|
Accueil
Analyse
Face aux blocages, le roi ferait-il les bons choix ?
Le
ministre espagnol des Affaires étrangères paraît convaincu que les
récentes nominations par le secrétaire général des Nations unies de
son nouveau représentant spécial pour le Sahara Occidental et d'un
nouveau responsable de la Mission des Nations unies pour un
référendum pour le Sahara Occidental (Minurso), sont de nature à
impulser une nouvelle dynamique au dossier du Sahara Occidental
(1). Une analyse qui, au-delà du fait de donner la possibilité
au gouvernement socialiste espagnol de s'attribuer, à peu de frais,
une responsabilité, devant son opinion publique, dans l'évolution
"imaginaire" de la question du Sahara, ne repose, selon nous, sur
aucune donnée objective vérifiable.
Les
décisions du secrétaire général des Nations unies qui, faut-il le
rappeler, interviennent dans un contexte de vive tension dans les
zones occupées par le Maroc où de nombreuses manifestations
organisées par des nationalistes sahraouis dans des villes
sahraouies ont été réprimées dans le sang par les forces de l'ordre
marocaines au vu et au su des représentants de la Minurso, ne
semblent répondre qu'à un seul souci : masquer l'absence de volonté
de la part des Nations unies d'amener le Maroc à honorer ses
engagements d'assurer, au Sahara Occidental, un service minimum qui
consiste à faire ce qui est juste nécessaire pour prévenir la
rupture du cessez-le-feu et l'éventualité d'une reprise de la
guerre.
Cette
réalité, confirmée par le "calibre" et a nationalité des deux
diplomates nommés par Kofi Anan, n'a pas échappé aux spécialistes du
dossier qui ont eu à constater, depuis la conclusion du
cessez-le-feu et le déploiement de la Minurso dans le territoire,
l'absence de toute volonté de la part des Nations unies de faire
respecter ses résolutions et décisions par un royaume du Maroc qui
n'a pas éprouvé, par ailleurs, de grande difficulté à transformer
ses contingents en forces auxiliaires qui secondent les siennes dans
le maintien et la préservation de l'ordre "royal".
C'est
ainsi que, ironie du sort, la Minurso, dont l'objectif est, comme
son appellation l'indique, de permettre aux Sahraouis, et ce,
conformément aux nombreuses et multiples résolutions de l'ONU, de
décider librement de leur avenir, est devenue progressivement, entre
les mains de l'occupant marocain, un deus ex machina destiné à
montrer à ces derniers que face à leur puissant et omnipotent
bourreau, ils ne peuvent s'attendre à aucun secours de la part de la
communauté internationale.
Plus
que toute autre frange de la population sahraouie, celle qui vit
sous l'occupation marocaine a bien compris le message que l'occupant
et ses protecteurs ont voulu lui adresser. Elle en a tiré les
conséquences en décidant, courageusement et pacifiquement, à travers
une intifada généralisée, de leur montrer qu'elle ne tient pas à se
laisser impressionner ni par le nombre et la brutalité des forces de
l'occupant ni par le pedigree de celles d'entre les superpuissances
qui le confortent de sa politique de la terre brûlée. Ce bras de fer
entre des populations civiles sahraouies désarmées – qui n'ont que
leurs bras et leur courage pour manifester leur refus de l'occupant
et dénoncer les complicités dont il continue de bénéficier au sein
de certaines puissances occidentales – et les forces marocaines est
appelé, si rien n'est fait pour en résoudre les causes, à se durcir
et à se prolonger dans les mois, voire les années à venir. Il ne
peut, en dernier ressort, et ce, contrairement aux prévisions des
"cerveaux" du Makhzen, que diminuer la marge de manœuvre du nouveau
roi, fragiliser l'Etat marocain et augmenter dangereusement les
risques de déstabilisation auxquels il pourrait s'exposer.
Souvenons-nous, il y a quelques années, des espoirs soulevés par
l'arrivée de Mohamed VI au pouvoir et de l'attente qu'elle a suscité
de voir la monarchie marocaine rompre, s'agissant du traitement des
dossiers à caractère politique, avec la politique du "tout
sécuritaire" et adopter d'autres principes et des moyens pour
gouverner le pays autres que ceux de la force et de la coercition
privilégiés jusqu'au-là par l'ancien homme fort de Hassan II, Driss
Al-Basri. Ces espoirs n'ont malheureusement pas, pour une grande
partie et pour des raisons diverses, été concrétisés. L'une de ces
raisons majeures est que Mohamed VI, obnubilé par le souci d'asseoir
son pouvoir et de se démarquer de l'héritage de son père, a donné
l'impression de vouloir accorder la priorité à des problèmes
intérieurs qui "rapportent" et dont le caractère est "inoffensif".
L'on se souvient des effets d'annonce d'un pouvoir se voulant
"communicateur" sur les moyens de surmonter le sous-développement et
de juguler la menace d'une misère envahissante et menaçante.
Sous-estimant, sans doute, l'importance du dossier et ses
conséquences sur les possibilités de la réalisation de ses chantiers
prioritaires, le roi en a confié, dans la précipitation des
événements d'El-Ayoun, en 1999, la gestion à Fouad Al-Himma, un
proche parmi les proches, consacré, avec la congédiement de Basri,
comme le nouvel homme fort du régime.
Profitant de l'état de faiblesse chronique que connaît, depuis des
années, la direction du Front Polisario et encouragé par
l'incompétence et le manque d'imagination de son leader, Fouad
Al-Himma qui, contrairement à Driss Al-Basri, l'ancien ministre de
l'Intérieur de Hassan II qui s'est toujours contenté d'un rôle de
simple exécuteur des basses besognes de son maître (2),
n'hésite par à afficher son rôle de grand manipulateur du roi
(3). Dès qu'il a pris la mesure de l'étendue de leur pouvoir
dans un Maroc, faut-il y insister, en transition, il n'a pas hésité
à se faire le chantre, s'agissant de la question du Sahara
Occidental, d'une politique radicale qui a vite acculé la diplomatie
marocaine à l'impuissance, mis l'Union du Maghreb arabe (UMA) dans
l'impasse et étalé au grand jour l'incohérence et l'incapacité des
Nations unies.
Après
"le dossier clos", "le oui au référendum à condition qu'il soit
confirmatif de la marocanité du Sahara", pour les généraux, la
consigne est, dorénavant, "le Sahara est le nôtre, nous y sommes et
nous y resterons". Une réorientation brutale qui, soit dit en
passant, au-delà de son caractère brusque et sur le plan
diplomatique, intenable et tranche singulièrement avec celle suivie
par le Maroc depuis l'acceptation par feu Hassan II en 1981 du
principe du référendum d'autodétermination.
Cette
intransigeance, en plus d'hypothéquer les possibilités concrètes de
la recherche d'une solution raisonnable au problème du Sahara
Occidental, ne pouvait que fragiliser une monarchie à la recherche
d'un second souffle en l'obligeant à épouser la vision du clan le
plus conservateur du Makhzen d’abandonner ses projets de
démocratisation de la vie politique et de revenir à la vieille
politique de surenchère nationaliste. Au risque, bien entendu, de
bloquer le processus d'intégration maghrébine, de se priver des
moyens de payer ses réformes sociales et de ressusciter la vieille
inimitié entre Rabat et Alger. Cette intransigeance porte également
le danger sérieux de pousser à la radicalisation de la population
sahraouie par le recours systématique, comme on vient de le voir
lors des récentes manifestations dans les grandes villes sahraouies,
aux vieilles méthodes répressives et brutales du Makhzen. Méthodes
qui, en plus d'avoir montré, tout au long des trois dernières
décennies, leur inutilité, ne peuvent, dans les circonstances
présentes que traverse le Maroc, que compromettre la volonté du
nouveau monarque de jeter les bases d'une démocratie digne de ce nom
et d'apporter en même temps de l'eau au moulin aux tendances les
plus conservatrices au sein du pouvoir marocain. Car, opposées à
toute forme de changement qui ne pourrait que les priver de leurs
privilèges acquis, ces forces, recourant aux mêmes vieilles
recettes, essaient, en pointant l'Algérie, de faire diversion et
ainsi vouloir se dédouaner à bon compte de leur responsabilité dans
les malheurs et les blocages que connaît le Maroc et la société
marocaine et l'ensemble de la région du Maghreb.
Cette
réorientation que le nouveau patron du ministère de l'Intérieur
imprime depuis un certain temps à la politique marocaine impose au
roi et à tous ceux et celles qui en mesurent les graves et
incalculables risques pour le Maroc et l'ensemble de la région de
conjuguer leurs efforts pour relancer, incessamment et de manière
concomitante, et le processus de construction de l'Union du Maghreb
arabe et celui de la décolonisation du territoire dans le cadre de
la Minurso.
Ce
dispositif aurait bien pu, faut-il y insister, donner tous ses
résultats en 1991 après l'acceptation par les deux parties du
principe du cessez-le-feu et le déploiement dans le territoire de la
Minurso. Malheureusement Basri, l'ancien ministre de l'Intérieur
marocain, en a décidé autrement quand, croyant déceler dans
l'interruption du processus électoral en Algérie le début de la fin
de cette dernière, il a, après une première période de collaboration
avec la Minurso, donné ses fermes instructions de bloquer des quatre
fers le processus référendaire et ses préparatifs.
Je ne
veux suggérer par là que pour moi, le référendum constitue en
lui-même l'unique solution envisageable au problème. Il n'en demeure
pas moins vrai que je suis convaincu que les progrès réalisés par la
Minurso dans la préparation du référendum auraient pu, s'ils
n'étaient pas bloqués abruptement par Basri, auraient pu, sinon
déboucher sur une solution immédiate, du moins permettre de franchir
des étapes substantielles qui auraient rendu cette dernière facile à
trouver par la suite...
Actuellement et au regard de la tournure dramatique et inquiétante
que les événements viennent de prendre avec le dernier soulèvement
des zones sous contrôle marocain, il n'y a plus de temps à perdre.
Plus que jamais, nous devons savoir que, s'agissant de la solution
de la question du Sahara Occidental, il n'y a eu, hier comme
aujourd'hui, que deux choix : celui de la reprise de la guerre ou
celui de la relance du processus de paix dans le cadre des Nations
unies, parallèlement, bien entendu, à la poursuite de la dynamique
maghrébine.
Cette
dernière solution est assurément la meilleure. Elle a l'immense
avantage d'offrir, entre autres possibilités, celle éminemment
importante de donner à la Minurso la chance de poursuivre ses
efforts en vue d'identifier, dans le cadre d'un référendum devenu
incontournable et dont la régularité et la transparence doivent être
garanties par la communauté internationale, ceux et celles à qui
reviendrait, en dernier ressort, la responsabilité de déterminer
l'avenir du territoire et, par la même occasion, libérer l'UMA du
boulet qui empêche sa concrétisation.
Baba Sayed, étudiant en doctorat, ancien représentant
du
Front Polisario en France, en Suisse et au Canada.
(1)
Voir, pour plus de détails sur le sujet, le compte rendu par la
presse marocaine du 8 août 2005
(2)
Au cours d'une mémorable interview accordée à la chaîne de
télévision française France 2, l'ancien ministre de l'intérieur de
Hassan II a en effet affirmé qu'il a "enfermé son cerveau et son
intelligence dans une boîte dont il a remis les clefs au roi".
(3)
Au cours d'une rencontre avec un de ses proches pendant les premiers
jours de l'intifada sahraouie, Fouad Al-Himma n'a pas hésité, par
exemple, à détailler à son interlocuteur les mesures qu'il avait
décidé de faire avaliser par le roi contre l'Algérie et les
Sahraouis.
Haut
E-mail :contact@lesdebats.com |