Semaine du  7 au 13 juin 2006

4es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Tant qu’il y aura des cinéphiles

 

 
 
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4es Rencontres cinématographiques de Béjaïa

Tant qu’il y aura des cinéphiles

 Quand on aime la vie on va au cinéma. Et quand on aime le cinéma la ville de Béjaïa devient  incontournable. Pour plusieurs raisons d`ailleurs et la soif d`en découdre avec les idées reçues est non des moindres. C`est le moins que l`on puisse dire a l`issue des quatrièmes rencontres cinématographiques que la capitale des Hammadites a abritées du 28 mai au 2 juin derniers. De forts moments cinématographiques y ont été vécus par des professionnels du cinéma et de l`audiovisuel ainsi que par es animateurs venus des différentes régions pays pour réaffirmer leur soutien des plus indéfectibles a une action citoyenne portée merveilleusement bien par les associations Project’heurts de Béjaïa et Kaïna cinéma que rien ne semble ébranler. A commencer par l`indifférence des clercs, des commis qui, a force d`abuser de subterfuges et de fuites en avant, ont tendance à oublier que la force d`un peuple réside dans les capacités de mobilisation de la société civile. 

Donner l`opportunité à de nombreux jeunes de découvrir un cinéma de qualité à l’effet de susciter un intérêt particulier pour  la diffusion de la culture cinématographique, telle a été la préoccupation cardinale des organisateurs de la quatrième édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa.

Tenues du 28 mai au 02 juin derniers, ces importantes assises du cinéma n`ont pas manqué de drainer la grande foule de cinéphiles. Des férus du 7e art venus de France, du Liban, de Tunisie et de nombreux points du territoire national pour démontrer que la culture cinématographique a encore de beaux jours devant elle. Dans un pays où, pourtant, le spectacle cinématographique a enregistré un recul des plus effarants.

Qu`à cela ne tienne. Ce pari ne fait que traduire concrètement les ambitions affichées par les associations initiatrices, à savoir Kaïna Cinéma et Project’heurts. Des ambitions qui se singularisent par cette volonté affichée sans ambages de redynamiser la scène cinématographique à Béjaïa ou, tout au moins, de redonner aux citoyens de la capitale des Hammadites le goût de réinvestir les salles obscures.

Le comité d`organisation peut s`enorgueillir d`être parvenu à ses fins. Au-delà de la réconciliation du public avec le cinéma il a su, en effet, inculquer sa passion aux jeunes stagiaires instamment interpellés, désormais, à se mobiliser davantage autour de la mission exaltante de création de ciné-clubs.

Le message a été reçu à Béjaïa. Un juste retour des choses, mieux, une reconnaissance chaleureusement déclinée en hommage aux efforts déployés tant par Kaïna Cinéma que par Project’heurts. Deux associations particulièrement sensibles à une jeunesse avide d`en découdre avec la fatalité et de débattre de problématiques esthétiques, techniques et économiques propres au cinéma en toute convivialité, en toute objectivité.

Du reste, Kaïna Cinéma ne s`est pas trompée en s`investissant dans ce champ audiovisuel et en nouant des partenariats avec des institutions et des associations situées sur l`ensemble du territoire national. Pour Habiba Djahnine, sa présidente, cette action tend à développer et à accompagner des projets, à organiser des ateliers de formation (éducation à l`image, écriture et réalisation) et à apporter toute l`aide technique nécessaire à la production et à la diffusion. Pour l`année 2006, confie la même source, il a été décidé la mise en branle d`un soutien à la création et à la structuration d`un centre de ressources audiovisuelles en vue de jeter les bases d`un réseau national de ciné-clubs. La formation de stagiaires algériens à l`animation d`espaces de diffusion cinématographique et à l`initiation au métier de projectionniste constituent, dans le même ordre d`idées, une préoccupation centrale du programme d`action de cette année. Un programme qui, il faut le souligner, se caractérise par une relative volonté d’imbriquer les actions pour ne pas dire de faire jaillir une politique globale de l’éducation à l’image.

Le plus court chemin pour juguler l’indifférence

C’est ainsi que se décline la ligne générale de l’association Project’heurts avec cette particularité d’ambitionner à chaque fois de favoriser la rencontre entre une nouvelle génération de réalisateurs et une nouvelle génération d’animateurs et de spectateurs. A ce propos, il n’est pas exagéré de soutenir que les objectifs de l’année 2006 ont été largement atteints. L’association chère à Abdenour Hochiche a pleinement honoré ses engagements tant par l’émergence de jeunes et attachants auteurs que par la mobilisation croissante de spectateurs et d’animateurs présents. Ce qui explique dans une large mesure la communauté de destins de deux entités soucieuses plus que jamais de structurer un mouvement émergent dont les premières aspirations sont en phase d’être comblées, à en croire les principaux dirigeants et Claude Arnal, responsable des diffusions culturelles à la Cinémathèque de Bretagne depuis 1995. Se revendiquant du travail militant de son compatriote René Vauthier, ce cinéphile breton a annoncé à Béjaïa que d’importants fonds filmiques et de documentation allaient être mis au service de Project’heurts à l’effet de permettre aux jeunes Algériens de partir à la découverte ou à la redécouverte, c’est selon, de la culture cinématographique. C’est le plus court et le meilleur chemin qu’il y a lieu d’emprunter, estime-t-il,  pour juguler l’indifférence, l’isolement et le manque de films, de livres et de revues nécessaires à l’éducation à l’image et à la propagation de la culture cinématographique : «Je porte un regard militant sur mon travail sachant qu’un film est une œuvre qui est appelée à exprimer un parti pris, du sens, des idées, des sentiments. Afin de ne pas laisser ou mettre le spectateur en situation de subir, voire d’être considéré uniquement comme consommateur.»

Créée selon les dispositions portées par la loi 1901 sur le mouvement associatif et inscrivant son action de conservation et de diffusion du patrimoine audiovisuel dans une mission de service public, la Cinémathèque de Bretagne est un partenaire de choix pour Kaïna Cinéma et Projects’heurts. Pour plusieurs raisons, faut-il préciser, dont la plus importante reste intimement liée au fonds filmique qui y est enfoui : 16 452 films, vidéos et bandes son, 618 appareils de cinéma, 4 500 photogrammes et photographies numériques, 3 521 revues et 533 livres sur le cinéma sans oublier la consultation d’archives numérisées de la photothèque en ligne.

Ce souci de la culture de partage fièrement affiché par Claude Arnal constitue aussi la préoccupation centrale d’Hélène Jimenez, directrice de l’Association des cinémas de recherche d’Ile-de-France (ACRIF), qui œuvre pour l’élargissement et la formation des public et des équipes : «La diffusion des films en salles fait partie intégrante du processus de création cinématographique. Ce n’est plus une étape technique – la dernière qui plus est – de la vie d’un film. Elle porte la marque de la sincérité et de la personnalité des programmateurs et/ou animateurs de salles. Ces derniers ne se contentent pas de voir passer les films sur leurs écrans. Ils expriment leurs exigences, effectuent des choix, partagent leur plaisir de cinéphile, et interpellent même la profession toute entière lorsque leur travail de transmission est menacé, pour anticiper activement au renouvellement des formes cinématographiques.»

Une courageuse option en faveur du cinéma

C’est parce que la transmission au public exige qu’on prenne le temps de réfléchir sur les enjeux qui se dégagent de la création cinématographique et sur les résonances de la société actuelle qu’elle donne à voir et à entendre que l’ACRIF élargit son champ d’action à l’Algérie où elle intervient, dans le cadre des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, comme une force de proposition face à la situation générée par le manque de salles : «A la frontière de l’art et de l’industrie, le cinéma est, à cause de cette dualité, sans cesse menacé par une sclérose de sa forme. L’ACRIF permet une découverte et un échange autour des œuvres qui participent de notre cinéphilie et de notre curiosité.»

La quatrième édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa a séduit, par ailleurs, par la qualité des thèmes choisis et une courageuse option en faveur du cinéma tel qu’il est conçu et porté par de jeunes auteurs, des réalisateurs en herbes.

La thématique à l’honneur a été largement dominée par la mémoire et sa représentation par l’image, sous le titre générique Le cinéma aide à construire un patrimoine commun : la mémoire. L’énoncé en question a, de l’avis même d’Abdenour Hochiche, toujours traversé les débats des différentes éditions des Rencontres cinématographiques de Béjaïa : «En effet, nous nous sommes rendus compte que de nombreux films programmés et présentés au public abordaient directement ou indirectement cette dimension historique et mémorielle. D’où notre intérêt cette année pour cette problématique. Ainsi, il nous semble qu’aujourd’hui le besoin devient pressant de créer des espaces communs, lieux de création d’une mémoire partagée et d’un avenir à construire.» 

Le Monda arabe en général et les questions irako-palestiniennes en particulier ont été au centre des préoccupations des cinéastes invités. A l’image de Maher Abi Samra qui, dans Rond-point Chatila, propose une réflexion lourde de sens sur le quartier martyr, l’attente, la cause à défendre, le retour des réfugiés et la révolution. Plantant sa caméra dans un quartier qui ne répond à aucune norme, le cinéaste libanais donne à voir des situations à tout le moins anachroniques, restituées le plus souvent par des personnages plus enclins à livrer des bribes de leur histoire qu’à se pencher résolument sur leur condition objective. Le signifié du film creuse dans le présent et la vie quotidienne de ses personnage issus de nulle part. A Chatila, confiera à la Cinémathèque de Béjaïa Maher Abi Samra, le temps est suspendu et ces personnages se figent dans le vide, ils n’ont plus rien à attendre. Encore moins de quelques prédateurs qui transforment vite le génocide vécu par tout un peuple en fonds de commerce, un quartier martyr en un lieu exotique et de curiosité livré chaque jour davantage aux touristes étrangers.

Quand l’Histoire rattrape son monde

Instantanée de Baghdad occupée de Karim Metref et Quelques miettes pour les oiseaux de Nassim Amaouche procèdent de la même logique encore que c’est l’Irak qui en constitue la toile de fond. Bien que le lieu de tournage de la deuxième œuvre soit en Jordanie, au dernier village avant la frontière irakienne plus exactement. Un petit bar, des entraîneuses, des hommes qui vendent des jerrycans de carburant au bord de la route en sont les héros atypiques que la police parvient à disperser comme une volée d’oiseaux traqués. Nassim Amaouche met en scène les contradictions secondaires à l’honneur dans le Monde arabe, un espace géographique dont la somptueuse richesse énergétique et financière ne profite nullement aux damnés de la terre.

Dans cette thématique intitulée Le cinéma aide à construire un patrimoine commun, la mémoire, l’émigration est restituée autrement par La Traversée d’Elisabeth Leuvrey, un film dédié à la mémoire du sociologue Abdelmalek Sayad. Depuis le huis clos singulier du bateau, au cœur du va-et-vient et dans la parenthèse du voyage, le signifié du film met en scène des femmes et des hommes chargés de sacs et d’histoires pour nous donner leur version des faits, leur façon à eux de voir l’émigration.

Avec dans ses bagages des chansons algériennes, un Louis d’or offert par sa mère et une carte fournie par les services consulaires de Constantine, Djamel Allam est revisité par Philippe Etienne qui en esquisse un portrait convainquant à bien des égards. 

Avec Samia Chala et son film Lamine la fuite, le décor est plutôt algérois alors que la quête de l’eldorado, que seul un visa français serait en mesure de procurer, en demeure la toile de fond.

S’agissant de ce thème, les organisateurs des Rencontres cinématographiques de Béjaïa ont enregistré le concours de l’association Au nom de la mémoire, un regroupement d’acteurs du monde associatif sensibilisés à l’histoire contemporaine et à son articulation avec les enjeux de société d’aujourd’hui, «afin que l’Histoire puisse être largement diffusée et être le champ de réflexion du plus grand nombre de concitoyens». Pour Mehdi Lallaoui, son président, l’action de son association est déterminée par trois axes de travail : «La mémoire ouvrière, notamment celle liée à l’immigration en France, la mémoire urbaine et celle liée aux séquelles du colonialisme. Pour nous, la mémoire doit être un instrument non seulement de sensibilisation et d’éducation, mais également le prétexte à la rencontre et à la réflexion.»

Un vibrant hommage a été rendu par les participants à Jacques Charby et à Azzeddine Meddour dans le cadre de cette même thématique, les deux réalisateurs ayant consacré, de leur vivant, d’importantes représentations de l’Histoire par l’image. Les animateurs présents à Béjaïa ont été particulièrement sensibles à l’itinéraire du militant franco-algérien qui, dès les premières années de l’indépendance, consacra un film émouvant, Une si jeune paix, un appel vibrant en faveur des enfants des martyrs de la Révolution. Bien qu’il ne soit pas fictionnel, c’est à l’évidence un film réalisé à base d’archives par le premier nommé, Combien je vous aime soutient une thèse d’auteur proche de la fiction. Usant d’un ton tour à tour ironique et sarcastique, l’œuvre en question, réalisée pour le compte de la télévision algérienne par Azzeddine Meddour, propose une relecture de l’Histoire qui n’a pas manqué d’ébranler les certitudes de certains esprits chagrins plus enclins à considérer l’occupation de l’Algérie par la France comme une «guerre coloniale honorable» plutôt qu’un acte génocidaire

Bien sûr, comme précédemment annoncé, les jeunes réalisateurs ont eu toute latitude de présenter à Béjaïa leurs œuvres et d’en débattre en présence d’un public agréablement surpris par autant de générosité et de perspicacité. Sans oublier l’originalité, s’il est permis de faire référence à une idée de Hassen Ferhani qui, avec Les Baies d’Alger, une audioscopie de la capitale, scrute à l’aide de sa caméra différents quartiers et immeubles, vole quelques propos édifiants tenus par les femmes d’Alger dans leurs appartements.

Les autres pays du Maghreb étaient représentés dans la capitale des Hammadites par des films tunisiens et marocains ainsi que par les fédérations tunisiennes du cinéma amateur et des ciné-clubs.

Abdelhakim Meziani

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