la parole à l’auteur de Construire avec le peuple, Hassan Fathy en l’occurrence, le seul architecte égyptien qui ait tenté de régénérer son art en réinstaurant le rapport essentiel de l’habitat à la vie quotidienne, provoquant une vive réaction de la censure cairote, sur laquelle l’Unesco a cru nécessaire de s’aligner.

L’effervescence artistique et culturelle à l’honneur durant ces années 70 à Beyrouth allait permettre l’éclosion d’un autre cinéaste militant au talent indéniable. Jean Chamoun qui, au lieu de prendre le chemin de l’exil, comme beaucoup d’autres, vivra les événements de 1982 dans sa chair faisant fi des clivages que sa société continue de vivre. Il donnera à la cinématographie libanaise des documentaires de qualité, axés souvent sur la guerre, sur la vie pendant la guerre et sur des personnages qui ont joué un rôle, surtout des femmes.Tout au long de son parcours, il tournera plusieurs reportages décrivant les tourments d’une ville assiégée par la haine de l’autre. Il a sillonné le pays des cèdres, armé de la seule volonté de déceler la force et la beauté des hommes dans un paysage ravagé. Ses documentaires sont durs, parfois insoutenables, mais on comprend en les voyant l’absurdité de la guerre. Rêves suspendus qui traitent de l’impact que la guerre a eu sur les gens a été programmé par 90 chaînes de télévision dans le monde alors qu’au Liban les citoyens ne sont pas habitués au documentaire, encore moins les exploitants de salles qui seront réceptifs à Terre de femmes. Questionné à la Cinémathèque algérienne, dont il était un grand habitué,  sur la question de savoir pourquoi a-t-il choisi la forme documentaire, il aura cette réponse empreinte de bon sens et de franchise : « Ce n’était pas une nécessité mais il y a, il est vrai, une histoire de coût. Le documentaire coûte beaucoup mois cher. Le budget de la fiction que j’ai réalisée, « A l’ombre de la ville », est cinq fois supérieur au budget d’un de mes documentaires. En même temps, le cinéma documentaire est à mon avis un style de cinéma direct. J’ai voulu, pendant la guerre, relater des faits. Je me suis donc tourné vers le docudrame. Ce n’est pas un documentaire classique. Je crée des rapports avec les personnages avant de tourner. Je crée une intimité, je les laisse parler. »

Avec À l’ombre de la ville, il s’essaie à la fiction avec une histoire vraie, inspirée par la description d’une réalité et le cinéma réaliste cher à Georges Nasser. La recherche de la vérité semble être un credo pour Jean Chamoun : « Il y a une volonté d’effacer la mémoire, ici. La jeune génération a besoin de savoir et veut savoir ce qui c’est passé. Rien n’est expliqué ni à l’école, ni à l’Université. C’est criminel de la part des gens au pouvoir. On ne parle pas de la guerre. Quand les jeunes Libanais voient mes films, cela suscite un débat, une discussion et cela dans toutes les régions du Liban. Le cinéma peut être utile et peut être dangereux. Moi, j’ai choisi l’utilité. »

Le cinéma libanais semble souffrir énormément des effets pervers de la censure que lui imposent deux étapes : la première sur le scénario ou sur le sujet du film s’il s’agit d’un documentaire, la seconde après le tournage. Le pouvoir veut avoir un contrôle sur l’image car elle a un impact : « Nous connaissons la limite que nous ne devons pas dépasser, mais nous disposons au Liban d’une certaine marge de manœuvre qui n’existe pas dans d’autres pays arabes. »

La vidéo de tous les espoirs permis ou non

Les films de Jean Chamoun décrivent la dureté de la vie mais sont toujours tournés vers l’avenir, avec une grosse touche d’optimisme. Ils veulent démontrer que sans mémoire, il n’y a pas de société : « Il faut connaître son histoire pour ne pas refaire les mêmes erreurs, il faut connaître son histoire pour pouvoir regarder vers l’avenir. L’optimisme fait partie de la vie. Malgré la guerre, malgré l’occupation, les gens continuent de vivre. Ils surmontent aujourd’hui les difficultés avec un dynamisme incroyable. C’est ce dynamisme que je veux montrer dans mes films. » Mais ce documentariste patient et besogneux n’en reste pas moins pessimiste, s’agissant de la nouvelle génération de réalisateurs et de techniciens du cinéma dans un pays qui compte pas moins de quatre instituts de cinéma : « La plupart font des publicités ou des clips. Sinon, ils émigrent car ils n’ont pas d’avenir dans leur pays. S’ils sont courageux, ils essaient de faire un court métrage avec des volontaires. Mais s’il n’y a pas de volonté politique vraiment solide, une stratégie pour l’industrie du cinéma, le cinéma libanais va mourir avant même de naître. C’est triste et c’est très difficile pour les débutants aujourd’hui. » Et pour les aînés aussi, si on s’en tient à la filmographie de ce réalisateur : Tell El Zaâtar et Hymne à la liberté (1978), Sous les décombres (1983), Fleur d’ajonc  (1986), Beyrouth, génération de la guerre (1988), Les enfants du feu (1990), Rêves suspendus (1992), Otages de l’attente (1994), Hanan Ashrawi: femme de son époque (1996), Les enfants de Chatila (1998), A l’ombre de la ville (2000)

Mais les enfants du pays des cèdres ont toujours su transformer leur mauvaise fortune en possibilités d’action. Ce qui se passe à Beyrouth, et qu’on ne voit pas forcément dans d’autres pays de la région, c’est qu’il y a une utilisation de la vidéo qui a permis beaucoup de libertés, fait émerger des artistes qui ne se destinaient pas forcément au cinéma mais qui ont utilisé la vidéo, affirme la réalisatrice Hadjithomas dont le long métrage A perfect day a été un événement cinématographique dans plusieurs festivals de cinéma dans le monde : « Comme on n’a pas beaucoup de productions, on a très peu d’argent pour financer le cinéma, la vidéo a été une démocratisation. Ce que je veux dire c’est que avant, s’il fallait attendre d’avoir une production, de l’argent pour travailler en pellicule et s’exprimer, c’était très complique parce qu’il y avait très peu d’argent et il y en a toujours très peu. Une toute petite somme est donnée par le ministère de la culture, et puis le reste on peut trouver des fonds privés, mais c’est très compliqué, il n’y a pas de mécénat donc, on se retrouvait souvent dans des projets qui n’aboutissaient pas ou qui devaient être aidés par l’étranger, l’Europe, en général et la France, en particulier. Beaucoup de projets ne voyaient pas forcément le jour alors qu’en vidéo c’est très simple de travailler. »

En d’autres termes, Il y a une production cinématographique mais elle ne s’exprime pas forcément par la pellicule. Ce qui est intéressant au Liban, c’est que la plupart de ces films n’ont pas essayé de palier au manque de production cinématographique. Ils ont, au contraire, essayé de chercher comment tirer profit de la vidéo et utiliser une écriture très particulière. Même si sa production se situe aux antipodes de la création collective prônée à l’époque par Maroun Baghdadi, la nouvelle génération prend beaucoup de libertés au niveau narratif, au niveau visuel…se défait des carcans de la narration traditionnelle.

 

Les thèmes y sont très divers, même si le poids de la guerre demeure pesant, souligne Hadjithomas : « Je pense que ce que la vidéo a réussi à faire c’est parler de notre présent. Peut-être plus que le cinéma, la vidéo a depuis plus longtemps entamé ce processus de parler de la ville, du quotidien de certains… c’est assez proche de l’univers personnel de ceux qui les font. On fait aussi souvent des films assez engagés politiquement, du fait de notre histoire, de notre position dans le Moyen Orient entre la Syrie et Israël. On est engagés dans un processus, qu’on le veuille ou pas. On parle de ça, de ce rapport, par exemple dans « Beirut : Childish Artwork Raddem, tous les films de Danielle Arbid, certains films de Akram Zaatari.

Il y a aussi le fait du 14 février et du 14 mars, c'est-à-dire l’assassinat de Rafik Hariri et puis le grand mouvement de la révolution, et je crois que Jacky a voulu en rendre compte. Il y a aussi cet aspect là, rendre compte de l’évolution politique, de l’évolution sociale, beaucoup de films traitent des mœurs de chacun, et aussi rendre compte de l’évolution au niveau de la recherche visuelle. Beyrouth est très contemporain, c’est un lieu où on cherche des choses. Beaucoup d’artistes travaillent à cette périphérie artistique. Khalil et moi on vient de sortir un long métrage. »

En cela, il n’y a point de conflit de générations cinématographiques. Hadjithomas comme Jean Chamoun sont conscients que le 7e art  a évidemment un rôle à jouer dans la société libanaise. Tout comme l’art et la culture en général. La culture doit aider à la construction d’une nouvelle société, pour regarder vers l’avenir et éviter de nouvelles guerres. La culture doit aider à unir les gens. Au Liban, le confessionnalisme se perpétue, la société est divisée. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, 99% des gens critiquent la situation économique et sociale actuelle même si la dernière invasion israélienne a précipité une prise  de conscience salutaire. C’est pour cette raison et bien d’autres , dira l’auteur de Rêves suspendus, qu’il y a lieu d’investir grandement en direction de la jeunesse. Elle est l’avenir, mais ne sait rien de son passé. Alors que pour renouer le dialogue au Liban, il faut se réconcilier avec son histoire, avec soi-même.

Abdelhakim Meziani

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