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Rencontres cinématographiques de Béjaïa
Tant qu’il y
aura des cinéphiles
Quand on aime la
vie on va au cinéma. Et quand on aime le cinéma la ville de Béjaïa
devient incontournable. Pour plusieurs raisons d`ailleurs et la
soif d`en découdre avec les idées reçues est non des moindres. C`est
le moins que l`on puisse dire a l`issue des quatrièmes rencontres
cinématographiques que la capitale des Hammadites a abritées du 28
mai au 2 juin derniers. De forts moments cinématographiques y ont
été vécus par des professionnels du cinéma et de l`audiovisuel ainsi
que par es animateurs venus des différentes régions pays pour
réaffirmer leur soutien des plus indéfectibles a une action
citoyenne portée merveilleusement bien par les associations Project’heurts
de Béjaïa et Kaïna cinéma que rien ne semble ébranler. A commencer
par l`indifférence des clercs, des commis qui, a force d`abuser de
subterfuges et de fuites en avant, ont tendance à oublier que la
force d`un peuple réside dans les capacités de mobilisation de la
société civile.
Donner
l`opportunité à de nombreux jeunes de découvrir un cinéma de qualité
à l’effet de susciter un intérêt particulier pour la diffusion de
la culture cinématographique, telle a été la préoccupation cardinale
des organisateurs de la quatrième édition des Rencontres
cinématographiques de Béjaïa.
Tenues du 28 mai
au 02 juin derniers, ces importantes assises du cinéma n`ont pas
manqué de drainer la grande foule de cinéphiles. Des férus du 7e art
venus de France, du Liban, de Tunisie et de nombreux points du
territoire national pour démontrer que la culture cinématographique
a encore de beaux jours devant elle. Dans un pays où, pourtant, le
spectacle cinématographique a enregistré un recul des plus
effarants.
Qu`à cela ne
tienne. Ce pari ne fait que traduire concrètement les ambitions
affichées par les associations initiatrices, à savoir Kaïna Cinéma
et Project’heurts. Des ambitions qui se singularisent par cette
volonté affichée sans ambages de redynamiser la scène
cinématographique à Béjaïa ou, tout au moins, de redonner aux
citoyens de la capitale des Hammadites le goût de réinvestir les
salles obscures.
Le comité
d`organisation peut s`enorgueillir d`être parvenu à ses fins.
Au-delà de la réconciliation du public avec le cinéma il a su, en
effet, inculquer sa passion aux jeunes stagiaires instamment
interpellés, désormais, à se mobiliser davantage autour de la
mission exaltante de création de ciné-clubs.
Le message a été
reçu à Béjaïa. Un juste retour des choses, mieux, une reconnaissance
chaleureusement déclinée en hommage aux efforts déployés tant par
Kaïna Cinéma que par Project’heurts. Deux associations
particulièrement sensibles à une jeunesse avide d`en découdre avec
la fatalité et de débattre de problématiques esthétiques, techniques
et économiques propres au cinéma en toute convivialité, en toute
objectivité.
Du reste, Kaïna
Cinéma ne s`est pas trompée en s`investissant dans ce champ
audiovisuel et en nouant des partenariats avec des institutions et
des associations situées sur l`ensemble du territoire national. Pour
Habiba Djahnine, sa présidente, cette action tend à développer et à
accompagner des projets, à organiser des ateliers de formation
(éducation à l`image, écriture et réalisation) et à apporter toute
l`aide technique nécessaire à la production et à la diffusion. Pour
l`année 2006, confie la même source, il a été décidé la mise en
branle d`un soutien à la création et à la structuration d`un centre
de ressources audiovisuelles en vue de jeter les bases d`un réseau
national de ciné-clubs. La formation de stagiaires algériens à
l`animation d`espaces de diffusion cinématographique et à
l`initiation au métier de projectionniste constituent, dans le même
ordre d`idées, une préoccupation centrale du programme d`action de
cette année. Un programme qui, il faut le souligner, se caractérise
par une relative volonté d’imbriquer les actions pour ne pas dire de
faire jaillir une politique globale de l’éducation à l’image.
Le plus court chemin pour juguler l’indifférence
C’est ainsi que se
décline la ligne générale de l’association Project’heurts avec cette
particularité d’ambitionner à chaque fois de favoriser la rencontre
entre une nouvelle génération de réalisateurs et une nouvelle
génération d’animateurs et de spectateurs. A ce propos, il n’est pas
exagéré de soutenir que les objectifs de l’année 2006 ont été
largement atteints. L’association chère à Abdenour Hochiche a
pleinement honoré ses engagements tant par l’émergence de jeunes et
attachants auteurs que par la mobilisation croissante de spectateurs
et d’animateurs présents. Ce qui explique dans une large mesure la
communauté de destins de deux entités soucieuses plus que jamais de
structurer un mouvement émergent dont les premières aspirations sont
en phase d’être comblées, à en croire les principaux dirigeants et
Claude Arnal, responsable des diffusions culturelles à la
Cinémathèque de Bretagne depuis 1995. Se revendiquant du travail
militant de son compatriote René Vauthier, ce cinéphile breton a
annoncé à Béjaïa que d’importants fonds filmiques et de
documentation allaient être mis au service de Project’heurts à
l’effet de permettre aux jeunes Algériens de partir à la découverte
ou à la redécouverte, c’est selon, de la culture cinématographique.
C’est le plus court et le meilleur chemin qu’il y a lieu
d’emprunter, estime-t-il, pour juguler l’indifférence, l’isolement
et le manque de films, de livres et de revues nécessaires à
l’éducation à l’image et à la propagation de la culture
cinématographique : «Je porte un regard militant sur mon travail
sachant qu’un film est une œuvre qui est appelée à exprimer un parti
pris, du sens, des idées, des sentiments. Afin de ne pas laisser ou
mettre le spectateur en situation de subir, voire d’être considéré
uniquement comme consommateur.»
Créée selon les
dispositions portées par la loi 1901 sur le mouvement associatif et
inscrivant son action de conservation et de diffusion du patrimoine
audiovisuel dans une mission de service public, la Cinémathèque de
Bretagne est un partenaire de choix pour Kaïna Cinéma et
Projects’heurts. Pour plusieurs raisons, faut-il préciser, dont la
plus importante reste intimement liée au fonds filmique qui y est
enfoui : 16 452 films, vidéos et bandes son, 618 appareils de
cinéma, 4 500 photogrammes et photographies numériques, 3 521 revues
et 533 livres sur le cinéma sans oublier la consultation d’archives
numérisées de la photothèque en ligne.
Ce souci de la
culture de partage fièrement affiché par Claude Arnal constitue
aussi la préoccupation centrale d’Hélène Jimenez, directrice de
l’Association des cinémas de recherche d’Ile-de-France (ACRIF), qui
œuvre pour l’élargissement et la formation des public et des
équipes : «La diffusion des films en salles fait partie intégrante
du processus de création cinématographique. Ce n’est plus une étape
technique – la dernière qui plus est – de la vie d’un film. Elle
porte la marque de la sincérité et de la personnalité des
programmateurs et/ou animateurs de salles. Ces derniers ne se
contentent pas de voir passer les films sur leurs écrans. Ils
expriment leurs exigences, effectuent des choix, partagent leur
plaisir de cinéphile, et interpellent même la profession toute
entière lorsque leur travail de transmission est menacé, pour
anticiper activement au renouvellement des formes
cinématographiques.»
Une courageuse option en faveur du cinéma
C’est parce que la
transmission au public exige qu’on prenne le temps de réfléchir sur
les enjeux qui se dégagent de la création cinématographique et sur
les résonances de la société actuelle qu’elle donne à voir et à
entendre que l’ACRIF élargit son champ d’action à l’Algérie où elle
intervient, dans le cadre des Rencontres cinématographiques de
Béjaïa, comme une force de proposition face à la situation générée
par le manque de salles : «A la frontière de l’art et de
l’industrie, le cinéma est, à cause de cette dualité, sans cesse
menacé par une sclérose de sa forme. L’ACRIF permet une découverte
et un échange autour des œuvres qui participent de notre cinéphilie
et de notre curiosité.»
La quatrième
édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa a séduit, par
ailleurs, par la qualité des thèmes choisis et une courageuse option
en faveur du cinéma tel qu’il est conçu et porté par de jeunes
auteurs, des réalisateurs en herbes.
La thématique à
l’honneur a été largement dominée par la mémoire et sa
représentation par l’image, sous le titre générique Le cinéma aide à
construire un patrimoine commun : la mémoire. L’énoncé en question
a, de l’avis même d’Abdenour Hochiche, toujours traversé les débats
des différentes éditions des Rencontres cinématographiques de Béjaïa :
«En effet, nous nous sommes rendus compte que de nombreux films
programmés et présentés au public abordaient directement ou
indirectement cette dimension historique et mémorielle. D’où notre
intérêt cette année pour cette problématique. Ainsi, il nous semble
qu’aujourd’hui le besoin devient pressant de créer des espaces
communs, lieux de création d’une mémoire partagée et d’un avenir à
construire.»
Le Monda arabe en
général et les questions irako-palestiniennes en particulier ont été
au centre des préoccupations des cinéastes invités. A l’image de
Maher Abi Samra qui, dans Rond-point Chatila, propose une réflexion
lourde de sens sur le quartier martyr, l’attente, la cause à
défendre, le retour des réfugiés et la révolution. Plantant sa
caméra dans un quartier qui ne répond à aucune norme, le cinéaste
libanais donne à voir des situations à tout le moins anachroniques,
restituées le plus souvent par des personnages plus enclins à livrer
des bribes de leur histoire qu’à se pencher résolument sur leur
condition objective. Le signifié du film creuse dans le présent et
la vie quotidienne de ses personnage issus de nulle part. A Chatila,
confiera à la Cinémathèque de Béjaïa Maher Abi Samra, le temps est
suspendu et ces personnages se figent dans le vide, ils n’ont plus
rien à attendre. Encore moins de quelques prédateurs qui
transforment vite le génocide vécu par tout un peuple en fonds de
commerce, un quartier martyr en un lieu exotique et de curiosité
livré chaque jour davantage aux touristes étrangers.
Quand l’Histoire rattrape son monde
Instantanée de
Baghdad occupée de Karim Metref et Quelques miettes pour les oiseaux
de Nassim Amaouche procèdent de la même logique encore que c’est
l’Irak qui en constitue la toile de fond. Bien que le lieu de
tournage de la deuxième œuvre soit en Jordanie, au dernier village
avant la frontière irakienne plus exactement. Un petit bar, des
entraîneuses, des hommes qui vendent des jerrycans de carburant au
bord de la route en sont les héros atypiques que la police parvient
à disperser comme une volée d’oiseaux traqués. Nassim Amaouche met
en scène les contradictions secondaires à l’honneur dans le Monde
arabe, un espace géographique dont la somptueuse richesse
énergétique et financière ne profite nullement aux damnés de la
terre.
Dans cette
thématique intitulée Le cinéma aide à construire un patrimoine
commun, la mémoire, l’émigration est restituée autrement par La
Traversée d’Elisabeth Leuvrey, un film dédié à la mémoire du
sociologue Abdelmalek Sayad. Depuis le huis clos singulier du
bateau, au cœur du va-et-vient et dans la parenthèse du voyage, le
signifié du film met en scène des femmes et des hommes chargés de
sacs et d’histoires pour nous donner leur version des faits, leur
façon à eux de voir l’émigration.
Avec dans ses
bagages des chansons algériennes, un Louis d’or offert par sa mère
et une carte fournie par les services consulaires de Constantine,
Djamel Allam est revisité par Philippe Etienne qui en esquisse un
portrait convainquant à bien des égards.
Avec Samia Chala
et son film Lamine la fuite, le décor est plutôt algérois alors que
la quête de l’eldorado, que seul un visa français serait en mesure
de procurer, en demeure la toile de fond.
S’agissant de ce
thème, les organisateurs des Rencontres cinématographiques de Béjaïa
ont enregistré le concours de l’association Au nom de la mémoire, un
regroupement d’acteurs du monde associatif sensibilisés à l’histoire
contemporaine et à son articulation avec les enjeux de société
d’aujourd’hui, «afin que l’Histoire puisse être largement diffusée
et être le champ de réflexion du plus grand nombre de concitoyens».
Pour Mehdi Lallaoui, son président, l’action de son association est
déterminée par trois axes de travail : «La mémoire ouvrière,
notamment celle liée à l’immigration en France, la mémoire urbaine
et celle liée aux séquelles du colonialisme. Pour nous, la mémoire
doit être un instrument non seulement de sensibilisation et
d’éducation, mais également le prétexte à la rencontre et à la
réflexion.»
Un vibrant hommage
a été rendu par les participants à Jacques Charby et à Azzeddine
Meddour dans le cadre de cette même thématique, les deux
réalisateurs ayant consacré, de leur vivant, d’importantes
représentations de l’Histoire par l’image. Les animateurs présents à
Béjaïa ont été particulièrement sensibles à l’itinéraire du militant
franco-algérien qui, dès les premières années de l’indépendance,
consacra un film émouvant, Une si jeune paix, un appel vibrant en
faveur des enfants des martyrs de la Révolution. Bien qu’il ne soit
pas fictionnel, c’est à l’évidence un film réalisé à base d’archives
par le premier nommé, Combien je vous aime soutient une thèse
d’auteur proche de la fiction. Usant d’un ton tour à tour ironique
et sarcastique, l’œuvre en question, réalisée pour le compte de la
télévision algérienne par Azzeddine Meddour, propose une relecture
de l’Histoire qui n’a pas manqué d’ébranler les certitudes de
certains esprits chagrins plus enclins à considérer l’occupation de
l’Algérie par la France comme une «guerre coloniale honorable»
plutôt qu’un acte génocidaire
Bien sûr, comme
précédemment annoncé, les jeunes réalisateurs ont eu toute latitude
de présenter à Béjaïa leurs œuvres et d’en débattre en présence d’un
public agréablement surpris par autant de générosité et de
perspicacité. Sans oublier l’originalité, s’il est permis de faire
référence à une idée de Hassen Ferhani qui, avec Les Baies d’Alger,
une audioscopie de la capitale, scrute à l’aide de sa caméra
différents quartiers et immeubles, vole quelques propos édifiants
tenus par les femmes d’Alger dans leurs appartements.
Les autres pays du
Maghreb étaient représentés dans la capitale des Hammadites par des
films tunisiens et marocains ainsi que par les fédérations
tunisiennes du cinéma amateur et des ciné-clubs.
Abdelhakim
Meziani
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |