Semaine du 7 août au 13 septembre 2005

 

Bouteflika 

Des «équilibres nationaux» à «l’opposition interne» à Hizb França

 

 
 
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Des «  équilibres nationaux » à «  l’opposition interne » à Hizb França

Les choses évoluent apparemment très vite dans la sphère politique algérienne et cela était à prévoir  après le départ inopiné de Larbi Belkheir de son poste de directeur de cabinet du Président de la République. Bien que géré avec un rare doigté ce limogeage qui ne dit pas son nom indique pourtant un profond  bouleversement dans l’équilibre des forces national. Il est également annonciateur de soubresauts qu’il va falloir amortir avec l’espoir d’en limiter les inévitables dégâts Ce départ est certes autant symbolique que profondément politique, mais il est surtout l’expression d’une nette volonté de faire évoluer une situation qui  se caractérise encore par une tendance avérée à l’immobilisme et à l’entretien d’un statu quo dévastateur.

Question d’alternance

La volonté de se débarrasser de son puissant directeur de cabinet, est, depuis le début,  presque autant présente chez  le Président de la République que son besoin de se reposer sur un homme qui est devenu depuis le début des années 80, le tableau de bord du vaisseau amiral algérien. Larbi Belkheir a en effet réussi à devenir grâce à de réels talents d’organisateur et de gestionnaire de réseaux, mais aussi grâce à de puissants soutiens extérieurs, l’homme sans qui rien d’important ne peut se faire en Algérie. Les soutiens extérieurs étant d’ailleurs de nature à expliquer comment cet officier de l’ANP sans grand charisme, mais aussi sans véritable génie politique a réussi à s’imposer pendant plus de 25 ans comme le grand chambellan du régime, qui octroie et ôte les charges et les rentes au gré d’impératifs qu’il est le seul à maîtriser entièrement. Ses liens anciens avec l’armée française dont il a été un assez bon officier, l’ayant de toute évidence aidé à nouer les liens nouveaux qui à partir du milieu des années 70, le rendront passablement suspect aux yeux du Président Houari Boumediene, qu’il le déchargera successivement de plusieurs commandements sensibles, à l’Est du pays  pour l’envoyer un temps sous les ordres du colonel Chadli Bendjedid  à l’Ouest ensuite avant de lui confier l’ENITA avec la ferme intention de lui enlever ainsi toute possibilité de commandement opérationnel. Cette école d’application n’étant pas spécialement appelée à former les cadres politiques et d’encadrement des commandements opérationnels, il est clair que le commandant Larbi Belkheir d’alors devait y trouver plus une voie devant mener à une tranquille retraite, que le moyen d’y devenir l’homme le plus puissant du pays. C’était évidemment compter sans  la mort brutale et mystérieuse du Président Houari Boumediene et sans un étrange concours de circonstances qui firent de l’ENITA le lieu où se tint un étonnant conclave du haut commandement de l’ANP et de Larbi Belkheir le grand ordonnateur des travaux. C’est évidemment cet événement majeur dans la vie politique de notre pays qui va conditionner la suite des événements 25 années durant. Puisque sitôt installé dans ses nouvelles fonctions de Président de la République, Chadli Bendjedid se verra contraint de renvoyer l’ascenseur à celui qui l’aura aidé à devenir roi, en le nommant directeur de cabinet à la Présidence. S’il est évident que ce n’est pas Larbi Belkheir qui aura réussi seul à obtenir ce résultat miraculeux, il a en tout cas été l’instrument de sa réalisation. Ne tournons pas cependant plus longtemps autour du pot, nous aurons compris que Larbi Belkheir tire essentiellement sa puissance de ses liens privilégiés avec un certain nombre de capitales étrangères, dont la plus importante est sans conteste Paris. Et que s’il possède autant de pouvoirs c’est essentiellement grâce aux informations et aux moyens de pression de toutes sortes, généreusement mis à sa disposition par des  gens eux-mêmes très bien informés, disposant de dossiers solides sur l’ensemble du personnel politique algérien né dans les années ayant précédé la guerre de libération nationale.

Une opposition appelée hizb frança

On comprend mieux ainsi la puissance d’un personnage qui n’est pas qu’un simple directeur de cabinet  ou un général major parmi d’autres, il est quasiment le surveillant en chef de l’Algérie et la face visible d’un iceberg que le Président Abdelaziz Bouteflika vient de clairement désigner comme étant le fameux Hizb França. Rappelons pour l’histoire que cette fonction de surveillant en chef de l’Algérie a de tout temps été occupée par les différents … directeurs de cabinet à la Présidence de la République, y compris du temps du Président Houari Boumediene, c’est dire leur importance et leur rôle.  Sauf que dans le cas de Larbi Belkheir nous avons affaire non plus à un civil comme cela était le cas avec le docteur Amir par exemple, mais à un officier supérieur de l’ANP ce qui ajoute évidemment à son poids et à son influence.  Une fois que nous avons compris l’importance du poste et sa place stratégique y compris sur le plan international et notamment en ce qui concerne les relations de l’Algérie avec la France, il devient  possible de comprendre pourquoi le Président Chadli Bendjedid a éprouvé le besoin de se débarrasser de Larbi Belkheir en 1991, quelques mois avant les élections législatives du 26 décembre de la même année en le nommant au poste de ministre de l’intérieur dans le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali , dans un évident soucis de mettre fin et à une influence et à une tutelle qui se faisait trop pesante. Le départ de Larbi Belkheir de la Présidence de la République donnant enfin à Chadli, la liberté de manœuvre qui lui permettait de prendre en même temps ses distances par rapport au FLN et par rapport à la France, sachant le rôle déterminant qu’a toujours joué Larbi Belkheir dans la vie de l’ancien parti unique. Une prise de distance qui lui coûtera très cher, puisqu’elle donnera lieu alors aux manœuvres diaboliques qui permettront une victoire écrasante du Fis dans le but évident d’obliger l’armée à interrompre un processus électoral suicidaire et  à  abréger le mandat du Président de la République. Un coup double qui était censé ramener Belkheir au devant de la scène, mais qui achoppera sur l’idée d’un HCE dirigé par  Mohamed Boudiaf dans le but évident de soustraire durablement l’Algérie à l’omniprésente influence française. Un espoir malheureusement déçu, puisque le nouveau directeur de cabinet de la Présidence sera un certain Rachid Krim sorti tout droit du magma politico-oppositionnel français, auquel il retournera d’ailleurs, aussitôt Mohamed Boudiaf assassiné. Et ce n’est qu’avec la venue de Liamine Zeroual au pouvoir, que le gouvernail pourra être sensiblement orienté dans une direction différente, avec la nomination du duo Betchine-Ouyahia à la Présidence. Le premier comme ministre conseiller chargé des affaires de défense et le second comme …directeur de cabinet. Cette fois l’influence n’allait plus être française, mais plutôt violemment anti-française. En fait la quasi-totalité de l’équipe qui atterrit à la Présidence à la suite de l’assassinat de Mohamed Boudiaf est globalement hostile à la France et plutôt favorable à un sérieux rapprochement avec les américains.  En fait c’est  l’ensemble du trio installé aux commandes de la Présidence qui considère que pour affaiblir l’influence française il faut absolument se rapprocher des américains. Un calcul évidemment risqué, qui sort dangereusement de la logique instaurée du temps du Président Houari Boumediene et qui consistait à jouer l’équidistance en affichant un anti-impérialisme virulent mais atténué par les rapports privilégiés entretenus par Messaoud Zeggar  tout en essayant de contenir la pression française sur notre pays, par une diplomatie aussi souple que ferme. Sachant que les moyens de pressions en question étaient -et sont toujours en partie-, absolument énormes.

Le fait est que l’équipe Zeroual-Betchine-Ouyahia va commettre ainsi la grave erreur de présenter un front uni et visible à une féroce attaque médiatico-politique dont il est aisé de deviner les véritables initiateurs. Attaque qui se soldera par la perte de contrôle du poste stratégique de directeur de cabinet de la Présidence. Nous noterons à ce propos que Ahmed Ouyahia s’est vu débarqué de ce poste à partir du moment où il a montré les premiers signes de distanciation par rapport au lobby pro-américain et en se rapprochant un peu trop du général Touati, considéré dans les milieux initiés comme l’un des plus fidèles alliés de Larbi Belkheir et par là même comme appartenant au lobby pro-français.

Un poste stratégique

Il n’est d’ailleurs pas exagéré de considérer qu’en Algérie, le poste de directeur de cabinet de la Présidence est  bien plus important que celui de Président de la République lui-même. Et cela pour une raison bien simple, qui tient à  ce que celui qui en est titulaire n’est pas sous les feux des projecteurs, tout en disposant de pouvoirs exorbitants, mis à sa disposition par les rédacteurs des premiers organigrammes de la Présidence de la République du temps de Ahmed Ben Bella déjà, c’est à dire au moment où la quasi-totalité des rédacteurs des organigrammes des institutions algériennes étaient encore des français ou très proches de l’administration française. L’organigramme de la Présidence en tout cas ne changera pratiquement jamais en quarante trois d’indépendance et Abdelaziz Bouteflika aura toutes les peines du monde à y toucher, malgré  sa ferme volonté de le faire,  exprimée dés le début de son premier mandat. Il confiera certes le soin de remodeler cet organigramme et l’ensemble de l’architecture des institutions de l’Etat à Missoum S’bih, mais cela revenait à demander  à un couturier de déchirer ses plus belles créations, vu que ce « père » des institutions de l’Etat depuis les premiers jours de l’indépendance est d’abord connu pour être lui aussi très proche du lobby pro-français. Une évidence qui sautera aux yeux de Abdelaziz Bouteflika au bout de quelques années et qui le contraindra à mettre sous l’éteignoir les propositions de Missoum S’bih avant de songer tout simplement à l’éloigner du Palais d’El Mouradia, comme avant lui Larbi Belkheir et Kamel El Eulmi, l’ancien secrétaire général de la Présidence.

Il n’est d’ailleurs pas erroné de penser que Abdelaziz Bouteflika aura consacré  la première année de son mandat  à identifier et à laminer le fameux hizb frança, avant de le nommer et de le dénoncer publiquement à Sétif au cours de son meeting en faveur de la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Une dénonciation qui s’accompagnera également d’une dénonciation à peine voilée du traité d’amitié qui doit lier l’Algérie à la France dans une tentative assez adroite d’utiliser la seconde pour consolider la première. L’objectif essentiel et pas encore atteint étant évidemment de mettre fin de façon irréversible à la tutelle française sur l’Algérie, sans pour autant succomber à la tentation de se mettre pour ce faire sous le parapluie américain comme a tenté de le faire maladroitement l’équipe Zeroual. Un exercice fort périlleux qui ne se suffira pas de l’écartement de Larbi Belkheir et de ses hommes de la Présidence de la République. Sachant que le fameux hizb França peut compter sur un nombre impressionnant de réseaux encadrant la quasi-totalité des institutions et  pôles d’intérêts économiques et financiers et peut à ce titre occasionner de sérieux dégâts au pays. Aussi n’est-il pas inintéressant que le Président de la République ait couplé son offensive  contre le lobby pro-français à sa campagne pour la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Cela lui permet de rester en phase avec la société et éviter ainsi de se faire isoler ou neutraliser, comme cela a été le cas pour Mohamed Boudiaf ou pour Liamine Zeroual. Pour se prémunir contre un éventuel « acte isolé », ou contre une campagne médiatico-politique interactive sur les deux rives de la Méditerranée, Abdelaziz Bouteflika profite donc à fond de l’opportunité que lui donne cette campagne à travers le pays, pour  tenter d’abattre une forteresse qui aura résisté aussi bien à Houari Boumediene, qu’à Mohamed Boudiaf, qu’à Liamine Zeroual, qu’à  Chadli Bendjedid lorsque très tardivement il essayera lui aussi de s’émanciper de la tutelle française.  Face à cela nous comprenons mieux pourquoi Larbi Belkheir s’obstine à nier tout différent entre lui et le Président de la République, préférant évidemment faire passer ses attaques par le biais des nombreux médias algériens qu’il contrôle en partie ou en totalité et grâce à l’aimable collaboration de deux des plus importants quotidiens …français.

Abderrahmane Mahmoudi

 

 

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