Semaine du 8 au 14 novembre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 4)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 5)

La remise en cause de la politique économique suivie sous la présidence de Boumediene commence dès la disparition de celui-ci ; mais elle procède de manière indirecte et avec beaucoup de prudence, de crainte de déséquilibrer le système, le changement de cap ne convenant pas à tout le monde, comme on peut sans rendre compte par l’âpreté de la polémique, quand du moins quelque chose en transparaît dans une presse certes aux ordres, mais, paradoxalement, d’autant plus crédible en la matière qu’elle a pour fonction non pas d’informer mais de clamer chaque jour que tout va pour le mieux. L’abandon du projet socialiste était à l’ordre du jour, mais la faction au pouvoir, le nouveau régime, le régime Chadli comme on disait déjà (sans trop savoir  d’ailleurs ce que ce vocable recouvrait vraiment, en quelque sorte par commodité de langage, pour nommer les choses, sans préjuger de leur signification), ce que certains appelleraient plus tard la décennie noire sans être plus éclairants pour autant, ne parvenait pas à prendre le dessus sur les résistances qu’il rencontrait, faute d’avoir imposé légitimité et même crédibilité.

 Le pays se trouvait à cette époque dans une situation de blocage typique d’une crise d’hégémonie. Qu’on peut décrire comme suit : ceux qui étaient pour que la même politique se poursuive avaient été ou écartés du centre de décision, ou s’étaient neutralisés eux-mêmes en se ralliant au nouveau cours, et ceux qui voulaient le changement et étaient aux postes clés ne réussissaient pas à imposer leurs vues, ni dans les institutions ni dans la société, où ils manquaient cruellement de soutiens. Tant il est vrai qu’hégémonie n’est pas domination. De sorte qu’il arrive quelquefois cette chose en apparence extraordinaire, qu’on soit hégémonique sans être au pouvoir. Bien entendu pour un court laps de temps, le temps  que tout rentre dans l’ordre, que pouvoir de décision et hégémonie dans la société s’ajustent. Mais si aucun camp ne parvient à s’imposer, alors le système est déjà entré dans la plus grave des crises politiques, celle  qui menace du plus grand désordre car susceptible de dégénérer en violence. C’est de ce genre de crises que naissent les régimes les plus antidémocratiques : les régimes fascistes. La société, qui a perdu un ordre et qui n’arrive pas à en créer un autre, se montre prête à se  soumettre au courant, jusque-là minoritaire, dont le programme est justement de lui ôter toute forme de liberté, son régime à lui ne reposant sur rien qui soit consensuel ou qui tienne compte de la diversité dont elle est faite. En somme, elle abdique sa liberté pour éviter de sombrer dans le chaos, c’est-à-dire la mort en tant que société. C’est la fascisation. En Algérie, c’est l’islamisme, et notamment l’islamisme radical, qui a incarné cette solution. Le procès en cours était à deux doigts d’aboutir.

Si le pays en était arrivé là, c’était parce qu’une bourgeoisie inconsistante, encore bien incapable de jouer le rôle qu’elle estimait lui revenir de droit, qui n’a pas su par le passé instaurer sa primauté, ce qu’elle a imputé évidemment à la période dominée par la forte personnalité de Boumediene,  alors que sa faiblesse structurelle tient à des causes bien plus anciennes, principalement  au refus du colonialisme d’assurer le développement du pays après avoir brisé les bases de la société qu’il avait trouvée en 1830 ; c’était parce qu’une bourgeoisie encore dans l’enfance avait déclenché une offensive pour mettre à son service les moyens de l’Etat, alors même qu’elle ne disposait d’aucune autonomie par rapport à lui, ni matérielle ni politique. La crise, qui débouchera plus tard sur un terrorisme qui n’en finit pas malgré son reflux, est provoquée par cet assaut d’une bourgeoisie dont l’impatience n’a d’égale que son impréparation, d’autant plus agressive qu’elle sait sa position, c’est-à-dire  son accumulation en termes de capitaux, faible et marquée d’illégitimité aux yeux du reste de la société, qu’elle n’est pas de taille   à diriger en tant que classe dominante —selon ses intérêts certes, mais tout en veillant  à assurer la cohésion de la nation,  ce qui revient à poursuivre le développement du pays avec l’ambition d’élever sans cesse  le niveau de vie  des Algériens.

 La crise algérienne, par quelque côté qu’on la regarde, est très nettement marquée au coin de la lutte de classe, qui s’est exacerbée dès la disparition de Houari Boumediene, dont la stature personnelle, mais aussi le pouvoir sans limite, étouffait les contestations et occultait les contradictions. Il ne faut cependant pas se méprendre  sur la nature du pouvoir qui était le sien.  Il n’en disposait pas du seul fait qu’il était un homme à poigne, ce qu’il était aussi, bien sûr ; s’il régnait sans partage, c’était surtout parce qu’il incarnait la volonté de la nation, le vaste accord de celle-ci sur un projet qui avait pour nom le socialisme, et qui se traduisait essentiellement par une répartition de la richesse nationale, sous des formes diverses, au profit du plus grand nombre. Un projet politique qui cherchait à entraîner vers le progrès la totalité des Algériens. C’est le plus sincèrement du monde que ceux-ci l’ont pleuré.

Sans doute ne peut-on  s’empêcher de se demander quelle aurait été son attitude devant la réforme, dont de toute façon on ne pouvait faire l’économie ; si, par exemple, il aurait ou non consenti au multipartisme. Il serait présomptueux et vain de vouloir répondre à cette question. Une chose semble toutefois certaine : jamais les événements n’auraient pris de son vivant la tournure qu’ils ont prise, avec ou sans ouverture politique. Il n’aurait pas fait sien, par exemple, le calcul consistant à favoriser la croissance de l’islamisme  pour le dresser devant les mouvements démocratiques, y compris dans l’hypothèse où il n’aurait eu aucune sympathie pour ces derniers. Mais quels qu’aient été ses sentiments à cet égard, il aurait aménagé le système dont il était la clef de voûte, le monde se trouvant à la veille d’un bouleversement qui ne pouvait pas ne pas avoir des répercussions dans le pays même : la fin du conflit est/ouest consécutive à l’effondrement de l’Union soviétique.

La vague libérale et la vague islamiste ne sont pas propres à l’Algérie. L’une et l’autre sont des phénomènes de dimension internationale. Mais c’est en Algérie que le mouvement fondamentaliste a pris des proportions dont certaines pouvaient paraître révolutionnaires. Si l’offensive libérale a revêtu pour sa part des allures plus discrètes, elle a néanmoins eu des effets impossibles à sous-estimer, qui laissent naturellement sur leur faim les partisans d’une libéralisation qui aille jusqu’au bout, qui pensent que si l’économie peine  à repartir malgré les réformes entreprises, c’est parce qu’elles ne l’ont pas été toutes, et que celles qui l’ont été sont restées pour la plupart à mi-chemin, cela pour des considérations politiques. C’est par cette offensive à la tonalité agressive, aux accents souvent stigmatisants, dont le propos est clairement de culpabiliser des masses « assistées » pour les amener à accepter une révision qui se fera à leurs dépens,  qu’on peut s’expliquer que soit enclenché un processus d’ouverture quand aucune revendication démocratique, de nature spécifiquement politique, n’a fait retentir les villes où les troubles ont éclatées, à l’imitation de la capitale, en octobre 1988. C’est qu’il n’est pas possible de changer totalement de projet politique tout en gardant tel quel le dispositif institutionnel. Abandonner le socialisme pour le remplacer par son contraire, le libéralisme, cela s’appelle une révolution. En l’occurrence, une révolution silencieuse, partie d’assez loin, puisque ses prémisses remontent à la disparition de Boumediene, mais une révolution sanglante cependant, quand on la rapporte au contexte dans lequel elle s’est déroulée. Pour parler simplement, les choses se présentaient ainsi : le socialisme, c’était le parti unique, ce qui impliquait le même partage que par le passé ; et la nouvelle économie politique, le libéralisme pour ne pas le nommer, c’était un partage pour le moins fort différent du premier, qui nécessitait une autre structure politique, le multipartisme. On ne pouvait tout de même pas  paupériser une bonne partie de la population, et favoriser  l’enrichissement d’une autre, la minorité des possédants, et continuer à soutenir dans les discours et à travers les institutions que ce sont les premières qui sont au pouvoir politiquement parlant. La contradiction était par trop criante. Il a pu sembler que la seule façon de la dépasser c’était de décréter le pluralisme, avant que des agitateurs professionnels ne se mettent en campagne pour l’imposer.

L’on voit peut-être un peu mieux qu’auparavant pourquoi tous ceux qui se sont appelés les démocrates (à peu près tous ceux que leurs adversaires appellent, ou plutôt appelaient les éradicateurs) ne peuvent pas appartenir à la même formation politique, si toutefois ils songent les uns et les autres à  s’organiser en dehors des structures existantes, dont on sait qu’elles sont sans avenir. C’est qu’ils ne se déterminent pas qu’en fonction  d’un seul clivage fondamental, celui qui départage concrètement les laïcs et ceux qui ne le sont pas, le clivage Etat/Religion des politologues qui se sont penchés sur le phénomène partisan. Chacun d’entre eux se range aussi d’un côté ou de l’autre de l’autre clivage, tout aussi fondamental que le premier, qui sépare les possédants des non possédants. Evidemment, ce n’est pas la situation ou l’origine sociale des individus qui est ici visée, mais leur choix politico- idéologique, de même que les croyances religieuses n’entrent pas en ligne de compte dans le positionnement sur tel ou tel versant de l’opposition Etat/Religion, d’autant que la réalité ne se présente pas, sinon dans les moments d’exacerbation d’un conflit, sous la forme de deux camps se situant de part et d’autre d’une ligne de fracture. Entre le laïc militant et l’islamiste fanatisé, il existe bien des situations et des sentiments intermédiaires, qui, s’interposant entre les extrêmes, empêchent que le conflit soit  au bord de la rupture en permanence. Mais qu’une crise survienne et ce sont les radicaux qui mènent la danse. Il ne serait pas si extraordinaire qu’on soit à la fois athée et islamiste, c’est-à-dire prendre fait et cause pour les islamistes dans une situation de conflit sans donner soi-même la moindre consonance religieuse à ses engagements. Ainsi seulement s’explique le fait qu’on soit pro islamiste, comme ce fut le cas de beaucoup en Algérie, mais pas seulement en Algérie. L’islamisme est à ce point un courant de nature purement politique qu’il peut contracter des alliances, ou accepter le compagnonnage, avec des gens ou des organisations réputés sans religion. Enfin, comme il y a bien des moyens d’être socialiste ou libéral, il y a aussi diverses façons d’être islamiste. Etre islamiste et être musulman sont deux choses différentes dans le principe. De sorte que ce n’est pas une contradiction dans les termes que d’être islamiste sans être musulman. Il faut reconnaître, toutefois, que cette espèce de chimère n’apparaît que dans les moments où l’islamisme, formé pour l’essentiel de musulmans, en général pas plus pieux que d’autres tout en étant fanatisés, est devenu massif et qu’il a déjà posé sa candidature pour le pouvoir avec des allures de l’emporter. Le proislamiste, ce n’est jamais qu’un opportuniste. Dès qu’il a compris que la vague islamiste se brise, en général il arrête les frais, il se tait, il déserte jusqu’au terrain des Droits de l’Homme, son terrain de prédilection, son truc à lui, qui lui permet à la fois de se situer au-dessus de la mêlée et d’apporter son obole à la Cause, par calcul intéressé ou par haine du régime, il est en effet bien des motivations, dont toutes ne relèvent pas de la politique. N’est-ce pas ce qui se constate aujourd’hui, et depuis quelque temps déjà ?

Ayant rallumé deux conflits centraux, propres à toutes les sociétés modernes, aux degrés d’intensité près, la crise algérienne laisse paraître clairement, car les laissant surgir à la surface, les courants politiques qui parcourent la société tout en la structurant, de toute évidence durablement.

M. Habili

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