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Conflits,
terrorisme, maux multiples
Le continent à
la recherche de sa propre victimologie
Les Débats se
penchent, dans ce numéro, sur une science multidisciplinaire que
l’on pourrait qualifier de “récente”, notamment pour le continent
africain et pour l’Algérie en particulier : la victimologie.
L’Afrique, comme
tout le monde le sait, est durement touchée par des violences.
Depuis plus de trois décennies, des centaines de milliers, voire des
millions de morts sont recensés, selon les régions.
En Algérie, dix
années de terrorisme ont fait 200 000 morts, d’après les chiffres
officiels. Au Rwanda, un million de personnes ont été massacrées en
une centaine de jours seulement. Les territoires occupés du Sahara
occidental enregistrent encore des souffrances causées par les
diverses violations des droits de l’homme qui sont commises par le
royaume marocain… Les raisons sont donc fort nombreuses.
A travers toute
l’Afrique, ces conflits, quelle que soit leur nature, ont démontré
toute l’horreur de la violence et, dans le même temps, toute
l’importance de la prise en charge des victimes. Les personnes
visées par les massacres, la brutalité, les viols et les tortures,
sont brusquement exclues par les bourreaux du monde réel des
humains, jetées désormais dans un espace de blessures, de douleur,
de souffrances et parfois d’agonie.
Dans les
entretiens qui vont suivre, Martine Beckers, une militante belge des
droits et l’homme, et Téric Boucebci, président de la Fondation
Mahfoud-Boucebci, nous éclairent sur le projet de victimologie
africaine, qui se trouve à l’état embryonnaire et qui pourrait
prendre forme à Alger. Selon M. Beckers, l’Afrique pourra, dans bien
des domaines, livrer “des réponses originales qui pourraient servir
d’exemple ailleurs, y compris pour les Occidentaux”. Elle s’appuie
d’ailleurs sur sa propre expérience, une expérience à la fois très
riche et très utile. Quant à T. Boucebci, il pense qu’à travers la
création d’une société de victimologie africaine, il serait alors
possible de “cerner la spécificité des problèmes africains” et de
mettre en place des réflexions et des formations dans le domaine de
la victimologie. “Notre dynamique actuelle est de mettre tout en
œuvre pour arriver, d’ici à la fin de l’année 2005, à la
concrétisation d’un protocole de travail adopté par l’ensemble des
partenaires africains”, explique le président de la Fondation
Boucebci.
Z’hor Chérief
Haut
Entretien avec la militante Martine Beckers
“Il n’y a pas
de guérison possible pour les victimes sans un acte de justice”
De passage à
Alger, fin mai dernier, Martine Beckers, assistante à la direction
générale recherche de la Commission européenne et militante belge
des droits de l’homme, a bien voulu nous entretenir sur son
expérience au sein du Collectif des parties civiles, engagé à faire
la lumière sur le génocide de 1994 au Rwanda. L’assassinat de sa
sœur, le 9 avril 1994 au Rwanda, en même temps que celui de son
beau-frère et de leur fille, vont conduire Martine sur une voie plus
résolue, où l’intérêt de dire la vérité aux parents des victimes du
génocide et l’intérêt pour la victimologie sont devenus déterminants
pour cette femme, qui a rejoint le réseau international de
victimologie World society of victimology (WSV) et qui se bat
aujourd’hui encore pour que l’Afrique y soit mieux représentée.
Les Débats :
Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à vous engager aux
côtés des victimes des violences du Rwanda ?
Martine Beckers :
Les raisons sont doubles. J’étais intéressée par tout ce qui
concernait le droit, la justice et puis, là-dessus s’est greffée une
révolte que j’ai ressentie à la suite des violences et des
injustices commises au Rwanda. Certaines personnes de ma famille, ma
sœur, son mari et leur fille cadette de 18 ans, ont été tuées
pendant le génocide, qui a eu lieu en 1994. J’avais deux
possibilités : soit pleurer leur mort, soit réagir. Je ne sais pour
quelle raison, j’ai choisi de réagir. Je ne pouvais faire qu’une
chose : m’engager auprès des survivants du génocide. C’est ce que je
continue de faire.
Concrètement,
qu’avez-vous fait ou réalisé ?
Après le génocide,
nous avons essayé d’aider les gens à s’en sortir et d’informer les
organisations internationales sur ce qui se passait sur place. Nous
avons constitué un lobby et essayé tout simplement d’aider les
victimes, matériellement, psychologiquement et médicalement. J’ai pu
obtenir une aide financière pour une organisation dont ma sœur était
très proche, qui s’appelle Kanyarwanda. C’est une association des
droits de l’homme et de justice sociale. Ce financement vient d’un
fonds des Nations unies et permet aux victimes de recevoir une aide
médicale. Parallèlement à cela, je ne pouvais pas rester les bras
ballants face au décès des membres de ma famille. J’ai donc porté
plainte en Belgique contre les auteurs de l’assassinat, que je ne
connaissais pas au départ. Progressivement, j’ai pu obtenir des
informations et appris que l’un des responsables se trouverait en
France.
Une enquête a été
menée par un juge d’instruction belge, qui est allé sur place et qui
a eu certaines confirmations, qui montraient que des Rwandais, se
trouvant en France, avaient une responsabilité dans cette tuerie de
13 personnes...
Avez-vous porté
plainte contre le responsable de la mort des membres de votre
famille ?
Personnellement,
je suis pratiquement incapable de faire quoi que ce soit par rapport
aux responsables, parce qu’il y a des blocages à différents niveaux,
en France. Il y a eu pourtant beaucoup de plaintes, des actions, des
pétitions signées et tout un travail de sensibilisation mené par la
société civile française, mais le gouvernement de ce pays ne bouge
pas, visiblement. Cela ne m’a pas empêchée de continuer à réagir,
car il n’y a pas que ma famille qui a été tuée… il y a eu un million
de personnes assassinées, dont des gens que je connaissais. J’ai
essayé de soutenir les actions des autres membres du collectif de la
communauté rwandaise, qui vit en Belgique, pour pouvoir poursuivre
les actions en justice. Nous avons pu arrêter quatre personnes, qui
ont été jugées en Belgique, en 2001. Il y avait deux religieuses, un
homme d’affaires et un professeur d’université. Cette affaire a eu
un grand écho à l’échelle internationale et aux niveaux belge et
européen. Suite à cela, nous avons continué à interpeller les
décideurs belges et étrangers, ainsi que des organisations. A part
la Suisse et le Canada, très peu de choses sont faites actuellement.
Il n’y a pas eu
d’autre procès, à part un en Suisse.
Il y a eu
récemment un procès en Belgique ; l’information a d’ailleurs été
donnée par le collectif des parties civiles…
Il y a
actuellement un procès en cours en Belgique, qui a commencé il y a
une dizaine de jours. Il concerne deux hommes d’affaires qui,
semble-t-il, sont responsables de la mort de 50 000 personnes dans
une province du Rwanda. Ils auraient acheminé des armes, permis
l’exécution des gens et poussé la population à tuer. C’est un procès
qui est, encore une fois, important pour nous. Symboliquement, il
représente une action de vérité envers les victimes rwandaises du
génocide des tutsi. C’est aussi important pour toute la population
belge et évidemment pour la communauté rwandaise qui vit en
Belgique. Il y aura, l’année prochaine, un autre procès en Belgique,
qui concernera deux autres personnes, responsables de massacres dans
la capitale rwandaise.
Ce sont donc là
les actions que nous avons pu mener, en nous organisant en groupe :
les gens étaient conscients que le problème était extrêmement grave,
qu’il fallait faire quelque chose et qu’il n’y avait pas de guérison
possible pour les victimes survivantes et pour les parents de
victimes, sans un acte de justice.
Pensez-vous que
les responsables de ces crimes doivent payer pour les fautes qu’ils
ont commises ?
(Silence) J’ai du
mal à parler de cela… Finalement, je ne sais plus si j’ai besoin
qu’il y ait quelqu’un qui moisisse dans une prison pendant 20 ans
pour les actes qu’il a commis. Je ne sais pas non plus ce que
j’aurai envie de faire si je me retrouvais un jour devant les
tueurs. Je me pose des tas de questions à ce sujet. Mais, pour les
enfants de ma sœur et de mon beau-frère, qui ont miraculeusement
échappé au massacre et qui sont maintenant en Belgique, je voudrais
que les auteurs des tueries paient leur dette, pas nécessairement en
faisant de la prison. Ces enfants ont tout perdu, leurs parents,
leur commerce, leur maison qui a été saccagée et d’autres biens. Je
me dis que les responsables doivent payer, au moins pour que ces
enfants aient une vie un peu plus confortable. Je suis pourtant
consciente du fait que les gens évoluent différemment et réagissent
diversement. Ma nièce, par exemple, a envie de se venger, de régler
le compte du responsable de la mort de ses parents… Je trouve qu’il
faut pouvoir faire sortir ce qu’on a au fond de nous-mêmes, dire à
l’auteur du crime que nous sommes en colère, qu’il est injuste et
insupportable que des personnes innocentes soient tuées parce
qu’elles n’appartenaient pas à son ethnie, même s’il n’a pas envie
de le comprendre, même s’il n’est plus humain. Il faut qu’il y ait
une reconnaissance officielle que tel ou tel a commis des horreurs
et qu’il doit payer pour ce qu’il a fait. Il faut continuer à vivre…
Comment cela ?
Il faut au moins
qu’on puisse vivre côte à côte, qu’on sache que l’autre a commis des
horreurs et qu’il n’y aura pas de vengeance. Il y a tout un travail
à faire pour dissocier l’individu des actes qu’il commet, même en
direction des enfants des bourreaux, pour qu’ils ne se solidarisent
pas avec eux. Mais, pour acquérir cette capacité-là et cette
conscience, il faut une formation, une sensibilisation dans la vie.
Qui est appelé
à faire ce travail de sensibilisation, selon vous ?
L’Etat peut et
doit le faire, car c’est l’Etat qui régule la société. Je pense que
l’Etat a un rôle à jouer dans la formation de la société, pour que
les gens parviennent à admettre qu’un individu, même ayant eu des
actes héroïques, peut devenir un criminel.
Parlez-nous de
la gestion de l’après-génocide au Rwanda…
Au Rwanda, il n’y
a pas eu d’amnistie. 200 000 à 300 000 personnes ont été
emprisonnées. Il était difficile d’entretenir autant de prisonniers,
qui étaient là en attente d’un procès. De manière pragmatique, je
dirais très cynique, les autorités de ce pays ont été obligées de
les libérer au fur et à mesure… un nombre important de ces personnes
a passé près de 10 ans en prison. Le lobby des victimes et les
survivants tutsis n’étaient pas d’accord avec cette démarche. Les
autorités ont tenté l’expérience des camps de sensibilisation, pour
la rééducation de toute la population, parce qu’il y a eu un
massacre important et des actes de violence extrême, mais aussi pour
réintégrer progressivement les auteurs des assassinats à la société.
Le but est d’inculquer une conscience de la citoyenneté et de la
responsabilité des droits de chaque individu. J’espère qu’elle sera
efficace. Il y a quand même des procès, ou plus exactement une
nouvelle forme de procès qui a été mise en route : un tribunal à
l’air libre, dans la campagne. Les personnes accusées d’être
coupables sont jugées en présence de toute la communauté…
Quelle est
l’instance qui les juge ?
En fait, le
jugement est exécuté par des personnes considérées comme des sages :
des intellectuels qui n’ont pas participé aux massacres, des paysans
et d’autres personnes du peuple impliquées plus ou moins dans les
massacres, qui ont été complices, qui se sont tues ou qui ont pris
part au pillage. On m’a raconté comment ces gens-là ont été formés.
Je ne sais pas comment ils peuvent être de bons juges.
L’Etat rwandais
a-t-il failli à ses responsabilités ?
Je pense qu’au
Rwanda, l’Etat a fait ce qu’il a pu pour que la vie prenne le
dessus. Il se trouve devant une situation insoluble.
Trouvez-vous
des similitudes entre le cas du Rwanda et celui de l’Algérie ?
Pour moi, les
similitudes se situent au niveau du survivant d’un massacre. Que le
massacre ait eu lieu au Rwanda ou en Algérie, ce que ressent le
survivant ou la victime qui a vu toute sa famille massacrée, violée,
brutalisée ou torturée, est la même chose. Il y a le même sentiment
d’avoir été chassé du monde réel des vivants, le monde des humains,
que ce soit par les fous du groupe hutu au Rwanda ou par des
fanatiques. C’est donc à ce niveau-là que se situe la similitude.
Les deux sociétés sont différentes.
Est-ce si
important que les victimes de massacres donnent leur avis ?
Evidemment ! Mais,
il faut quand même que les conditions soient réunies, qu’il y ait un
climat de tranquillité où les sentiments ne sont pas exacerbés. Nous
sommes des adultes, il nous faut un climat où il est possible de
parler. Les premières personnes à qui demander un avis sont celles
qui sont directement concernées. La société civile doit être
consultée de façon adulte pour s’exprimer sur la question, même si
c’est de manière confidentielle, si tel est le souhait des victimes.
Vous savez, les victimes sont plus sages qu’on ne l’imagine… De
plus, la prison n’est pas la solution idéale, sauf pour les auteurs
de crimes très graves.
Pourquoi ?
Le risque est que
le responsable d’assassinats ne regrette pas du tout ce qu’il a
fait, qu’il aura peut-être l’envie de recommencer. Il y a la
vengeance et la peur qu’il faut prendre en compte, qui peuvent
pousser l’auteur de crimes, s’il est amnistié, si aucun travail
n’est entrepris en sa direction ou s’il ne paie pas sa dette envers
la société, à tuer par peur d’être tué. Il y a donc un risque
d’entrer dans un nouveau cycle de violences. Je trouve que l’idée
des camps de redressement et de sensibilisation très intéressante
pour faire prendre conscience aux bourreaux de ce qu’ils ont fait.
Il y a moyen de mettre les gens dans des situations, dans des jeux
de rôles, pour qu’ils se rendent compte de ce qu’endure la victime…
qu’ils puissent quand même regretter, qu’ils essaient de réparer.
Martine,
comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser à la victimologie ?
Au départ, j’étais
plus dans les droits de l’homme. J’ai eu l’impression, à un moment
donné, que les droits de l’homme s’occupaient des aspects de société
et des situations d’injustice, mais pas sur le plan de l’individu.
J’étais insatisfaite en tant que militante des droits de l’homme.
J’ai découvert par hasard la victimologie, en lisant un livre. J’ai
commencé à m’y intéresser de plus près, j’ai participé à des
formations et à des colloques internationaux. J’ai aussi beaucoup lu
sur cette question. J’ai compris que l’approche de la victimologie
est globale et qu’elle vise une prise en charge globale, pour que la
victime redevienne un citoyen à part entière. Une victime n’a pas
besoin seulement d’une aide précise, d’ordre psychologique, médical,
social, spirituel ou judiciaire, mais de toutes ces aides à la fois.
Je trouvais donc intéressant qu’en victimologie, qui est une science
pluridisciplinaire, on puisse sensibiliser le psychologue au besoin
de justice, l’avocat et le médecin aux problèmes psychologiques, le
policier à la situation des victimes pour savoir comment leur parler
et le législateur à améliorer les lois pour donner plus de droits et
de reconnaissance légale au statut de victime. Il fallait donc un
environnement propice à l’écoute, où l’on comprenne que des maux de
tête ou des cauchemars d’une victime ne nécessitent pas seulement
des médicaments, mais qu’il y a autre chose, d’autres besoins de
justice. Que la victime a peut-être peur parce que la personne qui
l’a terrorisée n’est pas loin d’elle ou qu’elle est tout simplement
obsédée par des peurs. Qu’elle a des difficultés sur le plan
professionnel ou qu’elle est incapable de prendre ses
responsabilités.
Que peut
représenter un acte de justice pour la victime ou la famille d’une
victime ?
Introduire un acte
de justice, c’est très douloureux. Personnellement, j’ai trouvé cela
contraignant, parce qu’il faut aller raconter chaque fois sa douleur
à un avocat, à un juge, etc. (Silence) Au Rwanda, des gens ont été
amputés ou violentés, des femmes ont subi des violences sexuelles
abominables… ils doivent raconter leurs souffrances à des personnes
qui vont peut-être se moquer d’eux, car ils ne savent pas comment
réagir. Quand on passe au tribunal, ce n’est pas anodin. C’est un
acte extrêmement important, qui est aussi un acte de libération : on
peut dire officiellement, devant des représentants de l’Etat et de
la justice, ce qui s’est passé et ce qu’on demande. En général,
toutes les personnes qui ont osé franchir ce pas se sentent mieux
après. Le passage au tribunal est également un acte de libération
pour les bourreaux : on reconnaît quelque chose chez eux qu’ils
peuvent admettre… peut-être qu’après avoir été punis et obligés de
payer leur dette envers la société, ils redeviendront des êtres
humains, qui pourront récupérer leur place dans la société. L’acte
de justice est donc indispensable, mais il ne se fait pas dans
n’importe quelles conditions, sinon les victimes ne vont pas le
demander. Il faut qu’elles sentent qu’elles sont comprises, aidées
et soutenues… Je trouvais tellement injuste qu’en Afrique, on ne
chouchoute pas les victimes comme on le fait en Belgique, par
exemple.
Comment
expliquez-vous alors le parti pris de certaines organisations
occidentales, vis-à-vis du drame algérien, qui accordent plus
d’importance aux disparitions qu’aux horreurs vécues par les
victimes du terrorisme ?
Il n’est pas à
exclure que des organisations peuvent faire preuve d’incompétence,
d’incompréhension ou d’arrogance. Certaines organisations peuvent ne
pas être impartiales ni indépendantes comme elles le prétendent. Le
monde n’est pas parfait, alors je pense qu’il faut se battre pour
une meilleure communication et une meilleure information.
Revenons à la
victimologie. Vous êtes l’initiatrice d’un projet africain. Un mot
sur ce projet ?
J’avais le projet
de victimologie africaine en tête depuis longtemps, mais j’ai
d’abord voulu avoir l’avis de professionnels africains, qui
s’occupaient de victimes en Afrique, pour juger de la cohérence de
ce projet. C’est ainsi que nous avons été en petit groupe en Afrique
du Sud, il y a quelques années, à un congrès international de
victimologie, organisé par le World society of victimology (WSV).
Nous avions ensuite convenu de démarrer un projet africain, de
recherche et de formation en victimologie. Il y a eu d’autres
tentatives, mais trouver des moyens financiers n’était pas chose
aisée. A présent, nous avons avancé dans ce domaine ; j’ai alors
proposé à l’Institut belge de victimologie de collaborer au projet.
Cela les intéresse et nous espérons qu’avec leur appui et celui de
la WSV, nous commencerons rapidement. Parmi les Africains qui ont
participé au congrès en Afrique du Sud, il y avait deux Algériens,
dont Téric Boucebci, le président de la Fondation Mahfoud-Boucebci,
qui est membre du WSV. Il était intéressé par le projet, je lui ai
alors proposé qu’on travaille ensemble… voilà pourquoi je suis là à
Alger, pour quelques jours, sur invitation de la Fondation. Le
projet est encore à l’état d’ébauche. La victimologie est une
science qui se développe partout dans le monde, elle devrait donc
l’être en priorité dans le continent africain, où le nombre de
victimes et de formes de “victimisation” dépasse l’entendement. Mon
rêve est de créer une structure africaine qui permettrait de
développer la formation et la recherche en victimologie, dans de
bonnes conditions et, pourquoi pas, commencer à Alger à la Fondation
Boucebci : nous pourrions accueillir des professionnels algériens et
africains et créer ainsi une confrontation entre les pratiques de
terrain des uns et des autres, tout en avançant dans l’amélioration
de l’assistance aux victimes et en développant des structures, des
lois, etc. Je suis certaine qu’en Afrique, dans bien des domaines,
il existe des réponses originales qui pourraient servir d’exemple
ailleurs, y compris pour les Occidentaux.
Propos
recueillis
par Z. C.
Haut
Génocide au Rwanda
Des victimes
contre l’impunité
Le 6 avril 1994,
un attentat contre l’avion du Président du Rwanda sera le point de
départ d’une série de massacres à grande échelle. Pendant trois
mois, le génocide, provoqué par le groupe ethnique hutu contre le
groupe tutsi, fera un million de morts et des milliers de blessés,
certains pour la vie. Ce drame intervenait après trois années de
guerre. Pour le collectif des parties civiles, une association
regroupant les parents de victimes du génocide de 1994, dont le
siège est à Bruxelles, les assassinats ont touché, outre les membres
de l’ethnie tutsi, des démocrates apparentés à l’opposition, y
compris des personnes appartenant au groupe hutu.
Plusieurs plaintes
ont été déposées en Belgique par les familles des victimes contre
des responsables rwandais et belges, dont les ministres belges de la
Défense et des Affaires étrangères en fonction à l’époque, pour
“omission d’agir” et “non-assistance à personne en danger”. L’action
du collectif des parties civiles, qui s’inscrit dans le temps, a
déjà porté ses fruits : arrestation en Belgique de responsables
directs présumés, lancement de mandats d’arrêt internationaux et
transfert de personnes arrêtées au Tribunal pénal international (TPI)
pour le Rwanda.
Au printemps 2001,
quatre inculpés ont été jugés et condamnés par la Cour d’assises de
Bruxelles. D’autres procédures d’instruction sont en cours. Un autre
procès s’est ouvert le 9 mai dernier dans la capitale belge et se
poursuit encore…
Z. C.
Haut
Le président de la Fondation Boucebci parle de la victimologie
“La violence
n’exclut aucun continent”
Les Débats : La
victimologie est une science que l’on pourrait qualifier de jeune.
Qu’a-t-elle de particulier ?
Téric Boucebci
: Au regard d’autres sciences, telle la criminologie, c’est assez
juste. Le terme même de “victimologie” est attribué au psychiatre
Frederick Wertham, qui en fait état, en 1949, dans son ouvrage The
show on violence. Soit, il y a près de 55 ans. Donner une définition
de la victimologie passe avant toute chose par la prise en
considération du sujet de cette science : la victime. Bien que
celle-ci ait obtenue la reconnaissance de ses droits depuis peu,
leur mise en application reste souvent aléatoire et difficile à
travers le monde. Historiquement, c’est vers la fin des années
cinquante que les victimes ont fait l’objet d’attentions spécifiques
de la part de chercheurs. On commence à cette époque à distinguer
clairement les travaux relatifs à l’étude des criminels de ceux des
victimes. Les premiers penseurs dans le domaine de la victimologie
ont émis des conceptions dites “passives” de la victime. Leurs
travaux portaient sur ce qui pouvait prédisposer certaines personnes
à devenir des victimes. La victime est alors étudiée sous l’angle de
la causalité. C’est dans ce contexte que paraît, en 1958, le premier
article qui met en évidence le rôle de la victime dans la genèse du
crime, The criminal and his victim de H. Von Hentig. Les années 1970
vont consacrer la victime dans une conception dite active et voir
l’affirmation des droits des victimes et la transformation de la
victimologie en un mouvement humanitaire
Que nous
apprennent les enquêtes qui ont été réalisées à l’époque ?
Dans les années
1980, des enquêtes ont été en effet réalisées en Europe et aux
Etats-Unis auprès des victimes. Elles ont permis de mettre en
évidence la diversité et l’ampleur des traumatismes subis par les
victimes de violences. Deux problématiques conduisant à ce que l’on
a qualifié de “victimisation secondaire” ont été retenues :
l’absence ou le manque de prise en charge des victimes et le manque
de cohérence dans leurs réalisations. Pour ce qui est des réponses
que la victimologie fournit aux “besoins” et aux “attentes”,
j’avancerais, tel que nous l’admettons généralement, que la
victimologie est l’”étude de la personnalité des victimes de délits
ou de crimes, de leur statut psychosocial et de leurs relations
affectives avec leurs agresseurs”.
Aujourd’hui, la
victimologie est multidisciplinaire et s’attache à recouper les
aspects juridiques, sociaux, médico-légaux, juridiques et
psychologiques. Sur un plan préventif, elle tente de définir le ou
les groupes d’individus susceptibles d’être victimes et de spécifier
par la même le ou les profils de leurs agresseurs.
Cette science
est en quelque sorte l’apanage des pays européens, voire
occidentaux. A-t-elle élargi son champ d’action aux autres
continents, par exemple l’Afrique, qui est victime de tant de
conflits?
On peut relever
que les réflexions sur la problématique de la victime ont été prises
en considération tant au niveau européen par le Conseil de l’Europe
en 1977, qui avait émis une convention et deux recommandations,
qu’international puisque l’Organisation des Nations unies a approuvé
ces recommandations, lors de son assemblée générale du 29 novembre
1985. La déclaration de l’ONU a non seulement incité à une prise en
compte du droit des victimes, mais également mis en avant
l’importance de la prévention, pour une meilleure protection des
victimes. Aujourd’hui, la violence s’exprime sous des formes
multiples et n’exclut aucun continent. L’accueil et l’aide aux
victimes sont devenus une priorité de nos sociétés, qu’elles soient
européenne, américaine, africaine ou autres. La victimologie
actuelle est marquée par le monde anglo-saxon. Nous devons élaborer
une victimologie propre à nos attentes. Celle qui existe est sans
nul doute source d’intérêt et d’inspiration, mais les contenus de ce
que nous devons imaginer devront être issus de nos expériences
propres et non rapportées.
Vous êtes
membre du réseau international World victimology society. Comment en
êtes-vous arrivé à l’intégrer ?
L’adhésion à la
WSV est la conséquence de nos interrogations à l’égard des victimes.
La prise en charge d’enfants et d’adultes victimes de violences
nécessite de notre part de les comprendre. Non seulement, en tant
que thérapeutes, mais aussi en tant que structure associative. Le
travail de prise en charge nécessite un travail en réseau que
connaissent tous ceux qui interviennent dans la prise en charge des
victimes de violences. Il existe au moins trois grands domaines
d’intervention dans la prise en charge d’une victime : le
psychologique, le social et le juridique. Aussi, confrontée au
quotidien à cette prise en charge tridimensionnelle d’une victime,
la Fondation Mahfoud-Boucebci en tant que structure et les
thérapeutes en tant que praticiens et citoyens prennent en
considération des aspects que recouvre le champ de la victimologie.
Ces questionnements furent à la base du colloque de 1996 “Violence :
quelles alternatives thérapeutiques”. Nos échanges avec des
organismes algériens et étrangers et des praticiens de la santé
mentale autour de la question du syndrome post-traumatique
revenaient à poser la question de la prise en charge des victimes…
C’est-à-dire ?
Le travail que
nous avons engagé au sein de la Fondation suscite un certain
intérêt, car il s’appuie sur un devoir de mémoire en faveur d’une
victime de la violence, le Professeur Boucebci, mis au service
d’autres victimes de la violence, que sont les personnes prises en
charge au centre Mahfoud-Boucebci. Nous avons été sollicités, lors
du XIe congrès de victimologie organisé par la WSV en 2003 à
Stallenbosh, en Afrique du Sud. Nous étions d’ailleurs deux
représentants algériens, dont l’ANCEDI, représentée par Madame
Fatima Karadja. Cette double présence algérienne est significative
de l’intérêt que nous avons pour cette science récente, comme vous
l’avez nommée. En tant que communicant, j’ai exposé notre travail.
Ce fut également un moment d’échange avec des professionnels de
domaines différents, venus du monde entier, tels que les
psychologues, les juristes, les juges, les médecins légistes, les
responsables associatifs et les commissaires de police, tous
préoccupés par la victimologie. La qualité des interventions et la
rigueur du travail de la WSV m’ont incité à accepter la
sollicitation qui nous fut faite d’adhérer à cet organisme. Depuis
le mois d’août 2003, nous sommes donc membres de la WSV et engagés
dans la création d’une victimologie africaine, à laquelle nous
espérons voir adhérer d’autres organismes nationaux.
Il est
question, ces derniers temps, d’un projet de victimologie africain.
Pourriez-vous nous en dire plus là-dessus ?
Au regard de
l’état du monde, il y a un constat récurrent. L’Afrique est durement
touchée par des violences sociales et politiques, qui ont fait des
centaines de milliers à des millions de morts, selon les zones,
depuis plus de trente ans. En Algérie, dix années de terrorisme ont
fait 200 000 morts. Au Rwanda, un million de personnes ont été
massacrés en 100 jours. A travers toute l’Afrique, des conflits de
toute nature ont démontré l’horreur de la violence et l’importance
de la prise en charge des victimes. Le projet de victimologie
africaine est issu d’une réflexion menée depuis plusieurs années par
différents acteurs de la société civile africaine, en collaboration
avec des organismes internationaux. En mai 2002, le président et le
secrétaire général de la WSV ont exprimé leur soutien, pour que des
organisations africaines traitant les victimes en Afrique
participent au Symposium de victimologie qu’ils organisaient en
Afrique du Sud. Malgré les efforts déployés par le secrétaire
général de la Commission africaine des promoteurs de la santé et des
droits de l’homme (CAPSDH), Djély K.Samoura, seuls huit
représentants africains sur quarante contactés, hors Afrique du Sud,
ont pu être présents au congrès de Stellenbosh. Le hasard a permis
que quatre sous-régions d’Afrique soient représentées : Nord, Ouest,
Centre et Est. Le but de notre présence était double. D’une part,
promouvoir en Afrique une meilleure assistance aux victimes des
conflits armés et du terrorisme, en invitant des professionnels du
terrain à confronter leurs pratiques et en développant leurs
connaissances ; d’autre part, en impulsant au sein du monde des
“victimologues” des experts internationaux en la matière, une
approche qui prenne en compte la spécificité africaine. La venue à
Alger de Mme Martine Beckers est la résultante de deux années de
travail engagé. Nous avons conclu sa visite par la rédaction d’un
document de synthèse, actuellement à l’étude par des partenaires de
huit pays africains. Notre ambition, à travers la création d’une
société de victimologie africaine, est de cerner la spécificité des
problèmes africains par la mise en place de réflexions et de
formations dans le domaine de la victimologie, pour tout le
continent. Notre dynamique actuelle est de mettre tout en œuvre pour
arriver, d’ici à la fin de l’année 2005, à la concrétisation d’un
protocole de travail adopté par l’ensemble des partenaires
africains.
Entretien
réalisé par Z. C.
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Dans l’instabilité politique et sécuritaire
La Mauritanie
s’embrase
Ce ne sont plus
des soupçons ou des accusations vite écartées par l’opposition
islamiste, le GSPC et Al-Qaîda activent bel et bien en Mauritanie.
Ce n’est rien
moins que l’état-major de l’armée mauritanienne qui l’annonce à
l’occasion d’attaques contre l’une de ses casernes, au nord du pays.
Quinze militaires
mauritaniens et cinq assaillants ont été tués lors d’une attaque, ce
samedi à l’aube, contre une base du nord-est de la Mauritanie.
Dix-sept autres soldats ont également été blessés lors “des combats
acharnés” dans cette base militaire de Lemgheity, à proximité des
frontières de la Mauritanie, de l’Algérie et du Mali. Les auteurs de
l’attaque, qui étaient supérieurs en nombre et en matériel, ont
perdu cinq hommes sur une centaine, selon l’armée. L’armée
mauritanienne a été mise en état d’alerte maximum et des renforts,
dont des avions de reconnaissance, ont été dépêchés dans la zone.
Voilà pour
l’actualité sécuritaire de cette semaine, dans un pays aussi
paisible que la Mauritanie, à l’exception bien sûr de la série de
coups d’Etat avortés contre le président Ould Taya. Un pays qui, il
faut le dire, était jusque-là bien loin des médias et des
chancelleries occidentales.
En vérité, la
préoccupation de la Mauritanie vis-à-vis de l’incursion du groupe
islamiste algérien affilié à l’organisation d’Oussama Ben Laden ne
date pas d’aujourd’hui. Elle a coïncidé – et c’est là que la
confusion s’installe – avec la riposte du pouvoir actuel contre la
mouvance, qu’il accuse de tramer sans cesse des scénarii de
renversement, à savoir les islamistes, dont les chefs sont désormais
tous détenus à l’issue d’une campagne inédite.
Fin mai, des
sources officielles ont indiqué au quotidien Nouakchott-Infos que
des jihadistes mauritaniens ont participé à des opérations
militaires du GSPC contre les armées d’Algérie et du Mali en 2004 et
2005, allusion on ne peut plus claire à l’épisode de la prise
d’otages des 32 touristes européens, dirigée par Abderrezak El-Para,
dont les aveux restent des plus attendus.
Entre-temps, il
est dit que le GSPC aurait assuré une formation au combat à des
terroristes mauritaniens. Et, depuis trois mois, les annonces en
cascade de ce genre ne manquent pas. Selon la police mauritanienne,
un autre groupe – fraîchement identifié et activement recherché,
aurait participé à une formation dans le maquis avec le GSPC et pris
part à ces mêmes combats, toujours à l’étranger. Ces jihadistes
auraient participé, dans les rangs du GSPC, à des opérations de
guerre, fin 2004, contre l’armée malienne dans le nord du Mali. Le
même groupe aurait également apporté son soutien au GSPC dans un
affrontement avec l’ANP dans les montagnes de Tessalit (nord du
Mali).
L’on révèle, dans
la foulée, l’existence de “correspondances suivies” entre “des
islamistes mauritaniens” et le commandant du Sud algérien du GSPC,
El-Para en l’occurrence. En communiquant ces informations,
Nouakchott-Infos établissait le rapport avec la détention de
quatorze des dirigeants du mouvement islamiste mauritanien inculpés
et écroués pour “direction d’une association non autorisée et actes
de nature à exposer le pays à des représailles étrangères”. Huit
autres l’ont été pour “appartenance à une association non autorisée,
provocation de troubles et propagande néfaste dans les mosquées à
des fins politiques, tendancielles et sectaires”.
L’attaque du
GSPC, la preuve qui manquait
D’un activisme
étonnant, les enquêtes de la police mauritanienne aboutissent à des
aveux prouvant le recrutement et l`envoi en formation militaire
auprès du GSPC de plusieurs jeunes Mauritaniens.
Nouakchott nous
apprend, également, que le GSPC prépare plusieurs actions
terroristes de grande envergure, depuis l’attaque armée pour enlever
un véhicule Lander Cuiser Toyota Prado, propriété d’une ONG
internationale, en avril, et une autre contre la brigade de
gendarmerie de la ville d`Aioun (à la frontière du Mali). Sans
établir un lien de fait, le mouvement politico-militaire dénoncé par
Nouakchott s`appuierait sur un réseau de financement extérieur qui a
permis de “mobiliser d`importantes sommes dont ont bénéficié
certains imams de mosquées” dans le but de développer leur
propagande auprès de la jeunesse. En somme, l’Etat fait face aux
islamistes dans les villes complices de terroristes algériens et
mauritaniens dans le désert. Le lien n’était pas évident. La vague
d’arrestations, survenues toutefois à la suite des putschs manqués,
a permis de le démontrer.
C’est précisément
cette thèse que les islamistes s’acharnent à démonter, en commençant
par la qualifier de “ridicule”. Un groupe libéré à la mi-mai a
accusé le gouvernement “de montage et de falsification” des faits
qui sont reprochés à des personnalités accusées de relation avec
Al-Qaîda. Lors d’une conférence de presse, l’un d’eux, un avocat, a
affirmé que le gouvernement “a l’habitude de recourir au montage et
à la falsification des faits qu’il reproche à tous ceux qui
s’opposent à lui”. “Il faut situer ce qui arrive au mouvement
islamiste dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, bien vendu
de nos jours aux Américains et aux Israéliens, et dont le régime
cherche à tirer profit”, a-t-il souligné.
Bien entendu, le
groupe en question a nié toute relation avec l’organisation de Ben
Laden.
Parallèlement à
ces remises en liberté, le chef de file du mouvement islamiste,
Mohamed Elhacen Ould Dedaw, a été arrêté ainsi que 12 autres figures
bien en vue. Ils sont inculpés de “direction d’une association non
autorisée et actes de nature à exposer le pays à des représailles
étrangères”.
Selon des sources
judiciaires, plusieurs dirigeants islamistes mauritaniens sont
accusés d’être les principaux chefs de ce groupe, lié à des
organisations étrangères “dangereuses”, dont le GSPC. Les attaques
de cette semaine contre des cibles militaires, attribuées au GSPC,
apportent, de fait, la preuve qui manquait.
A ce stade de la
situation politique et sécuritaire de la Mauritanie, l’on serait
tenté de conclure à une réédition du cas de l’Algérie par certains
aspects, encore que l’on ait du mal, dans ce cas, à comprendre
pourquoi il n’y a eu aucun contact avec les autorités algériennes
pour obtenir une plus grande coopération dans la lutte
antiterroriste ou, du moins, des renseignements sur les modes
opératoires, les zones de prédilection dans le Sahara ou encore les
filières de contrebande avec lesquelles le GSPC est soupçonné de
traiter.
Les doutes de
l’ICG
Dans une récente
étude, intitulée Contestation islamiste en Mauritanie : menace ou
bouc émissaire ?, l’International Crisis Group (ICG, connu pour sa
proximité de Bruxelles plus que de Washington), donne son analyse
sur la question. “Tentatives de putschs avortés, formation du
mouvement rebelle, Foursan Taghyir (les Cavaliers du changement),
découverte de caches d’armes à Nouakchott, arrestations de
dirigeants islamistes : les signes ne manquent pas” pour une
instabilité croissante.
Et l’ICG d’annonce
tout de go qu’en fait, “le régime d’Ould Taya profite de la
situation internationale (lutte contre le terrorisme mondial) pour
légitimer un déni de démocratie et accréditer la thèse de
l’accointance des islamistes avec les rebelles, afin de les
déconsidérer”.
Ce faisant, il
prend le risque de “conduire l’État mauritanien dans une impasse en
le rendant dangereusement dépendant du soutien américain face à une
contestation interne grandissante”. A titre d’avertissement, les
analystes d’ICG estiment que “miser sur le soutien extérieur pour
réprimer un soi-disant terrorisme islamiste local qui, à l’heure
actuelle, n’existe guère, relève plus de la fuite en avant que d’une
stratégie réfléchie, et pourrait à terme s’avérer une très coûteuse
erreur”.
Dans un descriptif
de la mouvance islamiste mauritanienne, l’on retrouve les
associations caritatives, les organisations de prêche (la Jema’at
al-Da’wa wa’l-Tabligh étant la mieux implantée), et une nébuleuse de
groupuscules politiques proches de l’idéologie des Wahhabites, des
Frères musulmans et de penseurs comme le tunisien Rachid Ghannouchi
ou le soudanais Hassan al-Tourabi.
Le faible degré
d’organisation politique provient de l’interdiction de constituer
des partis politiques d’opposition avant l’ouverture démocratique de
1991 et, depuis, d’une ordonnance relative à l’organisation des
partis dont le pouvoir actuel se sert pour garder les islamistes en
dehors du champ politique. Une première tentative d’unification des
différents courants politiques avait eu lieu au milieu des années
1990 et s’était soldée par l’arrestation de ses leaders. Bien que ne
donnant pas suffisamment d’éléments pour étayer ses propos, ICG
affirme avec certitude que “l’islamisme se développe surtout dans
les villes (Nouakchott, Nouadhibou, Rosso, Zouérat), au sein de
certaines populations comme les Haratines (ancienne couche servile
de la société qui constitue aujourd’hui l’essentiel du
sous-prolétariat urbain) ainsi que chez les jeunes sortis sans
véritable qualification du système d’éducation arabisé et qui
échouent sur un marché du travail complètement déprimé”.
Cela rappelle
étrangement le cas algérien dans les années 1980 et 1990, contexte
où les puissances occidentales soutenaient, ou alors ne s’opposaient
pas du tout, aux ambitions de pouvoir des islamistes quasiment
partout dans le monde arabe. Présentement, la donne du 11 septembre
2001 a libéré les pouvoirs locaux sinon à contenir l’opposition
islamiste interne, au moins à mieux l’isoler de l’internationale
qu’elle constituait ostensiblement et dans le cadre de laquelle elle
évoluait. Mais encore, l’appréciation de l’ICG, influente ONG s’il
en fut, pose comme postulat un isolement total de la Mauritanie par
rapport à ce qui passe dans le monde et replace le pays à l’ombre de
la donne antérieure.
Aussi, c’est avec
beaucoup d’éléments qui rappellent le cas algérien qu’est brossé un
tableau général. “Une tentative d’unification du courant politique
semble se dessiner autour du Parti de la convergence démocratique (PCD),
bien que ce parti ne soit pas encore reconnu par les autorités. Mais
le pouvoir semble une fois de plus ne pas vouloir accepter les
islamistes dans le champ politique, bien que ceux-ci s’affirment
légalistes et prêts à jouer le jeu démocratique”, est-il soutenu.
Des similitudes
avec l’Algérie ?
L’ICG conseille au
gouvernement mauritanien de repenser sa stratégie, s’il veut
renforcer l’assise politique interne de l’Etat. Pour ce faire, “il
devrait s’attaquer aux facteurs sociaux qui favorisent la
contestation islamiste, notamment le chômage endémique, la
corruption de la classe dirigeante et la très grande inégalité dans
la répartition des revenus au niveau national”, un peu comme si
l’islamisme naissait de la misère et non qu’il soit fondamentalement
un courant politique transcendant les classes sociales.
Cette approche de
l’ICG, que nous citons parce que seul à s’être sérieusement penché
sur l’actualité de ce pays, a été complétée par une analyse de la
coopération militaire entre la Mauritanie et les Etats-Unis dans le
cadre de l’initiative Pan-Sahel
Quatrième d’une
série de rapports sur l’islamisme en Afrique du Nord, cette analyse
essaie de mettre en évidence la tentative du président Ould Taya de
discréditer l’opposition en dénonçant et en interdisant des partis
en tant que groupes terroristes.
“Le régime profite
de la lutte contre le terrorisme menée par les États-Unis afin de
légitimer son refus de droits démocratiques”, dit Robert Malley,
directeur du Programme Crisis Group pour le Moyen-Orient et
l’Afrique du Nord. “En laissant croire que les islamistes sont liés
aux rebelles armés, Ould Taya court le risque de mener l’Etat dans
une impasse, le rendant dangereusement dépendant du seul soutien des
Etats-Unis malgré un mécontentement local croissant”.
En conclusion de
quoi il est conseillé à la communauté internationale de se rendre
compte que “la menace terroriste existe à peine en Mauritanie, mais
que des politiques erronées pourraient contribuer à son émergence”.
“Au lieu de se concentrer seulement sur l’aspect militaire de sa
guerre contre le terrorisme, les Etats-Unis, en association avec
l’Union européenne, devraient encourager le gouvernement mauritanien
à faire face à ses défis socio-économiques et culturels et, surtout,
ils devraient l’aider dans cette démarche”.
Les analystes d’ICG
estiment que c’est précisément la concentration des unités
militaires américaines dans la région, dans le cadre de l’IPS (Pan
Sahel), dirigée par le commandement européen de l’armée américaine
et concernant essentiellement la Mauritanie, le Mali, le Niger et le
Tchad, donnerait, en revanche, encore plus d’appui aux régimes
antidémocratiques de ces pays et offrirait également de nouveaux
motifs de mobilisation pour les groupes terroristes, avec le risque
d’une plus grande instabilité régionale.
Nabil Benali
Haut
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