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Bouteflika
Des «
équilibres nationaux » à « l’opposition interne » à Hizb França
Les
choses évoluent apparemment très vite dans la sphère politique
algérienne et cela était à prévoir après le départ inopiné de Larbi
Belkheir de son poste de directeur de cabinet du Président de la
République. Bien que géré avec un rare doigté ce limogeage qui ne
dit pas son nom indique pourtant un profond bouleversement dans
l’équilibre des forces national. Il est également annonciateur de
soubresauts qu’il va falloir amortir avec l’espoir d’en limiter les
inévitables dégâts Ce départ est certes autant symbolique que
profondément politique, mais il est surtout l’expression d’une nette
volonté de faire évoluer une situation qui se caractérise encore
par une tendance avérée à l’immobilisme et à l’entretien d’un statu
quo dévastateur.
Question d’alternance
La
volonté de se débarrasser de son puissant directeur de cabinet, est,
depuis le début, presque autant présente chez le Président de la
République que son besoin de se reposer sur un homme qui est devenu
depuis le début des années 80, le tableau de bord du vaisseau amiral
algérien. Larbi Belkheir a en effet réussi à devenir grâce à de
réels talents d’organisateur et de gestionnaire de réseaux, mais
aussi grâce à de puissants soutiens extérieurs, l’homme sans qui
rien d’important ne peut se faire en Algérie. Les soutiens
extérieurs étant d’ailleurs de nature à expliquer comment cet
officier de l’ANP sans grand charisme, mais aussi sans véritable
génie politique a réussi à s’imposer pendant plus de 25 ans comme le
grand chambellan du régime, qui octroie et ôte les charges et les
rentes au gré d’impératifs qu’il est le seul à maîtriser
entièrement. Ses liens anciens avec l’armée française dont il a été
un assez bon officier, l’ayant de toute évidence aidé à nouer les
liens nouveaux qui à partir du milieu des années 70, le rendront
passablement suspect aux yeux du Président Houari Boumediene, qu’il
le déchargera successivement de plusieurs commandements sensibles, à
l’Est du pays pour l’envoyer un temps sous les ordres du colonel
Chadli Bendjedid à l’Ouest ensuite avant de lui confier l’ENITA
avec la ferme intention de lui enlever ainsi toute possibilité de
commandement opérationnel. Cette école d’application n’étant pas
spécialement appelée à former les cadres politiques et d’encadrement
des commandements opérationnels, il est clair que le commandant
Larbi Belkheir d’alors devait y trouver plus une voie devant mener à
une tranquille retraite, que le moyen d’y devenir l’homme le plus
puissant du pays. C’était évidemment compter sans la mort brutale
et mystérieuse du Président Houari Boumediene et sans un étrange
concours de circonstances qui firent de l’ENITA le lieu où se tint
un étonnant conclave du haut commandement de l’ANP et de Larbi
Belkheir le grand ordonnateur des travaux. C’est évidemment cet
événement majeur dans la vie politique de notre pays qui va
conditionner la suite des événements 25 années durant. Puisque sitôt
installé dans ses nouvelles fonctions de Président de la République,
Chadli Bendjedid se verra contraint de renvoyer l’ascenseur à celui
qui l’aura aidé à devenir roi, en le nommant directeur de cabinet à
la Présidence. S’il est évident que ce n’est pas Larbi Belkheir qui
aura réussi seul à obtenir ce résultat miraculeux, il a en tout cas
été l’instrument de sa réalisation. Ne tournons pas cependant plus
longtemps autour du pot, nous aurons compris que Larbi Belkheir tire
essentiellement sa puissance de ses liens privilégiés avec un
certain nombre de capitales étrangères, dont la plus importante est
sans conteste Paris. Et que s’il possède autant de pouvoirs c’est
essentiellement grâce aux informations et aux moyens de pression de
toutes sortes, généreusement mis à sa disposition par des gens
eux-mêmes très bien informés, disposant de dossiers solides sur
l’ensemble du personnel politique algérien né dans les années ayant
précédé la guerre de libération nationale.
Une opposition appelée hizb frança
On
comprend mieux ainsi la puissance d’un personnage qui n’est pas
qu’un simple directeur de cabinet ou un général major parmi
d’autres, il est quasiment le surveillant en chef de l’Algérie et la
face visible d’un iceberg que le Président Abdelaziz Bouteflika
vient de clairement désigner comme étant le fameux Hizb França.
Rappelons pour l’histoire que cette fonction de surveillant en chef
de l’Algérie a de tout temps été occupée par les différents …
directeurs de cabinet à la Présidence de la République, y compris du
temps du Président Houari Boumediene, c’est dire leur importance et
leur rôle. Sauf que dans le cas de Larbi Belkheir nous avons
affaire non plus à un civil comme cela était le cas avec le docteur
Amir par exemple, mais à un officier supérieur de l’ANP ce qui
ajoute évidemment à son poids et à son influence. Une fois que nous
avons compris l’importance du poste et sa place stratégique y
compris sur le plan international et notamment en ce qui concerne
les relations de l’Algérie avec la France, il devient possible de
comprendre pourquoi le Président Chadli Bendjedid a éprouvé le
besoin de se débarrasser de Larbi Belkheir en 1991, quelques mois
avant les élections législatives du 26 décembre de la même année en
le nommant au poste de ministre de l’intérieur dans le gouvernement
de Sid Ahmed Ghozali , dans un évident soucis de mettre fin et à une
influence et à une tutelle qui se faisait trop pesante. Le départ de
Larbi Belkheir de la Présidence de la République donnant enfin à
Chadli, la liberté de manœuvre qui lui permettait de prendre en même
temps ses distances par rapport au FLN et par rapport à la France,
sachant le rôle déterminant qu’a toujours joué Larbi Belkheir dans
la vie de l’ancien parti unique. Une prise de distance qui lui
coûtera très cher, puisqu’elle donnera lieu alors aux manœuvres
diaboliques qui permettront une victoire écrasante du Fis dans le
but évident d’obliger l’armée à interrompre un processus électoral
suicidaire et à abréger le mandat du Président de la République.
Un coup double qui était censé ramener Belkheir au devant de la
scène, mais qui achoppera sur l’idée d’un HCE dirigé par Mohamed
Boudiaf dans le but évident de soustraire durablement l’Algérie à
l’omniprésente influence française. Un espoir malheureusement déçu,
puisque le nouveau directeur de cabinet de la Présidence sera un
certain Rachid Krim sorti tout droit du magma politico-oppositionnel
français, auquel il retournera d’ailleurs, aussitôt Mohamed Boudiaf
assassiné. Et ce n’est qu’avec la venue de Liamine Zeroual au
pouvoir, que le gouvernail pourra être sensiblement orienté dans une
direction différente, avec la nomination du duo Betchine-Ouyahia à
la Présidence. Le premier comme ministre conseiller chargé des
affaires de défense et le second comme …directeur de cabinet. Cette
fois l’influence n’allait plus être française, mais plutôt
violemment anti-française. En fait la quasi-totalité de l’équipe qui
atterrit à la Présidence à la suite de l’assassinat de Mohamed
Boudiaf est globalement hostile à la France et plutôt favorable à un
sérieux rapprochement avec les américains. En fait c’est
l’ensemble du trio installé aux commandes de la Présidence qui
considère que pour affaiblir l’influence française il faut
absolument se rapprocher des américains. Un calcul évidemment
risqué, qui sort dangereusement de la logique instaurée du temps du
Président Houari Boumediene et qui consistait à jouer l’équidistance
en affichant un anti-impérialisme virulent mais atténué par les
rapports privilégiés entretenus par Messaoud Zeggar tout en
essayant de contenir la pression française sur notre pays, par une
diplomatie aussi souple que ferme. Sachant que les moyens de
pressions en question étaient -et sont toujours en partie-,
absolument énormes.
Le
fait est que l’équipe Zeroual-Betchine-Ouyahia va commettre ainsi la
grave erreur de présenter un front uni et visible à une féroce
attaque médiatico-politique dont il est aisé de deviner les
véritables initiateurs. Attaque qui se soldera par la perte de
contrôle du poste stratégique de directeur de cabinet de la
Présidence. Nous noterons à ce propos que Ahmed Ouyahia s’est vu
débarqué de ce poste à partir du moment où il a montré les premiers
signes de distanciation par rapport au lobby pro-américain et en se
rapprochant un peu trop du général Touati, considéré dans les
milieux initiés comme l’un des plus fidèles alliés de Larbi Belkheir
et par là même comme appartenant au lobby pro-français.
Un
poste stratégique
Il
n’est d’ailleurs pas exagéré de considérer qu’en Algérie, le poste
de directeur de cabinet de la Présidence est bien plus important
que celui de Président de la République lui-même. Et cela pour une
raison bien simple, qui tient à ce que celui qui en est titulaire
n’est pas sous les feux des projecteurs, tout en disposant de
pouvoirs exorbitants, mis à sa disposition par les rédacteurs des
premiers organigrammes de la Présidence de la République du temps de
Ahmed Ben Bella déjà, c’est à dire au moment où la quasi-totalité
des rédacteurs des organigrammes des institutions algériennes
étaient encore des français ou très proches de l’administration
française. L’organigramme de la Présidence en tout cas ne changera
pratiquement jamais en quarante trois d’indépendance et Abdelaziz
Bouteflika aura toutes les peines du monde à y toucher, malgré sa
ferme volonté de le faire, exprimée dés le début de son premier
mandat. Il confiera certes le soin de remodeler cet organigramme et
l’ensemble de l’architecture des institutions de l’Etat à Missoum S’bih,
mais cela revenait à demander à un couturier de déchirer ses plus
belles créations, vu que ce « père » des institutions de l’Etat
depuis les premiers jours de l’indépendance est d’abord connu pour
être lui aussi très proche du lobby pro-français. Une évidence qui
sautera aux yeux de Abdelaziz Bouteflika au bout de quelques années
et qui le contraindra à mettre sous l’éteignoir les propositions de
Missoum S’bih avant de songer tout simplement à l’éloigner du Palais
d’El Mouradia, comme avant lui Larbi Belkheir et Kamel El Eulmi,
l’ancien secrétaire général de la Présidence.
Il
n’est d’ailleurs pas erroné de penser que Abdelaziz Bouteflika aura
consacré la première année de son mandat à identifier et à laminer
le fameux hizb frança, avant de le nommer et de le dénoncer
publiquement à Sétif au cours de son meeting en faveur de la charte
pour la paix et la réconciliation nationale. Une dénonciation qui
s’accompagnera également d’une dénonciation à peine voilée du traité
d’amitié qui doit lier l’Algérie à la France dans une tentative
assez adroite d’utiliser la seconde pour consolider la première.
L’objectif essentiel et pas encore atteint étant évidemment de
mettre fin de façon irréversible à la tutelle française sur
l’Algérie, sans pour autant succomber à la tentation de se mettre
pour ce faire sous le parapluie américain comme a tenté de le faire
maladroitement l’équipe Zeroual. Un exercice fort périlleux qui ne
se suffira pas de l’écartement de Larbi Belkheir et de ses hommes de
la Présidence de la République. Sachant que le fameux hizb França
peut compter sur un nombre impressionnant de réseaux encadrant la
quasi-totalité des institutions et pôles d’intérêts économiques et
financiers et peut à ce titre occasionner de sérieux dégâts au pays.
Aussi n’est-il pas inintéressant que le Président de la République
ait couplé son offensive contre le lobby pro-français à sa campagne
pour la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Cela lui
permet de rester en phase avec la société et éviter ainsi de se
faire isoler ou neutraliser, comme cela a été le cas pour Mohamed
Boudiaf ou pour Liamine Zeroual. Pour se prémunir contre un éventuel
« acte isolé », ou contre une campagne médiatico-politique
interactive sur les deux rives de la Méditerranée, Abdelaziz
Bouteflika profite donc à fond de l’opportunité que lui donne cette
campagne à travers le pays, pour tenter d’abattre une forteresse
qui aura résisté aussi bien à Houari Boumediene, qu’à Mohamed
Boudiaf, qu’à Liamine Zeroual, qu’à Chadli Bendjedid lorsque très
tardivement il essayera lui aussi de s’émanciper de la tutelle
française. Face à cela nous comprenons mieux pourquoi Larbi
Belkheir s’obstine à nier tout différent entre lui et le Président
de la République, préférant évidemment faire passer ses attaques par
le biais des nombreux médias algériens qu’il contrôle en partie ou
en totalité et grâce à l’aimable collaboration de deux des plus
importants quotidiens …français.
Abderrahmane Mahmoudi
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