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Maladie
du président Bouteflika
Le test de
santé du pouvoir
L’état de santé du
président de la République a produit les rumeurs les plus folles
et semble avoir réveillé des appétits beaucoup plus politiciens. Sa
maladie a inspiré des commentateurs qui ont même parlé d’une
bataille engagée au sommet de l’Etat pour sa succession et que la
cohésion de l’Exécutif est menacée. Admettons que ce soit vrai.
Faut-il alors
croire à une baisse de l’influence du chef de l’Etat sur les partis
de l’alliance ?
La maladie
relativement longue de Abdelaziz Bouteflika et son hospitalisation
en France, en décembre 2005, ont mis à nu plusieurs logiques,
réanimé l’esprit de rivalité et les attaques verbales au niveau de
l’alliance présidentielle formée par le parti du Front de libération
nationale (FLN), le Rassemblement national démocratique (RND) et le
Mouvement de la société pour la paix (MSP). On se rappelle sûrement
le partage des rôles entre le triumvirat composé de Abdelaziz
Belkhadem du FLN, Boudjerra Soltani du MSP et Madani Mezrag, ancien
chef du bras armé de l’ex-FIS qui, tous, revendiquaient une même
chose, à savoir la révision de la Constitution. Le débat a vite
changé de contenu : on a parlé d’ouvrir la voie à un troisième
mandat à Abdelaziz Bouteflika.
Les sorties
médiatiques de Madani Mezrag, défiant notamment l’institution
militaire et cherchant à ressusciter la polémique autour des
rapports Présidence/armée, visaient la réhabilitation, voire
l’amnistie des islamistes terroristes à l’origine de la décennie
sanglante. Les déclarations de Mezrag ont été qualifiées de
“non-événement” par Ahmed Ouyahia, Chef du gouvernement et
secrétaire général du RND, qui a été jusqu’à culpabiliser la presse
nationale n’ayant fait que son travail d’information, la rendant
coupable de rapporter de tels propos. Au lieu de faire son travail
en prenant les mesures appropriées à l’encontre de l’actuel notable
de Jijel qui a fait l’apologie du crime, Ouyahia a carrément évité
de faire un quelconque commentaire sur le sujet, préférant s’en
prendre aux syndicalistes, qu’il a considérés comme étant des
anarchistes et des perturbateurs. C’est Belkhadem qui appellera
Mezrag à se taire, mais sans le condamner ni le livrer à la justice.
Autre paradoxe : à
la veille de la prochaine réunion tripartite (Exécutif, patronat et
organisation syndicale UGTA), le chef du gouvernement s’est empressé
d’annoncer que les augmentations de salaires sont tout bonnement
“des revendications pressantes mais illégitimes”, non sans préciser
que cette question était tranchée à son niveau ! Le partenaire
social UGTA, empêtré dans ses problèmes “syndico-syndicaux” et son
alignement absolu sur les pouvoirs publics, n’a même pas daigné se
prononcer sur ce point.
Faut-il
interpréter les coups de gueule d’Ouyahia comme un signal d’alerte
en direction de ceux qui devraient faire “bouger” le front social,
une énième provocation ou une erreur d’appréciation ? La question
est normale lorsqu’on sait que les factions du pouvoir, toujours à
la recherche de la reproduction d’un consensus ont, à maintes
reprises, manipulé ou tenté d’instrumentaliser – à des fins
politiques – la scène sociale ou la rue, pour venir à bout de leurs
différends, sinon pour faire pencher le rapport de forces en leur
faveur.
On retiendra à
notre niveau que les explications données par le chef de l’Exécutif,
qui a mis en exergue le redémarrage de la machine économique, ainsi
que la “trêve sociale” initiée de la manière la plus énergique par
la direction nationale de l’UGTA, n’obéissent pas à ce scénario et
n’ont pas eu d’ailleurs l’écho escompté. Bien au contraire, la
contestation sociale et les différents débrayages organisés, surtout
par les syndicats dits autonomes, ainsi que les menaces de grève
brandies dans l’éducation et l’enseignement supérieur notamment,
expriment le mécontentement réel de franges de la population de plus
en plus en difficulté et le ras-le-bol dans le secteur de la
Fonction publique.
Les thèses
développées par Ouyahia, inscrites dans un moment délicat
d’hospitalisation du président de la République, ont fait réagir
Belkhadem, qui s’est dépêché de déclarer que les paroles d’Ouyahia
n’engageaient que ce dernier, puis d’applaudir à la “légitimité” de
l’augmentation des salaires.
Bien plus tard
(samedi dernier), c’était au tour de Soltani de se démarquer en
reprochant clairement à son allié du RND de faire cavalier seul,
alors qu’il fait partie intégrante d’une coalition.
Ce déballage
public, loin d’apporter le déclic pouvant peut-être s’avérer
nécessaire à des changements consistants de type démocratique, n’a
fait qu’entretenir avec force l’idée que le “vieux” système
politique algérien est bel et bien (re)consolidé, incitant à nouveau
aux allégeances et aux oppositions. La preuve : des chefs politiques
jusque-là en hibernation se sont impliqués dans le débat-querelle,
chacun formulant son appréciation. Amara Benyounès, président de
l’Union démocratique républicaine (UDR), a réitéré son soutien au
président de la République, insistant sur le fait que l’Algérie a
“encore besoin” de lui. Lors de la session de son conseil fédéral
d’Alger, Benyounès s’est également prononcé sur les sorties
médiatiques de Madani Mezrag, estimant que celui-ci “n’a pas encore
quitté le maquis (…) dans sa tête”.
La maladie de
Abdelaziz Bouteflika et ses implications immédiates et futures ont
été par aussi abordées par Saïd Sadi, dans une interview qu’il a
accordée au quotidien français Le Parisien. “A l’évidence, le
système maffieux qui constitue la matrice du régime est déjà dans l’après-Bouteflika”,
a déclaré le président du Rassemblement pour la culture et la
démocratie (RCD). Il a reconnu que l’annonce de la maladie de
Bouteflika, “grave ou pas”, a provoqué “une grande excitation dans
les sphères du pouvoir”, puisque “les candidats du sérail sont dans
les starting-blocks attendant d’être hélitreuillés vers la
Présidence”. Le leader du RCD a soigneusement analysé le “show” du
31 décembre 2005, organisé pour accueillir le président à son retour
de France et qui nous renvoie à des années qu’on croyait enfin
révolues. “La compensation des bilans désastreux par l’excitation
des foules ‘conviées’ à fêter le retour du chef atteste d’un autisme
politique hors époque. L’Algérie de 2006 mérite mieux que cette
kermesse populiste”, a-t-il indiqué à juste titre. La longue
hospitalisation du premier magistrat du pays a fait dire à Saïd Sadi
que l’Algérie “était déjà passablement paralysée par la
concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme. Avec sa
maladie (…) l’Etat a été mis entre parenthèses”.
Le RCD, ayant
encore perdu du terrain après le dernier ratage électoral en
Kabylie, a trouvé une échappatoire sur mesure avec la maladie de
Bouteflika. La résolution finale sanctionnant les travaux de son
conseil national, qui s’estt tenu vendredi dernier à Alger, note que
“la maladie du Chef de l’Etat révèle les limites du système
politique algérien”. La déception est grande et le verbe acéré au
niveau de cette instance, qui relève “une agitation clientéliste qui
cache mal les appétits d’une coalition dont le seul objectif est la
préservation d’intérêts claniques”, alors le constat n’est guère
“reluisant” aux plans économique et social. En conclusion, la
formation de Saïd Sadi applaudit au “succès” du RCD dans les
élections partielles, “qui aurait pu être plus massif, n’était un
dispositif électoral de fraude”.
Le président du
Front des forces socialistes (FFS) s’est également invité au débat
par voie de presse, estimant de son côté que la maladie de
Bouteflika et l’agitation qui s’en est suivie ont levé “une partie
du voile de la mystification (…) d’une Algérie normalisée et enfin
sur la voie de la réconciliation”. Intervenant, le 30 janvier
dernier en Grèce, devant le conseil de l’Internationale socialiste,
Hocine Aït Ahmed a déclaré que cet imprévu a provoqué la panique du
régime de Bouteflika et montré en même temps la vraie nature du
pouvoir. “Pendant plus de cinq semaines, le pouvoir, qui ne sait
fonctionner que par le mensonge et en se fabriquant des ennemis, a
donné la pleine mesure de son archaïsme, de son mépris des faits et
de la facilité avec laquelle il se meut dans la plus stalinienne des
propagandes”, a affirmé le chef du FFS. D’après lui, le retour de
Abdelaziz Bouteflika en Algérie et son élection à la magistrature
suprême n’ont rien réglé à la crise algérienne. Même après le recul
de son parti dans les partielles en Kabylie, Aït Ahmed reste fidèle
à son analyse sur la crise multidimensionnelle que traverse
l’Algérie, continuant à entrevoir celle-ci sous l’angle de son
aversion pour les militaires. Il est ainsi convaincu que “Bouteflika
a encore des missions à accomplir aux yeux de ceux qui l’ont porté
au pouvoir” en évoquant la signature du traité d’amitié avec la
France, sur lequel “bien des candidats potentiels au TPI (Tribunal
pénal international, ndlr) ont bâti la garantie de leur immunité”,
ainsi que la promulgation prochaine des textes consacrant
“l’amnistie des criminels de guerre et le partage du pactole issu
des hydrocarbures”. Le président du FFS a en outre confirmé l’idée
de “succession à la douce” du président Bouteflika, qui s’opèrerait
à un moment où le pouvoir est en prise avec une population en
rupture totale avec lui.
Finalement, la
maladie du président Bouteflika a-t-elle fragilisé la coalition
FLN-RND-MSP et provoqué la phase suivante de sa succession ? Il faut
vraiment être aveugle pour ne pas se rendre compte de l’essentiel :
l’alliance présidentielle demeure plus que jamais aux ordres du chef
d’orchestre, qui est le Président en personne.
Par ailleurs, si
l’on se réfère aux avis d’observateurs au fait de la chose
politique, le régime de Bouteflika apparaît le mieux adapté à
l’actuelle “vision américaine” qui consiste à composer avec des
islamistes dits modérés pour reconquérir la stabilité du pouvoir,
sous le regard bienveillant de Washington.
Alors, coalition
ou ex-coalition, succession ou pas succession, la question du projet
de société moderne et démocratique est, il faut le craindre, rangée
aux calendes grecques. Le temps que la société civile mûrisse et que
la classe politique, se reconnaissant dans les valeurs universelles
de modernité et de démocratie, s’assume sur le terrain des luttes
réelles.
Z’hor Chérief
Haut
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