Semaine du 8 au 14 juin 2005

 

Violence en Afrique

 

Conflits, terrorisme, maux multiples

Le continent à la recherche de sa propre victimologie

Entretien avec la militante Martine Beckers

“Il n’y a pas de guérison possible pour les victimes sans un acte de justice”

Génocide au Rwanda

Des victimes contre l’impunité

Le président de la Fondation Boucebci parle de la victimologie

“La violence n’exclut aucun continent”

Dans l’instabilité politique et sécuritaire

La Mauritanie s’embrase

 

 
 
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  Conflits, terrorisme, maux multiples

Le continent à la recherche de sa propre victimologie

Les Débats se penchent, dans ce numéro, sur une science multidisciplinaire que l’on pourrait qualifier de “récente”, notamment pour le continent africain et pour l’Algérie en particulier : la victimologie.

L’Afrique, comme tout le monde le sait, est durement touchée par des violences. Depuis plus de trois décennies, des centaines de milliers, voire des millions de morts sont recensés, selon les régions.

En Algérie, dix années de terrorisme ont fait 200 000 morts, d’après les chiffres officiels. Au Rwanda, un million de personnes ont été massacrées en une centaine de jours seulement. Les territoires occupés du Sahara occidental enregistrent encore des souffrances causées par les diverses violations des droits de l’homme qui sont commises par le royaume marocain… Les raisons sont donc fort nombreuses.

A travers toute l’Afrique, ces conflits, quelle que soit leur nature, ont démontré toute l’horreur de la violence et, dans le même temps, toute l’importance de la prise en charge des victimes. Les personnes visées par les massacres, la brutalité, les viols et les tortures, sont brusquement exclues par les bourreaux du monde réel des humains, jetées désormais dans un espace de blessures, de douleur, de souffrances et parfois d’agonie.

Dans les entretiens qui vont suivre, Martine Beckers, une militante belge des droits et l’homme, et Téric Boucebci, président de la Fondation Mahfoud-Boucebci, nous éclairent sur le projet de victimologie africaine, qui se trouve à l’état embryonnaire et qui pourrait prendre forme à Alger. Selon M. Beckers, l’Afrique pourra, dans bien des domaines, livrer “des réponses originales qui pourraient servir d’exemple ailleurs, y compris pour les Occidentaux”. Elle s’appuie d’ailleurs sur sa propre expérience, une expérience à la fois très riche et très utile. Quant à T. Boucebci, il pense qu’à travers la création d’une société de victimologie africaine, il serait alors possible de “cerner la spécificité des problèmes africains” et de mettre en place des réflexions et des formations dans le domaine de la victimologie. “Notre dynamique actuelle est de mettre tout en œuvre pour arriver, d’ici à la fin de l’année 2005, à la concrétisation d’un protocole de travail adopté par l’ensemble des partenaires africains”, explique le président de la Fondation Boucebci.

Z’hor Chérief

 

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Entretien avec la militante Martine Beckers

“Il n’y a pas de guérison possible pour les victimes sans un acte de justice”

De passage à Alger, fin mai dernier, Martine Beckers, assistante à la  direction générale recherche de la Commission européenne et militante belge des droits de l’homme, a bien voulu nous entretenir sur son expérience au sein du Collectif des parties civiles, engagé à faire la lumière sur le génocide de 1994 au Rwanda. L’assassinat de sa sœur, le 9 avril 1994 au Rwanda, en même temps que celui de son beau-frère et de leur fille, vont conduire Martine sur une voie plus résolue, où l’intérêt de dire la vérité aux parents des victimes du génocide et l’intérêt pour la victimologie sont devenus déterminants pour cette femme, qui a rejoint le réseau international de victimologie World society of victimology (WSV) et qui se bat aujourd’hui encore pour que l’Afrique y soit mieux représentée.

Les Débats : Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à vous engager aux côtés des victimes des violences du Rwanda ?

Martine Beckers : Les raisons sont doubles. J’étais intéressée par tout ce qui concernait le droit, la justice et puis, là-dessus s’est greffée une révolte que j’ai ressentie à la suite des violences et des injustices commises au Rwanda. Certaines personnes de ma famille, ma sœur, son mari et leur fille cadette de 18 ans, ont été tuées pendant le génocide, qui a eu lieu en 1994. J’avais deux possibilités : soit pleurer leur mort, soit réagir. Je ne sais pour quelle raison, j’ai choisi de réagir. Je ne pouvais faire qu’une chose : m’engager auprès des survivants du génocide. C’est ce que je continue de faire.

Concrètement, qu’avez-vous fait ou réalisé ?

Après le génocide, nous avons essayé d’aider les gens à s’en sortir et d’informer les organisations internationales sur ce qui se passait sur place. Nous avons constitué un lobby et essayé tout simplement d’aider les victimes, matériellement, psychologiquement et médicalement. J’ai pu obtenir une aide financière pour une organisation dont ma sœur était très proche, qui s’appelle Kanyarwanda. C’est une association des droits de l’homme et de justice sociale. Ce financement vient d’un fonds des Nations unies et permet aux victimes de recevoir une aide médicale. Parallèlement à cela, je ne pouvais pas rester les bras ballants face au décès des membres de ma famille. J’ai donc porté plainte en Belgique contre les auteurs de l’assassinat, que je ne connaissais pas au départ. Progressivement, j’ai pu obtenir des informations et appris que l’un des responsables se trouverait en France.

Une enquête a été menée par un juge d’instruction belge, qui est allé sur place et qui a eu certaines confirmations, qui montraient que des Rwandais, se trouvant en France, avaient une responsabilité dans cette tuerie de 13 personnes...

Avez-vous porté plainte contre le responsable de la mort des membres de votre famille ?

Personnellement, je suis pratiquement incapable de faire quoi que ce soit par rapport aux responsables, parce qu’il y a des blocages à différents niveaux, en France. Il y a eu pourtant beaucoup de plaintes, des actions, des pétitions signées et tout un travail de sensibilisation mené par la société civile française, mais le gouvernement de ce pays ne bouge pas, visiblement. Cela ne m’a pas empêchée de continuer à réagir, car il n’y a pas que ma famille qui a été tuée… il y a eu un million de personnes assassinées, dont des gens que je connaissais. J’ai essayé de soutenir les actions des autres membres du collectif de la communauté rwandaise, qui vit en Belgique, pour pouvoir poursuivre les actions en justice. Nous avons pu arrêter quatre personnes, qui ont été jugées en Belgique, en 2001. Il y avait deux religieuses, un homme d’affaires et un professeur d’université. Cette affaire a eu un grand écho à l’échelle internationale et aux niveaux belge et européen. Suite à cela, nous avons continué à interpeller les décideurs belges et étrangers, ainsi que des organisations. A part la Suisse et le Canada, très peu de choses sont faites actuellement.

Il n’y a pas eu d’autre procès, à part un en Suisse.

Il y a eu récemment un procès en Belgique ; l’information a d’ailleurs été donnée par le collectif des parties civiles…

Il y a actuellement un procès en cours en Belgique, qui a commencé il y a une dizaine de jours. Il concerne deux hommes d’affaires qui, semble-t-il, sont responsables de la mort de 50 000 personnes dans une province du Rwanda. Ils auraient acheminé des armes, permis l’exécution des gens et poussé la population à tuer. C’est un procès qui est, encore une fois, important pour nous. Symboliquement, il représente une action de vérité envers les victimes rwandaises du génocide des tutsi. C’est aussi important pour toute la population belge et évidemment pour la communauté rwandaise qui vit en Belgique. Il y aura, l’année prochaine, un autre procès en Belgique, qui concernera deux autres personnes, responsables de massacres dans la capitale rwandaise.

Ce sont donc là les actions que nous avons pu mener, en nous organisant en groupe : les gens étaient conscients que le problème était extrêmement grave, qu’il fallait faire quelque chose et qu’il n’y avait pas de guérison possible pour les victimes survivantes et pour les parents de victimes, sans un acte de justice.

Pensez-vous que les responsables de ces crimes doivent payer pour les fautes qu’ils ont commises ?

(Silence) J’ai du mal à parler de cela… Finalement, je ne sais plus si j’ai besoin qu’il y ait quelqu’un qui moisisse dans une prison pendant 20 ans pour les actes qu’il a commis. Je ne sais pas non plus ce que j’aurai envie de faire si je me retrouvais un jour devant les tueurs. Je me pose des tas de questions à ce sujet. Mais, pour les enfants de ma sœur et de mon beau-frère, qui ont miraculeusement échappé au massacre et qui sont maintenant en Belgique, je voudrais que les auteurs des tueries paient leur dette, pas nécessairement en faisant de la prison. Ces enfants ont tout perdu, leurs parents, leur commerce, leur maison qui a été saccagée et d’autres biens. Je me dis que les responsables doivent payer, au moins pour que ces enfants aient une vie un peu plus confortable. Je suis pourtant consciente du fait que les gens évoluent différemment et réagissent diversement. Ma nièce, par exemple, a envie de se venger, de régler le compte du responsable de la mort de ses parents… Je trouve qu’il faut pouvoir faire sortir ce qu’on a au fond de nous-mêmes, dire à l’auteur du crime que nous sommes en colère, qu’il est injuste et insupportable que des personnes innocentes soient tuées parce qu’elles n’appartenaient pas à son ethnie, même s’il n’a pas envie de le comprendre, même s’il n’est plus humain. Il faut qu’il y ait une reconnaissance officielle que tel ou tel a commis des horreurs et qu’il doit payer pour ce qu’il a fait. Il faut continuer à vivre…

Comment cela ?

Il faut au moins qu’on puisse vivre côte à côte, qu’on sache que l’autre a commis des horreurs et qu’il n’y aura pas de vengeance. Il y a tout un travail à faire pour dissocier l’individu des actes qu’il commet, même en direction des enfants des bourreaux, pour qu’ils ne se solidarisent pas avec eux. Mais, pour acquérir cette capacité-là et cette conscience, il faut une formation, une sensibilisation dans la vie.

Qui est appelé à faire ce travail de sensibilisation, selon vous ?

L’Etat peut et doit le faire, car c’est l’Etat qui régule la société. Je pense que l’Etat a un rôle à jouer dans la formation de la société, pour que les gens parviennent à admettre qu’un individu, même ayant eu des actes héroïques, peut devenir un criminel.

Parlez-nous de la gestion de l’après-génocide au Rwanda…

Au Rwanda, il n’y a pas eu d’amnistie. 200 000 à 300 000 personnes ont été emprisonnées. Il était difficile d’entretenir autant de prisonniers, qui étaient là en attente d’un procès. De manière pragmatique, je dirais très cynique, les autorités de ce pays ont été obligées de les libérer au fur et à mesure… un nombre important de ces personnes a passé près de 10 ans en prison. Le lobby des victimes et les survivants tutsis n’étaient pas d’accord avec cette démarche. Les autorités ont tenté l’expérience des camps de sensibilisation, pour la rééducation de toute la population, parce qu’il y a eu un massacre important et des actes de violence extrême, mais aussi pour réintégrer progressivement les auteurs des assassinats à la société. Le but est d’inculquer une conscience de la citoyenneté et de la responsabilité des droits de chaque individu. J’espère qu’elle sera efficace. Il y a quand même des procès, ou plus exactement une nouvelle forme de procès qui a été mise en route : un tribunal à l’air libre, dans la campagne. Les personnes accusées d’être coupables sont jugées en présence de toute la communauté…

Quelle est l’instance qui les juge ?

En fait, le jugement est exécuté par des personnes considérées comme des sages : des intellectuels qui n’ont pas participé aux massacres, des paysans et d’autres personnes du peuple impliquées plus ou moins dans les massacres, qui ont été complices, qui se sont tues ou qui ont pris part au pillage. On m’a raconté comment ces gens-là ont été formés. Je ne sais pas comment ils peuvent être de bons juges.

L’Etat rwandais a-t-il failli à ses responsabilités ?

Je pense qu’au Rwanda, l’Etat a fait ce qu’il a pu pour que la vie prenne le dessus. Il se trouve devant une situation insoluble.

Trouvez-vous des similitudes entre le cas du Rwanda et celui de l’Algérie ?

Pour moi, les similitudes se situent au niveau du survivant d’un massacre. Que le massacre ait eu lieu au Rwanda ou en Algérie, ce que ressent le survivant ou la victime qui a vu toute sa famille massacrée, violée, brutalisée ou torturée, est la même chose. Il y a le même sentiment d’avoir été chassé du monde réel des vivants, le monde des humains, que ce soit par les fous du groupe hutu au Rwanda ou par des fanatiques. C’est donc à ce niveau-là que se situe la similitude. Les deux sociétés sont différentes.

Est-ce si important que les victimes de massacres donnent leur avis ?

Evidemment ! Mais, il faut quand même que les conditions soient réunies, qu’il y ait un climat de tranquillité où les sentiments ne sont pas exacerbés. Nous sommes des adultes, il nous faut un climat où il est possible de parler. Les premières personnes à qui demander un avis sont celles qui sont directement concernées. La société civile doit être consultée de façon adulte pour s’exprimer sur la question, même si c’est de manière confidentielle, si tel est le souhait des victimes. Vous savez, les victimes sont plus sages qu’on ne l’imagine… De plus, la prison n’est pas la solution idéale, sauf pour les auteurs de crimes très graves.

Pourquoi ?

Le risque est que le responsable d’assassinats ne regrette pas du tout ce qu’il a fait, qu’il aura peut-être l’envie de recommencer. Il y a la vengeance et la peur qu’il faut prendre en compte, qui peuvent pousser l’auteur de crimes, s’il est amnistié, si aucun travail n’est entrepris en sa direction ou s’il ne paie pas sa dette envers la société, à tuer par peur d’être tué. Il y a donc un risque d’entrer dans un nouveau cycle de violences. Je trouve que l’idée des camps de redressement et de sensibilisation très intéressante pour faire prendre conscience aux bourreaux de ce qu’ils ont fait. Il y a moyen de mettre les gens dans des situations, dans des jeux de rôles, pour qu’ils se rendent compte de ce qu’endure la victime… qu’ils puissent quand même regretter, qu’ils essaient de réparer.

Martine, comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser à la victimologie ?

Au départ, j’étais plus dans les droits de l’homme. J’ai eu l’impression, à un moment donné, que les droits de l’homme s’occupaient des aspects de société et des situations d’injustice, mais pas sur le plan de l’individu. J’étais insatisfaite en tant que militante des droits de l’homme. J’ai découvert par hasard la victimologie, en lisant un livre. J’ai commencé à m’y intéresser de plus près, j’ai participé à des formations et à des colloques internationaux. J’ai aussi beaucoup lu sur cette question. J’ai compris que l’approche de la victimologie est globale et qu’elle vise une prise en charge globale, pour que la victime redevienne un citoyen à part entière. Une victime n’a pas besoin seulement d’une aide précise, d’ordre psychologique, médical, social, spirituel ou judiciaire, mais de toutes ces aides à la fois. Je trouvais donc intéressant qu’en victimologie, qui est une science pluridisciplinaire, on puisse sensibiliser le psychologue au besoin de justice, l’avocat et le médecin aux problèmes psychologiques, le policier à la situation des victimes pour savoir comment leur parler et le législateur à améliorer les lois pour donner plus de droits et de reconnaissance légale au statut de victime. Il fallait donc un environnement propice à l’écoute, où l’on comprenne que des maux de tête ou des cauchemars d’une victime ne nécessitent pas seulement des médicaments, mais qu’il y a autre chose, d’autres besoins de justice. Que la victime a peut-être peur parce que la personne qui l’a terrorisée n’est pas loin d’elle ou qu’elle est tout simplement obsédée par des peurs. Qu’elle a des difficultés sur le plan professionnel ou qu’elle est incapable de prendre ses responsabilités.

Que peut représenter un acte de justice pour la victime ou la famille d’une victime ?

Introduire un acte de justice, c’est très douloureux. Personnellement, j’ai trouvé cela contraignant, parce qu’il faut aller raconter chaque fois sa douleur à un avocat, à un juge, etc. (Silence) Au Rwanda, des gens ont été amputés ou violentés, des femmes ont subi des violences sexuelles abominables… ils doivent raconter leurs souffrances à des personnes qui vont peut-être se moquer d’eux, car ils ne savent pas comment réagir. Quand on passe au tribunal, ce n’est pas anodin. C’est un acte extrêmement important, qui est aussi un acte de libération : on peut dire officiellement, devant des représentants de l’Etat et de la justice, ce qui s’est passé et ce qu’on demande. En général, toutes les personnes qui ont osé franchir ce pas se sentent mieux après. Le passage au tribunal est également un acte de libération pour les bourreaux : on reconnaît quelque chose chez eux qu’ils peuvent admettre… peut-être qu’après avoir été punis et obligés de payer leur dette envers la société, ils redeviendront des êtres humains, qui pourront récupérer leur place dans la société. L’acte de justice est donc indispensable, mais il ne se fait pas dans n’importe quelles conditions, sinon les victimes ne vont pas le demander. Il faut qu’elles sentent qu’elles sont comprises, aidées et soutenues… Je trouvais tellement injuste qu’en Afrique, on ne chouchoute pas les victimes comme on le fait en Belgique, par exemple.

Comment expliquez-vous alors le parti pris de certaines organisations occidentales, vis-à-vis du drame algérien, qui accordent plus d’importance aux disparitions qu’aux horreurs vécues par les victimes du terrorisme ?

Il n’est pas à exclure que des organisations peuvent faire preuve d’incompétence, d’incompréhension ou d’arrogance. Certaines organisations peuvent ne pas être impartiales ni indépendantes comme elles le prétendent. Le monde n’est pas parfait, alors je pense qu’il faut se battre pour une meilleure communication et une meilleure information.

Revenons à la victimologie. Vous êtes l’initiatrice d’un projet africain. Un mot sur ce projet ?

J’avais le projet de victimologie africaine en tête depuis longtemps, mais j’ai d’abord voulu avoir l’avis de professionnels africains, qui s’occupaient de victimes en Afrique, pour juger de la cohérence de ce projet. C’est ainsi que nous avons été en petit groupe en Afrique du Sud, il y a quelques années, à un congrès international de victimologie, organisé par le World society of victimology (WSV). Nous avions ensuite convenu de démarrer un projet africain, de recherche et de formation en victimologie. Il y a eu d’autres tentatives, mais trouver des moyens financiers n’était pas chose aisée. A présent, nous avons avancé dans ce domaine ; j’ai alors proposé à l’Institut belge de victimologie de collaborer au projet. Cela les intéresse et nous espérons qu’avec leur appui et celui de la WSV,  nous commencerons rapidement. Parmi les Africains qui ont participé au congrès en Afrique du Sud, il y avait deux Algériens, dont Téric Boucebci, le président de la Fondation Mahfoud-Boucebci, qui est membre du WSV. Il était intéressé par le projet, je lui ai alors proposé qu’on travaille ensemble… voilà pourquoi je suis là à Alger, pour quelques jours, sur invitation de la Fondation. Le projet est encore à l’état d’ébauche. La victimologie est une science qui se développe partout dans le monde, elle devrait donc l’être en priorité dans le continent africain, où le nombre de victimes et de formes de “victimisation” dépasse l’entendement. Mon rêve est de créer une structure africaine qui permettrait de développer la formation et la recherche en victimologie, dans de bonnes conditions et, pourquoi pas, commencer à Alger à la Fondation Boucebci : nous pourrions accueillir des professionnels algériens et africains et créer ainsi une confrontation entre les pratiques de terrain des uns et des autres, tout en avançant dans l’amélioration de l’assistance aux victimes et en développant des structures, des lois, etc. Je suis certaine qu’en Afrique, dans bien des domaines, il existe des réponses originales qui pourraient servir d’exemple ailleurs, y compris pour les Occidentaux.

Propos recueillis

par Z. C.

 

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Génocide au Rwanda

Des victimes contre l’impunité

Le 6 avril 1994, un attentat contre l’avion du Président du Rwanda sera le point de départ d’une série de massacres à grande échelle. Pendant trois mois, le génocide, provoqué par le groupe ethnique hutu contre le groupe tutsi, fera un million de morts et des milliers de blessés, certains pour la vie. Ce drame intervenait après trois années de guerre. Pour le collectif des parties civiles, une association regroupant les parents de victimes du génocide de 1994, dont le siège est à Bruxelles, les assassinats ont touché, outre les membres de l’ethnie tutsi, des démocrates apparentés à l’opposition, y compris des personnes appartenant au groupe hutu.

Plusieurs plaintes ont été déposées en Belgique par les familles des victimes contre des responsables rwandais et belges, dont les ministres belges de la Défense et des Affaires étrangères en fonction à l’époque, pour “omission d’agir” et “non-assistance à personne en danger”. L’action du collectif des parties civiles, qui s’inscrit dans le temps, a déjà porté ses fruits : arrestation en Belgique de responsables directs présumés, lancement de mandats d’arrêt internationaux et transfert de personnes arrêtées au Tribunal pénal international (TPI) pour le Rwanda.

Au printemps 2001, quatre inculpés ont été jugés et condamnés par la Cour d’assises de Bruxelles. D’autres procédures d’instruction sont en cours. Un autre procès s’est ouvert le 9 mai dernier dans la capitale belge et se poursuit encore…

Z. C.

 

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Le président de la Fondation Boucebci parle de la victimologie

“La violence n’exclut aucun continent”

Les Débats : La victimologie est une science que l’on pourrait qualifier de jeune. Qu’a-t-elle de particulier ?

Téric Boucebci : Au regard d’autres sciences, telle la criminologie, c’est assez juste. Le terme même de “victimologie” est attribué au psychiatre Frederick Wertham, qui en fait état, en 1949, dans son ouvrage The show on violence. Soit, il y a près de 55 ans. Donner une définition de la victimologie passe avant toute chose par la prise en considération du sujet de cette science : la victime. Bien que celle-ci ait obtenue la reconnaissance de ses droits depuis peu, leur mise en application reste souvent aléatoire et difficile à travers le monde. Historiquement, c’est vers la fin des années cinquante que les victimes ont fait l’objet d’attentions spécifiques de la part de chercheurs. On commence à cette époque à distinguer clairement les travaux relatifs à l’étude des criminels de ceux des victimes. Les premiers penseurs dans le domaine de la victimologie ont émis des conceptions dites “passives” de la victime. Leurs travaux portaient sur ce qui pouvait prédisposer certaines personnes à devenir des victimes. La victime est alors étudiée sous l’angle de la causalité. C’est dans ce contexte que paraît, en 1958, le premier article qui met en évidence le rôle de la victime dans la genèse du crime, The criminal and his victim de H. Von Hentig. Les années 1970 vont consacrer la victime dans une conception dite active et voir l’affirmation des droits des victimes et la transformation de la victimologie en un mouvement humanitaire

Que nous apprennent les enquêtes qui ont été réalisées à l’époque ?

Dans les années 1980, des enquêtes ont été en effet réalisées en Europe et aux Etats-Unis auprès des victimes. Elles ont permis de mettre en évidence la diversité et l’ampleur des traumatismes subis par les victimes de violences. Deux problématiques conduisant à ce que l’on a qualifié de “victimisation secondaire” ont été retenues : l’absence ou le manque de prise en charge des victimes et le manque de cohérence dans leurs réalisations. Pour ce qui est des réponses que la victimologie fournit aux “besoins” et aux “attentes”, j’avancerais, tel que nous l’admettons généralement, que la victimologie est l’”étude de la personnalité des victimes de délits ou de crimes, de leur statut psychosocial et de leurs relations affectives avec leurs agresseurs”.

Aujourd’hui, la victimologie est multidisciplinaire et s’attache à recouper les aspects juridiques, sociaux, médico-légaux, juridiques et psychologiques. Sur un plan préventif, elle tente de définir le ou les groupes d’individus susceptibles d’être victimes et de spécifier par la même le ou les profils de leurs agresseurs.

Cette science est en quelque sorte l’apanage des pays européens, voire occidentaux. A-t-elle élargi son champ d’action aux autres continents, par exemple l’Afrique, qui est victime de tant de conflits?

On peut relever que les réflexions sur la problématique de la victime ont été prises en considération tant au niveau européen par le Conseil de l’Europe en 1977, qui avait émis une convention et deux recommandations, qu’international puisque l’Organisation des Nations unies a approuvé ces recommandations, lors de son assemblée générale du 29 novembre 1985. La déclaration de l’ONU a non seulement incité à une prise en compte du droit des victimes, mais également mis en avant l’importance de la prévention, pour une meilleure protection des victimes. Aujourd’hui, la violence s’exprime sous des formes multiples et n’exclut aucun continent. L’accueil et l’aide aux victimes sont devenus une priorité de nos sociétés, qu’elles soient européenne, américaine, africaine ou autres. La victimologie actuelle est marquée par le monde anglo-saxon. Nous devons élaborer une victimologie propre à nos attentes. Celle qui existe est sans nul doute source d’intérêt et d’inspiration, mais les contenus de ce que nous devons imaginer devront être issus de nos expériences propres et non rapportées.

Vous êtes membre du réseau international World victimology society. Comment en êtes-vous arrivé à l’intégrer ?

L’adhésion à la WSV est la conséquence de nos interrogations à l’égard des victimes. La prise en charge d’enfants et d’adultes victimes de violences nécessite de notre part de les comprendre. Non seulement, en tant que thérapeutes, mais aussi en tant que structure associative. Le travail de prise en charge nécessite un travail en réseau que connaissent tous ceux qui interviennent dans la prise en charge des victimes de violences. Il existe au moins trois grands domaines d’intervention dans la prise en charge d’une victime : le psychologique, le social et le juridique. Aussi, confrontée au quotidien à cette prise en charge tridimensionnelle d’une victime, la Fondation Mahfoud-Boucebci en tant que structure et les thérapeutes en tant que praticiens et citoyens prennent en considération des aspects que recouvre le champ de la victimologie. Ces questionnements furent à la base du colloque de 1996 “Violence : quelles alternatives thérapeutiques”. Nos échanges avec des organismes algériens et étrangers et des praticiens de la santé mentale autour de la question du syndrome post-traumatique revenaient à poser la question de la prise en charge des victimes…

C’est-à-dire ?

Le travail que nous avons engagé au sein de la Fondation suscite un certain intérêt, car il s’appuie sur un devoir de mémoire en faveur d’une victime de la violence, le Professeur Boucebci, mis au service d’autres victimes de la violence, que sont les personnes prises en charge au centre Mahfoud-Boucebci. Nous avons été sollicités, lors du XIe congrès de victimologie organisé par la WSV en 2003 à Stallenbosh, en Afrique du Sud. Nous étions d’ailleurs deux représentants algériens, dont l’ANCEDI, représentée par Madame Fatima Karadja. Cette double présence algérienne est significative de l’intérêt que nous avons pour cette science récente, comme vous l’avez nommée. En tant que communicant, j’ai exposé notre travail. Ce fut également un moment d’échange avec des professionnels de domaines différents, venus du monde entier, tels que les psychologues, les juristes, les juges, les médecins légistes, les responsables associatifs et les commissaires de police, tous préoccupés par la victimologie. La qualité des interventions et la rigueur du travail de la WSV m’ont incité à accepter la sollicitation qui nous fut faite d’adhérer à cet organisme. Depuis le mois d’août 2003, nous sommes donc membres de la WSV et engagés dans la création d’une victimologie africaine, à laquelle nous espérons voir adhérer d’autres organismes nationaux.

Il est question, ces derniers temps, d’un projet de victimologie africain. Pourriez-vous nous en dire plus là-dessus ?

Au regard de l’état du monde, il y a un constat récurrent. L’Afrique est durement touchée par des violences sociales et politiques, qui ont fait des centaines de milliers à des millions de morts, selon les zones, depuis plus de trente ans. En Algérie, dix années de terrorisme ont fait 200 000 morts. Au Rwanda, un million de personnes ont été massacrés en 100 jours. A travers toute l’Afrique, des conflits de toute nature ont démontré l’horreur de la violence et l’importance de la prise en charge des victimes. Le projet de victimologie africaine est issu d’une réflexion menée depuis plusieurs années par différents acteurs de la société civile africaine, en collaboration avec des organismes internationaux. En mai 2002, le président et le secrétaire général de la WSV ont exprimé leur soutien, pour que des organisations africaines traitant les victimes en Afrique participent au Symposium de victimologie qu’ils organisaient en Afrique du Sud. Malgré les efforts déployés par le secrétaire général de la Commission africaine des promoteurs de la santé et des droits de l’homme (CAPSDH), Djély K.Samoura, seuls huit représentants africains sur quarante contactés, hors Afrique du Sud, ont pu être présents au congrès de Stellenbosh. Le hasard a permis que quatre sous-régions d’Afrique soient représentées : Nord, Ouest, Centre et Est. Le but de notre présence était double. D’une part, promouvoir en Afrique une meilleure assistance aux victimes des conflits armés et du terrorisme, en invitant des professionnels du terrain à confronter leurs pratiques et en développant leurs connaissances ; d’autre part, en impulsant au sein du monde des “victimologues” des experts internationaux en la matière, une approche qui prenne en compte la spécificité africaine. La venue à Alger de Mme Martine Beckers est la résultante de deux années de travail engagé. Nous avons conclu sa visite par la rédaction d’un document de synthèse, actuellement à l’étude par des partenaires de huit pays africains. Notre ambition, à travers la création d’une société de victimologie africaine, est de cerner la spécificité des problèmes africains par la mise en place de réflexions et de formations dans le domaine de la victimologie, pour tout le continent. Notre dynamique actuelle est de mettre tout en œuvre pour arriver, d’ici à la fin de l’année 2005, à la concrétisation d’un protocole de travail adopté par l’ensemble des partenaires africains.

Entretien réalisé par Z. C.

 

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Dans l’instabilité politique et sécuritaire

La Mauritanie s’embrase

Ce ne sont plus des soupçons ou des accusations vite écartées par l’opposition islamiste, le GSPC et Al-Qaîda activent bel et bien en Mauritanie.

Ce n’est rien moins que l’état-major de l’armée mauritanienne qui l’annonce à l’occasion d’attaques contre l’une de ses casernes, au nord du pays.

Quinze militaires mauritaniens et cinq assaillants ont été tués lors d’une attaque, ce samedi à l’aube, contre une base du nord-est de la Mauritanie. Dix-sept autres soldats ont également été blessés lors “des combats acharnés” dans cette base militaire de Lemgheity, à proximité des frontières de la Mauritanie, de l’Algérie et du Mali. Les auteurs de l’attaque, qui étaient supérieurs en nombre et en matériel, ont perdu cinq hommes sur une centaine, selon l’armée. L’armée mauritanienne a été mise en état d’alerte maximum et des renforts, dont des avions de reconnaissance, ont été dépêchés dans la zone.

Voilà pour l’actualité sécuritaire de cette semaine, dans un pays aussi paisible que la Mauritanie, à l’exception bien sûr de la série de coups d’Etat avortés contre le président Ould Taya. Un pays qui, il faut le dire, était jusque-là bien loin des médias et des chancelleries occidentales.

En vérité, la préoccupation de la Mauritanie vis-à-vis de l’incursion du groupe islamiste algérien affilié à l’organisation d’Oussama Ben Laden ne date pas d’aujourd’hui. Elle a coïncidé – et c’est là que la confusion s’installe – avec la riposte du pouvoir actuel contre la mouvance, qu’il accuse de tramer sans cesse des scénarii de renversement, à savoir les islamistes, dont les chefs sont désormais tous détenus à l’issue d’une campagne inédite.

Fin mai, des sources officielles ont indiqué au quotidien Nouakchott-Infos que des jihadistes mauritaniens ont participé à des opérations militaires du GSPC contre les armées d’Algérie et du Mali en 2004 et 2005, allusion on ne peut plus claire à l’épisode de la prise d’otages des 32 touristes européens, dirigée par Abderrezak El-Para, dont les aveux restent des plus attendus.

Entre-temps, il est dit que le GSPC aurait assuré une formation au combat à des terroristes mauritaniens. Et, depuis trois mois, les annonces en cascade de ce genre ne manquent pas. Selon la police mauritanienne, un autre groupe – fraîchement identifié et activement recherché, aurait participé à une formation dans le maquis avec le GSPC et pris part à ces mêmes combats, toujours à l’étranger. Ces jihadistes auraient participé, dans les rangs du GSPC, à des opérations de guerre, fin 2004, contre l’armée malienne dans le nord du Mali. Le même groupe aurait également apporté son soutien au GSPC dans un affrontement avec l’ANP dans les montagnes de Tessalit (nord du Mali).

L’on révèle, dans la foulée, l’existence de “correspondances suivies”  entre “des islamistes mauritaniens” et le commandant du Sud algérien du GSPC, El-Para en l’occurrence. En communiquant ces informations, Nouakchott-Infos établissait le rapport avec la détention de quatorze des dirigeants du mouvement islamiste mauritanien inculpés et écroués pour “direction d’une association non autorisée et actes de nature à exposer le pays à des représailles étrangères”. Huit autres l’ont été pour “appartenance à une association non autorisée, provocation de troubles et propagande néfaste dans les mosquées à des fins politiques, tendancielles et sectaires”.

L’attaque du GSPC, la preuve qui manquait

D’un activisme étonnant, les enquêtes de la police mauritanienne aboutissent à des aveux prouvant le recrutement et l`envoi en formation militaire auprès du GSPC de plusieurs jeunes Mauritaniens.

Nouakchott nous apprend, également, que le GSPC prépare plusieurs actions terroristes de grande envergure, depuis l’attaque armée pour enlever un véhicule Lander Cuiser Toyota Prado, propriété d’une ONG internationale, en avril, et une autre contre la brigade de gendarmerie de la ville d`Aioun (à la frontière du Mali). Sans établir un lien de fait, le mouvement politico-militaire dénoncé par Nouakchott s`appuierait sur un réseau de financement extérieur qui a permis de “mobiliser d`importantes sommes dont ont bénéficié certains imams de mosquées” dans le but de développer leur propagande auprès de la jeunesse. En somme, l’Etat fait face aux islamistes dans les villes complices de terroristes algériens et mauritaniens dans le désert. Le lien n’était pas évident. La vague d’arrestations, survenues toutefois à la suite des putschs manqués, a permis de le démontrer.

C’est précisément cette thèse que les islamistes s’acharnent à démonter, en commençant par la qualifier de “ridicule”. Un groupe libéré à la mi-mai a accusé le gouvernement “de montage et de falsification” des faits qui sont reprochés à des personnalités accusées de relation avec Al-Qaîda. Lors d’une conférence de presse, l’un d’eux, un avocat, a affirmé que le gouvernement “a l’habitude de recourir au montage et à la falsification des faits qu’il reproche à tous ceux qui s’opposent à lui”. “Il faut situer ce qui arrive au mouvement islamiste dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, bien vendu de nos jours aux Américains et aux Israéliens, et dont le régime cherche à tirer profit”, a-t-il souligné.

Bien entendu, le groupe en question a nié toute relation avec l’organisation de Ben Laden.

Parallèlement à ces remises en liberté, le chef de file du mouvement islamiste, Mohamed Elhacen Ould Dedaw, a été arrêté ainsi que 12 autres figures bien en vue. Ils sont inculpés de “direction d’une association non autorisée et actes de nature à exposer le pays à des représailles étrangères”.

Selon des sources judiciaires, plusieurs dirigeants islamistes mauritaniens sont accusés d’être les principaux chefs de ce groupe, lié à des organisations étrangères “dangereuses”, dont le GSPC. Les attaques de cette semaine contre des cibles militaires, attribuées au GSPC, apportent, de fait, la preuve qui manquait.

A ce stade de la situation politique et sécuritaire de la Mauritanie, l’on serait tenté de conclure à une réédition du cas de l’Algérie par certains aspects, encore que l’on ait du mal, dans ce cas, à comprendre pourquoi il n’y a eu aucun contact avec les autorités algériennes pour obtenir une plus grande coopération dans la lutte antiterroriste ou, du moins, des renseignements sur les modes opératoires, les zones de prédilection dans le Sahara ou encore les filières de contrebande avec lesquelles le GSPC est soupçonné de traiter.

Les doutes de l’ICG

Dans une récente étude, intitulée Contestation islamiste en Mauritanie : menace ou bouc émissaire ?, l’International Crisis Group (ICG, connu pour sa proximité de Bruxelles plus que de Washington), donne son analyse sur la question. “Tentatives de putschs avortés, formation du mouvement rebelle, Foursan Taghyir (les Cavaliers du changement), découverte de caches d’armes à Nouakchott, arrestations de dirigeants islamistes : les signes ne manquent pas” pour une instabilité croissante.

Et l’ICG d’annonce tout de go qu’en fait, “le régime d’Ould Taya profite de la situation internationale (lutte contre le terrorisme mondial) pour légitimer un déni de démocratie et accréditer la thèse de l’accointance des islamistes avec les rebelles, afin de les déconsidérer”.

Ce faisant, il prend le risque de “conduire l’État mauritanien dans une impasse en le rendant dangereusement dépendant du soutien américain face à une contestation interne grandissante”. A titre d’avertissement, les analystes d’ICG estiment que “miser sur le soutien extérieur pour réprimer un soi-disant terrorisme islamiste local qui, à l’heure actuelle, n’existe guère, relève plus de la fuite en avant que d’une stratégie réfléchie, et pourrait à terme s’avérer une très coûteuse erreur”.

Dans un descriptif de la mouvance islamiste mauritanienne, l’on retrouve les associations caritatives, les organisations de prêche (la Jema’at al-Da’wa wa’l-Tabligh étant la mieux implantée), et une nébuleuse de groupuscules politiques proches de l’idéologie des Wahhabites, des Frères musulmans et de penseurs comme le tunisien Rachid Ghannouchi ou le soudanais Hassan al-Tourabi.

Le faible degré d’organisation politique provient de l’interdiction de constituer des partis politiques d’opposition avant l’ouverture démocratique de 1991 et, depuis, d’une ordonnance relative à l’organisation des partis dont le pouvoir actuel se sert pour garder les islamistes en dehors du champ politique. Une première tentative d’unification des différents courants politiques avait eu lieu au milieu des années 1990 et s’était soldée par l’arrestation de ses leaders. Bien que ne donnant pas suffisamment d’éléments pour étayer ses propos, ICG affirme avec certitude que “l’islamisme se développe surtout dans les villes (Nouakchott, Nouadhibou, Rosso, Zouérat), au sein de certaines populations comme les Haratines (ancienne couche servile de la société qui constitue aujourd’hui l’essentiel du sous-prolétariat urbain) ainsi que chez les jeunes sortis sans véritable qualification du système d’éducation arabisé et qui échouent sur un marché du travail complètement déprimé”.

Cela rappelle étrangement le cas algérien dans les années 1980 et 1990, contexte où les puissances occidentales soutenaient, ou alors ne s’opposaient pas du tout, aux ambitions de pouvoir des islamistes quasiment partout dans le monde arabe. Présentement, la donne du 11 septembre 2001 a libéré les pouvoirs locaux sinon à contenir l’opposition islamiste interne, au moins à mieux l’isoler de l’internationale qu’elle constituait ostensiblement et dans le cadre de laquelle elle évoluait. Mais encore, l’appréciation de l’ICG, influente ONG s’il en fut, pose comme postulat un isolement total de la Mauritanie par rapport à ce qui passe dans le monde et replace le pays à l’ombre de la donne antérieure.

Aussi, c’est avec beaucoup d’éléments qui rappellent le cas algérien qu’est brossé un tableau général. “Une tentative d’unification du courant politique semble se dessiner autour du Parti de la convergence démocratique (PCD), bien que ce parti ne soit pas encore reconnu par les autorités. Mais le pouvoir semble une fois de plus ne pas vouloir accepter les islamistes dans le champ politique, bien que ceux-ci s’affirment légalistes et prêts à jouer le jeu démocratique”, est-il soutenu.

Des similitudes avec l’Algérie ?

L’ICG conseille au gouvernement mauritanien de repenser sa stratégie, s’il veut renforcer l’assise politique interne de l’Etat. Pour ce faire, “il devrait s’attaquer aux facteurs sociaux qui favorisent la contestation islamiste, notamment le chômage endémique, la corruption de la classe dirigeante et la très grande inégalité dans la répartition des revenus au niveau national”, un peu comme si l’islamisme naissait de la misère et non qu’il soit fondamentalement un courant politique transcendant les classes sociales.

Cette approche de l’ICG, que nous citons parce que seul à s’être sérieusement penché sur l’actualité de ce pays, a été complétée par une analyse de la coopération militaire entre la Mauritanie et les Etats-Unis dans le cadre de l’initiative Pan-Sahel

Quatrième d’une série de rapports sur l’islamisme en Afrique du Nord, cette analyse essaie de mettre en évidence la tentative du président Ould Taya de discréditer l’opposition en dénonçant et en interdisant des partis en tant que groupes terroristes.

“Le régime profite de la lutte contre le terrorisme menée par les États-Unis afin de légitimer son refus de droits démocratiques”, dit Robert Malley, directeur du Programme Crisis Group pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. “En laissant croire que les islamistes sont liés aux rebelles armés, Ould Taya court le risque de mener l’Etat dans une impasse, le rendant dangereusement dépendant du seul soutien des Etats-Unis malgré un mécontentement local croissant”.

En conclusion de quoi il est conseillé à la communauté internationale de se rendre compte que “la menace terroriste existe à peine en Mauritanie, mais que des politiques erronées pourraient contribuer à son émergence”. “Au lieu de se concentrer seulement sur l’aspect militaire de sa guerre contre le terrorisme, les Etats-Unis, en association avec l’Union européenne, devraient encourager le gouvernement mauritanien à faire face à ses défis socio-économiques et culturels et, surtout, ils devraient l’aider dans cette démarche”.

Les analystes d’ICG estiment que c’est précisément la concentration des unités militaires américaines dans la région, dans le cadre de l’IPS (Pan Sahel), dirigée par le commandement européen de l’armée américaine et concernant essentiellement la Mauritanie, le Mali, le Niger et le Tchad, donnerait, en revanche, encore plus d’appui aux régimes antidémocratiques de ces pays et offrirait également de nouveaux motifs de mobilisation pour les groupes terroristes, avec le risque d’une plus grande instabilité régionale.     

Nabil Benali

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