Semaine du 8 au 14 novembre 2006

Entretien avec Mohamed Aram

La solitude d’un auteur de bandes dessinées

 

 
 
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Entretien avec Mohamed Aram

La solitude d’un auteur de bandes dessinées

Doyen des dessinateurs bédéistes algériens, Mohamed Aram emprunte le plus court chemin pour s’adonner à une pratique artistique qui lui tient particulièrement à cœur. Autodidacte, il se permet même le luxe de fréquenter, une année durant, l’école des Beaux-Arts. Féru de films d’animation, il a tout le loisir d’en découvrir à la Télévision algérienne où il est recruté en qualité d’accessoiriste. Il y met tout le temps nécessaire pour se familiariser avec les techniques d’animation.

Le contenu d’un livre, trouvé par hasard  – dont le titre générique est Comment faire un dessin animé ? – le fera vite craquer. Dès lors, son sort est scellé et Mohamed Aram s’empresse de vendre sa vieille voiture dans le but de se payer le matériel de dessin à même de lui permettre de concrétiser ses aspirations artistiques. La fabrication d’un banc de tournage en bois, qui lui offrira l’occasion de signer La Fête de l’arbre, son premier dessin animé, fera le reste. Profitant de la tenue de la 13e édition du Festival du cinéma africain de Milan, nous lui avons posé quelques questions à l’effet de lui offrir l’opportunité de se présenter et de faire connaître son itinéraire artistique quelque peu chahuté par l’indifférence dont il a toujours été victime à l’instigation de la culture de l’oubli.

 

Les Débats : Comment en êtes-vous venu à la bande dessinée ?

M. Aram : J’ai adopté et vénéré très tôt ce moyen d’expression. C’est peut-être pour cette raison que j’ai été révolté par l’hégémonisme du dessin animé étranger sur les goûts de nos enfants. Je voulais m’impliquer dans la réalisation, mais en vain… mon supérieur hiérarchique ne l’entendait pas de cette oreille. Je me mettais à ruminer et à profiter de chaque moment de libre pour dessiner, gouacher et modifier constamment mon banc de tournage.

 

Si nous vous posions la question de savoir si le dessin animé peut avoir une fonction sociale, quelle serait votre réponse ?

Assurément ! Et il ne serait pas exagéré de dire que cette fonction est éducative. A fortiori dans une société jeune, assoiffée d’images quand elle n’est pas analphabète.

 

A quelle année remontent exactement vos débuts dans ce monde fabuleux qu’est le dessin animé ?

A l’année 1964, date à laquelle j’ai intégré le Centre national du cinéma en qualité de responsable du service des films d’animation.

 

En même temps que Slim et Maz ?

Slim y était avant Maz, bien qu’il fut absent durant presque toute l’année, ayant bénéficié d’un stage dans le domaine du film d’animation en Pologne. Maz nous a rejoints à la fin de l’année 1964, juste après le retour de Slim.

 

Vous est-il possible de nous parler de votre filmographie, notamment celle concernant les films dont la réalisation a coïncidé avec les premières années de l’Indépendance ?

J’ai tout d’abord commencé par mettre en boîte une série autour du personnage de H’mimo : H’mimo en danger, Le baptême de H’mimo, H’mimo et les allumettes, H’mimo et le kanoune… D’autres films encore ont vu le jour : La Fête de l’arbre, Les Microbes des poubelles, Ah s’il savait lire !, Le loyer, Douïeb et le chacal, Fertoh et le robot, Fertoh et le singe… Une trentaine de dessins animés environ.

 

Vous disiez qu’à vos yeux, le dessin animé est investi d’une fonction sociale. Cette fonction est-elle perceptible dans vos premières œuvres ?

Assurément. Il y a une morale qui se dégage de chaque film. J’avais toujours le souci de choisir des thèmes en adéquation avec les préoccupations nationales et la sensibilisation autour de tâches aussi importantes que le reboisement, l’analphabétisme, l’absence de civisme ou le charlatanisme.

 

Vos choix thématiques étaient-ils déterminés par des commandes ou, au contraire, par des convictions profondes ?

J’ai toujours eu le souci d’aller à l’essentiel, à tout ce qui peut faire avancer mon peuple, l’émanciper. Le choix du reboisement était amplement justifié par le fait qu’une grande partie des forêts algériennes avaient été brûlées au napalm durant la nuit coloniale. Que dire alors du thème de l’ignorance dans un pays qui totalisait à l’époque 80% d’analphabètes ! Le film Le Loyer m’avait donné l’occasion, quant à lui, de stigmatiser les citoyens qui ne voulaient pas s’acquitter de leur loyer sous le prétexte fallacieux qu’ils habitaient des biens vacants, des logements abandonnés, au lendemain de l’Indépendance nationale, par les Français d’Algérie.                                                       

 

Parce qu’il aborde le phénomène de l’ignorance, votre film Le baptême de H’mimo nous semble le plus abouti dans le domaine de la dénonciation. Qu’en est-il exactement ?

J’y dénonce, en effet, le charlatanisme et toute conception éculée de la vie. J’y met surtout en scène une circoncision rituelle pratiquée par des charlatans qui, par leur incompétence et leur refus de respecter les règles d’hygiène les plus élémentaires, handicaperont à vie un enfant.

 

Cette vision moralisatrice, intimement liée à la réalité concrète, est-elle visible dans vos films les plus récents ?

Plus que jamais ! Surtout que les idées reçues et le charlatanisme sont toujours en vigueur. J’y dénonce, d’ailleurs, tous les fléaux sociaux. A commencer par le monde de la drogue. Et là, je fais référence au film Les Amis du mal, où la scène finale évoque des conditions tragiques. Ou alors au Barrage, une infrastructure dont l’importance n’est plus à démontrer. Surtout dans un pays où les pluies ne sont pas particulièrement généreuses.

 

D’autres exemples ?

A coup sûr ! Celui des accidents de la circulation est non des moindres. Dans un pays qui  totalise, chaque année, 40 000 accidents, 4 000 morts et 50 000 blessés parmi lesquels 3 000 sont handicapés à vie. Dans mes films, j’attire l’attention tant sur le non-respect du code de la route que sur les permis de conduire falsifiés et de complaisance.

 

Comment abordez-vous le signifiant de vos films ou, si vous préférez, comment procédez-vous au plan technique ?

Réalisant et gouachant moi-même mes dessins, modifiant constamment mon banc de tournage, je filmais, à l’époque, en 16mm double-bande. A l’heure qu’il est, les données ont changé. Je réalise toujours mes dessins à la main alors que l’ordinateur m’aide considérablement dans la couleur et surtout la réalisation. C’est, à l’évidence, perceptible dans toutes mes réalisations de ces dernières années.

 

Combien de temps vous faut-il pour réaliser un dessin animé ?

Environ deux mois.

 

Combien de dessins un dessin animé représente-t-il ?

Au début, nous utilisions jusqu’à 3 000 dessins. Il en faut 600, parfois moins pour quelqu’un d’expérimenté. Avec l’ordinateur, c’est la révolution. Mais la perfection, le souci du détail qui symbolise le mieux ce que nous voulons restituer avec le plus de force commandent un travail ardu.

 

La manière presque artisanale avec laquelle vous réalisiez vos films, à l’époque, ne vous imposait-elle pas quelques difficultés ?

Des difficultés, il y en avait. Nous ne parvenions pas à filmer correctement, par exemple, des dessins qui, en se gondolant, produisaient des ombres fâcheuses sur le film.  

 

Comment surmontiez-vous ces difficultés ?

Nous avions fini par trouver qu’il fallait coucher les dessins sous une double plaque de verre transparent.

 

Comment procédiez-vous pour le son ?

Nous utilisions des disques. Chacun de nous, pour les dialogues, prêtait sa voix à plusieurs personnages. Il suffisait à chaque fois de déformer sa voix à l’enregistrement.

 

Avez-vous bénéficié d’une aide à la création ?

Jamais ! Une fois peut-être. Je ne sais même pas si on peut parler d’aide. C’était au moment de la mise à la retraite anticipée de nombreux cinéastes. J’avais bénéficié alors d’une prime de départ volontaire. Une prime qui a servi à l’achat de tout l’équipement dont je dispose à l’heure qu’il est : un micro-ordinateur, un scanner, une imprimante et du matériel de dessin.

 

Où en est la situation du dessin animé en Algérie ?

Elle est peu reluisante, il faut avoir l’honnêteté de la dire. Les quelques ateliers qui réalisent des dessins animés arrivent tout juste à se maintenir. Au nombre de cinq, ils sont confrontés à des situations inextricables à l’instigation de la télévision algérienne qui ne les aide nullement.

 

Comment voyez-vous la prise en charge du secteur du film d’animation ? 

Il faut que les décideurs de ce pays prennent conscience de la nécessité de favoriser l’épanouissement de l’enfant algérien. Un enfant qui continue à rêver avec les images des autres.

 

Qu’en est-il au niveau de la diffusion ?

La télévision algérienne refuse de passer des films en arabe dialectal alors que cette langue est le principal moyen de communication avec le large public. Le seul à même de véhiculer le message qui fuse de mes films dont le contenu social et éducatif est indéniable.

 

Pouvez-vous citer un de ces films ?

Les amis du mal en est l’exemple le plus édifiant. Pourtant, ce film est d’une brûlante actualité. Il dénonce l’enrôlement des enfants dans le trafic de drogue.

 

Avez-vous pris part à des festivals ?

Mon meilleur souvenir, à ce propos, reste ma participation au festival du cinéma de Alma-Ata, au Kazakhstan, avec pas moins de six films. Cela remonte à l’année 1976.

 

Quels sont les auteurs de bandes dessinées qui vous ont le plus marqué ?

Je citerai, sans aucun doute possible, Milton Canif, Hugo Pratt, Bume Hogart, Alex Raymond Franquin.

Pour quelles raisons ?

Parce qu’il faut observer les coups de pinceaux, les traits, les petites touches et le clair-obscur des autres pour être de son temps.

 

Et les dessins animés qui vous ont le plus séduit ?

Tous les dessins animés. Pour peu, bien sûr, qu’ils soient esthétiquement irréprochables.

 

Nous ne terminerons pas cet entretien sans vous poser la question de savoir quelle est votre école préférée ?

Incontestablement celle de Tex Avery, ce génie de l’animation.

 

Cet album autobiographique que vous venez de commettre, répond-il à des considérations particulières ?

Afin que nul n’oublie que l’Algérie a compté parmi ses enfants des auteurs de BD et de dessins animés. Si d’aucuns semblent envelopper les créateurs dans une négation insondable, il faut que nos enfants sachent que leurs aînés ont tout fait pour être au diapason de leurs aspirations en la matière.

 

Est-ce pour cette raison que vous avez tenu à ce que vos dessins animés soient réalisés en version tamazight ?

A vous dire vrai, oui et non. Oui en ce que mon travail se devait de toucher toutes les couches. Non en ce que j’ai été contraint à le faire, surtout depuis l’annonce du lancement d’une chaîne spécifique. Je tiens à dire que la version arabe n’a jamais retenu l’attention des décideurs de la télévision.

 

Pour quelles raisons ?

Vous les devinez.

 

Des projets ?

Il y en a, tant que Dieu me prête vie et santé. Heureusement que la création ne dépend pas des appareils.  

 

Entretien réalisé par Abdelhakim MEZIANI

 

 

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