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Entretien avec Mohamed Aram
La solitude d’un auteur de bandes dessinées
Doyen des dessinateurs bédéistes algériens, Mohamed Aram emprunte le
plus court chemin pour s’adonner à une pratique artistique qui lui
tient particulièrement à cœur. Autodidacte, il se permet même le
luxe de fréquenter, une année durant, l’école des Beaux-Arts. Féru
de films d’animation, il a tout le loisir d’en découvrir à la
Télévision algérienne où il est recruté en qualité d’accessoiriste.
Il y met tout le temps nécessaire pour se familiariser avec les
techniques d’animation.
Le
contenu d’un livre, trouvé par hasard – dont le titre générique est
Comment faire un dessin animé ? – le fera vite craquer. Dès lors,
son sort est scellé et Mohamed Aram s’empresse de vendre sa vieille
voiture dans le but de se payer le matériel de dessin à même de lui
permettre de concrétiser ses aspirations artistiques. La fabrication
d’un banc de tournage en bois, qui lui offrira l’occasion de signer
La Fête de l’arbre, son premier dessin animé, fera le reste.
Profitant de la tenue de la 13e édition du Festival du
cinéma africain de Milan, nous lui avons posé quelques questions à
l’effet de lui offrir l’opportunité de se présenter et de faire
connaître son itinéraire artistique quelque peu chahuté par
l’indifférence dont il a toujours été victime à l’instigation de la
culture de l’oubli.
Les Débats : Comment en êtes-vous venu à la bande dessinée ?
M.
Aram : J’ai adopté et vénéré très tôt ce moyen d’expression. C’est
peut-être pour cette raison que j’ai été révolté par l’hégémonisme
du dessin animé étranger sur les goûts de nos enfants. Je voulais
m’impliquer dans la réalisation, mais en vain… mon supérieur
hiérarchique ne l’entendait pas de cette oreille. Je me mettais à
ruminer et à profiter de chaque moment de libre pour dessiner,
gouacher et modifier constamment mon banc de tournage.
Si nous vous posions la question de savoir si le dessin animé peut
avoir une fonction sociale, quelle serait votre réponse ?
Assurément ! Et il ne serait pas exagéré de dire que cette fonction
est éducative. A fortiori dans une société jeune, assoiffée d’images
quand elle n’est pas analphabète.
A
quelle année remontent exactement vos débuts dans ce monde fabuleux
qu’est le dessin animé ?
A
l’année 1964, date à laquelle j’ai intégré le Centre national du
cinéma en qualité de responsable du service des films d’animation.
En même temps que Slim et Maz ?
Slim y était avant Maz, bien qu’il fut
absent durant presque toute l’année, ayant bénéficié d’un stage dans
le domaine du film d’animation en Pologne. Maz nous a rejoints à la
fin de l’année 1964, juste après le retour de Slim.
Vous est-il possible de nous parler de votre filmographie, notamment
celle concernant les films dont la réalisation a coïncidé avec les
premières années de l’Indépendance ?
J’ai
tout d’abord commencé par mettre en boîte une série autour du
personnage de H’mimo : H’mimo en danger, Le baptême de H’mimo, H’mimo
et les allumettes, H’mimo et le kanoune… D’autres films encore ont
vu le jour : La Fête de l’arbre, Les Microbes des poubelles, Ah s’il
savait lire !, Le loyer, Douïeb et le chacal, Fertoh et le robot,
Fertoh et le singe… Une trentaine de dessins animés environ.
Vous disiez qu’à vos yeux, le dessin animé est investi d’une
fonction sociale. Cette fonction est-elle perceptible dans vos
premières œuvres ?
Assurément. Il y a une morale qui se dégage de chaque film. J’avais
toujours le souci de choisir des thèmes en adéquation avec les
préoccupations nationales et la sensibilisation autour de tâches
aussi importantes que le reboisement, l’analphabétisme, l’absence de
civisme ou le charlatanisme.
Vos choix thématiques étaient-ils déterminés par des commandes ou,
au contraire, par des convictions profondes ?
J’ai
toujours eu le souci d’aller à l’essentiel, à tout ce qui peut faire
avancer mon peuple, l’émanciper. Le choix du reboisement était
amplement justifié par le fait qu’une grande partie des forêts
algériennes avaient été brûlées au napalm durant la nuit coloniale.
Que dire alors du thème de l’ignorance dans un pays qui totalisait à
l’époque 80% d’analphabètes ! Le film Le Loyer m’avait donné
l’occasion, quant à lui, de stigmatiser les citoyens qui ne
voulaient pas s’acquitter de leur loyer sous le prétexte fallacieux
qu’ils habitaient des biens vacants, des logements abandonnés, au
lendemain de l’Indépendance nationale, par les Français
d’Algérie.
Parce qu’il aborde le phénomène de l’ignorance, votre film Le
baptême de H’mimo nous semble le plus abouti dans le domaine de la
dénonciation. Qu’en est-il exactement ?
J’y
dénonce, en effet, le charlatanisme et toute conception éculée de la
vie. J’y met surtout en scène une circoncision rituelle pratiquée
par des charlatans qui, par leur incompétence et leur refus de
respecter les règles d’hygiène les plus élémentaires, handicaperont
à vie un enfant.
Cette vision moralisatrice, intimement liée à la réalité concrète,
est-elle visible dans vos films les plus récents ?
Plus
que jamais ! Surtout que les idées reçues et le charlatanisme sont
toujours en vigueur. J’y dénonce, d’ailleurs, tous les fléaux
sociaux. A commencer par le monde de la drogue. Et là, je fais
référence au film Les Amis du mal, où la scène finale évoque des
conditions tragiques. Ou alors au Barrage, une infrastructure dont
l’importance n’est plus à démontrer. Surtout dans un pays où les
pluies ne sont pas particulièrement généreuses.
D’autres exemples ?
A
coup sûr ! Celui des accidents de la circulation est non des
moindres. Dans un pays qui totalise, chaque année, 40 000
accidents, 4 000 morts et 50 000 blessés parmi lesquels 3 000 sont
handicapés à vie. Dans mes films, j’attire l’attention tant sur le
non-respect du code de la route que sur les permis de conduire
falsifiés et de complaisance.
Comment abordez-vous le signifiant de vos films ou, si vous
préférez, comment procédez-vous au plan technique ?
Réalisant et gouachant moi-même mes dessins, modifiant constamment
mon banc de tournage, je filmais, à l’époque, en 16mm double-bande.
A l’heure qu’il est, les données ont changé. Je réalise toujours mes
dessins à la main alors que l’ordinateur m’aide considérablement
dans la couleur et surtout la réalisation. C’est, à l’évidence,
perceptible dans toutes mes réalisations de ces dernières années.
Combien de temps vous faut-il pour réaliser un dessin animé ?
Environ deux mois.
Combien de dessins un dessin animé représente-t-il ?
Au
début, nous utilisions jusqu’à 3 000 dessins. Il en faut 600,
parfois moins pour quelqu’un d’expérimenté. Avec l’ordinateur, c’est
la révolution. Mais la perfection, le souci du détail qui symbolise
le mieux ce que nous voulons restituer avec le plus de force
commandent un travail ardu.
La manière presque artisanale avec laquelle vous réalisiez vos
films, à l’époque, ne vous imposait-elle pas quelques difficultés ?
Des
difficultés, il y en avait. Nous ne parvenions pas à filmer
correctement, par exemple, des dessins qui, en se gondolant,
produisaient des ombres fâcheuses sur le film.
Comment surmontiez-vous ces difficultés ?
Nous
avions fini par trouver qu’il fallait coucher les dessins sous une
double plaque de verre transparent.
Comment procédiez-vous pour le son ?
Nous
utilisions des disques. Chacun de nous, pour les dialogues, prêtait
sa voix à plusieurs personnages. Il suffisait à chaque fois de
déformer sa voix à l’enregistrement.
Avez-vous bénéficié d’une aide à la création ?
Jamais ! Une fois peut-être. Je ne sais même pas si on peut parler
d’aide. C’était au moment de la mise à la retraite anticipée de
nombreux cinéastes. J’avais bénéficié alors d’une prime de départ
volontaire. Une prime qui a servi à l’achat de tout l’équipement
dont je dispose à l’heure qu’il est : un micro-ordinateur, un
scanner, une imprimante et du matériel de dessin.
Où en est la situation du dessin animé en Algérie ?
Elle
est peu reluisante, il faut avoir l’honnêteté de la dire. Les
quelques ateliers qui réalisent des dessins animés arrivent tout
juste à se maintenir. Au nombre de cinq, ils sont confrontés à des
situations inextricables à l’instigation de la télévision algérienne
qui ne les aide nullement.
Comment voyez-vous la prise en charge du secteur du film
d’animation ?
Il
faut que les décideurs de ce pays prennent conscience de la
nécessité de favoriser l’épanouissement de l’enfant algérien. Un
enfant qui continue à rêver avec les images des autres.
Qu’en est-il au niveau de la diffusion ?
La
télévision algérienne refuse de passer des films en arabe dialectal
alors que cette langue est le principal moyen de communication avec
le large public. Le seul à même de véhiculer le message qui fuse de
mes films dont le contenu social et éducatif est indéniable.
Pouvez-vous citer un de ces films ?
Les
amis du mal en est l’exemple le plus édifiant. Pourtant, ce film est
d’une brûlante actualité. Il dénonce l’enrôlement des enfants dans
le trafic de drogue.
Avez-vous pris part à des festivals ?
Mon
meilleur souvenir, à ce propos, reste ma participation au festival
du cinéma de Alma-Ata, au Kazakhstan, avec pas moins de six films.
Cela remonte à l’année 1976.
Quels sont les auteurs de bandes dessinées qui vous ont le plus
marqué ?
Je
citerai, sans aucun doute possible, Milton Canif, Hugo Pratt, Bume
Hogart, Alex Raymond Franquin.
Pour quelles raisons ?
Parce qu’il faut observer les coups de pinceaux, les traits, les
petites touches et le clair-obscur des autres pour être de son
temps.
Et les dessins animés qui vous ont le plus séduit ?
Tous
les dessins animés. Pour peu, bien sûr, qu’ils soient esthétiquement
irréprochables.
Nous ne terminerons pas cet entretien sans vous poser la question de
savoir quelle est votre école préférée ?
Incontestablement celle de Tex Avery, ce génie de l’animation.
Cet album autobiographique que vous venez de commettre, répond-il à
des considérations particulières ?
Afin
que nul n’oublie que l’Algérie a compté parmi ses enfants des
auteurs de BD et de dessins animés. Si d’aucuns semblent envelopper
les créateurs dans une négation insondable, il faut que nos enfants
sachent que leurs aînés ont tout fait pour être au diapason de leurs
aspirations en la matière.
Est-ce pour cette raison que vous avez tenu à ce que vos dessins
animés soient réalisés en version tamazight ?
A
vous dire vrai, oui et non. Oui en ce que mon travail se devait de
toucher toutes les couches. Non en ce que j’ai été contraint à le
faire, surtout depuis l’annonce du lancement d’une chaîne
spécifique. Je tiens à dire que la version arabe n’a jamais retenu
l’attention des décideurs de la télévision.
Pour quelles raisons ?
Vous
les devinez.
Des projets ?
Il y en a, tant que Dieu me prête vie
et santé. Heureusement que la création ne dépend pas des appareils.
Entretien réalisé par Abdelhakim
MEZIANI
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