|
Accueil
Economie
politique
Un système
rentier, cela existe-t-il ? (1° partie)
C’est une opinion
largement admise que l’économie algérienne est depuis nombre
d’années maintenant une économie en transition. Les gouvernements
qui se sont succédé depuis la deuxième moitié des années 1980
jusqu’à l’actuel ( pour sa part plutôt discret sur ce thème, au
point d’ailleurs d’avoir l’air de considérer que pour lui le gros du
travail est déjà accompli), sont censés s’être consacrés en premier
lieu à la tâche de faire passer l’appareil économique national d’une
situation caractérisée par la gestion centralisée bureaucratique à
une autre où la régulation se ferait par les mécanismes du marché,
ceux-là mêmes qui sont à l’œuvre dans les économies occidentales
développées. Dès lors que ce processus n’est pas arrivé à terme, ce
sur quoi tout le monde est à peu près d’accord, on estime le plus
souvent soit que ces gouvernements ont échoué dans cette entreprise
majeure, faute de posséder une vision claire et juste des réformes à
engager, du rythme à leur imprimer, des étapes à suivre comme de
leur articulation, soit que les luttes internes au régime ont eu
raison de leurs efforts déployés en ce sens. Toutes les équipes,
bien entendu, ne sont pas créditées de la même volonté, ni de la
même compétence du reste ; l’une d’entre elles, la première au point
de vue temporel, celle qui fut dirigée par M. Hamrouche, s’est par
exemple acquise une solide réputation dans ce domaine, de sorte que
seize ans après avoir quitté les affaires, il n’est pas rare
d’observer que, dans les journaux du moins, on est porté comme par
le passé à croire que les réformes constituent sa spécialité, et que
les retards, et autres ratages dénoncés fréquemment, auraient pu
être évités si on lui avait permis de continuer sur sa lancée. Il
n’y a aucune raison d’ajouter foi sans examen à une opinion trop
souvent répétée, et par les mêmes, pour être tout à fait
désintéressée ou objective.
La transition en
question n’est pas propre à l’économie algérienne. Elle est commune
à tous les pays où l’autorité politique se substituait et se
substitue encore, peu ou prou, à la régulation par le marché,
autrement dit à des orientations décentralisées, que personne en
principe n’a tenu à édicter dans les termes qu’elles ont finalement
revêtus mais qui s’imposent à tous les acteurs, chacune étant la
résultante de choix atomisés, souvent divergents. Mais la transition
dans le cas algérien ne se réduit pas au passage d’une économie
administrée à une économie qui ne le serait d’aucune façon, ou alors
si peu, à la marge et a posteriori, et seulement à titre correctif.
On peut dire que pour les Algériens eux-mêmes, en règle générale du
moins, cette problématique est secondaire. Ce qui est véritablement
en cause d’après eux, c’est une autre transformation à réussir,
considérée par eux comme devant être réalisée en premier, même s’ils
ne semblent pas voir une différence entre leur approche et celle
privilégiée ailleurs. Ils croiraient plutôt que l’une et l’autre
mènent au même but : à l’économie de marché, comme si elles étaient
identiques, ou qu’elles se ramenaient à l’unité, ressemblant en
cela à une de ces intégrales qui en mathématiques donnent le même
résultat quel que soit le chemin suivi. Ce qui compte à leurs yeux,
et déterminerait tout le reste, c’est d’effectuer le passage d’une
économie de rente, qui est celle d’aujourd’hui, à une économie qui
ne le serait pas, qui serait de production, ainsi qualifiée
par opposition stricte à la première. Les termes employés sont jugés
discriminants à souhait, dans la même mesure où les réalités
qu’elles recouvrent seraient distinctes. Or, économie de rente, à
supposer que cela veuille dire quelque chose, et économie de
production, ne s’excluent pas mutuellement, ni en théorie ni en
pratique. La rente pétrolière, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, ne
se réalise en effet qu’une fois les hydrocarbures sont extraits de
terre et vendus sur le marché.
Nombreux sont dans
le pays ceux qui sont convaincus qu’aussi longtemps que la rente
pétrolière représenterait l’essentiel de nos ressources extérieures,
et que le régime, la superstructure politique autrement dit,
l’économie de marché serait un vœu pieu. De fait, de quel marché
pourrait-il s’agir quand serait absente la production qui en
formerait la base, celle-ci devant être de plus assez abondante pour
que la concurrence se mette de la partie, stimulant les producteurs,
suscitant les mécanismes essentiels, donnant naissance en
particulier à la fameuse main invisible et à la loi de
l’offre et de la demande ? Cette foule est au fond convaincue que
la rente pétrolière est une malédiction pour le pays, que dans le
long terme, qui est celui de l’Histoire, elle lui fait
incomparablement plus de mal qu’elle ne lui procure de bien. Les
plus radicaux d’entre eux, ou alors les plus chagrins par
tempérament, qui se recrutent majoritairement, sinon totalement
(comme par hasard), dans la catégorie des déçus du socialisme à la
sauce stalinienne, ne demanderaient pas mieux que de voir les
gisements se tarir du jour au lendemain, ou que le prix du baril
tomber plus bas que terre, de façon à ce que cette manne ne
nourrisse plus son peuple, dans l’idée soi-disant généreuse autant
que révolutionnaire qu’alors le salut par le marché surviendrait car
il aurait la voie libre devant lui, et que les Algériens seraient à
même d’échapper à la séduction corruptrice de la rente pour se
mettre au travail, n’ayant plus désormais d’autre choix que de
gagner leur pain à la sueur de leur front. S’ils ne formulent pas
franchement ce vœu, par pudeur, sinon par crainte de paraître des
sans-cœur, ils ne se gênent pas à l’occasion pour s’inscrire en
faux contre telle mesure jugée par eux d’inspiration rentière. C’est
ainsi qu’ils sont enclins à regarder d’un mauvais œil une
augmentation de salaire au profit des travailleurs, « le saupoudrage
de la rente », comme ils disent parfois, ne servant au bout du
compte qu’à entretenir le système rentier, qu’à prolonger son
existence et reconduire ses méfaits alors qu’il importe d’en sortir,
de le dépasser au plus vite. On comprend par ailleurs assez vite que
dans leur esprit cette rente n’est susceptible de donner lieu à une
avancée, qu’elle n’est rachetable in fine, que dans le cas où
elle sert à créer, en quelque sorte de toutes pièces, une classe de
capitalistes purs et durs à qui il reviendrait ensuite de dominer
sans partage l’économie comme de présider à son développement, à
l’imitation de ce qui s’est passé ailleurs, notamment en Occident.
Un partage équitable de la rente ? Surtout pas ! A se demander
pourquoi alors fustiger la corruption se trouvant au coeur du
système ! N’agit-elle pas en effet dans le sens souhaité, n’a-t-elle
pas pour conséquence évidente d’accélérer le processus
d’accaparement par une minorité d’une richesse appartenant par
essence à la collectivité nationale ? Leur souci de cohérence, on le
voit, est pris ici en défaut, il ne va pas jusqu’à reconnaître que
cette tare, disons systémique, bien loin de nuire à l’ensemble,
précipite sa transformation dans la direction recherchée, agissant
dans le fond comme un catalyseur, comme un agent accoucheur, alors
même qu’ils aiment se dire porteurs de solutions radicales, par quoi
du reste ils cherchent aussi à rendre compte de leur marginalité
croissante.
Mais, sans plus
attendre, prenons le taureau par les cornes, posons-nous la
question : une économie de rente, est-ce que cela existe vraiment ?
Elle est d’autant plus légitime cette question, pressante même, que
la transition dans laquelle est engagée l’économie nationale est une
période, plus ou moins extensible certes, mais devant déboucher sur
le règne salutaire de la production. Dans le cours de cette
transition par conséquent, cette dernière doit être considérée au
départ comme quasi-inexistante, quitte à ce qu’elle gagne dans la
suite sur la rente jusqu’à la reléguer en bout de course à la marge.
On conviendra
aisément que l’opposition rente/production ne peut se déployer que
dans le cadre plus général d’un système où économie et politique
sont étroitement imbriquées. En effet, la notion d’économie de rente
est à prendre dans un sens global, ce n’est pas un secteur
particulier qui est particulièrement visé, même si celui des
hydrocarbures occupe une place prépondérante, car ce qu’on veut
mettre en évidence c’est précisément le fait que ce qui était au
départ propre à un secteur à l’exclusion des autres a fini par
s’étendre à l’ensemble. C’est pourquoi d’ailleurs on préfère chez
nous parler de système rentier plutôt que d’économie de rente. Un
marxiste désireux de traduire cela dans son propre langage, et qu’on
suppose de plus convaincu que c’est bien ainsi que les choses se
présentent, emploierait le concept qui s’impose en l’occurrence,
celui de mode de production, qui renvoie à la synthèse de
l’économique et du politique dans une formation sociale donnée. Mais
contentons-nous des mots usuels, même si ce sont les marxistes qui
se sont fait le plus entendre sur ces questions et que ce soit à eux
que ces remarques sont d’abord destinées.
A ce stade, il est
déjà possible de déduire que le système tel qu’il vient d’être
défini ne peut pas être capitaliste, du moment qu’il ne repose pas
sur une production préalable, d’après ses contempteurs du moins,
mais sur une rente. Comment d’ailleurs le serait-il, alors qu’il
tend vers une économie de production, en conséquence vers ce qu’il
n’est pas encore ? La conclusion coule de source : ce système en
transition est pour l’essentiel précapitaliste. Il y a bien une
richesse et une distribution (inégalitaire) de celle-ci, mais pas de
production précédant l’une et l’autre. N’est-ce pas qu’il y a
là-dedans une prestidigitation, un tour de passe-passe théorique,
propre à vous faire prendre des vessies pour des lanternes ?
Ce qui est faux en
l’espèce, ce n’est évidemment pas que « la formation sociale
algérienne » soit en transition, car cela est vrai pour toutes les
formations sociales à quelque période historique qu’elles
appartiennent, c’est qu’on ne craint pas d’affirmer sans autre forme
de procès, presque comme une évidence, cette extravagance théorique
d’une transition entre un système caractérisé par la seule
distribution et un autre, qui serait lui un véritable mode
production. Un système quel qu’il soit, qui ne reposerait pas sur
une production est en effet quelque chose d’impossible, un non-sens,
une absurdité théorique, une bid’aa insoutenable,si l’on
veut bien nous passer l’expression. Pour une raison toute simple :
ce qu’on vient à distribuer, il faut bien avoir commencé
par le produire. A moins de croire que ces richesses à
distribuer soient un don du ciel, une manne à laquelle n’a présidé
aucun effort, aucun travail, qui s’est trouvée là comme l’air et
l’eau, et qui attendait seulement d’être distribuée, bien sûr
inégalement, entre les diverses couches de la société, les unes
s’arrogeant la part du lion et les autres se voyant réduites à la
portion congrue. Pour étrange que cela puisse paraître, c’est bien
ce que pensent tous ceux qui sont d’avis que travail et rente
pétrolière sont deux choses qui s’excluent mutuellement. On a le
sentiment que pour eux gaz et pétrole sont confinés quelque part,
contenus dans un périmètre à ciel ouvert où il suffit d’aller puiser
à volonté, à la seule condition de consentir des frais d’approche
impossibles à tenir pour un vrai coût participant d’un procès de
production. Pour eux donc, les hydrocarbures sont à portée de main,
disponibles sans effort et sans outils, une « marchandise » toute
faite où il n’entre aucun travail humain créateur de valeur, qui ne
nécessite l’emploi d’aucune force productive, la médiation d’aucun
rapport de production. Qu’on soit en régime capitaliste,
précapitaliste, esclavagiste, communautaire, peu importe, la loi de
la valeur n’a pas cours de toute façon ; dans tous les modes de
production qu’on voudra bien supposer, il n’y aura jamais qu’une
seule peine à se donner, celle de se servir. Au commencement était
certes le Verbe, mais pas seulement, il y avait aussi l’air, l’eau,
les plantes, les animaux et…le pétrole -qui végétait en sous-sol
dans l’attente que les hommes une fois créés en viennent à découvrir
les grands bienfaits qu’il est susceptible de leur rendre. Il faut
bien comprendre que la créature humaine à laquelle renvoie cette
métaphore antédiluvienne, c’est celle d’avant le péché originel et
d’avant la chute : la manne pétrolière qu’elle reçoit en héritage
lui garantit de ne pas gagner son pain à la sueur de son front, ce
de la nuit des temps jusqu’à la consommation des siècles.
On le voit
peut-être : c’est parce que l’on conserve encore quelque partialité
envers la formation sociale algérienne que l’on établit un parallèle
entre système rentier et féodalité. Encore que ce parallèle serve
davantage à marquer la différence entre les deux systèmes que leur
ressemblance, mais comme le premier est présenté comme l’état actuel
du pays et que la transition est censée déboucher sur le capitalisme
véritable, on est bien obligé d’admettre qu’ils sont à tout le moins
liés par un rapport de correspondance s’ils ne sont pas parfaitement
assimilables l’un à l’autre. En fait avec les prémisses que se sont
accordées les partisans de cette façon de voir, ils auraient pu
tout aussi bien assigner à la formation sociale algérienne une ère
historique beaucoup plus ancienne sans qu’ils soient pour autant en
contradiction avec eux-mêmes.
Il sera question
plus tard de la conception de la rente que charrie leur conception,
et qui explique en partie que chacune de leur assertion soit
l’expression d’une erreur. Passons aussi sur ce préjugé favorable
aux classes dominantes du système féodal en général suivant lequel
elles auraient travaillé au développement du capitalisme, au
contraire « des couches rentières » algériennes, qui elles entravent
par tous les moyens possibles la transition; il n’est en effet que
de rappeler les atrocités durant l’accumulation primitive, qui a
pris des siècles dans les grands pays capitalistes d’aujourd’hui, en
Europe notamment. Car malheureusement des libertés bien plus
grandes et bien plus graves sont prises avec l’Histoire. L’on
considère en effet que l’accumulation primitive ne s’est pas encore
achevée en Algérie, qu’elle est toujours en cours. Pour penser cela,
il faut avoir complètement évacué de son esprit la période
coloniale. De fait, il n’en est pas une seule fois question dans la
bouche ou sous la plume de ceux qui sont partis en guerre contre le
système rentier, à croire que pour eux il n’existe que deux grandes
ères dans l’histoire du pays, une qui relèverait de la préhistoire
et la nôtre. Ils ont complètement oublié que le système colonial
s’est acharné depuis ses débuts à détruire l’ancienne société, dans
ses dimensions politiques et matérielles, et que cette œuvre de
démantèlement est pour l’essentiel accomplie dès la fin du 19°
siècle. L’histoire des 70 premières années de la colonisation s’est
faite autant par l’épée que par la charrue. Qu’on revienne aux lois
foncières qui ont ponctué le processus de spoliation des Algériens
de leurs terres, dont la plus grande partie étaient possédées en
commun, et notamment à celle qui a permis l’appropriation privée des
terres, et par contrecoup l’apparition de la production pour le
marché : le sénatus-consulte de 1863. Cette expropriation n’a
rien eu à envier en termes d’atrocités à celle qui a marqué
l’accumulation primitive dans les pays occidentaux. On peut même
dire qu’elle fut deux fois plus abominable car elle ajoutait les
horreurs de l’occupation coloniale à celles qui accompagnent en
général les processus de concentration des capitaux et des moyens de
production entre les mains d’une seule classe. Si je prends soin
d’établir ce parallèle, c’est parce qu’il arrive qu’on entende
évoquer l’extrême dureté du capitalisme pendant sa phase de
formation comme pendant sa phase d’expansion, correspondant en gros
à tout le 19° siècle européen, pour nier que ce processus se soit
déroulé en Algérie. Pour preuve, ne manque-t-on jamais d’ajouter, le
fait que les salaires, grâce à la rente pétrolière, ne sont pas
vraiment des salaires car ils ne correspondent pas à un travail
réel.
Pour dire cela, il
faut avoir subi une sorte de lavage de cerveau par les soins de la
pensée libérale dominante, tant et si bien qu’on ne se souvient même
plus que le processus de formation du capitalisme s’est fait dans
notre pays de façon bien plus atroce qu’en Europe, alors même que
les souffrances endurées par la paysannerie européenne au cours de
cette transition, qui a été fort longue, répétons-le, ont été
épouvantables.
M. Habili
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |