|
Accueil
Mise en scène ou détérioration du rapport de force au sommet de
l’Etat ?
L’Algérie
encore face à elle-même…
Comment doit-on
interpréter la démission de l’ancien Chef du gouvernement, Ahmed
Ouyahia ? Dans cette pièce qui se joue encore au cœur du système
politique, on est tenté de demander ce que devient cette alliance
présidentielle mise sur pied en 2004. Celle-ci est-elle maintenue
malgré le récent coup de force ou a-t-elle a définitivement éclaté à
l’approche des élections législatives de 2007, qui prépareront le
terrain à l’élection présidentielle de 2009 ?
Les commentaires
vont bon train. Les uns voient là une tempête dans un verre d’eau,
les autres estiment que la nomination de Belkhadem est un signe de
grave détérioration du rapport de force au sommet du pouvoir, que sa
proposition de révision de la Constitution vise à concentrer plus de
pouvoirs entre les mains du président Bouteflika et permettre à ce
dernier un troisième mandat. D’autres encore parlent d’une crise au
sommet avec la consolidation FLN-MSP au détriment de l’aile hostile
à la réhabilitation de l’ex-FIS et à l’amnistie tous azimuts des
terroristes islamistes et de leurs chefs.
Cette dernière
approche semble correspondre à celle développée récemment, à Madrid,
par l’ancien Chef de gouvernement Mouloud Hamrouche, pour qui le
pouvoir algérien et les islamistes "ont le même discours".
Intervenant à l’occasion d’un séminaire sur le dialogue UE-Maghreb,
M. Hamrouche a déclaré que les dépassements des régimes despotiques
dans les pays du Sud ont entraîné "une confusion entre l’étatique,
le politique, le religieux, l’économique, le social et le culturel".
"Cette confusion, souligne-t-il, est souvent génératrice de
pratiques de passe-droit, de corruption et d’abus de pouvoir. Ce
sont ces conditions qui enfantent l’insécurité, créent l’injustice
et génèrent des zones de non-droit. "
Selon lui, le
régime de Bouteflika et ses alliés islamistes "présentent la
démocratie comme un produit de l’Occident ou d’un autre monde".
Plus critique,
Yacine Téguia, militant du MDS, situe les responsabilités de chacune
des fractions du pouvoir. Dans une contribution publiée par El Watan
(23 mai 2006), il rappelle "les tentatives de diversion et les
pressions d’Ouyahia" face à la pression des victimes du terrorisme,
au combat de la presse, des syndicalistes et du mouvement citoyen.
Quant à l’islamisme, Yacine Téguia écrit qu’il refuse de
"reconnaître ses torts et avoue seulement des actes", rappelant
l’apologie faite par Madani Mezrag du meurtre d’un jeune appelé.
Pour lui, l’intégration des terroristes au sein de la société, "sans
leur condamnation du projet d’Etat théocratique pose la question de
l’intégration de l’Algérie à la communauté internationale". Cela
d’autant que la reconnaissance de valeurs communes implique, selon
lui, la reconnaissance du crime et sa sanction, même dans le cadre
d’une justice transitive. Avec la reconduction de la crise, le
militant du MDS y voit "la voie despotique ultra-libérale" qui
permet l’emprisonnement de policiers et de journalistes
qui "dénoncent la propagande du GSPC", les nombreuses concessions
accordées à l’islamisme à travers la remise du adhan à la
télévision, la suppression de l’émission Star Academy et le recul
sur la réforme du code de la famille. "Nous sommes à l’entrée d’un
tunnel dans lequel le pouvoir veut engouffrer l’Algérie et duquel
elle ne ressortira que là où il veut la mener", avertit M. Téguia.
L’Algérie
va-t-elle rater la énième occasion d’avancer dans la voie du
développement et de la modernité ? Une société qui a traversé des
épreuves douloureuses, ne peut, dit-on, échapper aux questions
justes, à la confrontation avec elle-même. La formidable
mobilisation et la résistance des franges de la population autour de
la défense de l’Etat national n’ont pas été capitalisées ni
valorisées pour la consolidation de la nation et de l’Etat
algériens, alors que la mondialisation s’installe sûrement. Plus de
40 ans après l’Indépendance, on se retrouve à attendre encore au
milieu du gué, sans projet adapté à notre algérianité. Pourquoi ?
Pour l’historien
Mohammed Harbi (revue Naqd n° 14), les auteurs nationalistes, ayant
imaginé une nation arabo-islamique se devaient, "pour donner des
fondements solides à la communauté politique en formation, remanier
leur caractérisation de l’Algérie en fonction de la diversité et de
l’hétérogénéité concrètes et historiques des populations qu’ils se
donnaient pour tâche d’intégrer, sous le sceau d’une identité
unique". Dans la même source, un autre historien, Gilbert Meynier,
note pour sa part que l’arabo-islamisme a été énoncé en Algérie pour
"contrebalancer les signifiants qui étaient naguère surtout français
– portés dialectiquement par le colonialisme – de la modernité". Et
quoique l’islam ait été le grand dénominateur commun, l’Algérie
était marquée par la pluralité et des ancrages culturels, soutient
l’historien français, au point où "le FLN publia en 1960 une forte
brochure intitulée Tous Algériens qui faisait coexister, comme
compatriotes, des musulmans, des juifs et des Européens".
"L’idéologie du FLN de guerre exprima la hantise du fractionnement
de l’unicité politique qu’il avait réalisée sous son égide. Toute
division était impure ; l’unanimité était l’idéal de la pureté, ce
qui n’empêchait pas que, politiquement, c’était le consensus qui
prévalait en pratique, quand n’étaient pas du moins entrepris des
règlements de compte sanglants", explique G. Meynier.
La colonisation
française a été à la fois brutale, cruelle et profondément
traumatisante. Ce qui explique dans une grande mesure la réaction
dure des nationalistes, à commencer par ceux qui étaient recherchés.
Il n’empêche, des historiens, des analystes, des combattants de la
Guerre de Libération nationale et des citoyens, empruntant
courageusement les sentiers hors victimisation, s’accordent à dire
de plus en plus que "les conditions n’étaient pas assez mûres" pour
le déclenchement de la lutte armée, en 1954. Comme l’histoire
comporte des zones claires et des points obscurs, osons libérer nos
consciences et admettre ces intolérances, ces sectarismes et ces
luttes internes dans les rangs du Front de libération nationale :
règlements de compte, suspicions, marginalisations, éliminations
physiques, etc.
Pourquoi continuer
à opposer l’identité islamo-arabe à "la modernité du national" ? De
l’avis de l’Américain William Quant, "quand la politique et la
religion pactisent (…), la religiosité en pâtit et l’extrémisme
triomphe". Il a oublié d’aborder la question des intérêts personnels
et de groupes… Plus percutant est le point de vue de l’universitaire
Louis Baeck, qui note qu’à la différence de la Chine et de l’Inde,
"la résistance islamique contre les pénétrations culturelles,
économiques et militaires de l'Occident s'est radicalisée" Aussi
pense-t-il que "la diffusion du fondamentalisme wahhabite financée
par les Saoudiens dans la décennie 1990", les agressions militaires
en Afghanistan et en Irak et la présence de bases américaines dans
les lieux saints ont "revitalisé les semences de l'Islam politique".
Des analyses, plus récentes, considèrent que la présence d’un régime
autoritaire et despotique, mis sous les ordres du capitalisme
mondial, est "le catalyseur de l'islamisation".
Certaines
retiennent surtout du nouveau monde l’intervention militaire des
gouvernements américain et européens et leurs alliés pour faire
échouer "les processus de libération" et "nier la souveraineté des
peuples à être maîtres de leur propre destin (…), parfois avec la
connivence des élites locales". D’aucunes,
s’appuyant sur "l'économie rentière" de l’Algérie,
estiment que la libération politico-économique se poursuit dans un
cadre de "conflit aigu entre les forces laïques et un islamisme en
ascendance".
En Algérie, les
priorités sont ailleurs. Ahmed Ouyahia démissionne sans entrer dans
l’opposition. Il atteste que sa formation restera dans l’Alliance
présidence. Celle-ci va s’atteler à préparer la révision
constitutionnelle, calculer les augmentations de salaires, préparer
les rendez-vous électoraux et surtout maintenir l’ordre…
Z’hor Chérief
Haut
Avancée des
islamo-conservateurs
Les limites de
la démocratie sur agrément
On ne peut, en
premier réflexe, que constater la disparité dans la présence sur le
terrain comme au sein des institutions de la présence des forces
démocratiques à l’heure où l’on assiste à une sérieuse avancée des
islamo-conservateurs, eux-mêmes qualifiant comme telle la nomination
de Abdelaziz Belkhadem et insinuant ainsi un recentrage au sommet.
Recentrage limité, s’il en fut, vu que les limite de la marge de
manœuvre du nouveau Chef du gouvernement- ont été très rapidement
éprouvées avec la reconduction de l’équipe de son prédécesseur Ahmed
Ouyahia. Si ce dernier a clairement refusé d’en faire un point de
départ pour son passage à un hypothétique basculement dans
l’opposition, il était tout aussi prévisible que la mouvance
démocratique, prise dans son ensemble, continue de démontrer une
nouvelle fois sa démobilisation et la faiblesse de sa force face à
une coalition tacite adverse qui promet de bien continuer sur sa
lancée la conquête d’autant d’espace qu’il sera en sa portée, tant
au sein de l’Etat que parmi la société. Rien d’étonnant, en effet,
quand d’une part c’est un partisan du Contrat national de 1994 qui
est mis au devant en pareille conjoncture, permettant de la sorte de
neutraliser une aile du mouvement démocratique, à l’instar du FFS et
du PT qui espèrent trouver ainsi un point d’appui nouveau à leur
ligne stratégique et, de l’autre, d’acculer davantage hors du jeu
politique des partis qui ont encore du mal à remonter la pente après
l’échec total des tentatives de faire barrage à la présidence de
Abdelaziz Bouteflika.
Comme de constat,
la nomination de A. Belkhadem et l’annonce par certains membres de
l’ancienne direction du Fis-dissous d’une nouvelle perspective pour
le processus de réconciliation nationale, allant au-delà de la
Charte qui en porte les dispositions, a vu de timides réactions de
la part des démocrates, certains n’en ont exprimé aucune, confinées
dans des communiqués rappelant les positions de principe et livrant
un constat partagé sans autre mode d’emploi quant à l’alternative et
les modes de riposte qu’ils pourraient proposer à une société civile
invitée à la mobilisation générale. Et c’est tout de même triste que
ce soit le seul parti politique de cette tendance à ne pas avoir été
agréé qui se soit montré le plus présent, autant pour dénoncer les
pratiques anticonstitutionnelles que pour demander des élections
générales anticipées, proposition sincère mais sans intérêt immédiat
pour une formation qui n’est pas en mesure de participer à une
quelconque élection.
En Kabylie, c’est
l’inquiétude qui semble pourtant gagner les différentes ailes des
aarchs au vu de l’impasse promise pour la revendication tamazight,
du moment qu’avec Abdelaziz Belkhadem la mise en œuvre de la
plate-forme d’El-Kseur ne saurait déboucher sur l’officialisation de
cette langue nationale, ce qui nous sort de facto de l’accord passé
par les délégués du mouvement citoyen avec Ahmed Ouyahia et qui
buttait sur l’organisation ou non d’un référendum à cet effet. La
reprise du dialogue avec Belkhadem qui a ne considère plus les
aarchs comme une organisation hors la loi est à suivre de près, cela
dit, car il sera un indice sérieux quant aux motivations et
intentions du courant que celui-ci représente et qui a de tout temps
fait de la question identitaire et celle des constantes nationales
un point non négociable dans ses différentes démarches.
Mais on ne peut,
bien entendu, ne parler de la perspective démocratique qu’en Kabylie
seulement. S’il est question aujourd’hui d’une mobilisation
nationale non seulement pour stopper l’élan d’une offensive tous
azimuts des islamo-conservateurs, majoritaire dans toutes les
institutions et qui entendent fermer durablement le jeu à leurs
opposants, mais surtout pour que le sacrifice du combat contre le
terrorisme ne soit pas vain (car il s’agissait plus que d’une
préoccupation sécuritaire, d’empêcher l’instauration d’un Etat
théocratique) et que dans le même temps l’on admet l’absence de
toute forme de consensus ou de possibilité d’un front démocratique,
alors l’urgence est de rechercher sans plus de délais la somme de
verrous qui ont amené à phagocyter une société civile qui, pourtant,
a prouvé et son attachement à la liberté et à la république. Elle en
prouve aujourd’hui la maturité à la démocratie, si l’on interprète
comme telle le nombre incalculable d’émeutes localisées à travers le
pays qui ne sont pas le fait d’une violence génétique, mais de
l’absence d’écoute à des besoins pressants et légitimes. Si l’on
considère comme une nouvelle phase de la société civile algérienne
la combativité inédite et infatigable des syndicats autonomes qui
ont définitivement tourné le dos à une somme de règles qu’ils savent
d’avance tournées contre eux. L’épisode du refus d’autoriser les
syndicats agressifs du Cla et du Cnapest et la menace de retrait de
l’agrément de l’Unpef officieusement pour avoir rallié les grévistes
en témoignent. Cela, sans compter le recours systématique à la
justice, appelée à jouer un rôle qui n’est pas le sien, pour la
simple et bonne raison qu’on ne peut apporter une réponse judiciaire
à un problème socio-professionnel. Un dispositif répressif, donc,
discriminatoire et sans moyens de recours contre lui, mais qui
confirme la volonté d’opposer aux «autonomes» le poids écrasant
d’une Centrale syndicale qui, malgré le démantèlement généralisée de
ses sections dans un secteur publique économique dissout ou
privatisé, demeure la seule reconnue, même si elle doit pour cela
accepter de soutenir une personnalité qui, hier, trouvait légitime
le combat de ceux qui ont ravi aux leurs plus de 400 syndicalistes
de l’UGTA. Un dispositif qui empêche, en faisant jouer des lois
élastiques, que la société civile se constitue indépendamment de
l’administration. Ainsi en est-il du mouvement associatif qui, dans
l’arrière pays, est vite déclassé au rang de supplétif des
collectivités locales, convoqué à intégrer la démarche unique dictée
verticalement, sous peine de subir l’asphyxie financière ou la
privation de locaux entre autres. Une situation que l’on peu
aisément calquer sur le monde des médias, indispensable à un
processus démocratique (ralenti malgré les promesses de plein
respect de la liberté d’expression), mais exclus de toute ouverture
de l’audiovisuel et soumis à la restriction de la délivrance des
agréments comme stipulé par la loi 90-04, un code de l’information
désuet, et qui reste un filtre de contrôle a priori dont les mailles
totalisent pas moins de 450 demandes d’agrément bloqués et sans
réponse aucune à ce jour.
Le plus étranger
est que syndicats, associations et médias ne sont pas tous sujets
d’un traitement généralisé qu’on pourrait attribuer aux retombées de
la crise sécuritaire. Car de temps à autres, quelques ennemis de la
république et au comportement souvent antinational se faufilent
inexplicablement entre les mailles du filet, ajoutant ainsi de l’eau
à la mer, comme dit l’adage populaire, à une noria d’organisations
et de satellites conservateurs qui ne souffrent d’aucune
contradiction en face. Un tout sécuritaire qui profiterait au bout
du compte aux seuls islamistes et à leurs alliés conservateurs ?
Ayons confiance en la génération de l’après-novembre et
doutons que les Algériens puissent accepter pareille contradiction,
énième, mais certainement de trop.
Nabil Benali
Haut
Enseignement du français en 3e année
La raison a
prévalu sur l’idéologie
Le français sera
désormais introduit en 3e année du cycle primaire au lieu
de la 2e année comme cela été fait au cours de l’année
scolaire 2004/2005. Cette décision salutaire mais bien tardive du
ministère de l’Education nationale a été annoncée la semaine
dernière par M. Benbouzid, qui a justifié ce "recul" par le fait que
les élèves doivent d’abord maîtriser une première langue (leur
langue nationale) avant de se lancer dans l’apprentissage d’une
seconde langue. Pourtant, il était évident dès le départ que
l’introduction du français dès la 2e année primaire était
vouée à l’échec. Si cela a été dit il y a une année, "c’est être
systématiquement classé dans la catégorie islamo-baâthiste" (célèbre
formule, qui n’a aucun sens, d’un confrère que l’introduction du
français dérange !). Passons les élucubrations idéologiques et
examinons de près pourquoi l’introduction d’une première langue
étrangère (peu importe que ce soit le français ou l’anglais) n’est
pas dans l’intérêt de l’élève.
"La décision a une
explication pédagogique que le pouvoir politique s’est retrouvé dans
l’obligation de prendre en charge. C’était une précipitation
d’enseigner la langue française dès la 2e année primaire,
les deux premières années du cycle primaire doivent être réservées
spécialement et spécifiquement à la maîtrise de la langue
maternelle", avait expliqué le ministre de l’Education mercredi
dernier lors d’une journée d’étude sur les établissements privés
d’enseignement. Persister dans l’erreur ou corriger le tir, le
ministère de tutelle a choisi la solution la moins coûteuse, mais en
même temps celle qui montre au grand jour que des décisions aussi
stratégiques, car concernant l’avenir des futures générations, se
prennent avec une telle légèreté qu’on est obligé d’y remédier à
peine deux années après leur mise en application.
Il est nécessaire
de rappeler dans quelles conditions a été prise la décision
d’introduire le français en 2e année primaire au lieu de
la 4e année, comme c’était le cas dans le système
fondamental, ou même en 3e année comme cela se faisait
avant le fondamental. C’est la commission Benzaghou (du nom de son
président) pour la réforme du système éducatif qui avait, en 2001,
préconisé un certain nombre de changements à apporter dans ce
domaine. Sur fond de débat sur "le projet de société" que l’école
est appelée à inculquer aux élèves, il a été proposé de rapprocher
de deux années l’enseignement du français avec, en plus, un
changement dans la méthode d’apprentissage (apprendre à bien parler
d’abord).
Le ministère a
pris deux années pour rendre effective cette proposition de la
commission Benzaghou. Dès la rentrée scolaire 2004/2005, les élèves
de la 2e année primaire ont donc commencé à se
familiariser avec le français. Les premières difficultés ont alors
commencé à apparaître. Le ministère s’est quand même donné une
deuxième année pour décider de la suite à donner. Manque
d’enseignants de langue française et de moyens didactiques ainsi que
des problèmes liés aux compétences pré-requises des apprenants dans
leur contexte familial et social sont les principaux
dysfonctionnements de l’enseignement en 2e année du
primaire de la première langue étrangère.
Famille,
société
D’abord, pourquoi
introduire une langue étrangère dès la 2e année de
l’enseignement primaire ? Quels sont les arguments pédagogiques qui
ont prévalu dans cette décision ? Le ministère, comme la commission
de la réforme du système éducatif, restent muets à ce propos. La
seule explication qui est avancée est qu’un enfant est plus disposé
à apprendre les langues. Mais de quel enfant s’agit-il en réalité ?
S’agit-il-il de l’enfant de la ville ou des villages reculés du
pays, d’un enfant de parents à peine lettrés, cadres ou
universitaires, ou d’un enfant d’une famille pauvre ou socialement
aisée ? Car il y a bien lieu de noter que l’élève, même en 2e
année, maîtrise plus facilement le français lorsqu’il le parle dans
son milieu familial et social. C’est le cas d’"une minorité
d’enfants solarisés qui viennent déjà avec une bonne locution et qui
parlent facilement la langue", constate une institutrice de français
dans une école de la banlieue algéroise. Un constat loin d’être rare
dans d’autres établissements du centre de la capitale. "On ne peut
pas dire que nos enfants sont incapables d’apprendre une deuxième
langue à partir de 7 ans, mais ce sont les conditions sociales et
pédagogiques réunies qui déterminent la capacité de chaque élève",
affirme un autre enseignant pour qui "les programmes sont tellement
chargés en arabe, notamment avec l’introduction de matières comme
l’éducation technologique, que l’apprenant est déjà assez dépassé
pour pouvoir s’intéresser à une deuxième langue".
Des études
récentes menées dans quelques établissements d’Alger, de Kabylie et
de Blida ont montré que "la pratique du français est partout
attestée, mais pas uniformément répandue dans l’environnement social
immédiat (quartier et famille)".
Pour d’autres
éducateurs, "il fallait dès le départ laisser le français en 4e
année ou tout au plus l’introduire en 3e année comme cela
se faisait dans les années 70 et 80".
D’ailleurs,
s’interroge, étonné, un directeur d’école, lui-même ancien
instituteur de français, "dans quel pays introduit-on une première
langue étrangère pour des enfants de 7 ans ? ". Pour d’autres, "la
question est mal posée". Pour eux, il est possible pour un élève de
cet âge d’apprendre une autre langue à condition, disent-ils, de
"mettre le prix en termes de moyens d’apprentissage modernes comme
les supports audiovisuels et autres activités ludiques".
Si la
problématique de l’enseignement du français se pose dans une grande
ville comme Alger, alors que dire des villes et villages de
l’intérieur du pays où l’on manque déjà d’encadrement pour
l’enseignement de l’arabe ?
Le ministre de
l’Education aurait dû être plus explicite sur cette décision de
reculer l’enseignement du français en 3e année. Les
raisons pédagogiques ne suffisent pas pour tout expliquer, en plus
du fait que ça donne une assez mauvaise image des "décisions" de
l’Etat. M. Benbouzid n’a pas tout dit sur le manque flagrant
d’enseignants de français, en particulier dans les régions
intérieures du pays. Il n’a pas été assez autocritique de la
décision hâtive prise il y a deux ans sans qu’il y ait au préalable
une préparation des moyens humains et pédagogiques nécessaires. Il
n’a pas dit non plus quel est le sort réservé aux élèves qui ont
déjà commencé l’apprentissage du français en 2e année
primaire. Vont-ils bénéficier d’un programme spécial de mise à
niveau (étant donné que le leur a été déclaré insuffisant) ou
continuer normalement leur cursus ?
Absence du
support audiovisuel
L’apprentissage
des langues ne doit pas être du seul ressort de l’école. Si la
mission de cette dernière est de donner les bases, les médias
audiovisuels devraient permettre d’améliorer les connaissances
linguistiques. "L’Algérie francophone", c’est dans les
administrations et au sein des familles. Pour le reste de
l’environnement, il est essentiellement en arabe dialectal (derdja)
qui comporte un mélange (avec une dose de vocabulaire argotique)
d’arabe et de français.
Pourtant, une
génération d’Algériens a appris et renforcé ses capacités en anglais
grâce à des émissions comme Follow Me ou des films en version
originale que, malheureusement, l’ENTV ne diffuse plus. Il faut
reconnaître que la télévision ne participe plus, comme avant, à
l’apprentissage des langues. Les émissions ne manquent pas pourtant
pour aider un enfant dont les parents ne parlent pas français à se
familiariser de manière pédagogique avec cette langue. Le ministère
de l’Education devrait peut-être penser à ce genre de solution pour
démocratiser l’enseignement des langues étrangères et ne pas compter
uniquement sur les programmes scolaires, en co-finançant l’achat de
programmes éducatifs en français et en anglais que diffuserait l’ENTV.
Car même en 3e année, beaucoup d’élèves auront des
difficultés à apprendre le français pour les raisons été citées
précédemment.
Abdelkader
Djalil
Haut
Université
Un malaise qui
perdure
Quel est le mal
étrange qui ronge notre université et quel est le grain de sable qui
empêche ses rouages de bien fonctionner ? En effet, y a-t-il un
indice plus révélateur du malaise profond et généralisé qui gangrène
l’université depuis tant d’années ? En fait depuis 1993, le secteur
connaît des mouvements de protestations chaque année. Est-il dit
désormais que le sort des étudiants qui ont la chance de fréquenter
l’université, est d’être les otages de ce malaise et les victimes de
cette situation qui perdure ?
Pourquoi notre
université n’est plus ce qu’elle était ? C’est-à-dire un lieu de
savoir, d’échange, d’apprentissage et d’épanouissement pour
l’étudiant qui se prépare au mieux à la vie professionnelle ?
Il est vrai que
l’université a de tout temps été le meilleur passage dans la vie de
l’étudiant qui y apprend à être responsable de lui-même, car
personne ne l’oblige, comme au lycée, à réviser ses leçons ou à
faire ses devoirs. C’est aussi la période de sa vie où il se sent
devenir vraiment adulte. A l’université, il découvre un enseignement
nouveau, différent de tout ce qu’il a connu. Il découvre des modes
de pensée différents, un débat auquel il n’a pas été habitué, mais
qui l’initie et l’encourage en même temps à se découvrir et à se
situer parmi les autres. Cette description est certes trop belle
pour être tout à fait réelle, mais tout le monde sait que notre
université a formé, par le passé, une élite intellectuelle et
qu’elle était l’endroit indiqué pour les échanges d’idées et les
débats.
Est-il normal que
l’université algérienne se soit transformée en lieu de
contestation ? Et que chaque année les étudiants voient, la peur au
ventre, échapper des mois et des mois de dur labeur parce que les
professeurs refusent de leur faire passer les examens ?
En effet, depuis
1993, l’on remarque que presque chaque année, le Conseil national de
l’enseignement supérieur (CNES) formule des revendications à la
tutelle, le ministère de l’Enseignement supérieur : l’augmentation
des salaires des enseignants, l’amélioration de leurs conditions de
travail, la démocratisation de l’université, mais aussi et surtout
la totale liberté d’exercer leur droit syndical. Ce qu’ils
considèrent comme un droit fondamental, mais que l’administration de
l’université tend toujours à limiter, parfois même jusqu’à le
museler.
Le ministère de
l’Enseignement supérieur ne voit pas d’un œil approbateur les
mouvements de contestation du CNES et va même jusqu’à ester en
justice les enseignants grévistes, déclarant leur grève illégale.
Mais il est curieux de voir que malgré ces intimidations, les
universités du Centre, de l’Est et de l’Ouest s’accordent à mener
leur mouvement de protestation à la même période. Tous les
enseignants s’accordent aussi à dire que la grève est le seul
mécanisme à même d’obliger la tutelle à être enfin à leur écoute.
C’est ainsi que la
grève déclenchée par le CNES le 13 mai passé était programmée depuis
le mois d’avril ; elle a été suivie par toutes les universités et
semble vouloir durer encore plus longtemps. Les enseignants
grévistes du CNES n’aspirent qu’à une chose : que le ministère de
l’Enseignement supérieur consente enfin à ouvrir le dialogue. C’est
la seule façon possible de régler les conflits qui perdurent depuis
longtemps et font qu’aucune issue n’a été trouvée pour apaiser les
esprits.
Surtout quand on
sait que cette grève coïncide avec la tenue des examens du dernier
semestre, et que près de 200 000 examens, soit un taux de 25% sont
déjà bloqués. Ce chiffre, déjà important, risque d’augmenter dans
les jours à venir.
Si pour les
enseignants grévistes, il ne fait aucun doute que leur mouvement de
protestation est juste et qu’il s’impose face au silence affiché par
la tutelle à leur égard, il n’en demeure pas moins que les étudiants
sont les premières victimes de l’impasse dans laquelle se trouvent
enseignants et ministère de l’Enseignement supérieur. Rien ne semble
vouloir décider les professeurs à changer d’avis, et la grève
s’installe finalement dans la durée. Mieux, ils appellent même à
l’arbitrage du gouvernement. "Nous sollicitons du nouveau chef du
gouvernement l’ouverture urgente de négociations avec les
enseignants grévistes de l’enseignement supérieur." Cette
déclaration du responsable syndical de l’USTHB à un quotidien
national a pour but de rappeler au chef du gouvernement ses
positions claires sur l’augmentation des salaires. "C’est un homme
qui a toujours plaidé pour la revalorisation des salaires", affirme
encore ce responsable syndical.
L’issue à cette
grève est-elle enfin trouvée, et la déclaration du ministère de
l’Enseignement supérieur de décider une augmentation des salaires
a-t-elle mis fin à la protestation des enseignants ? Il faut croire
que ces enseignants sont déterminés à aller jusqu’au bout de leurs
revendications, qu’ils jugent de justes et légitimes.
La déclaration du
ministère n’était pas pour apaiser leur révolte. La décision de
poursuivre la grève est confirmée à travers les assemblées générales
qui ont pris le relais du CNES qui, suite à une décision de justice
qui qualifie cette grève d’illégale, a décidé, par la voix de son
coordinateur national, de geler le mouvement par respect pour la
justice.
Mais les
enseignants ne l’entendent pas ainsi et continuent leur grève,
malgré la déclaration du ministre de l’Enseignement supérieur. Une
déclaration qu’ils trouvent plutôt confuse, car cette augmentation
qui n’a pas été chiffrée ne signifie pas grand-chose pour eux. Les
enseignants exigent donc pour décider d’arrêter leur grève, qu’on
clarifie les choses et que cette augmentation soit clairement
définie. C’est leur seule condition pour faire des concessions.
D’autres
revendications et non des moindres sont encore exposées ; il s’agit
de l’amélioration des conditions de travail, de la démocratisation
de l’université, mais aussi et surtout de la liberté du droit
syndical qu’on leur conteste et qui se traduit par les poursuites
judiciaires que la tutelle a lancé contre plusieurs professeurs.
Mais au-delà de
ces mouvements de protestation que les enseignants déclenchent
chaque année, il est une chose qu’on ne peut passer sous silence. Le
mal qui ronge l’université algérienne a fait que ce lieu de savoir
et d’échanges s’est mué, peu à peu, en une coquille presque vidée
de son âme. L’université a-t-elle été investie par des forces qui
font de leur mieux pour la déstabiliser ou bien les pouvoirs publics
laissent-ils la situation pourrir d’année en année pour une raison
bien précise ? L’arrivée de A. Belkhadem au gouvernement
finira-t-elle par arranger les choses ? Les enseignants semblent
espérer du nouveau chef de l’Exécutif une amélioration de leur
situation, ce qui serait un bien indéniable pour l’université et
surtout pour les étudiants.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
E-mail :contact@lesdebats.com |