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La mystique de la
République
N’eut
été la regrettable et sanglante expérience de la période du
président Chadli Bendjedid qui avait estimé nécessaire de placer la
religion au centre des manettes de commande du pouvoir pour
maîtriser une société en pleine mutation pluraliste, il est certain
que les dernières décisions prises par le Conseil des ministres en
matière d’exercice du culte ne poseraient pas trop de problèmes,
même à de parfaits mécréants. Que la télévision annonce
régulièrement les cinq moments de la prière serait même une manière
assez intelligente de rappeler les croyants à leurs devoirs et
d’inciter éventuellement les non-pratiquants à le devenir par la
force des choses. Ne nous méprenons donc pas sur l’objet du débat.
Il n’est nullement question ici de contester à l’Etat le droit de
mettre en œuvre des dispositions très claires de la Constitution qui
stipule, en son article 2, que l’islam est la religion de l’Etat. Le
fait est qu’il reste encore beaucoup de domaines dans lesquels il
s’agirait de légiférer pour rendre la société algérienne encore plus
musulmane et de l’expurger de tout ce qui peut faire douter de son
islamité. Si tout cela entre bien entendu dans la problématique
essentielle de faire en sorte que notre société soit meilleure, plus
humaine, plus respectueuse des uns et des autres et surtout plus
productive tout en veillant à être plus solidaire.
L’Algérie ne sera pas le premier pays à rechercher alors le moyen le
plus approprié de donner à ses citoyens les moyens les plus
appropriés pour vivre ensemble, en toute harmonie et selon des
règles admises et respectées par tous. La religion a été ce moyen
pendant près de vingt siècles dans presque toutes les contrées du
monde, jusqu’au moment où des crises d’une grande intensité ont fait
prendre conscience aux politiques qu’elle pouvait également se
transformer en son exact contraire et pousser les gens à ne plus
pouvoir vivre ensemble du fait de la diversité des croyances et des
multiples façons qu’a chaque croyant de vivre sa spiritualité. En
Algérie même, l’islam aura commencé à être vécu de deux façons
différentes selon que l’on se considère comme musulman ou comme
islamiste. Cette simple distinction, en apparence bénigne, se sera
soldée par une insurrection armée qui aura coûté à notre pays près
de deux cent mille morts et une trentaine de milliards de dollars de
pertes matérielles.
Ne
parlons pas des autres subdivisions qui minent l’islam algérien,
avec les salafistes d’un côté et les djazaaristes de l’autre, et les
risques d’extension, bien réels, de la fracture entre sunnites et
chiites. C’est dire qu’en décidant de pousser jusqu’au bout la
logique de l’article 2 de la Constitution, l’Etat algérien ne doit
pas ignorer les risques qu’il prend en faisant de la religion le
socle essentiel de la cohésion nationale. Une cohésion précisément
mise en danger par l’accaparement de l’islam par une opposition qui,
pour avoir été défaite sur son versant terroriste, n’a toujours pas
renoncé à en faire un fond de commerce encore juteux. Le risque est
cependant proportionnel à la volonté des pouvoirs publics de
rétablir un principe d’autorité qui a presque totalement déserté
les espaces de la société algérienne et qui la rend vulnérable à
toutes les influences autoritaires susceptibles de jouer encore sur
la fibre religieuse pour tenter de rééditer l’exploit presque réussi
du FIS dissous. L’Etat se retrouvant ainsi dans une situation de
vulnérabilité extrême car ne pouvant invoquer ni Dieu, ni roi, ni
loi pour tenir une société gravement privée de repères centraux et
n’obéissant plus à aucune mystique de
la République,
telle qu’évoquée par Robespierre et De Tocqueville à la fin du
XVIIIe siècle. L’Algérie a certes besoin de cette autorité
supérieure hors de laquelle il est illusoire de songer à une
quelconque cohésion sociale, mais la religion est-elle le moyen le
plus indiqué, à l’exclusion de tout autre, pour apporter à notre
pays les repères civiques qui permettraient à ses habitants de vivre
ensemble, de respecter l’autorité de l’Etat et de se projeter
ensemble dans un avenir commun ? La réponse n’est pas nécessairement
négative, mais elle ne saurait non plus être exclusive. D’autres
paramètres doivent être activés, qui doivent empêcher que la
religion ne soit une fois encore utilisée comme un fonds de commerce
ou, pire encore, comme un moyen de coercition contre une partie
de la société.
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