Semaine du  7 au 13 juin 2006

Les politiques français veulent toujours dicter l'histoire

Chantage au génocide arménien

 

 
 
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Les politiques français veulent toujours dicter l'histoire

Chantage au génocide arménien

Le 18 mai dernier, un débat était engagé à l'Assemblée nationale française pour discuter du génocide arménien. En arrière-plan, une loi tendant à pénaliser le négationnisme du génocide arménien et empêcher dès lors tout débat et toute discussions sur les massacres qui ont eu lieu à partir de 1915 autrement que dans le cadre clairement balisé par cette loi condamnant définitivement la Turquie(1).

La loi n'est pas passée, le débat n'a pas pu avoir lieu. Mais cette tentative confirme cette propension des politiques français à vouloir soustraire aux historiens leur rôle et politiser à souhait des questions qui, finalement, concernent bien peu les élus. La loi du 23 février sur les rapatriés en France qui imposait de fait de reconnaître un rôle positif à la colonisation en est un exemple édifiant (2).     

On suppose que les menaces économiques turques contre la France et les risques de manifestations violentes de Turcs en France ont convaincu les députés de mettre de l'eau dans leur vin. 

Si on évoque une tentative française de préserver les bonnes relations économiques, on indique aussi que l'action du lobby arménien en France est évidente, alors que des historiens, comme Pierre Nora, indiquent clairement que l'Assemblée nationale française est entre les mains de ce groupe de pression.

La dérobade des élus français renseigne en tout cas sur le fait que l'on n’était pas si convaincus que cela du fond de cette loi. Plus que cela, on ne retrouve pas chez les historiens la belle unanimité qui semble être affichée dans l'hémicycle du palais Bourbon (siège de l'Assemblée nationale française).

Des historiens se sont élevés contre ce texte qui tend à réduire dangereusement le terrain de la recherche.

L'association  Liberté pour l'histoire, fondée entre autres par l'historien et académicien Pierre Nora, qui s'est déjà prononcée sur l'article 4 de la loi sur les rapatriés, est de ceux qui ont réagi après l'annulation du débat autour de la criminalisation du négationnisme du génocide arménien, en notant avec satisfaction que les historiens ont encore la possibilité de travailler sur une affaire qui est loin d'avoir livré tous ses secrets. Pour eux, il s'agit là de la réédition de l'épisode sur le rôle positif de la colonisation.

La reconnaissance politique du génocide n'est pas un acte isolé du Parlement français. Les Suédois ont fait la même chose en 1985, avant de revenir sur la décision en 2000. Ils avaient fondé leur législation  sur la base des textes de l'ONU définissant et condamnant les génocides ; puis, considérant que le texte onusien n'était pas en vigueur à l'époque des faits, on ne pouvait parler de génocide arménien.

Des historiens désapprouvent

Outre Pierre Nora, d'autres historiens se sont exprimés avant lui, indiquant que les éléments en leur possession (les mêmes que ceux que brandissent les Arméniens)   ne prouvent pas le génocide, c'est-à-dire l'extermination décidée et volontaire d'un peuple ou d'une ethnie. 

Que ce soit Gilles Veinstein ou Bernard Lewis, qui n'ont jamais nié que les massacres ont bien eu lieu (ce que disent également les Turcs), ils sont unanimes à refuser de parler de génocide. Ils ont voulu engager un débat sur la question afin de démontrer, aux yeux des historiens, s'il y a eu réellement génocide ou pas. La réaction fut un véritable harcèlement de Bernard Lewis, qualifié par Pierre Nora de «terroriste intellectuel». Lewis est un historien de renom dont les travaux sur l'histoire du Proche-Orient et sur l'islam font l'unanimité. Il a travaillé durant quinze ans sur les massacres des Arméniens avant d'écarter ainsi la thèse de crime contre l'humanité. Il fut tout de même traîné devant les tribunaux, en France, pour se dédire. Galilée n'a pu échapper au bûcher qu'en déclarant «et pourtant elle tourne» devant ses juges.  

De toute évidence, le fait même que l'on ne puisse pas, d'un point de vue purement intellectuel, attester de ce génocide, la condamnation de la Turquie devient injuste, notamment pour les génération actuelles. Elle est d'autant plus dangereuse qu'elle tend à perpétuer les rancœurs et les haines.

Il est vrai que les Turcs ont mis du temps à répondre à la communauté internationale, préférant d'abord occulter les massacres et prêtant le flanc aux critiques sans réagir. Ce n'est que depuis quelques années que l'on parle du massacre des musulmans par les Arméniens durant cette période.

Mauvais procès

De plus, la jonction entre Arméniens et Russes (avec la complicité passive des puissances européennes de l'époque : Grande-Bretagne, Allemagne et France) est évidente dans la tentative d’anéantir la Turquie en entier au début du XXe siècle. Du reste, beaucoup d'historiens expliquent  la propension des Turcs à se replier sur eux-mêmes durant de longues années, de crainte de voir leur  pays découpé, spolié et leur identité dangereusement menacée. Des craintes qui datent de cette époque.

En fait, les seuls événements avérés entre 1914 et 1922 en Anatolie orientale c'est que l'on se massacrer allégrement dans la région. Plus tard, entre 1988 et 1994, on a poursuivi les tueries en Azerbaïdjan. Si effectivement des massacres d'Arméniens ont eu lieu, les Arméniens ont aussi à leur actif des milliers de morts turco-musulmans (3). On peut y adjoindre les victimes du terrorisme arméniennes – surtout des civils innocents et même des diplomates  – entre 1975 et 1985, décimées par le groupe terroriste Asala.

Même si la Turquie avait effectivement commis un génocide en 1915, les générations actuelles n'en seraient pas pour autant responsables, comme ne sont pas responsables les Allemands d'aujourd'hui des crimes nazis contre l'humanité.  

Dans le même temps, depuis que la Turquie a réellement entamé des pourparlers pour son adhésion à l'UE, on remet systématiquement dans la balance tout ce qui peut gêner cette démarche : la question de l'unicité du territoire et les revendications séparatistes kurdes, les droits de l'homme et le massacre des arméniens.

Le chantage à la condamnation est lié aussi à la question du Nagorni Karabakh, territoire revendiqué par les Arméniens qui en occupent un cinquième, alors qu'il est sous autorité de l'Azerbaïdjan soutenu par la Turquie.

On a reproché aussi aux Turcs d'avoir interdit l'accès à leurs archives. Un des éléments de preuve est la réticence des autorités turques à mettre à disposition des historiens les documents d'archives. Bien entendu, les autorités d'Ankara réfutent   totalement ces assertions alors que de l'aveu de Ara Sarafian, un des historiens arméniens qui a réédité «le livre bleu» (4) n'a pu le faire qu'en travaillant longtemps sur les archives turques avant, dit-il, d'avoir été interdit d'accès à ces mêmes archives.

Amine Esseghir

 

1- L'Assemblée nationale française a adopté une loi qui reconnaît le génocide arménien en 2001.

2- La loi peut être avoir été seulement reportée. L'intervention du président Chirac lui-même a été nécessaire pour rejeter l'article infamant qui condamnait définitivement les nationalistes algériens de n'avoir pas eu si raison que cela d'entrer en guerre pour libérer leur pays. Le débat pourrait revenir dès qu'interviendra un  changement de majorité au Parlement ou l'élection d'un autre Président.

3- Histoire de l'empire ottoman, sous la direction de Robert Mantran (édition Fayard, Paris).

4- Le Livre Bleu du Gouvernement britannique concernant le traitement des Arméniens dans l'Empire ottoman (1915-1916)   a été acrit par Lord Bryce et Arnold Toynbee.

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