|
Accueil
Elections
Partielles
Le double vote
de la Kabylie
La majorité au FFS,
la seconde place au RCD, un faible attrait pour les politiques
impulsées d’Alger, des assemblées sous le joug de l’administration,
un mouvement citoyen qui se fait la mauvaise conscience des partis,
bref, tout ce qui existait avant les partielles du 24 novembre est
encore là, sans grand changement ou presque. Presque, car une
différence émerge désormais. Elle est née dans un contexte politique
qui est seul à même d’expliquer pourquoi la Kabylie a voté peu, mais
plus que par le passé. Quel était son message et quelles leçons
faut-il tirer pour cette région qui ne promet pas plus que d’épouser
la relative accalmie nationale ?
Maintenant que le
scrutin du 24 novembre est derrière, il semble pertinent d’expliquer
les raisons qui ont amené la population à voter dans une proportion
plus large que lors des échéances passées, ne serait-ce que mis en
comparaison avec le référendum du 29 septembre, la présidentielle de
2004 et les locales de 2002. Et si l’on devait mettre de coté les
chiffres officiels qui restent les éléments d’analyse les moins
consensuels, retenons, cela dit, que graduellement, le ton de la
contestation n’a fait que diminuer à mesure que s’accomplissaient
les consultations électorales, s’agissant bien entendu des
formations et des acteurs politiques dans la régions, que ceux-ci
aient pris part ou non à ces élections. On ne peut pas nier non plus
une impression générale d’une décrispation, à tout le moins, de
l’atmosphère politique dans la région, surtout que les formations
traditionnellement en place sont aujourd’hui rassurées et que leurs
appréhensions à l’égard d’une machination machiavélique visant à les
évincer de leur bastion se sont estompées. Et même la population
locale sent que les partis s’adressent à elles sur d’autres thèmes
que ceux, sans lendemain, qui ont nourri sa plus grande lassitude.
Mais avant,
revenons aux origines mêmes de ces partielles. Découlant du dialogue
aarouch-gouvernement, elles se voulaient une satisfaction à la
demande des premiers pour le renvoi des «indus élus», considérant
par là que les assemblées ont été mal élues en 2002, certaines avec
moins de 1% de participation. Si l’on devait voir les choses sous
l’angle de la bonne gouvernance ou non, on saurait très vite qu’il
n’y avait aucune raison, parmi toutes celles avancées, qui aurait
sérieusement présidé à la révocation des élus et à l’organisation
d’élections partielles. En effet, le scrutin de 2002 a été validé
par le Conseil constitutionnel, bien que rien ne l’y obligeait sauf
sa bienveillance envers un exécutif alors bien enlisé en Kabylie. De
plus, rien dans la loi électorale ne dicte qu’il faille un taux
minimal de votants et le fait de dire que les APW et APC n’étaient
pas représentatives n’avaient pas de fondement légal, mais
politicien, alors que ce sont justement les élections qui sont
censées trancher ce genre de questions. Enfin, au moment même où
Ouyahia s’engageait à dissoudre les assemblées, nulle loi
n’autorisait aucune institution, par même le président de la
République, à y procéder.
A vrai dire,
l’organisation des partielles n’avait pas pour enjeu les assemblées
en elles-mêmes, du moment que les nouvelles équipes d’élus ne le
seraient que pour dix huit mois, à peine le temps de prendre bonne
connaissance de l’état des lieux de leur commune et de proposer de
vraies solutions dans une région qui manque de tout. Assemblées qui,
plus est, n’ont aucun véritable pouvoir puisque ce sont les daïra et
les wilayas qui décident pratiquement de tout et disposent de la
possibilité de relever les élus de leur fonction le cas échéant. Dès
le départ, il ne s’agissait pas tant de remettre ces instances entre
les mains des représentants de la population, mais par leur biais de
satisfaire à quelque chose d’autre qui, en définitive, arrange les
calculs des deux parties s’étant accordé sur le sujet, bien que la
suite puisse démontrer que l’opération aura rapporté plus à
l’Exécutif qu’aux aarouch, puisque pour le premier le dossier est
visiblement «liquidé», alors que les délégués de l’aile dialoguiste
espèrent encore d’autres rounds du dialogue dans le but d’arracher
encore quelques concessions sur tel ou tel point de la plate-forme
d’El Kseur. Mais, puisque le vote a eu lieu et que le pouvoir a eu
la preuve d’une normalisation qui serre de très près celle qu’il
tout entrepris pour mettre en place, le rapport de force se prononce
davantage en faveur du gouvernement, et ce n’est pas sans savoir
tout cela que le ministre de l’Intérieur, M. Zerhouni a affirmé
qu’il ne votait strictement aucun intérêt à ce que le dialogue se
poursuive. Ce n’est pas mettre dans la gêne Ahmed Ouyahia que de
tenir une telle position. Bien au contraire, le Chef du gouvernement
ne peut s’en trouver que plus soulagé de n’avoir pas à marchander
une voie de sortie pour lui, après avoir été à deux doigts de mettre
le doigt dans l’engrenage s’agissant de l’officialisation de
tamazight. Pour ceux qui s’imaginent mal que A. Ouyahia puisse avoir
donné la tournure que l’on a vue au dialogue avec les aarouch sans
l’aval, voire l’orientation du chef de l’Etat, il va de soi qu’à
aucun moment l’acceptation de tamazight comme langue officielle
n’était une offre douée de sincérité. Le verrou créé à cet effet,
sachant pertinemment que la plate-forme est un document «scellé et
non négociable» aura été l’exigence du référendum. Ajoutons à ce
titre que l’argument du rejet par l’aile dialoguiste de cette forme
d’officialisation, à savoir que le référendum constitue «une
atteinte à l’unité nationale» est à prendre avec circonspection, si
ce n’est que tout ceci n’a été mis en branle juste pour permettre au
dialogue de bifurquer sur tout autre chose que sur le moteur
identitaire et originel du printemps noir. En d’autres termes, c’est
au moment où l’on croyait que le dialogue était dans l’impasse que
celui-ci ne faisait, en fait, que débuter. Les aarouch, quant à eux,
n’avait d’autre choix que de jouer le jeu. L’essoufflement de la
mobilisation populaire constaté depuis que le mouvement citoyen
s’est embourbé dans sa double négation (pas de dialogue, pas de
pardon) a révélé les limites des aarouch qui devaient accepter et
les termes et le résultat du dialogue avec A. Ouyahia, reprenant
même à leur actif les vraies comme les fausses promesses (comme ce
fut le cas de yennayer ou du week-end dominical), ayant compris que
c’était là une question de survie.
Les aarouch ne
dépendent plus de la population dont ils se disent l’émanation, ni
tiennent de la plate-forme d’El Kseur, il n’existent que tant qu’Ouyahia
voudra les admettre en tant qu’interlocuteurs. Ouvrons la parenthèse
ici pour dire qu’aujourd’hui, la meilleure manière de neutraliser
les parti, c’est de continuer vaille que caille le dialogue, ne
serait-ce que pour créer deux niveaux de représentations : le
premier est informel et non comptable de quoi que ce soit, le second
est tout ce qu’il y a de légal, d’élu et devra rendre compte d’une
gestion qu’il n’a aucunement le temps de parfaire durant les 18 mois
à venir. Que peut-on espérer de mieux comme marge de manoeuvre ?
Mais dans la phase
antérieure, toujours du point de vue de l’Exécutif globalement pris,
les priorités étaient toutes autres. La situation en Kabylie ne
cadrait en rien avec les échéances à venir, qu’il s’agisse du
référendum sur la réconciliation nationale ou celui sur la révision
constitutionnelle, puisqu’à ce moment (c’est-à-dire en janvier 2005,
lorsque Ouyahia surprenait les aarouch par une invitation
qu’eux-mêmes n’attendaient pas), personne ne savait qui des deux
projets allait passer en priorité. Me Farouk Ksentini disait, pour
sa part, que l’année 2005 allait être celle des référendums. Aussi
la normalisation en Kabylie devait s’inscrire dans cette optique ;
la seule manière d’y parvenir était d’arriver à une situation où la
probabilité du boycott devait être ramenée à son degré le plus bas,
chose comprise au lendemain de la dissolution des assemblées locales
et l’acquisition de la certitude qu’aucune force en présence
n’allait faire défaut le jour J.
On comprend mieux
à présent le rôle déterminant joué par le RCD qui, en tentant de
déborder le FFS, a entraîné tout le monde dans une surenchère
participationniste. La direction du FFS qui a dénoncé la révocation
de ses élus, a été la même qui a fini par décider de participer aux
élections, avec pour argument qu’il y allait de la survie du parti
et de la sauvegarde de sa suprématie dans la région. Maintenant que
les urnes l’ont pour grand vainqueur, le FFS est-il plus vivant
qu’auparavant ? S’il a reconquis ses assemblées, avec un très léger
recul des voix drainées comme l’ont statistiquement démontré les
relais de l’UDR, il reste à se demander quel gain politique cela lui
a rapporté, entendre par là dans le sens de l’atteinte des idéaux
d’alternative démocratique qu’il défend ? La réponse est quasiment
dans la question, soit rien ou très peu pour ainsi dire. Et dans
tout les cas de figure, la reconduction de son statut de première
force politique dans la région que le vote populaire a rendu
possible n’est qu’en partie du au tort subi à travers la révocation
de ses élus. Il n’est pas à exclure que le FFS aurait gagné
davantage de sympathie populaire s’il avait boycotté les partielles,
en attendant les échéances à venir. Il aurait au moins conservé une
façade cohérente, car on ne peut dénoncer l’origine d’une élection
et y participer par la suite. L’autre partie de l’engagement
populaire à laquelle le FFS doit sa victoire, bien que relative,
provient quant à elle du taux de participation et il est impossible
d’avancer que c’est l’attitude antinomique du FFS qui a amené les
citoyens à voter au niveau tel qu’enregistré.
Pourquoi donc la
population kabyle a-t-elle voté autant (sans se départir de sa
méfiance traditionnelle, mais certes plus qu’auparavant) puisqu’il
est évident qu’elle n’a écouté ni les initiateurs, ni les
organisateurs, ni la principale force politique en place à qui elle
n’a pas finalement donné pleine réparation ni entière justice ?
La réponse
serait-elle du coté des radicaux ? Mais qui sont encore les
radicaux, hormis les aarouch non dialoguistes, dont Ali Gherbi est à
prendre comme le représentant et dont on voit mal le rôle qu’il
aurait joué en amont et en aval du processus électoral. Le RCD ? Le
parti de Said Sadi a bel et bien pris part aux partielles. Il l’a
fait avec un discours basé sur les attaques contre le DRS qui a eu
du mal à être correctement interprété : Sadi critiquait-il une
police politique et son dispositif réprimant les libertés et la
démocratie pour tous ou une aile du pouvoir parce qu’elle s’opposait
à son avènement personnel au pouvoir et refusait de l’adouber ? Loin
de ses supputations stériles, l’on a eu le loisir de constater tout
simplement le retour du RCD, sachant aussi que son chemin n’est pas
fini. Il devra continuer à jouer des coudes et s’il a surclassé
l’UDR, son rival direct, par le simple fait que lui peut placer des
élus et l’autre non, il lui reste à essuyer la fin de non recevoir à
sa proposition ardente d’avoir la baraka du vrai chef, Hocine Aït
Ahmed. Cette réalité connue de tous suffit pour éliminer la
contribution du rassemblement dans la manière avec laquelle se sont
déroulées les partielles. Et c’est d’autant plus vrai pour l’UDR d’Amara
Benyounès, en perpétuel échauffement en attendant son agrément, qui
a modéré ses attaques contre l’alliance pour concentrer ses tirs
contre le FFS et le RCD dont il ne peut plus démontrer la
disqualification.
Reposons encore la
question, pourquoi la population kabyle a-t-elle voté autant ?
Considérons, au passage, que dans une large mesure, on ne vote pas
localement uniquement pour tel ou tel parti, mais suivant des
affinités familiales, tribales ou autres dépendantes de
considérations moins politiques et en harmonie avec les besoins
locaux. Le fait est que pour les votants, il importait de désigner
les personnes à même de résoudre ce qui peut l’être de leur
préoccupations directes, pour ne pas dire terre-à-terre. Le vote en
Kabylie a été, en grande partie, un cas typique du vote utile et non
idéologique. Cela démontre deux choses. La première est évidente et
tient de la lassitude de la population vivant dans une situation de
désespoir social aggravé par la crise qui a éclaté en 2001, mais
dont les ingrédients existent depuis plus longtemps. La seconde,
moins apparente, veut que la population préfère avoir affaire aux
tenants de la décision. La participation aux partielles n’est qu’un
prétexte à un message plus grand et en même temps plus implicite.
L’on dispose des la meilleure preuve que le vote dans cette région a
eu pour tendance de se mettre au niveau à celui tel que pratiqué
véritablement dans le reste du pays lors d’occasions toutes
récentes.
Il y a encore peu
d’acteurs à avoir compris que la demande pressante n’est pas que la
région soit traitée autrement, mais que l’on arrête de l’accabler de
particularités qui la séparent du reste de l’Algérie. Sans se
renier, la Kabylie n’a pas fait plus que de dire que les kabyles
sont avant tout des Algériens. C’était cela la lame de fond des
partielles et tout le reste n’est que l’écume. La sagesse et le
combat démocratique requièrent présentement d’œuvrer à l’intégration
de la Kabylie et de lever les barrières qui ne cessent d’être
érigées de parts et d’autres pour empêcher que le capital
d’expérience kabyle déborde sur les autres régions.
De quoi
s’interroger, d’ailleurs, à qui certains dirigeants croient-il
rendre service en qualifiant encore et malgré tout la Kabylie de
bastion de la démocratie ?
Nabil Benali
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |