Semaine du 7 au 13 Décembre 2005

 

Elections Partielles

Le double vote de la Kabylie

 

 
 
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Le double vote de la Kabylie

La majorité au FFS, la seconde place au RCD, un faible attrait pour les politiques impulsées d’Alger, des assemblées sous le joug de l’administration, un mouvement citoyen qui se fait la mauvaise conscience des partis, bref, tout ce qui existait avant les partielles du 24 novembre est encore là, sans grand changement ou presque. Presque, car une différence émerge désormais. Elle est née dans un contexte politique qui est seul à même d’expliquer pourquoi la Kabylie a voté peu, mais plus que par le passé. Quel était son message et quelles leçons faut-il tirer pour cette région qui ne promet pas plus que d’épouser la relative accalmie nationale ?

Maintenant que le scrutin du 24 novembre est derrière, il semble pertinent d’expliquer les raisons qui ont amené la population à voter dans une proportion plus large que lors des échéances passées, ne serait-ce que mis en comparaison avec le référendum du 29 septembre, la présidentielle de 2004 et les locales de 2002. Et si l’on devait mettre de coté les chiffres officiels qui restent les éléments d’analyse les moins consensuels, retenons, cela dit, que graduellement, le ton de la contestation n’a fait que diminuer à mesure que s’accomplissaient les consultations électorales, s’agissant bien entendu des formations et des acteurs politiques dans la régions, que ceux-ci aient pris part ou non à ces élections. On ne peut pas nier non plus une impression générale d’une décrispation, à tout le moins, de l’atmosphère politique dans la région, surtout que les formations traditionnellement en place sont aujourd’hui rassurées et que leurs appréhensions à l’égard d’une machination machiavélique visant à les évincer de leur bastion se sont estompées. Et même la population locale sent que les partis s’adressent à elles sur d’autres thèmes que ceux, sans lendemain, qui ont nourri sa plus grande lassitude.

Mais avant, revenons aux origines mêmes de ces partielles. Découlant du dialogue aarouch-gouvernement, elles se voulaient une satisfaction à la demande des premiers pour le renvoi des «indus élus», considérant par là que les assemblées ont été mal élues en 2002, certaines avec moins de 1% de participation. Si l’on devait voir les choses sous l’angle de la bonne gouvernance ou non, on saurait très vite qu’il n’y avait aucune raison, parmi toutes celles avancées, qui aurait sérieusement présidé à la révocation des élus et à l’organisation d’élections partielles. En effet, le scrutin de 2002 a été validé par le Conseil constitutionnel, bien que rien ne l’y obligeait sauf sa bienveillance envers un exécutif alors bien enlisé en Kabylie. De plus, rien dans la loi électorale ne dicte qu’il faille un taux minimal de votants et le fait de dire que les APW et APC n’étaient pas représentatives n’avaient pas de fondement légal, mais politicien, alors que ce sont justement les élections qui sont censées trancher ce genre de questions. Enfin, au moment même où Ouyahia s’engageait à dissoudre les assemblées, nulle loi n’autorisait aucune institution, par même le président de la République, à y procéder.

A vrai dire, l’organisation des partielles n’avait pas pour enjeu les assemblées en elles-mêmes, du moment que les nouvelles équipes d’élus ne le seraient que pour dix huit mois, à peine le temps de prendre bonne connaissance de l’état des lieux de leur commune et de proposer de vraies solutions dans une région qui manque de tout. Assemblées qui, plus est, n’ont aucun véritable pouvoir puisque ce sont les daïra et les wilayas qui décident pratiquement de tout et disposent de la possibilité de relever les élus de leur fonction le cas échéant. Dès le départ, il ne s’agissait pas tant de remettre ces instances entre les mains des représentants de la population, mais par leur biais de satisfaire à quelque chose d’autre qui, en définitive, arrange les calculs des deux parties s’étant accordé sur le sujet, bien que la suite puisse démontrer que l’opération aura rapporté plus à l’Exécutif qu’aux aarouch, puisque pour le premier le dossier est visiblement «liquidé», alors que les délégués de l’aile dialoguiste espèrent encore d’autres rounds du dialogue dans le but d’arracher encore quelques concessions sur tel ou tel point de la plate-forme d’El Kseur. Mais, puisque le vote a eu lieu et que le pouvoir a eu la preuve d’une normalisation qui serre de très près celle qu’il tout entrepris pour mettre en place, le rapport de force se prononce davantage en faveur du gouvernement, et ce n’est pas sans savoir tout cela que le ministre de l’Intérieur, M. Zerhouni a affirmé qu’il ne votait strictement aucun intérêt à ce que le dialogue se poursuive. Ce n’est pas mettre dans la gêne Ahmed Ouyahia que de tenir une telle position. Bien au contraire, le Chef du gouvernement ne peut s’en trouver que plus soulagé de n’avoir pas à marchander une voie de sortie pour lui, après avoir été à deux doigts de mettre le doigt dans l’engrenage s’agissant de l’officialisation de tamazight. Pour ceux qui s’imaginent mal que A. Ouyahia puisse avoir donné la tournure que l’on a vue au dialogue avec les aarouch sans l’aval, voire l’orientation du chef de l’Etat, il va de soi qu’à aucun moment l’acceptation de tamazight comme langue officielle n’était une offre douée de sincérité. Le verrou créé à cet effet, sachant pertinemment que la plate-forme est un document «scellé et non négociable» aura été l’exigence du référendum. Ajoutons à ce titre que l’argument du rejet par l’aile dialoguiste de cette forme d’officialisation, à savoir que le référendum constitue «une atteinte à l’unité nationale» est à prendre avec circonspection, si ce n’est que tout ceci n’a été mis en branle juste pour permettre au dialogue de bifurquer sur tout autre chose que sur le moteur identitaire et originel du printemps noir. En d’autres termes, c’est au moment où l’on croyait que le dialogue était dans l’impasse que celui-ci ne faisait, en fait, que débuter. Les aarouch, quant à eux, n’avait d’autre choix que de jouer le jeu. L’essoufflement de la mobilisation populaire constaté depuis que le mouvement citoyen s’est embourbé dans sa double négation (pas de dialogue, pas de pardon) a révélé les limites des aarouch qui devaient accepter et les termes et le résultat du dialogue avec A. Ouyahia, reprenant même à leur actif les vraies comme les fausses promesses (comme ce fut le cas de yennayer ou du week-end dominical), ayant compris que c’était là une question de survie.

Les aarouch ne dépendent plus de la population dont ils se disent l’émanation, ni tiennent de la plate-forme d’El Kseur, il n’existent que tant qu’Ouyahia voudra les admettre en tant qu’interlocuteurs. Ouvrons la parenthèse ici pour dire qu’aujourd’hui, la meilleure manière de neutraliser les parti, c’est de continuer vaille que caille le dialogue, ne serait-ce que pour créer deux niveaux de représentations : le premier est informel et non comptable de quoi que ce soit, le second est tout ce qu’il y a de légal, d’élu et devra rendre compte d’une gestion qu’il n’a aucunement le temps de parfaire durant les 18 mois à venir. Que peut-on espérer de mieux comme marge de manoeuvre ?

Mais dans la phase antérieure, toujours du point de vue de l’Exécutif globalement pris, les priorités étaient toutes autres. La situation en Kabylie ne cadrait en rien avec les échéances à venir, qu’il s’agisse du référendum sur la réconciliation nationale ou celui sur la révision constitutionnelle, puisqu’à ce moment (c’est-à-dire en janvier 2005, lorsque Ouyahia surprenait les aarouch par une invitation qu’eux-mêmes n’attendaient pas), personne ne savait qui des deux projets allait passer en priorité. Me Farouk Ksentini disait, pour sa part, que l’année 2005 allait être celle des référendums. Aussi la normalisation en Kabylie devait s’inscrire dans cette optique ; la seule manière d’y parvenir était d’arriver à une situation où la probabilité du boycott devait être ramenée à son degré le plus bas, chose comprise au lendemain de la dissolution des assemblées locales et l’acquisition de la certitude qu’aucune force en présence n’allait faire défaut le jour J.

On comprend mieux à présent le rôle déterminant joué par le RCD qui, en tentant de déborder le FFS, a entraîné tout le monde dans une surenchère participationniste. La direction du FFS qui a dénoncé la révocation de ses élus, a été la même qui a fini par décider de participer aux élections, avec pour argument qu’il y allait de la survie du parti et de la sauvegarde de sa suprématie dans la région. Maintenant que les urnes l’ont pour grand vainqueur, le FFS est-il plus vivant qu’auparavant ? S’il a reconquis ses assemblées, avec un très léger recul des voix drainées comme l’ont statistiquement démontré les relais de l’UDR, il reste à se demander quel gain politique cela lui a rapporté, entendre par là dans le sens de l’atteinte des idéaux d’alternative démocratique qu’il défend ? La réponse est quasiment dans la question, soit rien ou très peu pour ainsi dire. Et dans tout les cas de figure, la reconduction de son statut de première force politique dans la région que le vote populaire a rendu possible n’est qu’en partie du au tort subi à travers la révocation de ses élus. Il n’est pas à exclure que le FFS aurait gagné davantage de sympathie populaire s’il avait boycotté les partielles, en attendant les échéances à venir. Il aurait au moins conservé une façade cohérente, car on ne peut dénoncer l’origine d’une élection et y participer par la suite. L’autre partie de l’engagement populaire à laquelle le FFS doit sa victoire, bien que relative, provient quant à elle du taux de participation et il est impossible d’avancer que c’est l’attitude antinomique du FFS qui a amené les citoyens à voter au niveau tel qu’enregistré.

Pourquoi donc la population kabyle a-t-elle voté autant (sans se départir de sa méfiance traditionnelle, mais certes plus qu’auparavant) puisqu’il est évident qu’elle n’a écouté ni les initiateurs, ni les organisateurs, ni la principale force politique en place à qui elle n’a pas finalement donné pleine réparation ni entière justice ?

La réponse serait-elle du coté des radicaux ? Mais qui sont encore les radicaux, hormis les aarouch non dialoguistes, dont Ali Gherbi est à prendre comme le représentant et dont on voit mal le rôle qu’il aurait joué en amont et en aval du processus électoral. Le RCD ? Le parti de Said Sadi a bel et bien pris part aux partielles. Il l’a fait avec un discours basé sur les attaques contre le DRS qui a eu du mal à être correctement interprété : Sadi critiquait-il une police politique et son dispositif réprimant les libertés et la démocratie pour tous ou une aile du pouvoir parce qu’elle s’opposait à son avènement personnel au pouvoir et refusait de l’adouber ? Loin de ses supputations stériles, l’on a eu le loisir de constater tout simplement le retour du RCD, sachant aussi que son chemin n’est pas fini. Il devra continuer à jouer des coudes et s’il a surclassé l’UDR, son rival direct, par le simple fait que lui peut placer des élus et l’autre non, il lui reste à essuyer la fin de non recevoir à sa proposition ardente d’avoir la baraka du vrai chef, Hocine Aït Ahmed. Cette réalité connue de tous suffit pour éliminer la contribution du rassemblement dans la manière avec laquelle se sont déroulées les partielles. Et c’est d’autant plus vrai pour l’UDR d’Amara Benyounès, en perpétuel échauffement en attendant son agrément, qui a modéré ses attaques contre l’alliance pour concentrer ses tirs contre le FFS et le RCD dont il ne peut plus démontrer la disqualification.

Reposons encore la question, pourquoi la population kabyle a-t-elle voté autant ? Considérons, au passage, que dans une large mesure, on ne vote pas localement uniquement pour tel ou tel parti, mais suivant des affinités familiales, tribales ou autres dépendantes de considérations moins politiques et en harmonie avec les besoins locaux. Le fait est que pour les votants, il importait de désigner les personnes à même de résoudre ce qui peut l’être de leur préoccupations directes, pour ne pas dire terre-à-terre. Le vote en Kabylie a été, en grande partie, un cas typique du vote utile et non idéologique. Cela démontre deux choses. La première est évidente et tient de la lassitude de la population vivant dans une situation de désespoir social aggravé par la crise qui a éclaté en 2001, mais dont les ingrédients existent depuis plus longtemps. La seconde, moins apparente, veut que la population préfère avoir affaire aux tenants de la décision. La participation aux partielles n’est qu’un prétexte à un message plus grand et en même temps plus implicite. L’on dispose des la meilleure preuve que le vote dans cette région a eu pour tendance de se mettre au niveau à celui tel que pratiqué véritablement dans le reste du pays lors d’occasions toutes récentes.

Il y a encore peu d’acteurs à avoir compris que la demande pressante n’est pas que la région soit traitée autrement, mais que l’on arrête de l’accabler de particularités qui la séparent du reste de l’Algérie. Sans se renier, la Kabylie n’a pas fait plus que de dire que les kabyles sont avant tout des Algériens. C’était cela la lame de fond des partielles et tout le reste n’est que l’écume. La sagesse et le combat démocratique requièrent présentement d’œuvrer à l’intégration de la Kabylie et de lever les barrières qui ne cessent d’être érigées de parts et d’autres pour empêcher que le capital d’expérience kabyle déborde sur les autres régions.

De quoi s’interroger, d’ailleurs, à qui certains dirigeants croient-il rendre service en qualifiant encore et malgré tout la Kabylie de bastion de la démocratie ?

Nabil Benali

 

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