Semaine du 6 au 12 septembre 2006

Economie politique

Un système rentier, cela existe-t-il ? (1° partie)

 

 
 
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Un système rentier, cela existe-t-il ? (1° partie)

C’est une opinion largement admise que l’économie algérienne est depuis nombre d’années maintenant une économie en transition. Les gouvernements qui se sont succédé depuis la deuxième moitié  des années 1980 jusqu’à l’actuel ( pour sa part plutôt discret sur ce thème, au point d’ailleurs d’avoir l’air de considérer que pour lui le gros du travail est déjà accompli), sont censés s’être  consacrés en premier lieu à la tâche de faire passer l’appareil économique national d’une situation caractérisée par la gestion centralisée bureaucratique à une autre où la régulation se ferait par les mécanismes du marché, ceux-là mêmes qui sont à l’œuvre dans les économies occidentales développées. Dès lors que ce processus n’est pas arrivé à terme, ce sur quoi tout le monde est à peu près d’accord, on estime  le plus souvent soit  que ces gouvernements ont échoué dans cette entreprise majeure, faute de posséder une vision claire et juste des réformes à engager, du rythme à leur imprimer, des étapes à suivre comme de leur articulation,  soit que les luttes internes au régime ont eu raison de leurs efforts déployés en ce sens. Toutes les équipes, bien entendu, ne sont pas  créditées de la même volonté, ni de la même compétence du reste ; l’une d’entre elles, la première au point de vue temporel, celle qui fut dirigée par M. Hamrouche, s’est par exemple  acquise une solide réputation dans ce domaine, de sorte que seize ans après avoir quitté  les affaires, il n’est pas rare d’observer que, dans les journaux du moins, on est  porté comme par le passé à croire que les réformes constituent sa spécialité, et que les retards, et autres ratages dénoncés fréquemment, auraient pu être évités si on lui avait permis de continuer sur sa lancée. Il n’y a aucune raison d’ajouter foi sans examen à une opinion trop souvent répétée, et par les mêmes, pour être tout à  fait désintéressée ou objective.

La transition  en question n’est pas propre à l’économie algérienne. Elle est commune à tous les pays où l’autorité politique se substituait  et se substitue  encore, peu ou prou, à la régulation par le marché, autrement dit à des orientations décentralisées, que personne en principe n’a tenu à édicter dans les termes qu’elles ont finalement revêtus mais qui s’imposent à tous les acteurs, chacune étant la résultante de choix atomisés, souvent divergents. Mais la transition dans le cas algérien ne se réduit pas au passage d’une économie administrée à une économie qui ne le serait d’aucune façon, ou alors si peu, à la marge et a posteriori, et seulement à titre correctif. On peut dire  que pour les Algériens eux-mêmes, en règle générale du moins, cette problématique est secondaire. Ce qui est  véritablement en cause d’après eux, c’est une autre transformation à réussir, considérée par eux comme devant être réalisée en premier, même s’ils ne semblent pas voir  une  différence entre leur approche et celle privilégiée ailleurs. Ils croiraient plutôt que l’une et l’autre mènent au même but : à l’économie de marché, comme si elles étaient identiques, ou qu’elles  se ramenaient à l’unité, ressemblant en cela à une de ces intégrales qui en mathématiques donnent le même résultat quel que soit le chemin suivi. Ce qui compte à leurs yeux, et déterminerait tout le reste, c’est d’effectuer le passage d’une économie de rente, qui est celle d’aujourd’hui, à une économie qui ne le serait pas, qui serait de production, ainsi qualifiée par opposition stricte à la première. Les termes employés sont jugés discriminants à souhait, dans la même mesure où les réalités qu’elles recouvrent seraient distinctes. Or, économie de rente, à supposer que cela veuille dire quelque chose, et économie de production, ne s’excluent pas mutuellement, ni  en théorie ni en pratique. La rente pétrolière, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, ne se réalise en effet qu’une fois les hydrocarbures sont extraits de terre et vendus sur le marché.

Nombreux sont dans le pays ceux qui sont convaincus  qu’aussi longtemps que la rente pétrolière représenterait l’essentiel de nos ressources extérieures, et que le régime, la superstructure politique autrement dit, l’économie de marché serait un vœu pieu. De fait, de quel marché pourrait-il s’agir quand serait absente la production qui en formerait la base, celle-ci devant être de plus assez abondante pour que la concurrence se mette de la partie, stimulant les producteurs, suscitant les mécanismes essentiels, donnant naissance en particulier à la fameuse main invisible et à la loi de l’offre et de la demande ?  Cette foule est au fond convaincue que la rente pétrolière est une malédiction pour le pays, que dans le long terme, qui est celui de l’Histoire, elle lui fait incomparablement plus de mal qu’elle ne lui procure de bien. Les plus radicaux d’entre eux, ou alors les plus chagrins par tempérament, qui se recrutent majoritairement, sinon totalement (comme par hasard), dans la catégorie des déçus du socialisme à la sauce stalinienne, ne demanderaient pas mieux que de voir les gisements se tarir du jour au lendemain, ou que le prix du baril tomber plus bas que terre, de façon à ce que cette manne ne nourrisse plus son peuple, dans l’idée soi-disant généreuse autant que révolutionnaire qu’alors le salut par le marché surviendrait car il aurait la voie libre devant lui,  et que les Algériens seraient à même d’échapper à la séduction  corruptrice de la rente pour se mettre au travail,  n’ayant plus désormais d’autre choix que de gagner leur pain à la sueur de leur front.  S’ils ne formulent pas franchement ce vœu, par pudeur, sinon par crainte de paraître des sans-cœur, ils ne  se gênent pas à l’occasion pour s’inscrire  en faux contre telle mesure jugée par eux d’inspiration rentière. C’est ainsi qu’ils sont enclins à regarder d’un mauvais œil une augmentation de salaire au profit des travailleurs, « le saupoudrage de la rente », comme ils disent parfois, ne servant au bout du compte qu’à entretenir   le système rentier, qu’à prolonger son existence et reconduire ses méfaits alors qu’il importe d’en sortir, de le dépasser au plus vite. On comprend par ailleurs assez vite que dans leur esprit cette rente n’est susceptible de donner lieu à une avancée, qu’elle n’est rachetable in fine, que dans le cas où elle sert à créer, en quelque sorte de toutes pièces, une classe de capitalistes purs et durs à qui il reviendrait ensuite de dominer sans partage l’économie comme de présider à son développement, à l’imitation de ce qui s’est passé ailleurs, notamment en Occident. Un partage équitable de la rente ? Surtout pas ! A se demander pourquoi  alors fustiger la corruption se trouvant au coeur du système ! N’agit-elle pas en effet dans le sens souhaité, n’a-t-elle pas pour conséquence évidente d’accélérer le processus  d’accaparement par une minorité d’une richesse appartenant par essence à la collectivité nationale ? Leur souci de cohérence, on le voit, est pris ici en défaut, il ne va pas jusqu’à reconnaître que cette tare, disons systémique, bien loin de nuire à l’ensemble, précipite sa transformation dans la direction recherchée, agissant dans le fond comme un catalyseur, comme un agent accoucheur, alors même qu’ils aiment se dire porteurs de solutions radicales, par quoi du reste ils cherchent aussi à rendre compte de leur marginalité croissante.

Mais, sans plus attendre, prenons le taureau par les cornes, posons-nous la question : une économie de rente, est-ce que cela existe vraiment ? Elle est d’autant plus légitime cette question, pressante même, que la transition dans laquelle est engagée l’économie nationale est une période, plus ou moins extensible certes, mais  devant déboucher sur le règne salutaire  de la production. Dans le cours de cette transition par conséquent, cette dernière doit être considérée au départ comme quasi-inexistante, quitte à ce qu’elle gagne  dans la suite sur la rente jusqu’à la reléguer en bout de course à la marge.

 On conviendra aisément que l’opposition rente/production ne peut se déployer que dans le cadre plus général d’un système où économie et politique sont étroitement imbriquées. En effet, la notion d’économie de rente est à prendre dans un sens global, ce n’est pas un secteur particulier qui est particulièrement visé, même si celui des hydrocarbures occupe une place prépondérante, car ce qu’on veut mettre en évidence c’est précisément le fait que ce qui était au départ propre à un secteur à l’exclusion des autres a fini par s’étendre à l’ensemble. C’est pourquoi d’ailleurs on préfère chez nous parler de système rentier plutôt que d’économie de rente. Un marxiste désireux de traduire cela dans son propre langage, et qu’on suppose de plus convaincu que c’est bien ainsi que les choses se présentent, emploierait le concept qui s’impose en l’occurrence, celui de mode de production, qui renvoie à la synthèse de l’économique et du politique dans une formation sociale donnée. Mais contentons-nous des mots usuels, même si ce sont les marxistes qui se sont fait le plus entendre sur ces questions et que ce soit à eux que ces remarques sont d’abord destinées.

A ce stade, il est déjà  possible de déduire que le système tel qu’il vient d’être défini ne peut pas être capitaliste, du moment qu’il ne repose pas sur une production préalable, d’après ses  contempteurs du moins, mais sur une rente. Comment d’ailleurs le serait-il, alors qu’il tend vers une économie de production,  en conséquence vers ce qu’il n’est pas encore ? La conclusion coule de source : ce système en transition est pour l’essentiel précapitaliste. Il y a bien une richesse et une distribution (inégalitaire) de celle-ci, mais pas de production précédant l’une et l’autre. N’est-ce pas qu’il y a là-dedans une prestidigitation, un tour de passe-passe théorique, propre à vous faire prendre des vessies pour des lanternes ?

Ce qui est faux en l’espèce, ce n’est évidemment pas que « la formation sociale algérienne » soit en transition, car cela est vrai pour toutes les formations sociales à quelque période historique qu’elles appartiennent, c’est qu’on ne craint pas d’affirmer sans autre forme de procès, presque comme une évidence, cette extravagance théorique d’une transition entre un système caractérisé par la seule distribution et un autre, qui serait lui  un véritable mode production. Un système quel qu’il soit, qui ne reposerait pas sur une production est en effet quelque chose d’impossible, un non-sens, une absurdité théorique, une bid’aa  insoutenable,si l’on veut bien nous passer l’expression. Pour une raison toute simple : ce qu’on vient à distribuer, il faut bien avoir commencé par le produire. A moins de croire que ces richesses à distribuer soient un don du ciel, une manne à laquelle n’a présidé aucun effort, aucun travail, qui s’est trouvée là comme l’air et l’eau, et qui attendait seulement d’être distribuée, bien sûr inégalement, entre les diverses couches de la société, les unes s’arrogeant la part du lion et les autres se voyant réduites à la portion congrue. Pour étrange que cela puisse paraître, c’est bien ce que pensent tous ceux qui sont d’avis que travail et rente pétrolière sont deux choses qui s’excluent mutuellement. On a le sentiment que pour eux gaz et  pétrole sont confinés quelque part, contenus dans un périmètre à ciel ouvert où il suffit d’aller puiser à volonté, à la seule condition de consentir des frais d’approche impossibles à tenir pour un vrai coût participant d’un procès de production. Pour eux donc, les hydrocarbures sont à portée de main, disponibles sans effort et sans outils,  une « marchandise » toute faite où il n’entre aucun travail humain créateur de valeur, qui ne nécessite l’emploi d’aucune force productive, la médiation d’aucun rapport de production. Qu’on soit en régime capitaliste, précapitaliste, esclavagiste, communautaire, peu importe, la loi de la valeur n’a pas cours de toute façon ; dans tous les modes de production qu’on voudra bien supposer, il n’y aura jamais qu’une seule peine à se donner, celle de se servir. Au commencement était certes le Verbe, mais pas seulement, il y avait aussi l’air, l’eau, les plantes, les animaux et…le pétrole -qui végétait en sous-sol dans l’attente que les hommes une fois créés en viennent à découvrir les grands bienfaits qu’il est susceptible de leur rendre. Il faut bien comprendre que la  créature humaine à laquelle renvoie cette métaphore antédiluvienne, c’est celle d’avant le péché originel et d’avant la chute : la manne pétrolière qu’elle reçoit en héritage lui garantit de ne pas gagner son pain à la sueur de son front, ce de la nuit des temps jusqu’à la consommation des siècles.

On le voit peut-être : c’est parce que l’on conserve encore quelque partialité envers la formation sociale algérienne que l’on établit un parallèle entre système rentier et  féodalité. Encore que ce parallèle serve  davantage à marquer la différence entre les deux systèmes que leur ressemblance, mais comme le premier est présenté comme l’état actuel du pays et que la transition est censée déboucher sur le capitalisme véritable, on est bien obligé d’admettre qu’ils sont à tout le moins liés par un rapport de correspondance s’ils ne sont pas parfaitement assimilables l’un à l’autre. En fait avec les prémisses que se sont accordées les partisans de cette façon de voir, ils auraient pu  tout aussi bien  assigner à la formation sociale algérienne une ère historique beaucoup plus ancienne sans qu’ils soient pour autant en contradiction avec eux-mêmes.

Il sera question plus tard de la conception de la rente que charrie leur conception, et qui explique en partie que chacune de leur assertion soit l’expression d’une erreur. Passons aussi sur ce préjugé favorable aux classes dominantes du système féodal en général suivant lequel elles auraient travaillé au développement du capitalisme, au contraire « des couches rentières » algériennes, qui elles entravent par tous les moyens possibles la transition; il n’est en effet que de rappeler les atrocités  durant l’accumulation primitive, qui a pris des siècles dans les grands pays capitalistes d’aujourd’hui, en Europe notamment.  Car malheureusement  des libertés  bien plus grandes et  bien plus graves sont prises avec l’Histoire. L’on considère en effet que l’accumulation primitive ne s’est pas encore achevée en Algérie, qu’elle est toujours en cours. Pour penser cela, il faut avoir complètement évacué de son esprit la période coloniale. De fait, il n’en est pas une seule fois question dans la bouche ou sous la plume de ceux qui sont partis en guerre contre le système rentier, à croire que pour eux il n’existe que deux grandes ères dans l’histoire du pays, une qui relèverait de la préhistoire et la nôtre. Ils ont complètement oublié que le système colonial s’est acharné depuis ses débuts à détruire l’ancienne société, dans ses dimensions politiques et matérielles, et que cette œuvre de démantèlement est pour l’essentiel accomplie dès la fin du    19° siècle. L’histoire des 70 premières années de la colonisation s’est faite autant par l’épée que par la charrue. Qu’on revienne aux lois foncières qui ont ponctué  le processus de spoliation des Algériens de leurs terres, dont la plus grande partie étaient possédées en commun, et notamment à celle qui a permis l’appropriation privée des terres, et par contrecoup l’apparition de la production pour le marché : le sénatus-consulte de 1863. Cette expropriation n’a rien eu à envier en termes d’atrocités à celle qui a marqué l’accumulation primitive dans les pays occidentaux. On peut même dire qu’elle fut deux fois plus abominable car elle ajoutait les horreurs de l’occupation coloniale à celles qui accompagnent en général les processus de concentration des capitaux et des moyens de production entre les mains d’une seule classe. Si je prends soin d’établir ce parallèle, c’est parce qu’il arrive qu’on entende évoquer l’extrême dureté du capitalisme pendant sa phase de formation comme pendant sa phase d’expansion, correspondant en gros à tout le 19°  siècle européen, pour nier que ce processus se soit déroulé en Algérie. Pour preuve, ne manque-t-on jamais d’ajouter, le fait que les salaires, grâce à la rente pétrolière, ne sont pas vraiment des salaires car ils ne correspondent pas à un travail réel. 

Pour dire cela, il faut avoir subi une sorte de lavage de cerveau par les soins de la pensée libérale dominante, tant et si bien qu’on ne se souvient même plus que le processus de formation du capitalisme s’est fait dans notre pays de façon bien plus atroce qu’en Europe, alors même que les souffrances endurées par la paysannerie européenne au cours de cette transition, qui a été fort longue, répétons-le, ont été épouvantables.

M. Habili

 

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