Semaine du 8 au 14 Mars 2006

L'éditorial : Par Abderrahmane Mahmoudi

La mystique de la République

 

 
 
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La mystique de la République

N’eut été la regrettable et sanglante expérience de la période du président Chadli Bendjedid qui avait estimé nécessaire de placer la religion au centre des manettes de commande du pouvoir pour maîtriser une société en pleine mutation pluraliste, il est certain que les dernières décisions prises par le Conseil des ministres en matière d’exercice du culte ne poseraient pas trop de problèmes, même à de parfaits mécréants. Que la télévision annonce régulièrement les cinq moments de la prière serait même une manière assez  intelligente de rappeler les croyants à leurs devoirs et d’inciter éventuellement  les non-pratiquants à  le devenir par la force des choses. Ne nous méprenons donc pas sur l’objet du débat. Il n’est nullement question ici de contester à l’Etat le droit de mettre en œuvre des dispositions très claires de la Constitution qui stipule, en son article 2, que l’islam est la religion de l’Etat. Le fait est qu’il reste encore beaucoup de domaines dans lesquels il s’agirait de légiférer pour rendre la société algérienne encore plus musulmane et de l’expurger de tout ce qui peut faire douter de son islamité. Si tout cela entre bien entendu dans la problématique essentielle de faire en sorte que notre société soit meilleure, plus humaine, plus respectueuse des uns et des autres et  surtout plus productive tout en veillant à être plus solidaire.

L’Algérie ne sera pas le premier pays à rechercher alors le moyen le plus approprié de  donner à ses citoyens les moyens les plus appropriés pour vivre ensemble, en toute harmonie et selon des règles admises et respectées par tous. La religion a été ce moyen pendant près de vingt siècles dans presque toutes les contrées du monde, jusqu’au moment où des crises d’une grande intensité ont fait prendre conscience aux politiques qu’elle pouvait également se transformer en son exact contraire et pousser les gens à ne plus pouvoir vivre ensemble du fait de la diversité des croyances et des multiples façons qu’a chaque croyant de vivre sa spiritualité. En Algérie même, l’islam aura commencé à être vécu de deux façons différentes selon que l’on se considère comme musulman ou comme islamiste. Cette simple distinction, en apparence bénigne, se sera soldée par une insurrection armée qui aura coûté à notre pays près de deux cent mille morts et une trentaine de milliards de dollars de pertes matérielles.

Ne parlons pas des autres subdivisions qui minent l’islam algérien, avec les salafistes d’un côté et les djazaaristes de l’autre, et les risques d’extension, bien réels, de la fracture entre sunnites et chiites. C’est dire qu’en décidant de pousser jusqu’au bout la logique de l’article 2 de la Constitution, l’Etat algérien ne doit pas ignorer les risques qu’il prend en faisant de la religion le socle essentiel de la cohésion nationale. Une cohésion précisément mise en danger par l’accaparement de l’islam par une opposition qui, pour avoir été défaite sur son versant terroriste, n’a toujours pas renoncé à en faire un fond de commerce encore juteux. Le risque est cependant proportionnel à la volonté des pouvoirs publics de rétablir un principe d’autorité  qui a presque totalement déserté les espaces de la société algérienne et qui la rend vulnérable à toutes les influences autoritaires susceptibles de jouer encore sur la fibre religieuse pour tenter de rééditer l’exploit presque réussi du FIS dissous. L’Etat se retrouvant ainsi dans une situation de vulnérabilité extrême car ne pouvant invoquer ni Dieu, ni roi, ni loi pour tenir une société gravement privée de repères centraux et n’obéissant plus à aucune mystique de la République, telle qu’évoquée par Robespierre et De Tocqueville à la fin du XVIIIe siècle. L’Algérie a certes besoin de cette autorité supérieure hors de laquelle il est illusoire de songer à une quelconque cohésion sociale, mais la religion est-elle le moyen le plus indiqué, à l’exclusion de tout autre, pour apporter à notre pays les repères civiques qui permettraient à ses habitants de vivre ensemble, de respecter l’autorité de l’Etat et de se projeter ensemble dans un avenir commun ? La réponse n’est pas nécessairement négative, mais elle ne saurait non plus être exclusive. D’autres paramètres doivent être activés, qui doivent empêcher que la religion ne soit une fois encore utilisée comme un fonds de commerce ou, pire encore, comme un moyen de coercition contre une partie de la société. 

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