Semaine du 8 au 14 février 2006

Maladie du président Bouteflika

Le test de santé du pouvoir

 

 
 
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 Maladie du président Bouteflika

Le test de santé du pouvoir

L’état de santé du président de la République a produit  les rumeurs les plus folles  et semble avoir réveillé  des appétits beaucoup plus politiciens. Sa maladie a inspiré  des commentateurs qui ont même parlé d’une bataille engagée au sommet de l’Etat  pour sa succession et que la cohésion de l’Exécutif est menacée. Admettons que ce soit vrai.

Faut-il alors croire à une baisse de l’influence du chef de l’Etat sur les partis  de l’alliance ?

La maladie relativement longue de Abdelaziz Bouteflika et son hospitalisation en France, en décembre 2005, ont mis à nu plusieurs logiques, réanimé l’esprit de rivalité et les attaques verbales au niveau de l’alliance présidentielle formée par le parti du Front de libération nationale (FLN), le Rassemblement national démocratique (RND) et le Mouvement de la société pour la paix (MSP). On se rappelle sûrement le partage des rôles entre le triumvirat composé de Abdelaziz Belkhadem du FLN, Boudjerra Soltani du MSP et Madani Mezrag, ancien chef du bras armé de l’ex-FIS qui, tous, revendiquaient une même chose, à savoir la révision de la Constitution. Le débat a vite changé de contenu : on a parlé d’ouvrir la voie à un troisième mandat à Abdelaziz Bouteflika.

Les sorties médiatiques de Madani Mezrag, défiant notamment l’institution militaire et cherchant à ressusciter la polémique autour des rapports Présidence/armée, visaient la réhabilitation, voire l’amnistie des islamistes terroristes à l’origine de la décennie sanglante. Les déclarations de Mezrag ont été qualifiées de “non-événement” par Ahmed Ouyahia, Chef du gouvernement et secrétaire général du RND, qui a été jusqu’à culpabiliser la presse nationale n’ayant fait que son travail d’information, la rendant coupable de rapporter de tels propos. Au lieu de faire son travail en prenant les mesures appropriées à l’encontre de l’actuel notable de Jijel qui a fait l’apologie du crime, Ouyahia a carrément évité de faire un quelconque commentaire sur le sujet, préférant s’en prendre aux syndicalistes, qu’il a considérés comme étant des anarchistes et des perturbateurs. C’est Belkhadem qui appellera Mezrag à se taire, mais sans le condamner ni le livrer à la justice.

Autre paradoxe : à la veille de la prochaine réunion tripartite (Exécutif, patronat et organisation syndicale UGTA), le chef du gouvernement s’est empressé d’annoncer que les augmentations de salaires sont tout bonnement “des revendications pressantes mais illégitimes”, non sans préciser que cette question était tranchée à son niveau ! Le partenaire social UGTA, empêtré dans ses problèmes “syndico-syndicaux” et son alignement absolu sur les pouvoirs publics, n’a même pas daigné se prononcer sur ce point.

Faut-il interpréter les coups de gueule d’Ouyahia comme un signal d’alerte en direction de ceux qui devraient faire “bouger” le front social, une énième provocation ou une erreur d’appréciation ? La question est normale lorsqu’on sait que les factions du pouvoir, toujours à la recherche de la reproduction d’un consensus ont, à maintes reprises, manipulé ou tenté d’instrumentaliser – à des fins politiques – la scène sociale ou la rue, pour venir à bout de leurs différends, sinon pour faire pencher le rapport de forces en leur faveur.

On retiendra à notre niveau que les explications données par le chef de l’Exécutif, qui a mis en exergue le redémarrage de la machine économique, ainsi que la “trêve sociale” initiée de la manière la plus énergique par la direction nationale de l’UGTA, n’obéissent pas à ce scénario et n’ont pas eu d’ailleurs l’écho escompté. Bien au contraire, la contestation sociale et les différents débrayages organisés, surtout par les syndicats dits autonomes, ainsi que les menaces de grève brandies dans l’éducation et l’enseignement supérieur notamment, expriment le mécontentement réel de franges de la population de plus en plus en difficulté et le ras-le-bol dans le secteur de la Fonction publique.

Les thèses développées par Ouyahia, inscrites dans un moment délicat d’hospitalisation du président de la République, ont fait réagir Belkhadem, qui s’est dépêché de déclarer que les paroles d’Ouyahia n’engageaient que ce dernier, puis d’applaudir à la “légitimité” de l’augmentation des salaires.

Bien plus tard (samedi dernier), c’était au tour de Soltani de se démarquer en reprochant clairement à son allié du RND de faire cavalier seul, alors qu’il fait partie intégrante d’une coalition.

Ce déballage public, loin d’apporter le déclic pouvant peut-être s’avérer nécessaire à des changements consistants de type démocratique, n’a fait qu’entretenir avec force l’idée que le “vieux” système politique algérien est bel et bien (re)consolidé, incitant à nouveau aux allégeances et aux oppositions. La preuve : des chefs politiques jusque-là en hibernation se sont impliqués dans le débat-querelle, chacun formulant son appréciation. Amara Benyounès, président de l’Union démocratique républicaine (UDR), a réitéré son soutien au président de la République, insistant sur le fait que l’Algérie a “encore besoin” de lui. Lors de la session de son conseil fédéral d’Alger, Benyounès s’est également prononcé sur les sorties médiatiques de Madani Mezrag, estimant que celui-ci “n’a pas encore quitté le maquis (…) dans sa tête”.

La maladie de Abdelaziz Bouteflika et ses implications immédiates et futures ont été par aussi abordées par Saïd Sadi, dans une interview qu’il a accordée au quotidien français Le Parisien. “A l’évidence, le système maffieux qui constitue la matrice du régime est déjà dans l’après-Bouteflika”, a déclaré le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Il a reconnu que l’annonce de la maladie de Bouteflika, “grave ou pas”, a provoqué “une grande excitation dans les sphères du pouvoir”, puisque “les candidats du sérail sont dans les starting-blocks attendant d’être hélitreuillés vers la Présidence”. Le leader du RCD a soigneusement analysé le “show” du 31 décembre 2005, organisé pour accueillir le président à son retour de France et qui nous renvoie à des années qu’on croyait enfin révolues. “La compensation des bilans désastreux par l’excitation des foules ‘conviées’ à fêter le retour du chef atteste d’un autisme politique hors époque. L’Algérie de 2006 mérite mieux que cette kermesse populiste”, a-t-il indiqué à juste titre. La longue hospitalisation du premier magistrat du pays a fait dire à Saïd Sadi que l’Algérie “était déjà passablement paralysée par la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme. Avec sa maladie (…) l’Etat a été mis entre parenthèses”.

Le RCD, ayant encore perdu du terrain après le dernier ratage électoral en Kabylie, a trouvé une échappatoire sur mesure avec la maladie de Bouteflika. La résolution finale sanctionnant les travaux de son conseil national, qui s’estt tenu vendredi dernier à Alger, note que “la maladie du Chef de l’Etat révèle les limites du système politique algérien”. La déception est grande et le verbe acéré au niveau de cette instance, qui relève “une agitation clientéliste qui cache mal les appétits d’une coalition dont le seul objectif est la préservation d’intérêts claniques”, alors le constat n’est guère “reluisant” aux plans économique et social. En conclusion, la formation de Saïd Sadi applaudit au “succès” du RCD dans les élections partielles, “qui aurait pu être plus massif, n’était un dispositif électoral de fraude”.

Le président du Front des forces socialistes (FFS) s’est également invité au débat par voie de presse, estimant de son côté que la maladie de Bouteflika et l’agitation qui s’en est suivie ont levé “une partie du voile de la mystification (…) d’une Algérie normalisée et enfin sur la voie de la réconciliation”. Intervenant, le 30 janvier dernier en Grèce, devant le conseil de l’Internationale socialiste, Hocine Aït Ahmed a déclaré que cet imprévu a provoqué la panique du régime de Bouteflika et montré en même temps la vraie nature du pouvoir. “Pendant plus de cinq semaines, le pouvoir, qui ne sait fonctionner que par le mensonge et en se fabriquant des ennemis, a donné la pleine mesure de son archaïsme, de son mépris des faits et de la facilité avec laquelle il se meut dans la plus stalinienne des propagandes”, a affirmé le chef du FFS. D’après lui, le retour de Abdelaziz Bouteflika en Algérie et son élection à la magistrature suprême n’ont rien réglé à la crise algérienne. Même après le recul de son parti dans les partielles en Kabylie, Aït Ahmed reste fidèle à son analyse sur la crise multidimensionnelle que traverse l’Algérie, continuant à entrevoir celle-ci sous l’angle de son aversion pour les militaires. Il est ainsi convaincu que “Bouteflika a encore des missions à accomplir aux yeux de ceux qui l’ont porté au pouvoir” en évoquant la signature du traité d’amitié avec la France, sur lequel “bien des candidats potentiels au TPI (Tribunal pénal international, ndlr) ont bâti la garantie de leur immunité”, ainsi que la promulgation prochaine des textes consacrant “l’amnistie des criminels de guerre et le partage du pactole issu des hydrocarbures”. Le président du FFS a en outre confirmé l’idée de “succession à la douce” du président Bouteflika, qui s’opèrerait à un moment où le pouvoir est en prise avec une population en rupture totale avec lui.

Finalement, la maladie du président Bouteflika a-t-elle fragilisé la coalition FLN-RND-MSP et provoqué la phase suivante de sa succession ? Il faut vraiment être aveugle pour ne pas se rendre compte de l’essentiel : l’alliance présidentielle demeure plus que jamais aux ordres du chef d’orchestre, qui est le Président en personne.

Par ailleurs, si l’on se réfère aux avis d’observateurs au fait de la chose politique, le régime de Bouteflika apparaît le mieux adapté à  l’actuelle “vision américaine” qui consiste à composer avec des islamistes dits modérés pour reconquérir la stabilité du pouvoir, sous le regard bienveillant de Washington.

Alors, coalition ou ex-coalition, succession ou pas succession, la question du projet de société moderne et démocratique est, il faut le craindre, rangée aux calendes grecques. Le temps que la société civile mûrisse et que la classe politique, se reconnaissant dans les valeurs universelles de modernité et de démocratie, s’assume sur le terrain des luttes réelles.

Z’hor Chérief

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