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politique
Bilan et
perspectives (Partie 5)
La remise en cause
de la politique économique suivie sous la présidence de Boumediene
commence dès la disparition de celui-ci ; mais elle procède de
manière indirecte et avec beaucoup de prudence, de crainte de
déséquilibrer le système, le changement de cap ne convenant pas à
tout le monde, comme on peut sans rendre compte par l’âpreté de la
polémique, quand du moins quelque chose en transparaît dans une
presse certes aux ordres, mais, paradoxalement, d’autant plus
crédible en la matière qu’elle a pour fonction non pas d’informer
mais de clamer chaque jour que tout va pour le mieux. L’abandon du
projet socialiste était à l’ordre du jour, mais la faction au
pouvoir, le nouveau régime, le régime Chadli comme on disait déjà
(sans trop savoir d’ailleurs ce que ce vocable recouvrait vraiment,
en quelque sorte par commodité de langage, pour nommer les choses,
sans préjuger de leur signification), ce que certains appelleraient
plus tard la décennie noire sans être plus éclairants pour autant,
ne parvenait pas à prendre le dessus sur les résistances qu’il
rencontrait, faute d’avoir imposé légitimité et même crédibilité.
Le pays se
trouvait à cette époque dans une situation de blocage typique d’une
crise d’hégémonie. Qu’on peut décrire comme suit : ceux qui étaient
pour que la même politique se poursuive avaient été ou écartés du
centre de décision, ou s’étaient neutralisés eux-mêmes en se
ralliant au nouveau cours, et ceux qui voulaient le changement et
étaient aux postes clés ne réussissaient pas à imposer leurs vues,
ni dans les institutions ni dans la société, où ils manquaient
cruellement de soutiens. Tant il est vrai qu’hégémonie n’est pas
domination. De sorte qu’il arrive quelquefois cette chose en
apparence extraordinaire, qu’on soit hégémonique sans être au
pouvoir. Bien entendu pour un court laps de temps, le temps que
tout rentre dans l’ordre, que pouvoir de décision et hégémonie dans
la société s’ajustent. Mais si aucun camp ne parvient à s’imposer,
alors le système est déjà entré dans la plus grave des crises
politiques, celle qui menace du plus grand désordre car susceptible
de dégénérer en violence. C’est de ce genre de crises que naissent
les régimes les plus antidémocratiques : les régimes fascistes. La
société, qui a perdu un ordre et qui n’arrive pas à en créer un
autre, se montre prête à se soumettre au courant, jusque-là
minoritaire, dont le programme est justement de lui ôter toute forme
de liberté, son régime à lui ne reposant sur rien qui soit
consensuel ou qui tienne compte de la diversité dont elle est faite.
En somme, elle abdique sa liberté pour éviter de sombrer dans le
chaos, c’est-à-dire la mort en tant que société. C’est la
fascisation. En Algérie, c’est l’islamisme, et notamment l’islamisme
radical, qui a incarné cette solution. Le procès en cours était à
deux doigts d’aboutir.
Si le pays en
était arrivé là, c’était parce qu’une bourgeoisie inconsistante,
encore bien incapable de jouer le rôle qu’elle estimait lui revenir
de droit, qui n’a pas su par le passé instaurer sa primauté, ce
qu’elle a imputé évidemment à la période dominée par la forte
personnalité de Boumediene, alors que sa faiblesse structurelle
tient à des causes bien plus anciennes, principalement au refus du
colonialisme d’assurer le développement du pays après avoir brisé
les bases de la société qu’il avait trouvée en 1830 ; c’était parce
qu’une bourgeoisie encore dans l’enfance avait déclenché une
offensive pour mettre à son service les moyens de l’Etat, alors même
qu’elle ne disposait d’aucune autonomie par rapport à lui, ni
matérielle ni politique. La crise, qui débouchera plus tard sur un
terrorisme qui n’en finit pas malgré son reflux, est provoquée par
cet assaut d’une bourgeoisie dont l’impatience n’a d’égale que son
impréparation, d’autant plus agressive qu’elle sait sa position,
c’est-à-dire son accumulation en termes de capitaux, faible et
marquée d’illégitimité aux yeux du reste de la société, qu’elle
n’est pas de taille à diriger en tant que classe dominante —selon
ses intérêts certes, mais tout en veillant à assurer la cohésion de
la nation, ce qui revient à poursuivre le développement du pays
avec l’ambition d’élever sans cesse le niveau de vie des
Algériens.
La crise
algérienne, par quelque côté qu’on la regarde, est très nettement
marquée au coin de la lutte de classe, qui s’est exacerbée dès la
disparition de Houari Boumediene, dont la stature personnelle, mais
aussi le pouvoir sans limite, étouffait les contestations et
occultait les contradictions. Il ne faut cependant pas se méprendre
sur la nature du pouvoir qui était le sien. Il n’en disposait pas
du seul fait qu’il était un homme à poigne, ce qu’il était aussi,
bien sûr ; s’il régnait sans partage, c’était surtout parce qu’il
incarnait la volonté de la nation, le vaste accord de celle-ci sur
un projet qui avait pour nom le socialisme, et qui se traduisait
essentiellement par une répartition de la richesse nationale, sous
des formes diverses, au profit du plus grand nombre. Un projet
politique qui cherchait à entraîner vers le progrès la totalité des
Algériens. C’est le plus sincèrement du monde que ceux-ci l’ont
pleuré.
Sans doute ne
peut-on s’empêcher de se demander quelle aurait été son attitude
devant la réforme, dont de toute façon on ne pouvait faire
l’économie ; si, par exemple, il aurait ou non consenti au
multipartisme. Il serait présomptueux et vain de vouloir répondre à
cette question. Une chose semble toutefois certaine : jamais les
événements n’auraient pris de son vivant la tournure qu’ils ont
prise, avec ou sans ouverture politique. Il n’aurait pas fait sien,
par exemple, le calcul consistant à favoriser la croissance de
l’islamisme pour le dresser devant les mouvements démocratiques, y
compris dans l’hypothèse où il n’aurait eu aucune sympathie pour ces
derniers. Mais quels qu’aient été ses sentiments à cet égard, il
aurait aménagé le système dont il était la clef de voûte, le monde
se trouvant à la veille d’un bouleversement qui ne pouvait pas ne
pas avoir des répercussions dans le pays même : la fin du conflit
est/ouest consécutive à l’effondrement de l’Union soviétique.
La vague libérale
et la vague islamiste ne sont pas propres à l’Algérie. L’une et
l’autre sont des phénomènes de dimension internationale. Mais c’est
en Algérie que le mouvement fondamentaliste a pris des proportions
dont certaines pouvaient paraître révolutionnaires. Si l’offensive
libérale a revêtu pour sa part des allures plus discrètes, elle a
néanmoins eu des effets impossibles à sous-estimer, qui laissent
naturellement sur leur faim les partisans d’une libéralisation qui
aille jusqu’au bout, qui pensent que si l’économie peine à repartir
malgré les réformes entreprises, c’est parce qu’elles ne l’ont pas
été toutes, et que celles qui l’ont été sont restées pour la plupart
à mi-chemin, cela pour des considérations politiques. C’est par
cette offensive à la tonalité agressive, aux accents souvent
stigmatisants, dont le propos est clairement de culpabiliser des
masses « assistées » pour les amener à accepter une révision qui se
fera à leurs dépens, qu’on peut s’expliquer que soit enclenché un
processus d’ouverture quand aucune revendication démocratique, de
nature spécifiquement politique, n’a fait retentir les villes où les
troubles ont éclatées, à l’imitation de la capitale, en octobre
1988. C’est qu’il n’est pas possible de changer totalement de projet
politique tout en gardant tel quel le dispositif institutionnel.
Abandonner le socialisme pour le remplacer par son contraire, le
libéralisme, cela s’appelle une révolution. En l’occurrence, une
révolution silencieuse, partie d’assez loin, puisque ses prémisses
remontent à la disparition de Boumediene, mais une révolution
sanglante cependant, quand on la rapporte au contexte dans lequel
elle s’est déroulée. Pour parler simplement, les choses se
présentaient ainsi : le socialisme, c’était le parti unique, ce qui
impliquait le même partage que par le passé ; et la nouvelle
économie politique, le libéralisme pour ne pas le nommer, c’était un
partage pour le moins fort différent du premier, qui nécessitait une
autre structure politique, le multipartisme. On ne pouvait tout de
même pas paupériser une bonne partie de la population, et
favoriser l’enrichissement d’une autre, la minorité des possédants,
et continuer à soutenir dans les discours et à travers les
institutions que ce sont les premières qui sont au pouvoir
politiquement parlant. La contradiction était par trop criante. Il a
pu sembler que la seule façon de la dépasser c’était de décréter le
pluralisme, avant que des agitateurs professionnels ne se mettent en
campagne pour l’imposer.
L’on voit
peut-être un peu mieux qu’auparavant pourquoi tous ceux qui se sont
appelés les démocrates (à peu près tous ceux que leurs adversaires
appellent, ou plutôt appelaient les éradicateurs) ne peuvent pas
appartenir à la même formation politique, si toutefois ils songent
les uns et les autres à s’organiser en dehors des structures
existantes, dont on sait qu’elles sont sans avenir. C’est qu’ils ne
se déterminent pas qu’en fonction d’un seul clivage fondamental,
celui qui départage concrètement les laïcs et ceux qui ne le sont
pas, le clivage Etat/Religion des politologues qui se sont penchés
sur le phénomène partisan. Chacun d’entre eux se range aussi d’un
côté ou de l’autre de l’autre clivage, tout aussi fondamental que le
premier, qui sépare les possédants des non possédants. Evidemment,
ce n’est pas la situation ou l’origine sociale des individus qui est
ici visée, mais leur choix politico- idéologique, de même que les
croyances religieuses n’entrent pas en ligne de compte dans le
positionnement sur tel ou tel versant de l’opposition Etat/Religion,
d’autant que la réalité ne se présente pas, sinon dans les moments
d’exacerbation d’un conflit, sous la forme de deux camps se situant
de part et d’autre d’une ligne de fracture. Entre le laïc militant
et l’islamiste fanatisé, il existe bien des situations et des
sentiments intermédiaires, qui, s’interposant entre les extrêmes,
empêchent que le conflit soit au bord de la rupture en permanence.
Mais qu’une crise survienne et ce sont les radicaux qui mènent la
danse. Il ne serait pas si extraordinaire qu’on soit à la fois athée
et islamiste, c’est-à-dire prendre fait et cause pour les islamistes
dans une situation de conflit sans donner soi-même la moindre
consonance religieuse à ses engagements. Ainsi seulement s’explique
le fait qu’on soit pro islamiste, comme ce fut le cas de beaucoup en
Algérie, mais pas seulement en Algérie. L’islamisme est à ce point
un courant de nature purement politique qu’il peut contracter des
alliances, ou accepter le compagnonnage, avec des gens ou des
organisations réputés sans religion. Enfin, comme il y a bien des
moyens d’être socialiste ou libéral, il y a aussi diverses façons
d’être islamiste. Etre islamiste et être musulman sont deux choses
différentes dans le principe. De sorte que ce n’est pas une
contradiction dans les termes que d’être islamiste sans être
musulman. Il faut reconnaître, toutefois, que cette espèce de
chimère n’apparaît que dans les moments où l’islamisme, formé pour
l’essentiel de musulmans, en général pas plus pieux que d’autres
tout en étant fanatisés, est devenu massif et qu’il a déjà posé sa
candidature pour le pouvoir avec des allures de l’emporter. Le
proislamiste, ce n’est jamais qu’un opportuniste. Dès qu’il a
compris que la vague islamiste se brise, en général il arrête les
frais, il se tait, il déserte jusqu’au terrain des Droits de
l’Homme, son terrain de prédilection, son truc à lui, qui lui permet
à la fois de se situer au-dessus de la mêlée et d’apporter son obole
à la Cause, par calcul intéressé ou par haine du régime, il est en
effet bien des motivations, dont toutes ne relèvent pas de la
politique. N’est-ce pas ce qui se constate aujourd’hui, et depuis
quelque temps déjà ?
Ayant rallumé deux
conflits centraux, propres à toutes les sociétés modernes, aux
degrés d’intensité près, la crise algérienne laisse paraître
clairement, car les laissant surgir à la surface, les courants
politiques qui parcourent la société tout en la structurant, de
toute évidence durablement.
M. Habili
Haut
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